Kitabı oku: «Le cardinal Manning»
Victor Quatre-Solz de Marolles
Le cardinal Manning

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304386
Table des matières
AVANT-PROPOS
PREMIÈRE PARTIE
I
LE MOUVEMENT D’OXFORD
MANNING ET LES «TRACTARIENS»
DEUXIÈME PARTIE
1
LE LIBÉRALISME
MANNING AU CONCILE DU VATICAN
L’ŒUVRE ÉCRITE DE MANNING
TROISIÈME PARTIE
I
L’ŒUVRE SOCIALE
RÉSULTATS RELIGIEUX
LA QUESTION OUVRIÈRE ET LE MOUVEMENT SOCIALISTE
ŒUVRES SOCIALES
L’ACTION POPULAIRE
MOUVEMENT D’IDÉES SOCIALES
DIGNITÉ DU TRAVAIL
DROITS DU TRAVAIL
DURÉE DU TRAVAIL
LE SALAIRE
LA CORPORATION
LÉGISLATION INTERNATIONALE
LA LIBERTÉ DE L’EGLISE
LES DERNIERS JOURS
AVANT-PROPOS
Table des matières
Ce livre a moins pour but de donner au public une biographie détaillée de l’illustre cardinal, que d’étudier l’influence qu’il a exercée sur son siècle.
Le cardinal Manning est incontestablement une des grandes figures de l’époque. Bien que très Anglais de caractère et de tempérament, il nous appartient, en tant que prince de l’Eglise, ayant joué un rôle prépondérant dans le monde catholique.
C’est là de l’internationalisme de bon aloi: celui qui établit entre les hommes de nationalités diverses une communauté d’origines, de foi et d’espérances, une solidarité d’intérêts spirituels, qui ne fait qu’affermir les sentiments du patriotisme, tout aussi bien que l’amour de la patrie affermit l’amour de la famille.
Manning, Anglais de race, de cœur et de génie, est essentiellement catholique par son action. Comme tel, il appartient à tous les catholiques, parce que sa destinée, sa vocation providentielle l’a mis en situation de combattre la révolte de l’homme contre Dieu, sous ses trois formes: le protestantisme, le libéralisme et le socialisme.
La lutte contre le protestantisme fut la première, et certainement la plus méritoire. La Réforme, pour lui, s’identifiait avec la patrie; l’Église anglicane était sa mère; il ne voulait pas la séparer de la tradition apostolique, et une de ses plus dures épreuves, après sa conversion, fut de reconnaître que l’ordination qu’il avait reçue n’était pas valable. Mais il aimait sa patrie pour elle-même, et il comprit que la meilleure manière de travailler au bien de l’Angleterre, était de lui montrer la route de la vérité intégrale, en allant lui-même vers Rome.
Alors il se trouva en présence d’un autre adversaire de l’Église, le faux libéralisme, qui, sous des apparences trompeuses de science et de progrès, tend à ébranler l’autorité divine, à établir l’homme dans une complète indépendance morale, en un mot, à se passer de Dieu. Contre cet ennemi, Manning estimait qu’un seul principe était efficace, le principe d’autorité. La moindre atteinte à ce principe lui paraissait un danger, et c’est ce qui lui rendit suspect le libéralisme catholique, malgré les bonnes intentions de ses partisans. On sait avec quelle ardeur il apporta son concours à la promulgation du dogme de l’infaillibilité du Pape, comme consécration solennelle du principe d’autorité.
Cette œuvre accomplie, il pouvait appliquer tout son zèle à son ministère pastoral. Son cœur le poussait vers les classes laborieuses dont il connaissait les souffrances, pour avoir vécu en contact avec elles, dès les premières années de son sacerdoce. Et tout de suite se dressa devant lui l’erreur socialiste, cet autre fruit de la révolte de l’homme contre Dieu. Le socialisme ne veut pas reconnaître d’autres destinées pour l’homme que la vie présente; peu lui importent les compensations éternelles; il veut le paradis sur terre. Les inégalités sociales sont l’obstacle au bonheur universel: toute la question sociale est là.
Manning jugeait que, pour résoudre ces redoutables problèmes, il ne suffit pas de les nier, mais qu’il faut les aborder de front, et porter remède aux maux qui les font naître. La religion seule a le secret de ces remèdes, et, si elle ne supprime pas les inégalités sociales, elle rétablit l’équilibre, en enseignant à chacun le devoir de justice. Il fut un des promoteurs du mouvement de réorganisation sociale qui s’est produit au cours du siècle dernier, et dont le Chef de l’Eglise a défini les règles dans un enseignement suprême.
Telle est, dans son ensemble, l’œuvre du cardinal Manning. C’est sous ce triple aspect de la lutte contre le protestantisme, contre le libéralisme et contre le socialisme, qu’il a paru intéressant de l’étudier, pour faire ressortir la mission que la Providence lui a confiée, dans le cours de sa longue et laborieuse carrière
1er novembre 1904.
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
MANNING ET LE PROTESTANTISME
I
Table des matières
LES PREMIÈRES ANNÉES. — L’ÉGLISE ANGLICANE
Henry-Edouard Manning est né le 15 juillet 1808 à Totteridge, maison de campagne de ses parents, située dans le canton de Heresford. Son père, William Manning, était membre de la Chambre des communes et directeur de la Banque d’Angleterre; sa mère, Mary Hunter, était sœur du lord-maire de Londres, sir Charles Hunter. Il fut baptisé suivant le rite anglican, le 25 mai 1809, et reçut de sa mère les premiers enseignements religieux.
Il fit ses études élémentaires à Harrow School, célèbre et ancien collège fréquenté par la jeunesse aristocratique. Plus enclin aux exercices physiques qu’aux travaux de l’intelligence, il devint, dit-on, très habile au jeu de cricket; aussi son père, qui le destinait aux ordres, jugea-t-il nécessaire de le mettre en situation d’acquérir une instruction sérieuse, et le fit entrer au collège de Balliol, à Oxford. La date de son inscription est du 2 avril 1827.
Henry Manning avait à cette époque dix-neuf ans. Ce fut pour lui le point de départ d’une vie studieuse et d’une noble ambition. Aut Cæsar aut nihil, disait-il dans son jeune enthousiasme. L’ambition est un sentiment élevé quand il a pour but le bien à accomplir. Ses succès parmi ses camarades justifièrent sa devise.
Tout le monde connaît la réputation de cette fameuse Université d’Oxford, fondée au XIIIe siècle, avec ses vingt-quatre collèges, ses vastes édifices, ses riches bibliothèques, ses galeries de tableaux, ses musées, ses treize cents étudiants, véritable pépinière de littérateurs et d’hommes d’Etat. Les trois années que le jeune étudiant passa dans ce milieu d’élite furent aussi fécondes pour l’élévation de son caractère que pour le développement de son intelligence, et le fortifièrent contre les épreuves de la vie. La première qu’il eut à subir fut cruelle.
Son penchant l’entraînait vers la carrière politique plutôt que vers l’état ecclésiastique auquel son père le destinait d’abord. Ce dernier avait facilement accédé à un désir qui s’accordait avec sa propre qualité de député à la Chambre des communes, et ce fut pour lui un amer chagrin de devenir l’obstacle involontaire aux légitimes ambitions de son fils. La ruine s’abattit subitement sur sa maison et l’obligea à une liquidation honorable mais complète de sa fortune. Il ne survécut que peu d’années à ce désastre.
Le coup fut rude pour Henry Manning; il ne voulut pas renoncer tout de suite à ses projets, et chercha à se créer une situation indépendante, en se faisant donner une modeste place de surnuméraire au ministère des colonies. Mais une telle vie ne pouvait convenir à ses aptitudes. Il s’en rendait compte, et bientôt, à la voix de sa conscience, se joignit une voix sympathique, celle de miss Bevan, la sœur d’un de ses amis d’Oxford, âme profondément religieuse, pénétrée de la lecture des Saints Livres, et dont la douce influence dirigea les pensées d’Henry Manning vers des aspirations plus hautes. Après de rudes combats intérieurs, mûri par le malheur et la méditation, il prit courageusement son parti, et se fit recevoir comme agrégé au collège de Merton, à Oxford, pour se préparer à sa mission par de solides études théologiques. Le 23 décembre 1832, il recevait les ordres des mains de l’évêque d’Oxford.
Ses débuts dans la carrière ecclésiastique furent heureux et faciles; il semblait que la Providence voulût lui donner la prompte récompense de sa résolution. Nommé dans les premiers jours de janvier 1833 suffragant, c’est-à-dire vicaire de la paroisse de Livington-Graffham, il en devenait recteur dès le mois de mai suivant, à la mort du titulaire, le Révérend John Sargent, son parent. La situation d’un curé de campagne en France ne donne pas une idée exacte de celle que peut occuper un clergyman anglais. Le curé de Livington était le fils de la châtelaine du lieu, à qui appartenait le droit de collation de la cure. Or, il laissait une charmante fille, miss Caroline Sargent, dont la main fut accordée à Henry Manning, en même temps que le bénéfice.
Nous ne saurions faire de cette période de la vie de Manning une plus saisissante appréciation que celle qu’en donne M. Francis de Pressensé :
«Marié, renté, haut placé, il était dans la plus enviable des situations.
» Ce bonheur même avait des dangers. Qui sait, au cas où il se serait prolongé, si le recteur de Livington, mari d’une femme accomplie, peut-être entouré d’enfants, en possession d’un joli revenu, à la tête d’une importante paroisse, sur le chemin des dignités, ne serait pas peu à peu descendu au niveau de ce clergé confortable, respectable, honnête; bienveillant, bien renté, bien nourri, qui offre force bons pères de famille, peu d’ascètes ou de saints, et qui croit davantage aux sages préceptes de l’économie politique orthodoxe qu’à la divine folie de la charité ? Dieu le préserva de ce péril. Il lui laissa l’écorce de son bonheur, cette position éminente, ce luxe, ces chevaux qu’il aimait et dans la connaissance desquels il était passé maître, tout ce décor extérieur que Manning lui-même repoussa d’une main ferme, dès qu’il eut fait ses premiers pas dans la voie du renoncement: mais il le frappa en plein cœur.
» Après quatre ans d’une félicité sans nuages, sa femme lui fut enlevée .»
Caroline Sargent mourut d’une maladie de langueur, le 24 juillet 1837.
Atteint dans ses plus chères affections, Manning s’enferma dans un silence absolu, et nul ne put mesurer la profondeur de la blessure dont fut déchiré son cœur. Sa douleur ne se trahissait que par ses larmes, lorsque seul il allait s’agenouiller au cimetière de Livington. Mais il est permis de considérer cette date comme la marque providentielle d’une nouvelle destinée.
L’accomplissement du devoir est l’unique refuge dans les grandes douleurs. Le recteur de Livington s’y dévoua plus fidèlement que jamais. Il partagea sa vie entre l’étude et l’exercice du ministère pastoral. Il le fit avec tant de zèle, que bientôt ses forces le trahirent, et qu’il dut s’imposer quelque temps de repos dans un climat plus doux. Il passa l’hiver de 1838 à Rome. Quelque temps après son retour, il perdit son évêque Otter, dont le successeur, Shuttleworth, reconnaissant bientôt son mérite, l’appela, en décembre 1840, aux fonctions d’archidiacre du diocèse de Chichester, ce qui équivaut, pour nous, à celle de vicaire général.
Un champ plus vaste s’ouvrait à l’activité de Manning. La matière ne manquait pas. De nombreux abus s’étaient introduits dans ce clergé exposé par sa richesse même aux dangers du relâchement et aux écarts de doctrine. Le jeune archidiacre, encouragé par l’évêque Arshurst Turner, successeur de Shuttleworth, ne ménagea ni son temps ni sa peine à l’accomplissement des réformes les plus urgentes, multipliant ses tournées, prêchant de sa parole et de son exemple. La collection de ses sermons, de 1840 à 1850, forme un recueil de quatre volumes, publiés à Londres en 1850. Sa réputation d’orateur se répandit promptement et dépassa les limites du diocèse.
Une seconde phase semblait donc s’ouvrir dans sa vie, celle des honneurs et de la renommée, après la période de bonheur paisible que la mort de sa femme avait close. Archidiacre à trente-trois ans, orateur apprécié dans le meilleur monde, lié avec des personnages en vue de l’Eglise anglicane et du Parlement, il paraissait appelé aux plus hautes destinées.
Une circonstance éclatante le mit particulièrement en évidence. Depuis quelques années, le monde anglican se préoccupait d’un mouvement d’idées parti de l’Université d’Oxford, et qui prenait des développements inquiétants pour l’autorité du High Church ou Eglise officielle. Le jeune archidiacre de Chichester parut indiqué pour combattre ces tendances suspectes de catholicisme. Sur la désignation du vice-chancelier d’Oxford, il fut chargé de prononcer, le 5 novembre, le discours solennel d’usage dans la cérémonie instituée pour célébrer l’anniversaire de la conspiration des poudres. Il le fit avec succès, et répondit à l’attente de ses coreligionnaires en attaquant avec violence les pratiques et les doctrines romaines comme ayant inspiré ce complot criminel.
L’invective et l’imprécation sont, on le sait, les grands arguments de la Réforme contre Rome. Ce langage était de circonstance, et pouvait flatter les passions sectaires; il n’était pas de nature à satisfaire une âme anxieuse de la vérité, telle que l’était l’âme de Manning, et déjà, sans doute, il éprouvait le sentiment de la contradiction qui s’établissait entre les affirmations de sa parole et les préoccupations de sa pensée.
Son discours du 5 novembre avait le caractère d’une manifestation publique en réponse a un acte d’une haute gravité, dont le monde anglican se montrait fort ému, la retraite du docteur Newman, le principal initiateur de la célèbre évolution connue sous le nom de mouvement tractarien ou mouvement d’Oxford,
Pour l’intelligence des faits, il est nécessaire de reprendre brièvement l’historique de ce mouvement.
LE MOUVEMENT D’OXFORD
Table des matières
En 1827, lorsque Henry Manning entra au collège de Balliol, à Oxford, la célèbre université renfermait un groupe d’hommes jeunes et studieux, fiers de leur titre de fellow, et soucieux du bon renom de leur profession religieuse.
Les plus connus d’entre eux sont: John Keble, né en 1792, poète et compositeur d’hymnes et de cantiques sacrés publiés en 1827, dont le succès eut à l’époque un grand retentissement; son disciple ou pupille Richard Hurrel Froude, âme délicate et pure ouverte aux aspirations de la piété la plus tendre; John-Henry Newman, nature contemplative et profonde, éclairée d’une vive intelligence, ardent à la recherche de la vérité ; Pusey, esprit posé, animé d’une piété sérieuse et douce, d’un zèle ardent pour le salut des âmes.
Entre ces hommes d’élite, il s’était établi un rapprochement fondé sur le sentiment de la décadence religieuse du protestantisme anglais. Au milieu des sectes innombrables, qui se partageaient la population, il était difficile de trouver un lien commun, une tradition certaine.
La foi reposait sur des données vagues; il n’y avait plus ni culte à la Sainte Vierge, ni croyance à la communion des Saints, au purgatoire, à la présence réelle, ni de cérémonies religieuses; le culte se réduisait à de simples commémorations eucharistiques, à des prédications morales et philosophiques; il ne restait rien pour réchauffer le cœur et alimenter les sentiments affectueux. Le clergé anglican jouissant de bonnes prébendes, s’arrangeait de cet état de choses, et menait la vie paisible d’honorables fonctionnaires.
Nos jeunes fellows souffraient de voir cet abandon des âmes, et cherchaient les moyens de remédier à la maladie de langueur dont le pays semblait atteint. Le bill de 1873, réduisant de moitié le clergé anglican d’Irlande leur fournit l’occasion d’agir.
Cet acte du pouvoir, peut-être justifié par l’inutilité du personnel supprimé, n’en était pas moins une usurpation de l’État dans les affaires ecclésiastiques, un attentat contre la dignité de l’Eglise établie. Le 14 juillet 1833, du haut de la chaire sacrée, John Keble dénonça dans un sermon demeuré célèbre, ce qu’il appelait «une apostasie nationale». Quelques jours après, le 9 septembre, parut un écrit de trois pages, sans signature, intitulé : Tract for the lime, portant cette inscription: «A mes frères dans le sacré ministère, les prêtres et les diacres de l’Eglise d’Angleterre, ordonnés pour cela par le Saint-Esprit et l’imposition des mains.» L’auteur invoquant le souvenir trop oublié de la succession apostolique, conjurait les ministres du Seigneur de sortir de leur léthargie, et de rendre courage à leur Eglise, courbée sous la domination de l’Etat.
Ce tract était écrit de la main de Newman d’accord avec ses amis Keble et Froude. Un deuxième suivit peu après, s’attaquant directement au bill voté contre les droits de l’Eglise. D’autres écrits pareils se succédèrent ensuite, traitant des sacrements, de la liturgie, de la discipline, de toutes les questions pouvant intéresser la vie religieuse. Le quatrième tract fut composé par Keble, le cinquième par John William Bowden. Mais c’est Newman qui donna la plus grande somme de travail, et y consacra toute son ardeur et son talent.
L’effet produit par cette publication fut considérable. Comme les moyens de communication actuels n’existaient pas, on distribuait les tracts de toutes sortes de manières, par des amis, par des porteurs qui parcouraient les campagnes, et les remettaient aux clergymen. Les critiques assez vives qu’ils contenaient semaient l’étonnement et l’émoi parmi ces pasteurs d’humeur pacifique. Que venait-on leur parler de zèle, de renoncement, de mortification? D’où sortaient ces réformateurs d’un nouveau genre? Savaient-ils eux-mêmes de qui ils tenaient leur autorité ?
Cette question, du reste, n’était pas sans troubler les auteurs des tracts, en leur faisant toucher du doigt le côté faible du protestantisme. Newman surtout, le plus avancé dans le mouvement, sentait l’absence de point d’appui solide, sur lequel établir sa doctrine. Il rappelait la nécessité de la discipline, de la mortification, de l’unité liturgique, de la prière, et remontait aux enseignements primitifs des Pères de l’Eglise, pour aspirer vers un anglicanisme idéal également éloigné du scepticisme rationaliste et du catholicisme romain. Mal assuré sur certains dogmes tels que celui de la présence réelle dans l’eucharistie, il concluait à une religion traditionnelle un peu vague, sorte d’intermédiaire entre Rome et le protestantisme, qu’il qualifiait de via media. C’est ainsi qu’il poursuivit jusqu’à la fin de 1834 la publication de la première série de tracts au nombre de quarante-six, réunis en un volume pour lequel il écrivit une préface.
Mais déjà une certaine lassitude se faisait sentir. La forme brève des tracts ne permettait pas les développements nécessaires à diverses questions. Newman en publia encore une vingtaine, et céda la place à Pusey. Celui-ci écrivit tout un traité sur le baptême; la méthode était autre, on a dit que c’était la grosse artillerie venant donner dans la bataille. Cette intervention de Pusey dans le mouvement tactaricien fut un événement dans la haute société anglicane; Pusey était un personnage d’importance, le terrain de la lutte s’élargissait; les partis se dessinèrent, et l’accusation de romanisme lancée contre les amis de Newman, se manifesta par une motion de l’Assemblée de tous les maîtres de l’Université d’Oxford, qui, le 5 mai 1836, votèrent un blâme contre les nouvelles doctrines comme entachées de papisme. Newman crut devoir se défendre, et protester de son attachement à l’Eglise anglicane en rééditant les vieux griefs contre Rome. On retrouve, dans les tracts de cette époque, la trace des préjugés protestants contre le manque de franchise, l’esprit d’accaparement de l’Eglise catholique. Et cependant, le trouble de sa pensée le trahissait lorsque, revenant aux questions de doctrine, il se trouvait en présence de la confusion des sectes et de l’affaiblissement de la foi. Le pieux Froude, le compagnon fidèle des jeunes années, venait de mourir. Ses amis avaient publié ses Romans ou souvenirs, tout pénétrés du plus pur esprit catholique. Ce fut l’occasion d’attaques nouvelles contre Newman, Pusey, Keble, les chefs du mouvement. Au milieu de ces contradictions, l’âme de Newman subissait les angoisses du doute. Cette crise prolongée pendant plusieurs années fut une période douloureuse .
Il se rendait compte de l’influence qu’il exerçait autour de lui, et se demandait avec anxiété s’il ne portait pas une lourde responsabilité du trouble qu’il pouvait communiquer aux jeunes intelligences. Les foules se pressaient autour de la chaire de Sainte-Marie d’Oxford dont il était curé. Il lisait ses sermons écrits dans un style très simple, sans gestes ni mouvements oratoires; mais le son particulier de sa voix exerçait une influence profonde sur ses auditeurs accourus pour l’entendre, de tous les points du royaume. Sa prédication avait un caractère essentiellement pratique, et enseignait la morale la plus pure de l’Evangile, la mortification, le renoncement, la prière. Dans sa paroisse, il avait rétabli des cérémonies depuis longtemps tombées en désuétude, la célébration eucharistique, la communion fréquente. Insensiblement et malgré ses efforts pour s’en défendre, il allait vers Rome, et entraînait à sa suite toute une élite intellectuelle.
Le sentiment même de sa responsabilité lui imposait le devoir de chercher la vérité avec un soin scrupuleux. C’est sous la contrainte de cette recherche anxieuse, qu’il publia, le 27 février 1841, le fameux tract 90, intitulé : Remarques sur certains passages des 39 articles.
Ces 39 articles, recueil quelque peu confus de formules théologiques et de règlements disciplinaires, avaient un caractère officiel marqué par l’obligation imposée aux nouveaux élèves d’y adhérer publiquement avant de recevoir les ordres.
Préoccupé de démontrer l’orthodoxie doctrinale de ces articles, Newman s’appliquait dans ce traité, à les mettre en harmonie avec l’enseignement catholique dégagé de ce qu’on appelait les erreurs romaines. Il «voulait éprouver si son Eglise pouvait porter la charge de vérité catholique qu’il jugeait indispensable à la véritable Eglise du Christ.» C’était, suivant son expression, un experimentum crucis.
L’épreuve ne fut pas à l’honneur du parti protestant. Le tract 90 souleva une furieuse tempête. Avec une précipitation peu mesurée, les chefs des divers collèges d’Oxford, les heads of houses, s’assemblèrent et rendirent une sentence injurieuse dans laquelle le nouvel écrit était non seulement condamné dans le fond, mais qualifié dans la forme comme un acte déloyal, dishonesty. Vainement Newman proteste de son attachement à l’Eglise anglicane qu’il reconnaît comme sa mère, et à qui il a voulu rendre un hommage justifié, vainement des hommes de la valeur incontestée de Pusey, de Palmer, prennent sa défense.
L’orgueil protestant est blessé au vif, le haut clergé prononce la censure; un évêque qualifie le tract 90 «le chef-d’œuvre de Satan; » les adversaires de Newman, le fougueux Arnold, en tête, triomphent bruyamment. En revanche, ses amis sont disgraciés, destitués de leurs emplois dans l’Université.
Le doux Newman, ainsi frappé d’un coup inattendu, courba la tète, tout en essayant de se justifier. Il comprit que le lien était rompu avec son Eglise, et qu’une puissance invincible l’attirait vers Rome. Mais il ne pouvait se décider encore à prendre son parti. En février 1842, il se retira à Littlemore, faubourg d’Oxford, dépendance de sa paroisse. Il était accompagné de quelques disciples fidèles, et s’enferma avec eux dans une retraite profonde, pour étudier plus à loisir les questions qui se posaient devant son intelligence, et éclairer sa foi. La malveillance de ses adversaires le suivit jusqu’en cet asile. On l’accusait de fonder un monastère catholique. Cette persécution lui arrachait des plaintes douloureuses: «Ce qui m’accable, écrivait-il, c’est de voir les évêques continuer à m’attaquer, malgré ma complète soumission... Pourquoi ne voulez-vous pas me laisser mourir en paix? La bête blessée se réfugie dans quelque tanière pour y mourir, et personne ne la lui dispute!...»
Bientôt il comprit que sa place n’était plus dans le clergé anglican. Le 18 septembre 1849, il alla à Londres, pour signer l’acte de démission de sa cure d’Oxford, et quatre jours après, il prononçait, dans la chaire de Sainte-Marie, son sermon d’adieux devant un nombreux auditoire. Il avait pris pour sujet la séparation des amis: the parting of friends. A la fin de l’office, il reçut la communion anglicane des mains de Pusey. Ce fut une émouvante cérémonie entrecoupée de larmes et de sanglots.
Rien ne semblait plus devoir retarder l’abjuration de Newman, et cependant il demeura deux années encore à Littlemore, dans une attitude hésitante et perplexe. Il déclarait lui-même que son Église était à ses yeux en état de schisme, et que son salut personnel dépendait de son union avec l’Église de Rome; mais il ajoutait: «Ce qui me retient encore est ce qui me retient depuis longtemps: la crainte d’être sous l’empire d’une illusion.»
Le plus sérieux obstacle à sa conversion était une sorte d’antipathie instinctive envers le clergé catholique, entretenue par des préjugés de naissance et d’éducation. Mais la rectitude de son jugement l’amenait peu à peu à des sentiments moins défavorables. De lui-même il avait voulu désavouer ses attaques contre l’Eglise romaine, dans un acte public inséré dans un journal d’Oxford. Il se rapprochait ainsi de la communion catholique, et l’on peut croire aussi que la pieuse austérité de sa vie de retraite lui mérita la grâce de la pleine lumière,
La communauté de Littlemore suivait un règlement sévère; lever matinal, prières et méditations en commun, jeûnes et mortifications, confessions et communions fréquentes, silence rigoureux, études approfondies, tout concourait à préparer dignement le grand acte qui allait s’accomplir.
Newman se laissa précéder dans la résolution finale par quelques-uns de ses disciples. Ward, le plus ardent de tous, à qui ses excentricités ont valu le surnom d’enfant terrible, s’était particulièrement attiré les foudres universitaires en publiant un gros volume intitulé : L’idéal d’une église chrétienne considéré par rapport à la pratique existante. Condamné dans une séance contradictoire de quinze cents membres des universités d’Angleterre, il encourt la censure et la dégradation, malgré une vive opposition de nombreux étudiants. Ward ne pouvait agir comme le commun des mortels. Peu de jours après sa condamnation, on apprend son mariage, et c’est sa jeune femme qui, quelques mois plus tard, lisant un de ses articles, l’engagea à faire son abjuration avec elle. Trois autres commensaux de Littlemore, Dalgairns, Saint-John et Stanton suivirent son exemple.
L’heure était venue; Newman était prêt. Il venait de terminer le livre auquel il travaillait depuis longtemps, l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, que l’on a considéré justement comme le dernier de ses ouvrages anglicans et sa première profession de foi catholique. Le 3 octobre 1845, il fait effacer son nom des registres de l’université d’Oxford, et le 10 octobre il fait son abjuration entre les mains d’un religieux passionniste, le P. Dominique, dont il avait réclamé le ministère.
Tel fut le dénouement de ce drame de conscience, dont les péripéties présentent dans l’ensemble et dans les détails un intérêt autrement puissant que n’importe quel drame mettant en jeu les passions humaines.
MANNING ET LES «TRACTARIENS»
Table des matières
La conversion de Newman eut un immense retentissement en Angleterre, et le monde protestant comprit la gravité de la blessure que venait de recevoir l’Eglise anglicane. La calomnie et l’injure se donnèrent libre cours. Mais il ne suffisait pas de qualifier cet acte très réfléchi de grande trahison, il fallait en discuter les causes.
Tous les yeux se tournèrent alors vers Manning, que sa haute situation dans le clergé, son talent incontesté, ses relations mêmes avec les tractariens, désignaient comme capable plus que tout autre de combattre par la plume et la parole, les effets désastreux d’une pareille défection.
Manning ne recula pas devant l’entreprise. Déjà, comme on l’a vu ci-dessus, il avait accepté de protester du haut de la chaire de Sainte-Marie d’Oxford, contre les conclusions du tract 90. A la demande de Gladstone et d’autres amis, il se mit en devoir de réfuter le dernier ouvrage de Newman: l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne.
On ne peut douter de sa bonne volonté, car il faisait à cette époque la déclaration suivante: «Rien ne peut ébranler ma foi en la présence du Christ dans l’Eglise anglicane et dans ses sacrements. Je me sens incapable d’en douter. Depuis trois cents ans, des saints mûrissent pour le ciel autour de nos autels. Ils me rendent impossible de ne pas me sentir en sûreté.»
Manning ne prévoyait pas que cette sûreté de foi allait recevoir un sérieux ébranlement par l’étude même du document qu’il voulait discuter.
Bien qu’on ne puisse le compter parmi les tractariens, il avait suivi de très près le mouvement d’Oxford. Lorsqu’avait paru le premier tract, en 1833, il venait de quitter l’Université pour occuper son poste de vicaire à Lavington. Ce n’est que deux ans plus tard, en 1835, qu’il renoua ses relations avec ses anciens collègues, et se lia d’amitié avec Newman. La lecture des tracts l’impressionnait vivement, car, autant que ses anciens compagnons, il avait le sentiment de la décadence religieuse de l’Eglise anglicane, et comprenait la nécessité de réchauffer ce culte languissant.
Mais il fortifiait sa conviction en rattachant son Église à la tradition apostolique et à l’institution divine. Cette préoccupation apparaît très marquée dans un sermon qu’il prononça à Chichester, étant encore recteur de Lavington, sur la Succession, établissant que les évêques anglicans étaient les successeurs légitimes et directs des apôtres.
Les mêmes affirmations se retrouvent encore plus accentuées dans son sermon de 1838 sur la Règle de la foi, où il s’applique à démontrer que la réforme adoptée par l’Angleterre au XVIe siècle n’est qu’un retour à la tradition primitive faussée et corrompue par Rome.
Attaquer Rome et la Papauté, voilà en somme à quoi se réduit presque uniquement la polémique protestante; le jugement droit de Manning ne pouvait tarder à constater la faiblesse de l’argument. A mesure qu’il pénétrait plus avant dans la doctrine dont il voulait prendre la défense, il en reconnaissait le vide, et le jour où son zèle pour l’anglicanisme le mit en présence des raisons puissantes qui avaient déterminé la résolution de son illustre ami, il ressentit à son tour un trouble de conscience qui ne lui laissa plus de repos. La réfutation de l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne demeura inachevée; en revanche, l’angoisse du doute avait saisi l’âme de Manning.
La question qui se posait dans son esprit, portait sur la situation particulière de l’église d’Angleterre, beaucoup pins que sur la valeur dogmatique du protestantisme en général; ce qui l’avait séduit dans le mouvement d’Oxford était le caractère profondément religieux des tracts et le profit spirituel que les âmes en pouvaient retirer. Mais bientôt la via média des tractariens lui parut, comme à Newman lui-même, une solution insuffisante.
Sur cette période critique de la vie de Manning, il est intéressant de lire les appréciations d’un protestant, M. Francis de Pressensé, dans ce livre curieux que nous avons déjà cité, et dont la lecture est si favorable aux observations psychologiques.
«Aussi bien, une nature affamée de réalité, d’action et vérité comme celle de Manning, ne pouvait éternellement se contenter des viandes creuses de l’Anglo-catholicisme. 11 commençait à sentir que les vérités mêmes qu’il possédait, les demi-certitudes qui le retenaient dans l’anglicanisme, appelaient des vérités complémentaires, des suppléments de certitude, et que, s’il n’allait pas jusqu’au bout, il perdrait le peu même qu’il avait. Le christianisme, à ses yeux, impliquait le catholicisme; repousser systématiquement celui-ci, ce serait se mettre involontairement hors de celui-là. En d’autres termes, pour lui, comme jadis pour Newman, la question du salut de son âme commençait à primer celle de la consistance de sa doctrine et de la cohérence de ses convictions. Le problème purement intellectuel s’effaçait; le problème religieux, moral, vital, se posait de plus en plus nettement. Manning n’aurait plus pu donner à d’autres ou à soi-même le conseil de s’en tenir humblement aux certitudes communes à toutes les confessions, de pratiquer simplement les vertus qui ne sont pas plus propres au catholicisme qu’au protestantisme, de se borner à demander ces grâces élémentaires qui sont le patrimoine commun de toutes les âmes de bonne foi. Il n’aurait plus pu répéter que ce n’était pas une question de vie ou de mort, et qu’il lui était loisible d’attendre une vocation d’en haut plus précise. L’œuvre interne était achevée. Le cycle était parcouru. Les événements extérieurs allaient donner l’impulsion finale .»
M. de Pressensé ne fait pas difficulté de reconnaître que cet appel de conscience était une grâce d’en-haut, et que le mérite du jeune archidiacre de Chichester fut d’y correspondre dans toute la sincérité de son âme. Un pareil langage dans la bouche d’un protestant n’est pas sans valeur, et pourrait faire espérer de la part de l’historien une pareille correspondance à la grâce divine.
LA CRISE
Comme toutes les natures droites, Manning voulait la vérité pour lui-même et pour ceux dont il avait la direction. Chargé par son ministère d’éclairer les consciences, il souffrait des ambiguités où le laissait la doctrine mal définie de l’Eglise anglicane qu’il aimait comme sa mère; il se sentait attiré vers cette Eglise de Rome si discutée naguère, objet de tant de défiances, et qui lui apparaissait maintenant comme le centre de l’unité et de l’autorité.
On peut juger de la rapidité de l’évolution qui se produisait dans sa pensée par les citations suivantes de ses notes intimes, un an après ses publiques protestations contre la conversion de Newman: «J’ai conscience d’être de moins en moins capable de prêcher dogmatiquement. Si je le fais, je vais au delà de nos formulaires. Bien que n’étant pas pour cela romain, je cesse d’être anglican. J’ai conscience que ma confiance et ma sympathie sont fort diminuées...», et ailleurs: «J’ai éprouvé plus de difficulté à argumenter en faveur de l’Eglise d’Angleterre, et aussi à faire des objections contre l’Eglise romaine. Je sens comme si une lumière était tombée sur moi. Quelque chose est là qui me fait me dresser, et qui me dit: Vous finirez dans l’Eglise romaine.»
Ces aveux intimes sont comme l’écho des appels de la grâce. Il est intéressant d’observer, en suivant le détail de la vie de Manning pendant cette période critique, comment il sut y correspondre.
Tandis que le changement de vie de ses anciens compagnons d’études soumettait sa conscience à de pénibles luttes, une route facile s’ouvrait largement devant lui vers les honneurs et les dignités ecclésiastiques.
Attiré à Londres pendant la saison mondaine par sa sœur Mme Carey, il y mena pendant quelque temps la vie d’un élégant clergyman, conduisant des chevaux, répandu dans les clubs et dans les salons, recherché pour la distinction de sa personne et le charme de sa conversation. Il fut présenté à la Cour, et la charge de chapelain de la Reine devenue vacante, lui fut offerte. C’était l’épiscopat à brève échéance.
A la surprise générale, Manning se refusa à cet honneur. Les notes intimes recueillies par ses biographes, ont donné, depuis, le secret de cette résolution, fruit du travail qui s’accomplissait dans son âme, et le dirigeait dans les voies de la perfection chrétienne .
Dans ses confessions écrites, il se reproche cette vie mondaine en ces termes: «Décadence, trois années de mondanité, vanité, colère». Il explique ainsi son refus: «Je me dois à moi-même, et je dois à mon divin Maître, au moins un acte de renoncement, et jamais je ne me suis renoncé moi-même.... J’ai souvent prié contre l’orgueil, la vanité, l’envie, la jalousie, la rivalité, l’ambition, mais je n’ai jamais rien fait pour atteindre à l’humilité... Je crains de quitter l’Eglise pour aller à la Cour... j’en ai été éloigné jusqu’à présent, et j’ai vu plus fort que moi y souffrir de grands dommages.» Il s’accuse de vanité, et se traite durement: «... Le vide et l’inutilité de ma vie ne sont égalés que par ma vanité et la satisfaction que j’ai de moi-même.... J’ai discouru comme un saint, rêvé de moi-même comme d’un saint, je me suis flatté moi-même comme si je faisais l’œuvre d’un saint, et maintenant je trouve que je ne suis pas digne d’être appelé un pénitent.»
Rien de plus édifiant que la lecture de ce journal intime de Manning publié depuis sa mort. Son âme s’y révèle dans toute sa pureté. Les expressions qu’il emploie dénotent l’usage de la méditation et de l’examen suivant la méthode des maîtres catholiques de la vie spirituelle.
Il avait pour émules, dans la pratique de ces exercices, deux amis de Newman, Pusey et Keble, qu’on regrette de voir s’arrêter sur le chemin de la conversion définitive. Ces hommes animés d’un ardent désir de sanctification, reprenaient peu à peu dans la tradition catholique tout ce que la Réforme avait rejeté, les œuvres de mortification, le jeûne, l’abstinence, l’état monastique, la confession, la communion fréquente.
Pusey avait autour de lui toute une clientèle de pénitents dont il dirigeait la conscience, sans encore se confesser lui-même. Un jour il s’y décida et s’adressa à son ami Keble qui en éprouva quelque embarras, bien que très expérimenté dans la direction des âmes.
A leur exemple, Manning étant recteur de Lavington, recevait la confession des femmes qui le demandaient, non sans s’entourer d’un certain mystère, pour ménager les préjugés protestants.
La pratique se répandit, mais avec une certaine hésitation, un manque d’ordre, résultant de l’absence de discipline hiérarchique. La question même fut un jour posée à Pusey, de quelle autorité il tenait le droit de donner l’absolution, et la réponse ne fut pas très nette.
Manning sentait la faiblesse de la situation entre l’anglicanisme et le catholicisme romain. Il en souffrait cruellement; de nouvelles épreuves devaient le rapprocher de la grande évolution finale.
Au commencement de l’année 1847, une grave maladie le força à une inaction pénible dont il sut tirer un sérieux profit spirituel, et dont il remercia Dieu avec effusion. «Je ne puis assez bénir Dieu pour cette maladie sans laquelle je serais mort éternellement... Temps béni! je n’ai jamais été si seul avec Dieu, jamais si près de lui, jamais si visité par lui, jamais si éveillé de tout songe, jamais si en garde contre la vaine apparence au milieu de laquelle je m’étais mû, jamais si convaincu de la réalité du monde au delà de la tombe...»
Au mois de mai suivant, il perd sa mère. L’idée de la mort lui apparaît comme redoutable, «à cause de l’incertitude de notre état devant Dieu, de la conscience des péchés passés.»
Cependant la santé revient. Pour achever sa convalescence, les médecins lui ordonnent un voyage en Italie. La Providence le conduisait au centre de cette Eglise romaine vers laquelle l’attirait une force secrète, malgré les liens qui le retenaient dans la confession où il était né.
Déjà, en 1838, il avait fait le voyage de Rome. Il en avait rapporté une impression peu favorable; il n’avait vu que le côté extérieur du culte, et avait été plus choqué qu’édifié de certaines pratiques de piété. Dans ce deuxième voyage, il voulut pénétrer jusqu’au fond ce monde qui lui était étranger. Après avoir visité les principales villes de la Belgique, de l’Allemagne et de la Suisse catholique, il arriva à Rome, où il séjourna jusqu’au mois de juin 1848.
Son étude se porta sur toutes les institutions du culte catholique, églises, couvents, séminaires, évêchés. A Rome, il retrouva Newman et son compagnon Saint-John, il se mit en relation avec des prêtres connus, des prédicateurs en renom. Enfin, il eut deux audiences du grand Pie IX, qui le reçut avec une exquise bienveillance.
L’impression qu’il emporta de ce voyage fut plus favorable que celle que lui avait laissée sa première visite; Rome était encore à ses yeux une «autre branche» de l’Eglise universelle. Le Saint-Père ne lui avait pas paru très au courant des usages et des personnalités de l’Angleterre. Cependant il se rendait compte de la puissance de la Papauté au point de vue de l’unité et de l’autorité, et faisait un retour attristé sur l’infériorité de l’Église anglicane.
L’affaire Hampden, qui éclata vers la fin de son séjour à Rome, lui fit sentir plus vivement le contraste.
En 1836, le docteur Hampden avait été nommé professeur de théologie à l’Université d’Oxford, bien qu’il fût accusé et convaincu d’enseigner des doctrines hétérodoxes et rationalistes. Cette nomination avait fait scandale à cette époque, et avait provoqué la protestation de Newman et des tractariens.
Au commencement de l’année 1848, le ministre lord John Russel désigna le docteur Hampden, pour l’évêché de Hereford. L’opinion s’émut d’un tel choix, les évêques adressèrent des représentations au gouvernement. Le ministre fut inflexible, et l’archevêque de Cantorbéry eut la faiblesse de consacrer le nouveau prélat, pour obéir, disait-il, aux ordres de Sa Majesté.
Manning ressentit vivement le coup porté par le pouvoir civil à l’autorité ecclésiastique. Revenu en Angleterre, il crut devoir, comme archidiacre, s’abstenir de blâmer cet acte arbitraire, mais la réserve même que lui imposait sa fonction, ne fit qu’ébranler plus profondément son attachement à l’anglicanisme.
L’affaire Gorham acheva l’évolution qui se produisait dans son âme.
Le révérend George Gorham, titulaire d’une charge ecclésiastique dans le diocèse d’Exeter, s’était vu refuser par son évêque, l’institution canonique pour un changement de bénéfice. La cause de ce refus était purement théologique. Gorham soutenait des propositions contraires à la vertu régénératrice du baptême. Il en appela de la décision de son évêque à la Cour des Arches, antique tribunal ecclésiastique, qui lui donna tort. Alors le révérend porta son instance devant le Conseil privé de la Reine: c’était soumettre le domaine spirituel au pouvoir civil. Cet incident de procédure causa une vive agitation dans le pays. Pendant trois mois que dura le procès, on attendit avec anxiété la décision du Conseil. Le jugement trancha la question dans un sens défavorable à l’évêque, déclarant que les opinions professées par le révérend Gorham sur le baptême n’avaient rien de contraire à la doctrine reconnue de l’Eglise anglicane. On ne pouvait marquer plus clairement la suprématie royale en matière religieuse.
La solution, du reste, était logique, ainsi que l’exposait le savant jurisconsulte James Hope dans une remarquable lettre adressée à Manning. Il rappelait que la Réforme avait destitué le Pape et les Conciles de leur autorité spirituelle, au bénéfice de la Couronne, que c’était à celle-ci que devait appartenir le dernier mot en matière de dogme et de discipline, et que le jugement rendu contre l’évêque d’Exeter, pour regrettable qu’il fût, n’était pas une innovation.
Ces raisons, dans leur clarté, contenaient la condamnation formelle du principe même de la Réforme; Manning ne s’y méprit pas; de ce jour, il comprit que sa conscience lui faisait un devoir de rompre avec une Église asservie.
Et cependant il retardait encore le moment définitif. Il conservait sa charge d’archidiacre, et exerçait son ministère. On lui en a fait grief. Son biographe Purcell qui ne laisse pas échapper une occasion de déprécier son caractère, a insinué que cette attitude manquait de franchise. De pareilles critiques dénotent une notion fausse du sentiment de l’honneur et de la fidélité. Tout homme se doit à son passé, à ses traditions de famille, à la foi de son enfance. Une abjuration n’est légitime que quand elle marque le passage certain de l’erreur à la vérité, autrement elle est une apostasie, et ne mérite que le mépris. Tous les grands convertis ont passé par ces heures d’agonie douloureuse qui précède l’acte solennel et irrévocable de la séparation. Manning a éprouvé cette angoisse comme en avait souffert avant lui Newman.
Comme Newman, Manning s’inquiète de la responsabilité qu’il encourt en entraînant dans son évolution des multitudes d’âmes confiantes dans son exemple. Les demandes de conseils le mettent à la torture. Aux impatients qui le prient de prendre parti, il répond que le devoir lui défend de rien faire avec précipitation; aux amis tels que Gladstone, Keble, Pusey, il avoue qu’il ne croit plus à l’anglicanisme.
A la suite du jugement rendu par le comité judiciaire du Conseil de la Reine dans l’affaire Gorham, il signe une déclaration revendiquant pour l’autorité ecclésiastique le droit de se prononcer en matière dogmatique. Mais il agit encore comme anglican, et semble compter sur quelque circonstance imprévue qui sauvera de la ruine sa chère Église nationale. Cet espoir est la cause secrète de ses atermoiements. Comme un fils au lit de mort de sa mère, il guette les symptômes d’une guérison possible, et, jusqu’ à la fin, il attend ce geste libérateur qui sera la manifestation de la vie.
Le geste ne vint pas. Au contraire, un événement grave se produisit bientôt, d’où résulta pour lui la preuve décisive que la vie véritable était ailleurs.
Le 29 septembre 1850, paraissait le bref par lequel Pie IX rétablissait en Angleterre la hiérarchie catholique, en nommant douze évêques et un archevêque. Cet acte de souveraineté spirituelle suscita dans le royaume un véritable accès de fureur. La presse s’emporta contre le Pontife romain à des violences de langage inouïes, provoquant des manifestations de haine. Partout retentit le cri: «No popery!!» «A bas le Pape et les Papistes.»
Des meetings tumultueux se forment, on brûle avec colère les effigies du pape et du docteur Wiseman nommé archevêque de Westminster et cardinal.
Le gouvernement s’émeut; lord John Russel publie une lettre adressée à l’évoque de Durham, dans laquelle il dénonce l’acte du Pape comme une «agression insolente et ridicule». Des adresses sont soumises à la Reine comme Chef de l’Église, tant en matière spirituelle et ecclésiastique qu’en matière temporelle. La Reine répond en se déclarant prête à maintenir les droits de sa couronne et l’indépendance de son peuple contre toute agression et usurpation étrangère. Bientôt le Parlement est saisi d’un bill sur les titres ecclésiastiques, et prononce une amende de cent livres contre quiconque usurpe le titre épiscopal, pénalité menaçante, qui du reste, est demeurée lettre morte, et n’a jamais été appliquée.
Ces explosions de rage haineuse, ces déploiements de forces matérielles contre un acte d’autorité purement spirituelle, produisent à distance l’effet d’un mouvement désordonné et irréfléchi. Ils n’ont d’autre résultat que de donner plus de retentissement à la grande voix qui s’élève du Vatican, et qui, sans l’appui d’aucune force armée, exerce dans le monde entier sa direction suprême sur les âmes. Les leçons de l’histoire n’ont jamais guéri les persécuteurs de leur aveuglement, et la Providence qui se rit de leurs vaines colères, retourne contre eux l’effet de leurs efforts impuissants.
Pour Manning, ce fut la circonstance décisive de sa résolution. Requis par son évêque de convoquer le clergé de son archidiaconnat en une assemblée de protestation contre le bref du Pape, il obéit, mais à la fin de la séance, il déclara que désormais il ne pouvait plus se trouver en communion d’idées avec le clergé anglican. C’était le 21 novembre 1851. Quelques jours après, il quittait définitivement Lavington, et se retirait à Londres chez sa sœur.
LA CONVERSION
Plusieurs mois se passèrent encore pour lui dans un état de souffrance morale qui se révèle dans sa correspondance et ses entretiens. L’heure de grâce vint enfin. Les détails de cette dernière journée sont rapportés identiquement par ses biographes, d’après le récit qu’il en a fait lui-même: «C’était, dit-il, dans la petite chapelle de Buckingham palace road. J’étais agenouillé a côté de M. Gladstone. Juste avant le service de la communion, je lui dis: Je ne puis plus longtemps communier dans l’Église d’Angleterre. Je me levai, et, posant la main sur l’épaule de M. Gladstone, lui dis: «Venez». C’était la séparation des routes. M. Gladstone demeura et je m’en allai. M. Gladstone demeure encore où je le laissai.»
Après avoir signé chez un notaire, le surlendemain, la démission de sa charge et l’abandon de son bénéfice, il entre dans une église catholique, et y récite son premier Ave Maria. Le 6 avril 1851, dimanche de la Passion, en compagnie de son ami Hope, il fait son abjuration entre les mains du P. Brownbill, jésuite; puis tous deux se confessent, reçoivent le baptême sous condition, assistent à la grand’messe à l’église de Hill Street, et vont se mettre à la disposition du cardinal Wiseman. Le dimanche des Rameaux, ils recevaient la confirmation et faisaient leur première communion des mains du cardinal. C’était la fin d’une crise douloureuse à laquelle succéda une période bienfaisante de paix et de lumière .
La conversion de Manning est, après celle de Newman, l’événement le plus important de l’histoire religieuse d’Angleterre au XIXe siècle. Tout esprit réfléchi et de bonne foi est frappé de l’enseignement qui ressort de l’entrée dans l’Eglise catholique de deux protestants doués d’une intelligence si haute, après une lutte longue et pénible, à l’encontre de leurs idées préconçues, de leurs préférences naturelles, de leur propre intérêt.
On se rend compte de la puissance d’attraction qu’exerce le catholicisme par la seule influence de la vérité intégrale, et l’on trouve réalisée la solution du problème dont le cardinal Perraud donnait, dans un récent écrit, la formule exacte .
«Etant donné qu’un protestant (luthérien, calviniste ou membre d’une autre Eglise réformée) se dit et veut être chrétien, avoir une foi positive, et non pas seulement une religiosité vague, sentimentale, fluide, incapable d’être renfermée et précisée dans un symbole nettement articulé, il faut lui prouver qu’une telle foi est incompatible avec le principe fondamental du protestantisme, el qu’elle ne peut exister qu’au sein d’une Eglise ayant mission et autorité pour déterminer ce que les fidèles doivent croire, c’est-à-dire qu’il soit infaillible dans ses enseignements et ses décisions dogmatiques.»
Mais, comme le dit plus loin le même auteur: «Ce qui sauve le protestantisme d’un complet émiettement des notions du christianisme, d’une totale anarchie des intelligences, c’est que, en fait, il procède exactement comme le catholicisme. En effet, il a un corps de pasteurs qui se croient établis pour instruire les fidèles. De même que nos prêtres, ces pasteurs font le catéchisme aux enfants, et ne leur disent pas de chercher par eux-mêmes, dans la lecture de la Bible, les éléments de leur créance.»
C’est cette apparence d’autorité qui prolongea l’attachement de Manning à l’Eglise anglicane. Il ne rompit le lien que le jour où elle-même donna la mesure de sa subordidination envers le pouvoir politique de l’Etat.
Dès lors, il comprit que l’anglicanisme n’était plus qu’une ruine, et entra franchement dans le port où il se sentait poussé : «Rome, centre de l’Église, une, sainte, visible, infaillible .»
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