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Kitabı oku: «L'homme qui rit», sayfa 42
VI. LA HAUTE ET LA BASSE
Tout à coup, il y eut dans la chambre une vive clarté. Quatre door-keepers apportèrent et placèrent des deux côtés du trône quatre hautes torchères-candélabres chargées de bougies. Le trône, ainsi éclairé, apparut dans une sorte de pourpre lumineuse. Vide, mais auguste. La reine dedans n’y eût pas ajouté grand’chose.
L’huissier de la verge noire entra, la baguette levée, et dit:
– Leurs seigneuries les commissaires de sa majesté.
Toutes les rumeurs tombèrent.
Un clerc en perruque et en simarre parut à la grande porte tenant un coussin fleurdelysé sur lequel on voyait des parchemins. Ces parchemins étaient des bills. A chacun pendait à une tresse de soie la bille ou bulle, d’or quelquefois, qui fait qu’on appelle les lois bills en Angleterre et bulles à Rome.
A la suite du clerc marchaient trois hommes en robes de pairs, le chapeau à plumes sur la tête.
Ces hommes étaient les commissaires royaux. Le premier était le lord haut-trésorier d’Angleterre, Godolphin, le second était le lord-président du conseil, Pembroke, le troisième était le lord du sceau privé, Newcastle.
Ils marchaient l’un derrière l’autre, selon la préséance, non de leur titre, mais de leur charge, Godolphin en tête, Newcastle le dernier, quoique duc.
Ils vinrent au banc devant le trône, firent la révérence à la chaise royale, ôtèrent et remirent leurs chapeaux, et s’assirent sur le banc.
Le lord-chancelier regarda l’huissier de la verge noire, et dit: – Mandez à la barre les communes.
L’huissier de la verge noire sortit.
Le clerc, qui était un clerc de la chambre des lords, posa sur la table, dans le carré des sacs de laine, le coussin où étaient les bills.
Il y eut une interruption qui dura quelques minutes. Deux door-keepers posèrent devant la barre un escabeau de trois degrés. Cet escabeau était de velours incarnat sur lequel des clous dorées dessinaient des fleurs de lys.
La grande porte, qui s’était refermée, se rouvrit, et une voix cria:
– Les fidèles communes d’Angleterre.
C’était l’huissier de la verge noire qui annonçait l’autre moiti du parlement.
Les lords mirent leurs chapeaux.
Les membres des communes entrèrent, précédés du speaker, tous tête nue.
Ils s’arrêtèrent à la barre. Ils étaient en habit de ville, la plupart en noir, avec l’épée.
Le speaker, très honorable John Smyth, écuyer, membre pour le bourg d’Andover, monta sur l’escabeau qui était au milieu de la barre. L’orateur des communes avait une longue simarre de satin noir à larges manches et à fentes galonnées de brandebourgs d’or par derrière et par devant, et moins de perruque que le lord-chancelier. Il était majestueux, mais inférieur.
Tous ceux des communes, orateur et membres, demeurèrent en attente, debout et nu-tête, devant les pairs assis et couverts.
On remarquait dans les communes le chef-justice de Chester, Joseph Jekyll, plus trois sergents en loi de sa majesté, Hooper, Powys et Parker, et James Montagu, solliciteur général, et l’attorney général, Simon Harcourt. A part quelques baronnets et chevaliers, et neuf lords de courtoisie, Hartington, Windsor, Woodstock, Mordaunt, Gramby, Scudamore, Fitz-Harding, Hyde, et Burkeley, fils de pairs et héritiers de pairies, tout le reste était du peuple. Sorte de sombre foule silencieuse.
Quand le bruit de pas de toute cette entrée eut cessé, le crieur de la verge noire, à la porte, dit:
– Oyez!
Le clerc de la couronne se leva. Il prit, déploya et lut le premier des parchemins posés sur le coussin. C’était un message de la reine nommant, pour la représenter en son parlement, avec pouvoir de sanctionner les bills, trois commissaires, savoir:
Ici le clerc haussa la voix.
– Sydney, comte de Godolphin.
Le clerc salua lord Godolphin. Lord Godolphin souleva son chapeau. Le clerc continua:
– … Thomas Herbert, comte de Pembroke et de Montgomery.
Le clerc salua lord Pembroke. Lord Pembroke toucha son chapeau. Le clerc reprit:
– … John Hollis, duc de Newcastle.
Le clerc salua lord Newcastle. Lord Newcastle fit un signe de tête.
Le clerc de la couronne se rassit. Le clerc du parlement se leva. Son sous-clerc, qui était à genoux, se leva en arrière de lui. Tous deux faisant face au trône, et tournant le dos aux communes.
Il y avait sur le coussin cinq bills. Ces cinq bills, votés par les communes et consentis par les lords, attendaient la sanction royale.
Le clerc du parlement lut le premier bill.
C’était un acte des communes, qui mettait à la charge de l’état les embellissements faits par la reine à sa résidence de Hampton-Court, se montant à un million sterling.
Lecture faite, le clerc salua profondément le trône. Le sous-clerc répéta le salut plus profondément encore, puis tournant à demi la tête vers les communes, dit:
– La reine accepte vos bénévolences et ainsi le veut.
Le clerc lut le deuxième bill.
C’était une loi condamnant à la prison et à l’amende quiconque se soustrairait au service des trainbands. Les trainbands (troupe qu’on traîne où l’on veut) sont cette milice bourgeoise qui sert gratis et qui, sous Elisabeth, à l’approche de l’armada, avait donné cent quatrevingt-cinq mille fantassins et quarante mille cavaliers.
Les deux clercs firent à la chaise royale une nouvelle révérence; après quoi le sous-clerc, de profil, dit à la chambre des communes:
– La reine le veut.
Le troisième bill accroissait les dîmes et prébendes de l’évêch de Lichfield et de Coventry, qui est une des plus riches prélatures d’Angleterre, faisait une rente à la cathédrale, augmentait le nombre des chanoines et grossissait le doyenné et les bénéfices, «afin de pourvoir, disait le préambule, aux nécessités de notre sainte religion». Le quatrième bill ajoutait au budget de nouveaux impôts, un sur le papier marbré, un sur les carrosses de louage fixés au nombre de huit cents dans Londres et taxés cinquante-deux livres par an chaque, un sur les avocats, procureurs et solliciteurs, de quarante-huit livres par tête par an, un sur les peaux tannées, «nonobstant, disait le préambule, les doléances des artisans en cuir», un sur le savon, «nonobstant les réclamations de la ville d’Exeter et du Devonshire où l’on fabrique quantité de serge et de drap», un sur le vin, de quatre schellings par barrique, un sur la farine, un sur l’orge et le houblon, et renouvellement pour quatre ans, les besoins de l’état, disait le préambule, devant passer avant les remontrances du commerce, l’impôt du tonnage, variant de six livres tournois par tonneau pour les vaisseaux venant d’occident à dix-huit cents livres pour ceux venant d’orient Enfin le bill, déclarant insuffisante la capitation ordinaire déjà levée pour l’année courante, s’achevait par une surtaxe générale sur tout le royaume de quatre schellings ou quarante-huit sous tournois par tête de sujet, avec mention que ceux qui refuseraient de prêter les nouveaux serments au gouvernement paieraient le double de la taxe. Le cinquième bill faisait défense d’admettre à l’hôpital aucun malade s’il ne déposait en entrant une livre sterling pour payer, en cas de mort, son enterrement. Les trois derniers bills, comme les deux premiers, furent, l’un après l’autre, sanctionnés et faits lois par une salutation au trône et par les quatre mots du sous-clerc «la reine le veut» dits, par-dessus l’épaule, aux communes.
Puis le sous-clerc se remit à genoux devant le quatrième sac de laine, et le lord-chancelier dit:
– Soit fait comme il est désiré.
Ceci terminait la séance royale.
Le speaker, courbé en deux devant le chancelier, descendit reculons de l’escabeau, en rangeant sa robe derrière lui; ceux des communes s’inclinèrent jusqu’à terre, et, pendant que la chambre haute reprenait, sans faire attention à toutes ces révérences, son ordre du jour interrompu, la chambre basse s’en alla.
VII. LES TEMPÊTES D’HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D’OCÉANS
Les portes se refermèrent; l’huissier de la verge noire rentra; les lords commissaires quittèrent le banc d’état et vinrent s’asseoir en tête du banc des ducs, aux places de leurs charges, et le lord-chancelier prit la parole:
– Milords, la délibération de la chambre étant depuis plusieurs jours sur le bill qui propose d’augmenter de cent mille livres sterling la provision annuelle de son altesse royale le prince mari de sa majesté, le débat ayant été épuisé et clos, il va être procédé au vote. Le vote sera pris, selon l’usage, à partir du puîné du banc des barons. Chaque lord, à l’appel de son nom, se lèvera et répondra content ou non content, et sera libre d’exposer ses motifs de vote, s’il le juge à propos. Clerc, appelez le vote.
Le clerc du parlement, debout, ouvrit un large in-folio exhauss sur un pupitre doré, qui était le Livre de la Pairie.
Le puîné de la chambre à cette époque était lord John Hervey, créé baron et pair en 1703, duquel sont issus les marquis de Bristol.
Le clerc appela:
– Milord John, baron Hervey.
Un vieillard en perruque blonde se leva et dit:
– Content.
Puis se rassit.
Le sous-clerc enregistra le vote.
Le clerc continua:
– Milord Francis Seymour, baron Conway de Kiltultagh.
– Content, murmura en se soulevant à demi un élégant jeune homme à figure de page, qui ne se doutait point qu’il était le grand-père des marquis d’Hertford.
– Milord John Leveson, baron Gower, reprit le clerc.
Ce baron, d’où devaient sortir les ducs de Sutherland, se leva et dit en se rasseyant:
– Content.
Le clerc poursuivit:
– Milord Heneage Finch, baron Guernesey.
L’aïeul des comtes d’Aylesford, non moins jeune et non moins élégant que l’ancêtre des marquis d’Hertford, justifia sa devise Aperto vivere voto par la hauteur de son consentement.
– Content, cria-t-il.
Pendant qu’il se rasseyait, le clerc appelait le cinquième baron:
– Milord John, baron Granville.
– Content, répondit, tout de suite levé et rassis, lord Granville de Potheridge, dont la pairie sans avenir devait s’éteindre en 1709.
Le clerc passa au sixième.
– Milord Charles Mountague, baron Halifax.
– Content, dit lord Halifax, porteur d’un titre sous lequel s’était éteint le nom de Saville et devait s’éteindre le nom de Mountague. Mountague est distinct de Montagu et de Mountacute.
Et lord Halifax ajouta:
– Le prince Georges a une dotation comme mari de sa majesté; il en a une autre comme prince de Danemark, une autre comme duc de Cumberland, et une autre comme lord haut-amiral d’Angleterre et d’Irlande, mais il n’en a point comme généralissime. C’est l une injustice. Il faut faire cesser ce désordre, dans l’intérêt du peuple anglais.
Puis lord Halifax fit l’éloge de la religion chrétienne, blâma le papisme, et vota le subside.
Lord Halifax rassis, le clerc repartit:
– Milord Christoph, baron Barnard.
Lord Barnard, de qui devaient naître les ducs de Cleveland, se leva à l’appel de son nom.
– Content.
Et il mit quelque lenteur à se rasseoir, ayant un rabat de dentelle qui valait la peine d’être remarqué. C’était du reste un digne gentilhomme et un vaillant officier que lord Barnard.
Tandis que lord Barnard se rasseyait, le clerc, qui lisait de routine, eut quelque hésitation. Il raffermit ses lunettes et se pencha sur le registre avec un redoublement d’attention, puis, redressant la tête, il dit:
– Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville.
Gwynplaine se leva:
– Non content, dit-il.
Toutes les têtes se tournèrent. Gwynplaine était debout. Les gerbes de chandelles placées des deux côtés du trône éclairaient vivement sa face, et la faisaient saillir dans la vaste salle obscure avec le relief qu’aurait un masque sur un fond de fumée.
Gwynplaine avait fait sur lui cet effort qui, on s’en souvient, lui était, à la rigueur, possible. Par une concentration de volonté égale à celle qu’il faudrait pour dompter un tigre, il avait réussi à ramener pour un moment au sérieux le fatal rictus de son visage. Pour l’instant, il ne riait pas. Cela ne pouvait durer longtemps; les désobéissances à ce qui est notre loi, ou notre fatalité, sont courtes; parfois l’eau de la mer résiste la gravitation, s’enfle en trombe et fait une montagne, mais à la condition de retomber. Cette lutte était celle de Gwynplaine. Pour une minute qu’il sentait solennelle, par une prodigieuse intensité de volonté, mais pour pas beaucoup plus de temps qu’un éclair, il avait jeté sur son front le sombre voile de son âme; il tenait en suspens son incurable rire; de cette face qu’on lui avait sculptée, il avait retiré la joie. Il n’était plus qu’effrayant.
– Qu’est cet homme? ce fut le cri.
Un frémissement indescriptible courut sur tous les bancs. Ces cheveux en forêt, ces enfoncements noirs sous les sourcils, ce regard profond d’un oeil qu’on ne voyait pas, le modelé farouche de cette tête mêlant hideusement l’ombre et la lumière, ce fut surprenant. Cela dépassait tout. On avait eu beau parler de Gwynplaine, le voir fut formidable. Ceux mêmes qui s’y attendaient ne s’y attendaient pas. Qu’on s’imagine, sur la montagne réservée aux dieux, dans la fête d’une soirée sereine, toute la troupe des tout-puissants réunie, et la face de Prométhée, ravagée par les coups de bec du vautour, apparaissant tout à coup comme une lune sanglante à l’horizon. L’Olympe apercevant le Caucase, quelle vision! Vieux et jeunes, béants, regardèrent Gwynplaine.
Un vieillard vénéré de toute la chambre, qui avait vu beaucoup d’hommes et beaucoup de choses, et qui était désigné pour être duc, Thomas, comte de Warton, se leva effrayé.
– Qu’est-ce que cela veut dire? cria-t-il. Qui a introduit cet homme dans la chambre? Qu’on mette cet homme dehors.
Et apostrophant Gwynplaine avec hauteur:
– Qui êtes-vous? d’où sortez-vous?
Gwynplaine répondit:
– Du gouffre.
Et, croisant les bras, il regarda les lords.
– Qui je suis? je suis la misère. Milords, j’ai à vous parler.
II y eut un frisson, et un silence. Gwynplainc continua.
– Milords, vous êtes en haut. C’est bien. Il faut croire que Dieu a ses raisons pour cela. Vous avez le pouvoir, l’opulence, la joie, le soleil immobile à votre zénith, l’autorité sans borne, la jouissance sans partage, l’immense oubli des autres. Soit. Mais il y a au-dessous de vous quelque chose. Au-dessus peut-être. Milords, je viens vous apprendre une nouvelle. Le genre humain existe.
Les assemblées sont comme les enfants; les incidents sont leur boîte à surprises, et elles en ont la peur, et le goût. Il semble parfois qu’un ressort joue, et l’on voit jaillir du trou un diable. Ainsi en France Mirabeau, difforme lui aussi.
Gwynplaine en ce moment sentait en lui un grandissement étrange. Un groupe d’hommes à qui l’on parle, c’est un trépied. On est, pour ainsi dire, debout sur une cime d’âmes. On a sous son talon un tressaillement d’entrailles humaines. Gwynplaine n’était plus l’homme qui, la nuit précédente, avait été, un instant, presque petit. Les fumées de cette élévation subite, qui l’avaient troublé, s’étaient allégées et avaient pris de la transparence, et là où Gwynplaine avait été séduit par une vanité, il voyait maintenant une fonction. Ce qui l’avait d’abord amoindri, présent le rehaussait. Il était illuminé d’un de ces grands éclairs qui viennent du devoir.
On cria de toutes parts autour de Gwynplaine:
– Écoutez! Écoutez!
Lui cependant, crispé et surhumain, réussissait à maintenir sur son visage la contraction sévère et lugubre, sous laquelle se cabrait le rictus, comme un cheval sauvage prêt à s’échapper. Il reprit:
– Je suis celui qui vient des profondeurs. Milords, vous êtes les grands et les riches. C’est périlleux. Vous profitez de la nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l’aurore. L’aube ne peut être vaincue. Elle arrivera. Elle arrive. Elle a en elle le jet du jour irrésistible. Et qui empêchera cette fronde de jeter le soleil dans le ciel? Le soleil, c’est le droit. Vous, vous êtes le privilège. Ayez peur. Le vrai maître de la maison va frapper à la porte. Quel est le père du privilège? le hasard. Et quel est son fils? l’abus. Ni le hasard ni l’abus ne sont solides. Ils ont l’un et l’autre un mauvais lendemain. Je viens vous avertir. Je viens vous dénoncer votre bonheur. Il est fait du malheur d’autrui. Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres. Milords, je suis l’avocat désespéré, et je plaide la cause perdue. Cette cause, Dieu la regagnera. Moi, je ne suis rien, qu’une voix. Le genre humain est une bouche, et j’en suis le cri. Vous m’entendrez. Je viens ouvrir devant vous, pairs d’Angleterre, les grandes assises du peuple, ce souverain, qui est le patient, ce condamné, qui est le juge. Je plie sous ce que j’ai à dire. Par où commencer? Je ne sais. J’ai ramassé dans la vaste diffusion des souffrances mon énorme plaidoirie éparse. Qu’en faire maintenant? elle m’accable, et je la jette pêle-mêle devant moi. Avais-je prévu ceci? non. Vous êtes étonnés, moi aussi. Hier j’étais un bateleur, aujourd’hui je suis un lord. Jeux profonds. De qui? de l’inconnu. Tremblons tous. Milords, tout l’azur est de votre côté. De cet immense univers, vous ne voyez que la fête; sachez qu’il y a de l’ombre. Parmi vous je m’appelle lord Fermain Clancharlie, mais mon vrai nom est un nom de pauvre, Gwynplaine. Je suis un misérable taillé dans l’étoffe des grands par un roi, dont ce fut le bon plaisir. Voilà mon histoire. Plusieurs d’entre vous ont connu mon père, je ne l’ai pas connu. C’est par son côté féodal qu’il vous touche, et moi je lui adhère par son côté proscrit. Ce que Dieu a fait est bien. J’ai été jeté au gouffre. Dans quel but? pour que j’en visse le fond. Je suis un plongeur, et je rapporte la perle, la vérité. Je parle, parce que je sais. Vous m’entendrez, milords. J’ai éprouvé. J’ai vu. La souffrance, non, ce n’est pas un mot, messieurs les heureux. La pauvreté, j’y ai grandi; l’hiver, j’y ai grelotté; la famine, j’en ai goûté; le mépris, je l’ai subi; la peste, je l’ai eue; la honte, je l’ai bue. Et je la revomirai devant vous, et ce vomissement de toutes les misères éclaboussera vos pieds et flamboiera. J’ai hésité avant de me laisser amener à cette place où je suis, car j’ai ailleurs d’autres devoirs. Et ce n’est pas ici qu’est mon coeur. Ce qui s’est passé en moi ne vous regarde pas; quand l’homme que vous nommez l’huissier de la verge noire est venu me chercher de la part de la femme que vous nommez la reine, j’ai eu un moment l’idée de refuser. Mais il m’a semblé que l’obscure main de Dieu me poussait de ce côté, et j’ai obéi. J’ai senti qu’il fallait que je vinsse parmi vous. Pourquoi? à cause de mes haillons d’hier. C’est pour prendre la parole parmi les rassasiés que Dieu m’avait mêlé aux affamés. Oh! ayez pitié! Oh! ce fatal monde dont vous croyez être, vous ne le connaissez point; si haut, vous êtes dehors; je vous dirai moi, ce que c’est. De l’expérience, j’en ai. J’arrive de dessous la pression. Je puis vous dire ce que vous pesez. O vous les maîtres, ce que vous êtes, le savez-vous? Ce que vous faites, le voyez-vous? Non. Ah! tout est terrible. Une nuit, une nuit de tempête, tout petit, abandonné, orphelin, seul dans la création démesurée, j’ai fait mon entrée dans cette obscurit que vous appelez la société. La première chose que j’ai vue, c’est la loi, sous la forme d’un gibet; la deuxième, c’est la richesse, c’est votre richesse, sous la forme d’une femme morte de froid et de faim; la troisième, c’est l’avenir, sous la forme d’un enfant agonisant; la quatrième, c’est le bon, le vrai, et le juste, sous la figure d’un vagabond n’ayant pour compagnon et pour ami qu’un loup.
En ce moment, Gwynplaine, pris d’une émotion poignante, sentit lui monter à la gorge les sanglots.
Ce qui fit, chose sinistre, qu’il éclata de rire.
La contagion fut immédiate. Il y avait sur l’assemblée un nuage; il pouvait crever en épouvante; il creva en joie. Le rire, cette démence épanouie, prit toute la chambre. Les cénacles d’hommes souverains ne demandent pas mieux que de bouffonner. Ils se vengent ainsi de leur sérieux.
Un rire de rois ressemble à un rire de dieux; cela a toujours une pointe cruelle. Les lords se mirent à jouer. Le ricanement aiguisa le rire. On battit des mains autour de celui qui parlait, et on l’outragea. Un pêle-mêle d’interjections joyeuses l’assaillit, grêle gaie et meurtrissante.
– Bravo, Gwynplaine! – Bravo, l’Homme qui Rit! – Bravo, le museau de la Green-Box! – Bravo, la hure du Tarrinzeau-field! – Tu viens nous donner une représentation. C’est bon! bavarde! – En voil un qui m’amuse! – Mais rit-il bien, cet animal-là! – Bonjour, pantin! – Salut à lord Clown! – Harangue, va! – C’est un pair d’Angleterre, ça! – Continue! – Non! non! – Si! si!
Le lord-chancelier était assez mal à son aise.
Un lord sourd, James Butler, duc d’Ormond, faisant de sa main son oreille un cornet acoustique, demandait à Charles Beauclerk, duc de Saint-Albans:
– Comment a-t-il voté?
Saint-Albans répondait:
– Non content.
– Parbleu, disait Ormond, je le crois bien. Avec ce visage-là!
Une foule échappée – et les assemblées sont des foules – ressaisissez-la donc. L’éloquence est un mors; si le mors casse, l’auditoire s’emporte, et rue jusqu’à ce qu’il ait désarçonné l’orateur. L’auditoire hait l’orateur. On ne sait pas assez cela. Se raidir sur la bride semble une ressource, et n’en est pas une. Tout orateur l’essaie. C’est l’instinct. Gwynplaine l’essaya.
Il considéra un moment ces hommes qui riaient.
– Alors, cria-t-il, vous insultez la misère. Silence, pairs d’Angleterre! juges, écoutez la plaidoirie. Oh! je vous en conjure, ayez pitié! Pitié pour qui? Pitié pour vous. Qui est en danger? C’est vous. Est-ce que vous ne voyez pas que vous êtes dans une balance et qu’il y a dans un plateau votre puissance et dans l’autre votre responsabilité? Dieu vous pèse. Oh! ne riez pas. Méditez. Cette oscillation de la balance de Dieu, c’est le tremblement de la conscience. Vous n’êtes pas méchants. Vous êtes des hommes comme les autres, ni meilleurs, ni pires. Vous vous croyez des dieux, soyez malades demain, et regardez frissonner dans la fièvre votre divinité. Nous nous valons tous. Je m’adresse aux esprits honnêtes, il y en a ici; je m’adresse aux intelligences élevées, il y en a; je m’adresse aux âmes généreuses, il y en a. Vous êtes pères, fils et frères, donc vous êtes souvent attendris. Celui de vous qui a regardé ce matin le réveil de son petit enfant est bon. Les coeurs sont les mêmes. L’humanité n’est pas autre chose qu’un coeur. Entre ceux qui oppriment et ceux qui sont opprimés, il n’y a de différence que l’endroit où ils sont situés. Vos pieds marchent sur des têtes, ce n’est pas votre faute. C’est la faute de la Babel sociale. Construction manquée, toute en surplombs. Un étage accable l’autre. Écoutez-moi, je vais vous dire. Oh! puisque vous êtes puissants, soyez fraternels; puisque vous êtes grands, soyez doux. Si vous saviez ce que j’ai vu! Hélas! en bas, quel tourment! Le genre humain est au cachot. Que de damnés, qui sont des innocents! Le jour manque, l’air manque, la vertu manque; on n’espère pas; et, ce qui est redoutable, on attend. Rendez-vous compte de ces détresses. Il y a des êtres qui vivent dans la mort. Il y a des petites filles qui commencent à huit ans par la prostitution et qui finissent à vingt ans par la vieillesse. Quant aux sévérités pénales, elles sont épouvantables. Je parle un peu au hasard, et je ne choisis pas. Je dis ce qui me vient à l’esprit. Pas plus tard qu’hier, moi qui suis ici, j’ai vu un homme enchaîné et nu, avec des pierres sur le ventre, expirer dans là torture. Savez-vous cela? non. Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n’oserait être heureux. Qui est-ce qui est allé à Newcastle-on-Tyne? Il y a dans les mines des hommes qui mâchent du charbon pour s’emplir l’estomac et tromper la faim. Tenez, dans le comté de Lancastre, Ribblechester, à force d’indigence, de ville est devenue village. Je ne trouve pas que le prince Georges de Danemark ait besoin de cent mille guinées de plus. J’aimerais mieux recevoir l’hôpital l’indigent malade sans lui faire payer d’avance son enterrement. En Caernarvon, à Traith-maur comme à Traith-bichan, l’épuisement des pauvres est horrible. A Strafford, on ne peut dessécher le marais, faute d’argent. Les fabriques de draperie sont fermées dans tout le Lancashire. Chômage partout. Savez-vous que les pêcheurs de hareng de Harlech mangent de l’herbe quand la pèche manque? Savez-vous qu’à Burton-Lazers il y a encore des lépreux traqués, et auxquels on tire des coups de fusil s’ils sortent de leurs tanières? A Ailesbury, ville dont un de vous est lord, la disette est en permanence. A Penckridge en Coventry, dont vous venez de doter la cathédrale et d’enrichir l’évêque, on n’a pas de lits dans les cabanes, et l’on creuse des trous dans la terre pour y coucher les petits enfants, de sorte qu’au lieu de commencer par le berceau, ils commencent par la tombe. J’ai vu ces choses-là. Milords, les impôts que vous votez, savez-vous qui les paie? Ceux qui expirent. Hélas! vous vous trompez. Vous faites fausse route. Vous augmentez la pauvreté du pauvre pour augmenter la richesse du riche. C’est le contraire qu’il faudrait faire. Quoi, prendre au travailleur pour donner à l’oisif, prendre au déguenillé pour donner au repu, prendre à l’indigent pour donner au prince! Oh, oui, j’ai du vieux sang républicain dans les veines. J’ai horreur de cela. Ces rois, je les exècre! Et que les femmes sont effrontées! On m’a conté une triste histoire. Oh! je hais Charles II! Une femme que mon père avait aimée s’est donnée à ce roi, pendant que mon père mourait en exil, la prostituée! Charles II, Jacques II; après un vaurien, un scélérat! Qu’y a-t-il dans le roi? un homme, un faible et chétif sujet des besoins et des infirmités. A quoi bon le roi? Cette royauté parasite, vous la gavez. Ce ver de terre, vous le faites boa. Ce ténia, vous le faites dragon. Grâce pour les pauvres! Vous alourdissez l’impôt au profit du trône. Prenez garde aux lois que vous décrétez. Prenez garde au fourmillement douloureux que vous écrasez. Baissez les yeux. Regardez à vos pieds. O grands, il y a des petits! ayez pitié. Oui! pitié de vous! car les multitudes agonisent, et le bas en mourant fait mourir le haut. La mort est une cessation qui n’excepte aucun membre. Quand la nuit vient, personne ne garde son coin de jour. Êtes-vous égoïstes? sauvez les autres. La perdition du navire n’est indifférente à aucun passager. Il n’y a pas naufrage de ceux-ci sans qu’il y ait engloutissement de ceux-là. Oh! sachez-le, l’abîme est pour tous.
Le rire redoubla, irrésistible. Du reste, pour égayer une assemblée, il suffisait de ce que ces paroles avaient d’extravagant.
Être comique au dehors, et tragique au dedans, pas de souffrance plus humiliante, pas de colère plus profonde. Gwynplaine avait cela en lui. Ses paroles voulaient agir dans un sens, son visage agissait dans l’autre; situation affreuse. Sa voix eut tout coup des éclats stridents.
– Ils sont joyeux, ces hommes! C’est bon. L’ironie fait face l’agonie. Le ricanement outrage le râle. Ils sont tout-puissants! C’est possible. Soit. On verra. Ah! je suis un des leurs. Je suis aussi un des vôtres, ô vous les pauvres! Un roi m’a vendu, un pauvre m’a recueilli. Qui m’a mutilé? Un prince. Qui m’a guéri et nourri? Un meurt-de-faim. Je suis lord Clancharlie, mais je reste Gwynplaine. Je tiens aux grands, et j’appartiens aux petits. Je suis parmi ceux qui jouissent et avec ceux qui souffrent. Ah! cette société est fausse. Un jour viendra la société vraie. Alors il n’y aura plus de seigneurs, il y aura des vivants libres. Il n’y aura plus de maîtres, il y aura des pères. Ceci est l’avenir. Plus de prosternement, plus de bassesse, plus d’ignorance, plus d’hommes bêtes de somme, plus de courtisans, plus de valets, plus de rois, la lumière! En attendant, me voici. J’ai un droit, j’en use. Est-ce un droit? Non, si j’en use pour moi. Oui, si j’en use pour tous. Je parlerai aux lords, en étant un. O mes frères d’en bas, je leur dirai votre dénûment. Je me dresserai avec la poignée des haillons du peuple dans la main, et je secouerai sur les maîtres la misère des esclaves, et ils ne pourront plus, eux les favorisés et les arrogants, se débarrasser du souvenir des infortunés, et se délivrer, eux les princes, de la cuisson des pauvres, et tant pis si c’est de la vermine, et tant mieux si elle tombe sur des lions!
Ici Gwynplaine se tourna vers les sous-clercs agenouillés qui écrivaient sur le quatrième sac de laine.
– Qu’est-ce que c’est que ces gens qui sont à genoux? Qu’est-ce que vous faites là? Levez-vous, vous êtes des hommes.
Cette brusque apostrophe à des subalternes qu’un lord ne doit pas même apercevoir, mit le comble aux joies. On avait crié bravo, on cria hurrah! Du battement des mains on passa au trépignement. On eût pu se croire à la Green-Box. Seulement, à la Green-Box le rire fêtait Gwynplaine, ici il l’exterminait. Tuer, c’est l’effort du ridicule. Le rire des hommes fait quelquefois tout ce qu’il peut pour assassiner.
Le rire était devenu une voie de fait. Les quolibets pleuvaient. C’est la bêtise des assemblées d’avoir de l’esprit. Leur ricanement ingénieux et imbécile écarte les faits au lieu de les étudier et condamne les questions au lieu de les résoudre. Un incident est un point d’interrogation. En rire, c’est rire de l’énigme. Le sphinx, qui ne rit pas, est derrière.
On entendait des clameurs contradictoires:
– Assez! assez! – Encore! encore!
William Farmer, baron Leimpster, jetait à Gwynplaine l’affront de Ryc-Quiney à Shakespeare:
– Histrio! mima!
Lord Vaughan, homme sentencieux, le vingt-neuvième du banc des barons, s’écriait:
– Nous revoici au temps où les animaux péroraient. Au milieu des bouches humaines, une mâchoire bestiale a la parole.
– Écoutons l’âne de Balaam, ajoutait lord Yarmouth.
Lord Yarmouth avait l’air sagace que donne un nez rond et une bouche de travers.
– Le rebelle Linnaeus est châtié dans son tombeau. Le fils est la punition du père, disait John Hough, évêque de Lichfield et de Coventry, dont Gwynplaine avait effleuré la prébende.
– Il ment, affirmait lord Cholmley, le législateur légiste. Ce qu’il appelle la torture, c’est la peine forte et dure, très bonne peine. La torture n’existe pas en Angleterre.
