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Kitabı oku: «L'homme qui rit», sayfa 37
Le justicier-quorum enfonça son chapeau sur son chef, croisa ses deux mains sur son ventre, ce qui est le comble de la majesté, et ajouta:
– C’est dit, maître Nicless, vous serez attrait en prison, et mis en geôle. Vous et ce boy. Et cette maison, l’inn Tadcaster, demeurera fermée, condamnée et close. Pour l’exemple. Sur ce, vous allez nous suivre.
LIVRE SEPTIEME. LA TITANE
I. RÉVEIL
– Et Dea!
Il sembla à Gwynplaine, regardant poindre le jour Corleone-lodge pendant ces aventures de l’inn Tadcaster, que ce cri venait du dehors; ce cri était en lui.
Qui n’a entendu les profondes clameurs de l’âme?
D’ailleurs le jour se levait.
L’aurore est une voix.
A quoi servirait le soleil si ce n’est à réveiller la sombre endormie, la conscience?
La lumière et la vertu sont de même espèce.
Que le dieu s’appelle Christ ou qu’il s’appelle Amour, il y a toujours une heure où il est oublié, même par le meilleur; nous avons tous, même les saints, besoin d’une voix qui nous fasse souvenir, et l’aube fait parler en nous l’avertisseur sublime. La conscience crie devant le devoir comme le coq chante devant le jour.
Le coeur humain, ce chaos, entend le Fiat lux.
Gwynplaine – nous continuerons à le nommer ainsi; Clancharlie est un lord, Gwynplaine est un homme; – Gwynplaine fut comme ressuscité.
Il était temps que l’artère fût liée.
Il y avait en lui une fuite d’honnêteté.
– Et Dea! dit-il.
Et il sentit dans ses veines comme une transfusion généreuse. Quelque chose de salubre et de tumultueux se précipitait en lui. L’irruption violente des bonnes pensées, c’est un retour au logis de quelqu’un qui n’a pas sa clef, et qui force honnêtement son propre mur. Il y a escalade, mais du bien. Il y a effraction, mais du mal.
– Dea! Dea! Dea! répéta-t-il.
Il s’affirmait à lui-même son propre coeur.
Et il fit cette question à haute voix:
– Où es-tu?
Presque étonné qu’on ne lui répondit pas. Il reprit, regardant le plafond et les murs, avec un égarement où la raison revenait:
– Où es-tu? où suis-je?
Et dans cette chambre, dans cette cage, il recommença sa marche de bête farouche enfermée.
– Où suis-je? à Windsor. Et toi? à Southwark. Ah! mon Dieu! voilà la première fois qu’il y a une distance entre nous. Qui donc a creusé cela? moi ici, toi là! Oh! cela n’est pas. Cela ne sera pas. Qu’est-ce donc qu’on m’a fait?
Il s’arrêta.
– Qui donc m’a parlé de la reine? est-ce que je connais cela? Changé! moi changé! pourquoi? parce que je suis lord. Sais-tu ce qui se passe, Dea? tu es lady. C’est étonnant les choses qui arrivent. Ah ça! il s’agit de retrouver mon chemin. Est-ce qu’on m’aurait perdu? Il y a un homme qui m’a parlé avec un air obscur. Je me rappelle les paroles qu’il m’a adressées: – Milord, une porte qui s’ouvre ferme une autre porte. Ce qui est derrière vous n’est plus. – Autrement dit: Vous êtes un lâche! Cet homme-là, le misérable! il me disait cela pendant que je n’étais pas encore réveillé. Il abusait de mon premier moment étonné. J’étais comme une proie qu’il avait. Où est-il, que je l’insulte! Il me parlait avec le sombre sourire du rêve. Ah! voici que je redeviens moi! C’est bon. On se trompe si l’on croit qu’on fera de lord Clancharlie ce qu’on voudra! Pair d’Angleterre, oui, avec une pairesse, qui est Dea. Des conditions! est-ce que j’en accepte? La reine? que m’importe la reine! je ne l’ai jamais vue. Je ne suis pas lord pour être esclave. J’entre libre dans la puissance. Est-ce qu’on se figure m’avoir déchaîné pour rien? On m’a démuselé, voilà tout. Dea! Ursus! nous sommes ensemble. Ce que vous étiez, je l’étais. Ce que je suis, vous l’êtes. Venez! Non. J’y vais! Tout de suite. Tout de suite! J’ai déjà trop attendu. Que doivent-ils penser de ne pas me voir revenir? Cet argent! quand je pense que je leur ai envoyé de l’argent! C’était moi qu’il fallait. Je me rappelle, cet homme, il m’a dit que je ne pouvais pas sortir d’ici. Nous allons voir. Allons, une voiture! une voiture! qu’on attelle. Je veux aller les chercher. Où sont les valets? Il doit y avoir des valets, puisqu’il y a un seigneur. Je suis le maître ici. C’est ma maison. Et j’en tordrai les verrous, et j’en briserai les serrures, et j’en enfoncerai les portes à coups de pied. Quelqu’un qui me barre le passage, je lui passe mon épée au travers du corps, car j’ai une épée maintenant. Je voudrais bien voir qu’on me résistât. J’ai une femme, qui est Dea. J’ai un père, qui est Ursus. Ma maison est un palais et je le donne à Ursus. Mon nom est un diadème et je le donne à Dea. Vite! Tout de suite! Dea, me voici! Ah! j’aurai vite enjambé l’intervalle, va!
Et, levant la première portière venue, il sortit de la chambre impétueusement.
Il se trouva dans un corridor.
Il alla devant lui.
Un deuxième corridor se présenta.
Toutes les portes étaient ouvertes.
Il se mit à marcher au hasard, de chambre en chambre, de couloir en couloir, cherchant la sortie.
II. RESSEMBLANCE D’UN PALAIS AVEC UN BOIS
Dans les palais à l’italienne, Corleone-lodge était de cette sorte, il y avait très peu de portes. Tout était rideau, portière, tapisserie.
Pas de palais à cette époque qui n’eût, à l’intérieur, un singulier fouillis de chambres et de corridors où abondait le faste; dorures, marbres, boiseries ciselées, soies d’orient; avec des recoins pleins de précaution et d’obscurité, d’autres pleins de lumière. C’étaient des galetas riches et gais, des réduits vernis, luisants, revêtus de faïences de Hollande ou d’azulejos de Portugal, des embrasures de hautes fenêtres coupées en soupentes, et des cabinets tout en vitres, jolies lanternes logeables. Les épaisseurs de mur, évidées, étaient habitables. Ça et là, des bonbonnières, qui étaient des garde-robes. Cela s’appelait «les petits appartements». C’est là qu’on commettait les crimes.
Si l’on avait à tuer le duc de Guise ou à fourvoyer la jolie présidente de Sylvecane, ou, plus tard, à étouffer les cris des petites qu’amenait Lebel, c’était commode. Logis compliqué, inintelligible à un nouveau venu. Lieu des rapts; fond ignoré o aboutissaient les disparitions. Dans ces élégantes cavernes les princes et les seigneurs déposaient leur butin; le comte de Charolais y cachait madame Courchamp, la femme du maître des requêtes; M. de Monthulé y cachait la fille de Haudry, le fermier de la Croix Saint-Lenfroy; le prince de Conti y cachait les deux belles boulangères de l’Ile-Adam; le duc de Buckingham y cachait la pauvre Pennywell, etc. Les choses qui s’accomplissaient là étaient de celles qui se font, comme dit la loi romaine, vi, clam et precario, par force, en secret, et pour peu de temps. Qui était là y restait selon le bon plaisir du maître. C’étaient des oubliettes, dorées. Cela tenait du cloître et du sérail. Des escaliers tournaient, montaient, descendaient. Une spirale de chambres s’emboîtant vous ramenait à votre point de départ. Une galerie s’achevait en oratoire. Un confessionnal se greffait sur une alcôve. Les ramifications des coraux et les percées des éponges avaient probablement servi de modèles aux architectes des «petits appartements» royaux et seigneuriaux. Les embranchements étaient inextricables. Des portraits pivotant sur des ouvertures offraient des entrées et des sorties. C’était machiné. Il le fallait bien; il s’y jouait des drames. Les étages de cette ruche allaient des caves aux mansardes. Madrépore bizarre incrusté dans tous les palais, commencer par Versailles, et qui était comme l’habitation des pygmées dans la demeure des titans. Couloirs, reposoirs, nids, alvéoles, cachettes. Toutes sortes de trous où se fourraient les petitesses des grands.
Ces lieux, serpentants et murés, éveillaient des idées de jeux, d’yeux bandés, de mains à tâtons, de rires contenus, colin-maillard, cache-cache; et en même temps faisaient songer aux Atrides, aux Plantagenets, aux Médicis, aux sauvages chevaliers d’Elz, à Rizzio, à Monaldeschi, aux épées poursuivant un fuyard de chambre en chambre.
L’antiquité avait, elle aussi, de mystérieux logis de ce genre, où le luxe était approprié aux horreurs. L’échantillon en a ét conservé sous terre dans certains sépulcres d’Egypte, par exemple dans la crypte du roi Psamméticus, découverte par Passalacqua. On trouve dans les vieux poètes l’effroi de ces constructions suspectes. Error circumflexus, locus implicitus gyris.
Gwynplaine était dans les petits appartements de Corleone-lodge.
Il avait la fièvre de partir, d’être dehors, de revoir Dea. Cet enchevêtrement de corridors et de cellules, de portes dérobées, de portes imprévues, l’arrêtait et le ralentissait. Il eût voulu y courir, il était forcé d’y errer. Il croyait n’avoir qu’une porte à pousser, il avait un écheveau à débrouiller.
Après une chambre, une autre. Puis des carrefours de salons.
Il ne rencontrait rien de vivant. Il écoutait. Aucun mouvement.
Il lui semblait parfois revenir sur ses pas.
Par moments il croyait voir quelqu’un venir à lui. Ce n’était personne. C’était lui, dans une glace, en habit de seigneur.
C’était lui, invraisemblable. Il se reconnaissait, mais pas tout de suite.
Il allait, prenant tous les passages qui s’offraient.
Il s’engageait dans des méandres d’architecture intime; là un cabinet coquettement peint et sculpté, un peu obscène et très discret; là une chapelle équivoque tout écaillée de nacres et d’émaux, avec des ivoires faits pour être vus à la loupe, comme des dessus de tabatières; là un de ces précieux retraits florentins accommodés pour les hypocondries féminines, et qu’on appelait dès lors boudoirs. Partout, sur les plafonds, sur les murs, sur les planchers même, il y avait des figurations veloutées ou métalliques d’oiseaux et d’arbres, des végétations extravagantes enroulées de perles, des bossages de passementerie, des nappes de jais, des guerriers, des reines, des tritonnes cuirassées d’un ventre d’hydre. Les biseaux des cristaux taillés ajoutaient des effets de prismes à des effets de reflets. Les verroteries jouaient les pierreries. On voyait étinceler des encoignures sombres. On ne savait si toutes ces facettes lumineuses, où des verres d’émeraudes s’amalgamaient à des ors de soleil levant et où flottaient des nuées gorge de pigeon, étaient des miroirs microscopiques ou des aigues-marines démesurées. Magnificence à la fois délicate et énorme. C’était le plus mignon des palais, à moins que ce ne fût le plus colossal des écrins. Une maison pour Mab ou un bijou pour Géo. Gwynplaine cherchait l’issue.
Il ne la trouvait pas. Impossible de s’orienter. Rien de capiteux comme l’opulence quand on la voit pour la première fois. Mais en outre c’était un labyrinthe. A chaque pas, une magnificence lui faisait obstacle. Cela semblait résister à ce qu’il s’en allât. Cela avait l’air de ne pas vouloir le lâcher. Il était comme dans une glu de merveilles. Il se sentait saisi et retenu.
– Quel horrible palais! pensait-il.
Il rôdait dans ce dédale, inquiet, se demandant ce que cela voulait dire, s’il était en prison, s’irritant, aspirant à l’air libre. Il répétait: Dea! Dea! comme on tient le fil qu’il ne faut pas laisser rompre et qui vous fera sortir.
Par moments il appelait.
– Hé! quelqu’un!
Rien ne répondait.
Ces chambres n’en finissaient pas. C’était désert, silencieux, splendide, sinistre.
On se figure ainsi les châteaux enchantés.
Des bouches de chaleur cachées entretenaient dans ces corridors et dans ces cabinets une température d’été. Le mois de juin semblait avoir été pris par quelque magicien et enfermé dans ce labyrinthe. Par moments cela sentait bon. On traversait des bouffées de parfums comme s’il y avait là des fleurs invisibles. On avait chaud. Partout des tapis. On eût pu se promener nu.
Gwynplaine regardait par les fenêtres. L’aspect changeait. Il voyait tantôt des jardins, remplis des fraîcheurs du printemps et du matin, tantôt de nouvelles façades avec d’autres statues, tantôt des patios à l’espagnole, qui sont de petites cours quadrangulaires entre de grands bâtiments, dallées, moisies et froides; parfois une rivière qui était la Tamise, parfois une grosse tour qui était Windsor.
Dehors, de si grand matin, il n’y avait point de passants.
Il s’arrêtait. Il écoutait.
– Oh! je m’en irai, disait-il. Je rejoindrai Dea. On ne me gardera pas de force. Malheur à qui voudrait m’empêcher de sortir! Qu’est-ce que c’est que cette grande tour-là? S’il y a un géant, un dogue d’enfer, une tarasque, pour barrer la porte dans ce palais ensorcelé, je l’exterminerai. Une armée, je la dévorerais. Dea! Dea!
Tout à coup il entendit un petit bruit, très faible. Cela ressemblait à de l’eau qui coule.
Il était dans une galerie étroite, obscure, fermée à quelques pas devant lui par un rideau fendu.
Il alla à ce rideau, l’écarta, entra.
Il pénétra dans de l’inattendu.
III. EVE
Une salle octogone, voûtée en anse de panier, sans fenêtres, éclairée d’un jour d’en haut, toute revêtue, mur, pavage et voûte, de marbre fleur de pêcher; au milieu de la salle un baldaquin pinacle en marbre drap mortuaire, à colonnes torses, dans le style pesant et charmant d’Elisabeth, couvrant d’ombre une vasque-baignoire du même marbre noir; au milieu de la vasque un fin jaillissement d’eau odorante et tiède remplissant doucement et lentement la cuve; c’est là ce qu’il avait devant les yeux.
Bain noir fait pour changer la blancheur en resplendissement.
C’était cette eau qu’il avait entendue. Une fuite ménagée dans la baignoire à un certain niveau ne la laissait pas déborder. La vasque fumait, mais si peu qu’il y avait à peine quelque buée sur le marbre. Le grêle jet d’eau était pareil à une souple verge d’acier fléchissante au moindre souffle.
Aucun meuble. Si ce n’est, près de la baignoire, une de ces chaises-lits à coussins assez longues pour qu’une femme, qui y est étendue, puisse avoir à ses pieds son chien, ou son amant; d’où can-al-pie, dont nous avons fait canapé.
C’était une chaise longue d’Espagne, vu que le bas était en argent. Les coussins et le capiton étaient de soie glacée blanc.
De l’autre côté de la baignoire, se dressait, adossée au mur, une haute étagère de toilette en argent massif avec tous ses ustensiles, ayant à son milieu huit petites glaces de Venise ajustées daans un châssis d’argent et figurant une fenêtre.
Dans le pan coupé de muraille le plus voisin du canapé, était entaillée une baie carrée qui ressemblait à une lucarne et qui était bouchée d’un panneau fait d’une lame d’argent rouge. Ce panneau avait des gonds comme un volet. Sur l’argent rouge brillait, niellée et dorée, une couronne royale. Au-dessus du panneau était suspendu et scellé au mur un timbre qui était en vermeil, à moins qu’il ne fût en or.
Vis-à-vis l’entrée de cette salle, en-face de Gwynplaine qui s’était arrêté court, le pan coupé de marbre manquait. Il était remplacé par une ouverture de même dimension, allant jusqu’à la voûte et fermée d’une large et haute toile d’argent.
Cette toile, d’une ténuité féerique, était transparente. On voyait au travers.
Au centre de la toile, à l’endroit où est d’ordinaire l’araignée, Gwynplaine aperçut une chose formidable, une femme nue.
Nue à la lettre, non. Cette femme était vêtue. Et vêtue de la tête aux pieds. Le vêtement était une chemise, très longue, comme les robes d’anges dans les tableaux de sainteté, mais si fine qu’elle semblait mouillée. De là un à peu près de femme nue, plus traître et plus périlleux que la nudité franche. L’histoire a enregistré des processions de princesses et de grandes dames entre deux files de moines, où, sous prétexte de pieds nus et d’humilité, la duchesse de Montpensier se montrait ainsi à tout Paris dans une chemise de dentelle. Correctif: un cierge à la main.
La toile d’argent, diaphane comme une vitre, était un rideau. Elle n’était fixée que du haut, et pouvait se soulever. Elle séparait la salle de marbre, qui était une salle de bain, d’une chambre, qui était une chambre à coucher. Cette chambre, très petite, était une espèce de grotte de miroirs. Partout des glaces de Venise, contiguës, ajustées polyédriquement, reliées par des baguettes dorées, réfléchissaient le lit qui était au centre. Sur ce lit, d’argent comme la toilette et le canapé, était couchée la femme. Elle dormait.
Elle dormait la tête renversée, un de ses pieds refoulant ses couvertures, comme la succube au-dessus de laquelle le rêve bat des ailes.
Son oreiller de guipure était tombé à terre sur le tapis.
Entre sa nudité et le regard il y avait deux obstacles, sa chemise et le rideau de gaze d’argent, deux transparences. La chambre, plutôt alcôve que chambre, était éclairée avec une sorte de retenue par le reflet de la salle de bain. La femme peut-être n’avait pas de pudeur, mais la lumière en avait.
Le lit n’avait ni colonnes, ni dais, ni ciel, de sorte que la femme, quand elle ouvrait les yeux, pouvait se voir mille fois nue dans les miroirs au-dessus de sa tête.
Les draps avaient le désordre d’un sommeil agité. La beauté des plis indiquait la finesse de la toile. C’était l’époque où une reine, songeant qu’elle serait damnée, se figurait l’enfer ainsi: un lit avec de gros draps.
Du reste, cette mode du sommeil nu venait d’Italie, et remontait aux romains. Sub clara nuda lucerna, dit Horace.
Une robe de chambre en soie singulière, de Chine sans doute, car dans les plis on entrevoyait un grand lézard d’or, était jetée sur le pied du lit.
Au delà du lit, au fond de l’alcôve, il y avait probablement une porte, masquée et marquée par une assez grande glace sur laquelle étaient peints des paons et des cygnes. Dans cette chambre faite d’ombre tout reluisait. Les espacements entre les cristaux et les dorures étaient enduits de cette matière étincelante qu’on appelait à Venise «fiel de verre».
Au chevet du lit était fixé un pupitre en argent à tasseaux tournants et à flambeaux fixes sur lequel on pouvait voir un livre ouvert portant au haut des pages ce titre en grosses lettres rouges: Alcoramus Mahumedis.
Gwynplaine ne percevait aucun de ces détails. La femme, voilà ce qu’il voyait.
Il était à la fois pétrifié et bouleversé; ce qui s’exclut, mais ce qui existe.
Cette femme, il la reconnaissait.
Elle avait les yeux fermés et le visage tourné vers lui.
C’était la duchesse.
Elle, cet être mystérieux en qui se mélangeaient tous les resplendissements de l’inconnu, celle qui lui avait fait faire tant de songes inavouables, celle qui lui avait écrit une si étrange lettre! La seule femme au monde dont il pût dire: Elle m’a vu, et elle veut de moi! Il avait chassé les songes, il avait brûlé la lettre. Il l’avait reléguée, elle; le plus loin qu’il avait pu hors de sa rêverie et de sa mémoire; il n’y pensait plus; il l’avait oubliée…
Il la revoyait!
Il la revoyait terrible.
La femme nue, c’est la femme armée.
Il ne respirait plus. Il se sentait soulevé comme dans un nimbe, et poussé. Il regardait. Cette femme devant lui! Était-ce possible?
Au théâtre, duchesse. Ici, néréide, naïade, fée. Toujours apparition.
Il essaya de fuir et sentit que cela ne se pouvait pas. Ses regards étaient devenus deux chaînes, et l’attachaient à cette vision.
Était-ce une fille? Était-ce une vierge? Les deux. Messaline, présente peut-être dans l’invisible, devait sourire, et Diane devait veiller. Il y avait sur cette beauté la clarté de l’inaccessible. Pas de pureté comparable à cette forme chaste et altière. Certaines neiges qui n’ont jamais été touchées sont reconnaissables. Les blancheurs sacrées de la Yungfrau, cette femme les avait. Ce qui se dégageait de ce front inconscient, de cette vermeille chevelure éparse, de ces cils abaissés, de ces veines bleues vaguement visibles, de ces rondeurs sculpturales des seins, des hanches et des genoux modelant les affleurements roses de la chemise, c’était la divinité d’un sommeil auguste. Cette impudeur se dissolvait en rayonnement. Cette créature était nue avec autant de calme que si elle avait droit au cynisme divin, elle avait la sécurité d’une olympienne qui se fait fille du gouffre, et qui peut dire à l’océan: Père! et elle s’offrait, inabordable et superbe, à tout ce qui passe, aux regards, aux désirs, aux démences, aux songes, aussi fièrement assoupie sur ce lit de boudoir que Vénus dans l’immensité de l’écume.
Elle s’était endormie la nuit et prolongeait son sommeil au grand jour; confiance commencée dans les ténèbres et continuée dans la lumière.
Gwynplaine frémissait. Il admirait.
Admiration malsaine, et qui intéresse trop.
Il avait peur.
La boîte à surprises du sort ne s’épuise point. Gwynplaine avait cru être au bout. Il recommençait. Qu’était-ce que tous ces éclairs, s’abattant sur sa tête sans relâche, et enfin, foudroiement suprême, lui jetant, à lui, homme frissonnant, une déesse endormie? Qu’était-ce que toutes ces ouvertures de ciel successives d’où finissait par sortir, désirable et redoutable, son rêve? Qu’était-ce que ces complaisances du tentateur inconnu lui apportant, l’une après l’autre, ses aspirations vagues, ses velléités confuses, jusqu’à ses mauvaises pensées devenues chair vivante, et l’accablant sous une enivrante série de réalités tirées de l’impossible? Y avait-il conspiration de toute l’ombre contre lui, misérable, et qu’allait-il devenir avec tous ces sourires de la fortune sinistre autour de lui? Qu’était-ce que ce vertige arrangé exprès? Cette femme! là! pourquoi? comment? Nulle explication. Pourquoi lui? Pourquoi elle? Était-il fait pair d’Angleterre exprès pour cette duchesse? Qui les amenait ainsi l’un à l’autre? qui était dupe? qui était victime? De qui abusait-on la bonne foi? était-ce Dieu qu’on trompait? Toutes ces choses, il ne les précisait pas, il les entrevoyait à travers une suite de nuages noirs dans son cerveau. Ce logis magique et malveillant, cet étrange palais, tenace comme une prison, était-il du complot? Gwynplaine subissait une sorte de résorption. Des forces obscures le garrottaient mystérieusement. Une gravitation l’enchaînait. Sa volonté, soutirée, s’en allait de lui. A quoi se retenir? Il était hagard et charmé. Cette fois, il se sentait irrémédiablement insensé. La sombre chute à pic dans le précipice d’éblouissement continuait.
La femme dormait.
Pour lui, l’état de trouble s’aggravant, ce n’était même plus la lady, la duchesse, la dame; c’était la femme.
Les déviations sont dans l’homme à l’état latent. Les vices ont dans notre organisme un tracé invisible tout préparé. Même innocents, et en apparence purs, nous avons cela en nous. Être sans tache, ce n’est pas être sans défaut. L’amour est une loi. La volupté est un piège. Il y a l’ivresse, et il y a l’ivrognerie. L’ivresse, c’est de vouloir une femme; l’ivrognerie, c’est de vouloir la femme.
Gwynplaine, hors de lui, tremblait.
Que faire contre cette rencontre? Pas de flots d’étoffes, pas d’ampleurs soyeuses, pas de toilette prolixe et coquette, pas d’exagération galante cachant et montrant, pas de nuage. La nudité dans sa concision redoutable. Sorte de sommation mystérieuse, effrontément édénique. Tout le côté ténébreux de l’homme mis en demeure. Ève pire que Satan. L’humain et le surhumain amalgamés. Extase inquiétante, aboutissant au triomphe brutal de l’instinct sur le devoir. Le contour souverain de la beauté est impérieux. Quand il sort de l’idéal et quand il daigne être réel, c’est pour l’homme une proximité funeste.
Par instants la duchesse se déplaçait mollement sur le lit, et avait les vagues mouvements d’une vapeur dans l’azur, changeant d’attitude comme la nuée change de forme. Elle ondulait, composant et décomposant des courbes charmantes. Toutes les souplesses de l’eau, la femme les a. Comme l’eau, la duchesse avait on ne sait quoi d’insaisissable. Chose bizarre à dire, elle était là, chair visible, et elle restait chimérique. Palpable, elle semblait lointaine. Gwynplaine, effaré et pâle, contemplait. Il écoutait ce sein palpiter et croyait entendre une respiration de fantôme. Il était attiré, il se débattait. Que faire contre elle? que faire contre lui?
Il s’était attendu à tout, excepté à cela. Un gardien féroce en travers de la porte, quelque furieux monstre geôlier à combattre, voilà sur quoi il avait compté. Il avait prévu Cerbère; il trouvait Hébé.
Une femme nue. Une femme endormie.
Quel sombre combat!
Il fermait les paupières. Trop d’aurore dans l’oeil est une souffrance. Mais, à travers ses paupières fermées, tout de suite il la revoyait. Plus ténébreuse, aussi belle.
Prendre la fuite, ce n’est pas facile. Il avait essayé, et n’avait pu. Il était enraciné comme on est dans le rêve. Quand nous voulons rétrograder, la tentation cloue nos pieds au pavé. Avancer reste possible, reculer non. Les invisibles bras de la faute sortent de terre et nous tirent dans le glissement.
Une banalité acceptée de tout le monde, c’est que l’émotion s’émousse. Rien n’est plus faux. C’est comme si l’on disait que, sous de l’acide nitrique tombant goutte à goutte, une plaie s’apaise et s’endort, et que l’écartèlement blase Damiens.
La vérité est qu’à chaque redoublement, la sensation est plus aiguë.
D’étonnement en étonnement, Gwynplaine était arrivé au paroxysme. Ce vase, sa raison, sous cette stupeur nouvelle, débordait. Il sentait en lui un éveil effrayant.
De boussole, il n’en avait plus. Une seule certitude était devant lui, cette femme. On ne sait quel irrémédiable bonheur s’entr’ouvrait, ressemblant à un naufrage. Plus de direction possible. Un courant irrésistible, et l’écueil. L’écueil, ce n’est pas le rocher, c’est la sirène. Un aimant est au fond de l’abîme. S’arracher à cette attraction, Gwynplaine le voulait, mais comment faire? Il ne sentait plus de point d’attache. La fluctuation humaine est infinie. Un homme peut être désempar comme un navire. L’ancre, c’est la conscience. Chose lugubre, la conscience peut casser.
Il n’avait même pas cette ressource: – Je suis défiguré et terrible. Elle me repoussera. – Cette femme lui avait écrit qu’elle l’aimait.
Il y a dans les crises un instant de porte-à-faux. Quand nous débordons sur le mal plus que nous ne nous appuyons sur le bien, cette quantité de nous-même qui est en suspens sur la faute finit par l’emporter et nous précipite. Ce moment triste était-il venu pour Gwynplaine?
Comment échapper?
Ainsi c’était elle! la duchesse! cette femme! Il l’avait devant lui, dans cette chambre, dans ce lieu désert, endormie, livrée, seule. Elle était à sa discrétion, et il était en son pouvoir!
La duchesse!
On a aperçu une étoile au fond des espaces. On l’a admirée. Elle est si loin! que craindre d’une étoile fixe? Un jour, – une nuit, – on la voit se déplacer. On distingue un frisson de lueur autour d’elle. Cet astre, qu’on croyait impassible, remue. Ce n’est pas l’étoile, c’est la comète. C’est l’immense incendiaire du ciel. L’astre marche, grandit, secoue une chevelure de pourpre, devient énorme. C’est de votre côté qu’il se dirige. O terreur, il vient à vous! La comète vous connaît, la comète vous désire, la comète vous veut. Épouvantable approche céleste. Ce qui arrive sur vous, c’est le trop de lumière, qui est l’aveuglement; c’est l’excès de vie, qui est la mort. Cette avance que vous fait le zénith, vous la refusez. Cette offre d’amour du gouffre, vous la rejetez. Vous mettez votre main sur vos paupières, vous vous cachez, vous vous dérobez, vous vous croyez sauvé. Vous rouvrez les yeux… – L’étoile redoutable est là. Elle n’est plus étoile, elle est monde. Monde ignoré. Monde de lave et de braise. Dévorant prodige des profondeurs. Elle emplit le ciel. Il n’y a plus qu’elle. L’escarboucle du fond de l’infini, diamant de loin, de près est fournaise. Vous êtes dans sa flamme.
Et vous sentez commencer votre combustion par une chaleur de paradis.
