Kitabı oku: «En congé»
Zénaïde Fleuriot
En congé

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306557
Table des matières
EN CONGÉ
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX

EN CONGÉ
Table des matières
I
Table des matières
Mes bonnes résolutions. - La mer! - Mes premiers essais de natation.
Être en congé, quel bonheur! J’y suis, quelle chance! Je l’écris, que c’est drôle!
A douze ans on n’écrit guère sa vie. Pour dire vrai, on a bien assez de gratter le papier, et quand la classe et l’étude se ferment, on met plus volontiers des billes qu’un porte-plume entre ses doigts. Pour moi, qui galope une demi-heure dans notre cour uniquement pour le plaisir de galoper; pour moi, qui n’ai encore pour l’étude qu’une profonde estime, je suis tout étonné de me voir barbouiller du papier le second jour de mes vacances.
Cette singulière idée m’est venue hier. On distribuait les prix à Louis-le-Grand, et j’ai si peu travaillé cette année, mais si peu, que ce grand jour me laissait froid. Cependant, quand je me suis trouvé devant l’estrade, il m’est venu je ne sais quel remords, et quand on a prononcé les mots: classe de sixième, je me serais volontiers arraché quelques cheveux.
Je n’étais pas complétement absent de la scène, mon nom se prononçait aux accessits; mais les accessits vous font jouer un rôle de fantôme: c’est d’un invisible que l’on semble parler.
Mon cousin Edmond a remporté tous les prix Un moment je me suis détourné et, par une éclaircie, j’ai aperçu le banc des parents, et au premier rang ma mère et celle d’Edmond. La mère d’Edmond pleurait de joie, la mienne avait une physionomie souffrante. Quelque chose s’est remué sous mon gilet, et si je n’avais pas été entouré de mes camarades, j’aurais pleuré, je crois. Ainsi j’aurais pu donner à ma mère une joie pareille à celle qui resplendissait sur le visage de ma tante, et je ne l’ai pas voulu; pas voulu, car enfin Edmond est un fort, grâce à son travail surtout, et notre professeur m’a dit cent fois: «Robert, si vous vouliez!»
Oui, si au commencement de l’année j’avais pensé ce que je pensais, si j’avais vu ce que je voyais, mon nom aurait retenti plus d’une fois comme lauréat, et ma mère aurait pleuré de joie.
J’étais furieux et je me disais: Comment fixer ma rage? comment me rappeler à la rentrée que je veux des prix l’an prochain, qu’il m’en faut?
Toutes sortes d’idées baroques ont traversé mon cerveau: j’aurais consenti à me laisser tatouer, je me serais fait écrire sur le bras, à l’encre de Chine: Remember! ou dessiner sur la main une feuille du laurier symbolique. Finalement j’ai tâté mes poches et j’y ai découvert un calepin sur lequel ma plume ne s’était guère promenée: le crayon n’était même pas taillé. Mes dents et mes ongles aidant, je l’ai écorché quelque peu et j’ai écrit d’abord la date de la rentrée, puis les mots: «Souviens-toi!»
Le soir j’ai montré à maman ma petite note: elle a trouvé que j’avais bien fait de fixer ma résolution; j’ai eu l’idée de la transcrire sur un grand cahier rouge qui n’a jamais vu d’encre; ainsi est né mon journal des vacances: j’espère bien le continuer.
Continuerai-je ce journal? Voilà deux jours que je me le demande en regardant de travers ce gros cahier rouge que j’ai fait si élégamment relier. Être libre! n’avoir ni classe, ni études, ni bouquins, et se salir les doigts avec de l’encre! Shocking! Et puis il fait si chaud!
Voici mon quatrième jour de congé, et je commence à.... — tiens, je le dirai tout simplement, — à m’ennuyer. Le jeu finit par ennuyer, on se sent lourd quand on ne fait rien, lourd et hébété. Écrire mon journal me serait une distraction, ce serait comme un devoir amusant que je pourrais relire. Je vais le continuer, et si l’ennui me talonne déjà, nous verrons bien.
Mon cousin Louis est venu me voir aujourd’hui c’est un assez bon garçon que mon cousin Louis, mais comme il fait sa tête! Je dis que c’est un bon garçon parce que cela se dit toujours, car je ne le trouve bon ni pour sa mère, ni pour sa sœur, ni pour ses camarades. Aujourd’hui il a ricané parce qu’il m’a entendu appeler «ma bonne» la vieille femme de chambre de maman, que je connais depuis que je connais quelqu’un Il m’a monté une telle scie que j’en ai eu la peau écorchée. Ses «oui, bébé,» ses «dis donc, petit,» m’avaient sottement agacé. Quand il m’a dit en partant: «Bien des choses à ta bobonne,» je suis monté comme une flèche à la mansarde où Julie repasse et sans reprendre haleine j’ai frappé un grand coup de poing sur la table en criant: «Désormais je t’appelle Julie, entends-tu? »
Elle a entendu, elle a compris, elle est devenue pâle, puis rouge, et j’ai vu de grosses larmes rouler dans ses yeux. J’ai sauté sur la table au risque de culbuter les fers, l’eau, l’empois; et je l’ai embrassée en disant: «Ma pauvre vieille bonne, c’est pour rire.»
Elle m’a cru sur parole et s’est essuyé les yeux. Est-il sot ce Louis avec ses airs grandioses! Suis-je sot moi-même d’aller, pour lui faire plaisir, contrister ma pauvre bonne Julie. Elle est bonne pour maman, elle est bonne pour tout le monde, je l’appellerai «ma bonne» à la barbe de Louis. Il a une ombre de moustache rousse qui le rend très-fier; mais enfin j’en aurai aussi moi des moustaches et je ne prendrai pas de grands airs pour cela. Qu’il porte ses moustaches et ses ingratitudes! Mon oncle Bellavan, qui a cinq pieds huit pouces et une barbe de pacha, a aussi une vieille bonne qui le tutoie; je ferai comme mon oncle Bellavan.
Nous sommes encore à Paris, et je grille d’envie d’être à la campagne. Maman voudrait louer un chalet à Enghien de moitié avec la mère de Louis. Je ne connais pas Enghien, mais je sais qu’il y a un lac et je frétille d’avance comme un poisson.
Aujourd’hui ma tante est venue s’arranger pour Enghien; il faisait une chaleur accablante. Louis m’a suivi dans la salle à manger et s’est couché sur le canapé. Il a tiré de sa poche de vilains journaux coloriés et illustrés, et il a dit de bien drôles de choses. Si ma mère l’entendait!
Je devrais peut-être répéter à maman ce qu’il m’a dit; mais rapporter c’est très-laid. Me voici bien embarrassé.
C’était pour rire. (Page 5.)

Je ne dirai rien, d’abord parce que je n’aime pas à vendre mes camarades, ensuite parce que si maman connaissait Louis à fond, cela l’empêcherait d’aller à Enghien, où il y a un lac.
Je suis tout mal à mon aise. Il y a comme une voix qui me chansonne toujours: «Dis à ta mère, dis à ta mère;» il y a comme une petite vrille qui tourne en dedans de moi. Je suis tout drôle et tout grognon.
Ce n’est peut-être pas rapporter que confier un secret à sa mère.
J’ai tout dit, c’était trop agaçant de sentir tourner la petite vrille intérieure. Maman est tombée des nues. Louis! un modèle! Elle a voulu des preuves: j’ai couru chez le marchand de journaux en face et j’ai acheté les caricatures que Louis m’avait montrées en pouffant de rire. Ma mère n’a plus douté et m’a embrassé pour me remercier d’avoir obéi à ma conscience.
Elle m’a bien expliqué la différence qui existe entre un vil espionnage et le témoignage de con. fiance donné à ceux qui sont chargés de nous, et j’ai répondu bien sincèrement aux questions qu’elle m’a adressées sur Louis.
Mais comme j’ai été saisi quand elle m’a dit: «Mon enfant, je te remercie; je vais écrire à ta tante sur-le-champ. Il m’est encore possible de refuser sa proposition.
— Ah! mon Dieu! et le lac! me suis-je écrié tout plaintif.
— Certes, nous fuirons le lac, mon Robert, m’a-t-elle dit, ou plutôt nous fuirons Louis, qui te donne de si mauvais conseils; mais puisque tu t’es montré consciencieux, je te récompenserai, je ferai tous les sacrifices d’argent nécessaires et nous irons jusqu’à la mer.»
Lui ai-je sauté au cou! La mer! Mais c’est mon rêve! La mer! mais c’est ma passion! Que Louis garde son lac et ses affreux journaux, nous irons à la mer, ce sera autrement amusant.
En quittant maman, j’ai compté ce que j’ai dans ma bourse; il va me falloir bien des choses: de la ficelle fine pour filets, des hameçons, une ligne, des espadrilles, un traité sur la pêche, etc.; mes vingt francs y passeront.
Maman a écrit à ma tante, j’ai fait flamber les journaux de Louis. A bas le lac et vive la mer!
Les journées, les heures, me semblent interminables. Être toujours dans ce four qui s’appelle Paris quand l’Océan vous appelle!
Nous allons décidément à Saint-Pierre, où nous trouverons mon oncle Alphonse, ma tante Fanny et une grappe de cousins.
Une seule chose m’ennuie, il y a une petite fille. J’ai remarqué que les petites filles sont souvent difficiles, babillardes, ennuyeuses et se plaignent de tout comme des dames nerveuses.
Moi qui veux devenir officier, je n’entends pas passer mon temps à porter la poupée ou le parasol d’une petite Madame qui m’invitera à ses dînettes.
Maman a lu ceci par-dessus mon épaule, et m’a grondé en me disant qu’elle ne me croyait pas aussi égoïste.
Je lui ai promis d’être très-poli pour ma cousine Berthe, qui a dix ans et est très-gentille pour ses frères.
A Saint-Pierre, j’espère devenir un bon nageur. Tous les exercices du corps développent la force, et je veux être fort: il faudra bien un jour que nous nous battions pour la revanche: c’est pour en être que je vais à Saint-Cyr.
Que cela doit être fortifiant la mer! Je me sens dedans, je dessine mes coupes: glac glou du bras droit, glac glou du bras gauche, puis la planche, puis le plongeon. Quel plaisir ce sera de piquer une tête dans les belles vagues vertes! je n’ai jamais vu de vagues et on dit souvent la mer bleue; mais on la dit verte aussi, et je l’aime mieux verte, c’est moins fade.
Comme je nage bien sur le tapis du salon! Je m’étends, tête haute, mains collées, et puis, glac glou, glac glou. Maman et ma bonne s’amusent beaucoup de mes exercices de natation, qui usent joliment mes gilets.
«Il est temps de partir, madame, disait ma bonne à maman ce matin; Robert salit ses gilets et se meurtrit l’estomac sur ce plancher. »
Elle dit cela, et quand j’arrive dans la salle à manger où elle coud, vite elle prend une serviette, essuie le parquet et alors moi, m’élançant sur mes flots de bois, je décris des glac glou sans fin.


II
Table des matières
Les conséquences d’une révolution. — Mon cœur balance entre les Batignolles et la Bretagne.
Je suis d’une humeur massacrante et j’ai quitté le salon pour ne pas montrer plus longtemps ma figure grognon à ma petite mère. Mais aussi quel guignon! Tout est arrangé, nous partons demain, et voilà que ma tante Lucie s’imagine d’avoir une révolution d’asthme. J’avais entendu parler des révolutions des astres et des révolutions des hommes, mais je ne savais pas qu’il y eût les révolutions de l’asthme. Quand je pense que nous allons être cloués à Paris pendant les vacances! A Paris! mais on s’y évaporera, il fait une chaleur à vous roussir; pas un camarade, pas un jeu, rien, rien que les bateaux de la Seine. Elle est jolie la Seine, et c’est amusant d’aller clapoter au milieu de toutes sortes de gens sur un fond de bois. Je suis littéralement écrasé sous cet obus. Avoir rêvé Enghien, puis la mer, et juste au moment de partir, ni l’un, ni l’autre!
Une voiture! c’est maman qui va chez ma tante Lucie aux Batignolles. Qu’est-ce que je vais faire? qu’est-ce que je vais devenir? Si j’allais couper les oreilles à Griffard, cela ferait bien enrager ma bonne et cela me tirerait peut-être de mon humeur noire.
Non, rien que de l’écrire me déplaît: pourquoi ce pauvre chat porterait-il la peine de mon dépit? J’entends la voix de maman: est-ce qu’elle serait rentrée?
Maman était rentrée avec M. Benoît, son homme d’affaires, un gros monsieur à lunettes et à triple menton qui aime peu les enfants. J’ai assisté à une conversation bien agaçante pour un pauvre collégien qui a pensé s’en aller vivre en pleine eau et qui reste griller en plein soleil. Je suis arrivé comme M. Benoît relevait ses grosses lunettes sur son front, et, maman ne m’ayant pas fait signe de partir, j’ai entendu le vilain dialogue suivant:
«Madame, a dit M. Benoît, permettez-moi de vous féliciter sur ce revirement subit; j’ai été charmé d’entendre votre parente me dire que le testament qu’elle avait fait était annulé.
— Je n’osais pas non plus espérer cet acte de justice. Ma tante en avait tant voulu à mon, pauvre mari, que je me figurais que mon fils porterait la peine de ce ressentiment.
— Il ne faut jamais désespérer de rien, a répondu M. Benoît en prenant une prise.
— Je m’en aperçois. Enfin cette pauvre tante me demande d’oublier le passé, ce que je fais de grand cœur.
— Sans doute, sans doute, mais que le passé vous rende prudente; croyez-moi, redoutez les influences, ajouta M. Benoît en aspirant la prise.
— J’ai remis mon départ de quelques jours, afin de lui faire une visite de remercîment.
— Comment! de quelques jours! s’écria le gros M. Benoît en frappant un grand coup sur sa tabatière. Vous n’allez pas vous imaginer de quitter Paris en ce moment, madame!
— Mais si; voilà mon pauvre Robert, dit maman en me regardant, à qui j’ai promis une saison au bord de la mer.
— Mais non pas aux dépens de son avenir, n’est-ce pas? riposta M. Benoît en haussant ses lunettes d’un pouce et ramenant ses trois mentons au-dessus de sa cravate; mais pas aux dépens de sa fortune? Vous n’hésiteriez pas, je le suppose, à le priver d’un plaisir plutôt que d’un héritage?
— Certainement: je suis la gardienne de ses intérêts, et, s’il le faut, je resterai.»
M. Benoît se leva et se déploya en long et en large.
«Il le faut, madame, il le faut. Comment! voilà une parente qui ne vous a pas vue depuis vingt ans, qui consent à oublier ses rancunes, qui vous appelle près d’elle, qui me dit à moi-même qu’elle réparera vis-à-vis du fils d’Alfred les torts faits à celui-ci, et vous allez quitter Paris! Vous disparue, les autres héritiers se représenteront, ses bonnes dispositions faibliront; si vous partez, cette affaire si bien engagée peut être perdue.»
Maman me regarda et se leva à son tour.
«Je vais voir ma tante et me rendre compte de l’état des choses; si cette pauvre tante désire mes visites, mes soins, je ne les lui refuserai pas, ne fût-ce qu’à cause de ses bontés passées.
Il ne faut jamais désespérer de rien. (Page 17.)

— Ne s’agirait-il que d’une réconciliation, répondit M. Benoît en rabaissant ses lunettes, vous comprenez que vous ne devez pas quitter Paris.
— Son état est-il donc très-inquiétant?
— Non, dit-il en rouvrant sa tabatière et en saluant; mais vous savez, les révolutions! on n’en sait jamais la fin.»
Il est sorti, et maman est venue à moi.
«Ne te désole pas, Robert, m’a-t-elle dit, notre départ n’est que suspendu; attends mon retour avant de te désespérer.»
Elle est partie avec M. Benoît et je suis allé rejoindre ma bonne qui repasse. Je suis le gril.
Maman est revenue; elle m’a dit qu’il lui est impossible de quitter Paris, ma tante Lucie lui ayant demandé de rester. Je suis furieux: mes pauvres projets! de si jolis projets!
Maman vient de me proposer de m’envoyer seul à Saint-Pierre chez mon oncle. Irai-je? N’irai-je pas?
Je n’irai pas, je ne veux pas quitter ma petite mère, et voilà que l’ordre est donné de défaire nos malles; si Griffard me tombe sous la main, je lui couperai les oreilles bien sûr.
Maman est depuis ce matin chez ma tante Lucie. Les révolutions d’asthme sont aussi longues et aussi ennuyeuses que les autres, il paraît. Voilà deux jours que je ne vois plus ma petite mère, je m’ennuie bien.
Quelle a été ma stupéfaction quand j’ai entendu le dialogue suivant. Maman dans la cour appelant ma bonne: «Julie, avez-vous défait la malle de Robert?
— Non, madame, répondit ma bonne en s’arrêtant à la porte de la cour; j’ai commencé par la vôtre, mais ce sera fait aujourd’hui.
— N’y touchez pas et refaites vite la mienne, nous partons.
— Pour où, madame?
— Pour Saint-Pierre, où je vais conduire Robert.
— Va-t-il être content, le pauvre enfant!
— Je l’espère; il m’en coûte de me séparer de lui: aujourd’hui il le faut.
— Vous ne partez pas avec nous pour Saint-Pierre, madame?
— Si, Julie, mais je m’arrête à Rennes, où je dois prendre un papier important; puis je reviendrai à Paris.
— Seule, madame?
— Seule, car j’irai m’installer aux Batignolles pendant la durée des vacances.
— Pourquoi aux Batignolles, madame? Je ne comprends rien à tout ça.
— Parce que ma tante l’a demandé. Elle n’a guère que quelques semaines à vivre, il serait cruel de l’abandonner.
— Mère, m’écriai-je en me penchant par la fenêtre, j’irai avec toi aux Batignolles, je ne veux pas m’en aller sans toi en Bretagne.»
Maman est venue m’embrasser et m’a dit très-sérieusement: «C’est impossible, le plus léger bruit fait un mal affreux à ta pauvre tante; et puisqu’il faut nous séparer, autant vaut que tu sois à Saint-Pierre à t’amuser et à te fortifier qu’ici à t’ennuyer.»
Mère disait cela d’un ton auquel je sais que je n’ai pas à répliquer, et je n’ai rien dit. Elle part avec moi: donc vive le voyage!


III
Table des matières
Les voyageurs. — Le chat Griffard et son camarade Fidélio. Je fais acte de chef de famille.
Nos malles sont refaites, et j’exécute d’excellents exercices gymnastiques dans notre maison en sautant par-dessus tout ce que je rencontre c’est un vrai steeple-chase.
J’aimerais beaucoup les chevaux et les courses; mais maman préfère ne pas me voir m’occuper trop tôt de ces passe-temps, qui ont tant de dangers, dit-elle. Eh bien, mère, n’en parlons plus, mais par exemple nageons: glac glou, glac glou, glac glou.
Enfin on part aujourd’hui, tout est prêt; maman et ma bonne s’occupent des derniers préparatifs. Pour moi, je suis à cheval sur une malle, j’ai ma sacoche en bandoulière et je griffonne d’impatience sur mes genoux.
Les hommes ont si peu de chose à faire dans les arrangements domestiques, qu’ils s’ennuient toujours un peu pendant les préparatifs des voyages.
Six heures et demie sonnent, encore une grande demi-heure d’attente. Voyons! pour la remplir je vais décrire les voyageurs.
1° Maman. — Je pense qu’on doit toujours trouver sa mère charmante; mais, tout sentiment filial à part, la mienne est très-jolie, très comme il faut, grande, mince, aimable: ses yeux ne sont noirs et sévères que quand elle gronde; autrement ils sont doux; elle a de beaux cheveux châtains et blancs. Quand je cache les mèches blanches sous les mèches châtaines, ma petite mère a l’air très-jeune. Je vois bien que tout le monde la respecte et l’aime; quant à moi, j’en raffole et je ne sais pas comment je ne la comble pas de satisfaction, car je l’aime, je l’aime.... comme on n’aime que sa mère, je crois.
Je vais décrire les voyageurs. (Page 26)

2° Moi. — Ah! mais comment m’y prendrai-je pour me peindre moi-même? Voyons! il y a là une grande glace, je monte sur la malle. Allons, fameux Robert, exécute ton portrait en pied: corps fluet et souple, jambes de coq, bras comme des ficelles, et, pour terminer tout cela, une assez jolie petite boule blanche percée de grandes lanternes bleues, ornée d’un nez qui prend je ne sais quelle courbe géométrique et de cheveux blonds qui ondulent; signe particulier, une petite verrue au sourcil gauche.
J’aimerais mieux être brun, gros, grand, et avoir des moustaches, que d’être grêle, blanc et blond comme je suis; mais j’ai déjà remarqué que toujours on aime mieux ce qu’on n’a pas. Puisque voilà mon signalement tracé, retombons sur le dos de mon cheval de bois et passons à :
3° Ma bonne Julie. — Ma bonne Julie est une grosse mère qui a le visage rond et rouge comme une pomme, le nez en éteignoir, des yeux comme de petits vers luisants, pas plus de cou que sur ma main, des bras courts et gros, des pieds grands et lourds; mais une physionomie si riante et si bonne qu’on s’arrange tout de suite de cette figure-là. Elle n’a vraiment pas volé son nom de bonne, et c’est grâce à elle que se présente à sa suite:
4° Le chat Griffard. — Griffard est un drôle de chat blanc finement zébré de gris, qui en ce moment passe et repasse la queue haute entre nos malles, et se frotte contre elles avec la plus haute insouciance. Il y a quelques mois, par un jour d’orage, il nous tombait un tout petit chat par la fenêtre de la mansarde; il roulait tout transi, tout mouillé, tout grelottant, à demi mort, sur la table où repassait ma bonne. Elle le prit et me l’apporta; aussitôt nous nous empressâmes de l’essuyer, de le réchauffer, de le dorloter et de le réconforter. Quelques heures de ces bons soins le ranimèrent si bien, que, comme je voulais machinalement lisser ses petites moustaches, il me lança à la joue un coup de patte qui fit jeter à ma bonne en en «Vilain Griffard!» Ma pauvre bonne était, furieuse; elle ne parlait de rien moins que de jeter Griffard dans la Seine; mais tout à coup il saute sur ses genoux, il se frotte contre sa poitrine avec de petits airs si fins et si drôles, il la regarde et il se pelotonne avec tant de confiance entre ses bras, qu’elle remet la noyade au lendemain. Le lendemain, Griffard ne but pas l’eau verte de la Seine, mais un bon lait versé par la main de ma bonne dans une jolie soucoupe bleue. S’il part avec nous pour Saint-Pierre, c’est bien ma bonne qui le désire. Maman n’avait pas compté sur ce singulier compagnon de voyage: c’est ma bonne et moi qui l’avons décidée à emmener Griffard, dont notre concierge consentait à se charger.
«Il mourra de langueur loin de nous, madame, croyez-le bien,» disait Julie.
Griffard n’a rien de langoureux, et, quoi qu’en dise ma bonne, je le crois chat à laper avec autant de plaisir la pâtée préparée par la main de la concierge que celle préparée par notre main; mais j’aime toutes les bêtes en général, et j’ai de très - grand cœur prié maman d’emmener Griffard, puisque nous emmenons son camarade Fidélio.
5° Fidélio est mon chien, ou plutôt celui d’une petite sœur que j’ai eue et qui est remontée au ciel il y a deux ans. Pendant sa maladie elle demanda un chien. Je la vois le jour où cette envie lui vint; elle était couchée dans un petit lit couvert de poupées, de moutons, de chiens, de chats, d’ânes, de jouets et d’animaux de toutes sortes; mais tout à coup elle dit: «Maman, tout ça ne m’amuse plus, emporte tout ça; je voudrais un mouton vivant, un vrai mouton, ou un chien vivant.»
Le mouton n’était pas possible, mais maman fit chercher un chien, et prit le premier que l’on découvrit. Ce n’était pas un chien de race, un rejeton de la high-life canine, c’était un simple petit roquet d’un beau noir, avec deux jolies taches blanches et rondes faisant lorgnon sur ses yeux, et une autre grande tache blanche faisant housse sur son dos. Ma petite sœur a joué avec ce chien pendant sa maladie; quand elle est morte, Fidélio était pelotonné sur ses pauvres pieds qui se glaçaient. Il fallait l’entendre japper de désespoir par la maison le soir de l’enterrement, sauter sur ce petit lit vide, et fourrer son nez noir sous cet oreiller encore tiède. Les jours suivants, je trouvais souvent ma chère mère en larmes et à genoux contre le lit, sur lequel Fidélio galopait comme un fou en poussant des plaintes presque humaines. Aussi mère l’a gardé et me l’a donné, et je crois bien que sous la calotte des cieux il n’y a pas de chien plus heureux que Fidélio,
Mais j’entends sept heures et le roulement d’une voiture.
En avant marche pour la gare de l’Ouest!
Maman a désiré que je m’occupasse personnellement de prendre les places et de faire enregistrer les bagages. Je sais que ce soin revient naturellement aux hommes, et je me suis laissé accrocher par une ennuyeuse timidité qui me revient toujours juste au moment de paraître ou d’agir. J’allais refuser; mais ma petite mère avait l’air si fatigué déjà, que j’ai machinalement pris, sans mot dire, le porte-monnaie et une note au crayon qu’elle me tendait. En jetant les yeux dessus, j’ai lu: deux places seconde classe Auray, une place seconde classe Rennes.
«En seconde, toi, maman?» lui ai-je dit.
Elle m’a fait le signe qui veut dire oui; mais ma bonne a réclamé.
«Madame, vous devez aller en première classe avec Robert, a-t-elle dit, moi et Griffard en troisième.
— En troisième! tu ne fermeras pas l’œil de la nuit, ma pauvre Julie, a répondu ma bonne petite mère.
— Ni vous en seconde, madame: c’est à grand’peine si les voitures de première classe sont assez douces pour vous. Avec ça Griffard miaulera peut-être; Robert ne fera sans doute que bouger et parler en attendant qu’il s’endorme. Voulez-vous arriver malade là-bas? alors nous reviendrons avec vous, et vous serez bien avancée.»
Le débat s’est continué. J’ai trouvé comme moyen de tout arranger, que je serais très-bien dans les secondes avec ma bonne et Griffard, dont les miaulements ne m’empêcheraient pas de dormir.
«Quel sacrifice, disait maman, voyager séparés! »
Je lui ai dit tout bas que, quand je serais grand, nous pourrions tous voyager en première.
Elle a souri et a répondu:
«En attendant, voyageons en seconde; va prendre les places.
— Celles que je voudrai? lui ai-je dit.
— Non, celles qui sont sur ce billet.
— Et tu crois ça, maman? ai-je dit avec fermeté, tu crois que je consentirai à te donner la névralgie? car si tu ne dors pas, tu auras ta névralgie. Non, et puisque je suis un chef de famille, j’agirai en chef de famille. »
Maman riait de mon air crâne, et je me suis bien vite glissé dans les rangs des preneurs de billets. Je me sentais un peu gêné, car on me regardait beaucoup, mais pas trop. De temps en temps je me détournais vers maman, qui était allée s’asseoir sur un banc, au milieu de ses menus bagages. Ma bonne, debout devant elle, tenait Fidélio en laisse d’une main, et serrait de l’autre un panier où elle avait niché Griffard. L’air inquiet, essoufflé, inquisiteur, de ma pauvre bonne entre ses deux bêtes, m’aurait fait éclater de rire si je n’avais été occupé à remplir un rôle d’homme. J’étais donc très-grave extérieurement; mais comme je riais en dedans!
Le moment de m’approcher du guichet est arrivé ; j’ai touché la visière de ma casquette, maman m’ayant recommandé d’être poli partout et toujours, et j’ai demandé d’une voix nette à la dame un peu grognon qui me regardait: «Une première Rennes, deux secondes Auray.» J’ai reçu mes billets, j’ai payé, et me suis rendu au bureau pour reconnaître nos bagages, que j’ai fait enregistrer; puis j’ai rejoint maman. Prenant ensuite Fidélio à ma bonne, qui, à son grand regret, ne pouvait le dissimuler dans sa poche, je suis allé le conduire au wagon des chiens, où il est entré bien malgré lui. Il est très-ennuyeux parfois d’avoir affaire aux bêtes. J’avais beau crier à Fidélio sur tous les tons: «Tu sortiras de là demain,» il hurlait aussi lamentablement que si je lui avais dit: «On t’écorchera cette nuit.» Ses aboiements enragés ameutaient les employés; mais tout lui était indifférent, il n’en glissait pas moins son nez entre les barreaux après les avoir mordus à belles dents. Je l’ai quitté en pensant que c’est un bien beau don que celui de l’intelligence, et je suis allé rejoindre maman, qui était toute triste de m’abandonner, mais qui se sacrifiait pour me rendre possible la séparation du lendemain. Il est de fait que si ma petite mère était souffrante à Rennes, je n’aurais pas le courage de poursuivre mon voyage. L’économie est une chose bien ennuyeuse.


IV
Table des matières
La composition d’un wagon de seconde classe. — Griffard fait sensation. — Maudits bavards!
Me voici en wagon avec Julie et Griffard, ce dernier toujours invisible. Le wagon est éclairé, et deux coins sont déjà pris. Je fais vis-à-vis à ma bonne, qui a le bras passé dans l’anse de son panier, et une main occupée à caresser le chat, afin de l’engager à rester bien tranquille; dans le troisième angle il y a un monsieur très-gros qui bâille déjà comme une carpe, et dans le quatrième une dame petite et maigre, avec une coiffure presque aussi haute qu’elle, une figure blanchâtre et grognon, et tant de musc que ma bonne et Griffard ont éternué violemment en passant devant elle. Heureusement que ma bonne éternue avec une telle force que le petit reniflement de Griffard s’est perdu dans son bruyant: atchoum! Mais voici de nouveaux compagnons qui nous arrivent. Un jeune frère de la doctrine chrétienne, qui n’a pas plus de barbe que moi, inspecte le wagon; derrière lui, j’aperçois le visage d’un vieux frère, le plus ridé, le plus vénérable des visages. «Pas de coin,» murmure le jeune ignorantin. En l’entendant, je m’étais enfoncé dans mon coin, premier mouvement. Je me suis élancé vers la portière en disant: «Mon frère, en voici un,» second mouvement; donc le premier mouvement n’est pas toujours le bon. Le jeune frère m’a remercié, le vieux frère a fait quelques façons, mais ils sont entrés leur manteau sur le bras, leur grand chapeau à la main. Le gros monsieur et la dame blanchâtre se sont mis à renifler malhonnêtement et à se reculer avec affectation. Après les frères sont entrés très-rapidement: un jeune homme très-bien et très-poli, et deux malappris qui avaient évidemment oublié l’heure au buffet. Leur haleine s’est mêlée au musc de la dame blanchâtre pour empester le wagon; mais le train s’est mis en marche, et quelques bonnes bouffées d’air nous sont arrivées.
J’étais très-content de penser que maman était restée seule et bien à l’aise dans son wagon de première classe. En supposant qu’il lui vienne des compagnons, ils ne parleront jamais si haut ni si grossièrement que les deux jeunes gens qui parlent d’eux en criant à tue-tête. J’ai causé un peu avec le bon vieux frère, qui s’est intéressé à ce que je lui ai dit de mes études. C’est étonnant comme je n’aime pas à être pris pour un cancre. Je n’aurai plus l’imbécile fanfaronnade de poser pour le dernier. Être dernier, voilà vraiment de quoi se glorifier! Robert, mon ami, pourquoi donc l’es-tu si souvent? je ne te croyais pas si bête! Il y a toujours dans les classes quelques pauvres bons à rien qui, ne pouvant jamais, par le fait de leur dose d’intelligence, devenir les premiers, s’imaginent de trouver beau d’être à la queue, et trouvent superbe de poser pour des cruches vides. «On arrive toujours,» disent-ils. Oui, on arrive à se faire battre par les plus forts, et à coiffer des oreilles d’âne. Tiens! comme j’en pense long ce soir. A.lons, bonsoir, ma pensée, il fait nuit, et j’entends mes deux voisins mal élevés qui s’invitent en argot à dormir. Maman trouve que j’aime trop à parler argot; mais voici des personnages qui m’en dégoûtent; si jamais je reparle de dormir en argot.... Allons, bonsoir tout le monde.
Je dormais les poings fermés, je rêvais même, je crois, quand un cri affreux m’a réveillé en sursaut. La dame blanchâtre avait jeté ce cri; toute pelotonnée dans son coin, elle tendait un petit doigt aiguisé vers ma bonne, qui ronflait comme une toupie d’Allemagne. Le wagon s’est rempli de bâillements et de: «Quoi?... Qu’est-ce?... Qu’y a-t-il?
— Là, là, criait la dame. Oh! c’est horrible! Au fond du panier de cette femme, voyez! voyez!»
Au fond du panier de cette femme, qui était ma bonne, j’ai vu briller les yeux verts de Griffard. A travers son treillis il regardait fixement la lampe. Je suis parti d’un éclat de rire fou. Oh! mais d’un rire qui a réveillé ma bonne en sursaut.
«Eh bien! eh bien! Griffard.. Robert....» a-t-elle bégayé en se détirant.
Le panier est tombé par terre, Griffard s’en est échappé en miaulant comme un démon, et a lestement sauté sur la dame blanchâtre; j’ai vu sa grande queue zébrée passer comme un pinceau sur son visage irrité. Effrayé lui-même des cris perçants qu’elle poussait, il a bondi sur les genoux du bon vieux frère, qui l’a charitablement caressé.
Griffard a sauté sur la dame. (Page 47.)

«C’est affreux!... que le train s’arrête!... je me plaindrai!» criait la dame.
Le gros monsieur et les deux autres jeunes gens se sont mis à accabler ma bonne d’injures.
«Voilà bien du bruit pour un malheureux chat! a-t-elle dit en reprenant Griffard. Est-ce qu’il peut faire mal à quelqu’un? Voyez, madame, il est doux comme un agneau.
— Il y a un wagon pour les bêtes, madame, a répondu brutalement un des malotrus.
— Le pauvre animal n’aurait pas pu voyager sans moi, a reparti bien honnêtement ma pauvre bonne dans sa simplicité.
— Eh bien, on aurait trouvé à vous caser avec lui, et c’était bien là votre place à tous deux.»
J’étais rouge de colère, et j’allais un peu parler à ce grossier personnage; mes deux compagnons se sont penchés vers moi.
«On dédaigne de répondre aux gens mal élevés, m’a dit le jeune homme comme il faut; vous ne pourrez pas lutter de grossièreté avec eux.
— Prenez patience, mon petit ami, murmurait le bon frère, ils se tairont d’eux-mêmes.»
Le train s’arrêtait comme il disait cela. La dame, ses boucles, son fard, ses grimaces, son musc, ses frayeurs, sont partis, et je me suis glissé dans son coin. J’aurais pu dormir sans les deux malotrus qui se sont de nouveau mis à bavarder.
Oh! les bavards! Non, jamais je ne parlerai argot.
On m’a dit ou j’ai lu que les Spartiates montraient un homme ivre aux enfants pour les dégoûter de l’ivresse; ils faisaient très-bien. Pour moi, mes compagnons de route m’ont dégoûté de l’argot, même de celui qu’on parle au collège.
J’ai bien dormi. Je dormais à poings fermés quand j’ai cru entendre dire: «Rennes!» Je me suis secoué et levé ; il faisait grand jour, et maman me regardait. Elle avait fait descendre ma bonne, et elle essayait de me réveiller en me passant la main sur le front et en me disant: «Rennes! Rennes!» dans l’oreille. Nous sommes descendus et nous avons gagné le buffet. Mère m’a fait prendre un bouillon, et puis m’a donné ses dernières instructions. J’avais le cœur bien gros de la quitter, pour un rien j’aurais sacrifié mon voyage. Mais elle n’a pas voulu en entendre parler, et elle est venue me remettre en wagon. «Écris - moi ton journal,» m’a-t-elle dit. Je le lui ai promis, et.... nous nous sommes séparés. Je me suis jeté dans un coin, voulant à toute force me rendormir jusqu’à Auray.


V
Table des matières
Mes premières impressions. — L’équipage du père Neptune Voilà la merl — Que c’est beau d’être bronzé !
Je n’ai fait qu’un somme jusqu’à Auray, mère, et quand je me suis éveillé, je te cherchais, je t’appelais; mais tu n’étais plus là. Mon bon oncle Alphonse nous attendait à la gare; je l’ai bien reconnu, bien qu’il soit un peu grossi, qu’il ait une masse de virgules blanches dans sa grande barbe qui a toujours fait mon envie, et un front immense parce que ses cheveux sont tombés. Il a été très-affectueux, il m’a beaucoup demandé de tes nouvelles, et il m’a dit que j’étais très-impatiemment attendu à Saint-Pierre. Il a bien ri quand ma bonne, soulevant le mouchoir tendu sur son panier, nous a montré la figure effarée de Griffard: il a promis pour ce dernier place au feu et à la table.... des bêtes. Pendant que mon oncle avait la bonté d’aller réclamer nos bagages, j’ai couru délivrer Fidélio. J’ai cru qu’il me renverserait de caresses devant tout le monde; je ne pouvais le calmer. Les bêtes sont quelquefois bien ennuyeuses, et je commence à comprendre pourquoi les parents refusent de se charger partout et toujours des animaux qu’aiment leurs enfants.
Au sortir de la gare, j’ai accompagné mon oncle dans quelques courses par la ville. J’étais comme tout ahuri du silence; je n’avais jamais entendu si peu de bruit. Mon oncle m’a sans doute trouvé une drôle de physionomie, car il m’a tout à coup demandé : «Qu’as-tu, Robert?»
Je lui ai répondu: «Je n’ai rien, mais je suis étonné, et puis comme l’air sent bon!»
C’est vrai, mère, l’air sent quelque chose, et il me semble qu’il fait ouvrir mes poumons au dedans de moi; cela m’amusait de respirer fort. Du reste, tout me paraît original dans ce pays. Je ne connais guère que Paris, tu sais bien; et Paris, ce n’est pas Auray. Les rues sont désertes et quelquefois vertes d’herbe, les ouvriers chantent à pleine voix, et il y a des enfants et des animaux partout. Après bien des détours dans de petites rue en zigzags, sur le pavé bossu desquelles on n’entendait que nos pas, nous avons traversé un beau boulevard, pardon, une promenade, et nous sommes arrivés à l’auberge où mon oncle remise sa voiture. Une belle auberge, maman, une grande maison basse et blanche, sans autre enseigne qu’une grosse touffe verte. Mon oncle a été immédiatement accaparé par des paysans, ma bonne est allée réclamer une pâtée pour Griffard et Fidélio qui meurent de faim, et j’ai été parfaitement abandonné à moi-même. J’ai fureté machinalement partout, ne sachant que faire, et je suis de plus en plus étonné. Si tu voyais la grande cuisine de cette auberge, mère! Quelle cheminée! Une espèce d’auvent sort du mur et s’allonge dans le vide, couvrant une large pierre où je vois en ce moment trois feux clairs et petillants flamber de compagnie. Cette cuisine est, comme le reste de la maison, ouverte à tout venant; j’y entre avec un vieux pauvre, un coq et un chien. Un cheval traverse gravement l’allée: va-t-il entrer? Un petit porc montre son groin au-dessus du seuil d’une porte et grogna en me regardant: va-t-il venir aussi? De temps en temps une jeune servante prend un grand balai vert et chasse dehors bêtes et gens, surtout les bêtes, qu’elle trouve de trop.
Mon oncle va et vient comme chez lui dans cette arche de Noé, tout le monde lui parle et il semble connaître tout le monde. Je serais bien aise de devenir député comme mon oncle quand je serai grand: c’est très-beau de représenter son pays et de s’occuper des intérêts de tout un département. Je me demande si l’on peut être à la fois officier et député. Pour moi, je choisirais d’être officier pendant que je suis jeune et député quand je serai vieux, parce que j’aurai de l’expérience, de la patience. Enfin nous verrons plus tard, il s’agit d’abord de devenir un homme, un vrai.
«Je t’emmène dans le char à bancs du vieux commissionnaire de Saint-Pierre, m’a dit mon oncle; mon cheval est malade, et quand ma voiture est hors de service, il nous faut user du char à bancs du père Neptune. Il est dur, nous serons entassés, surchargés; mais un garçon doit, à l’occasion, dédaigner la délicatesse et camper partout.»
Je lui ai répondu que tel était mon avis et je suis allé avertir ma bonne de se tenir prête. Elle était fort en peine de Griffard, qui ne se laissait pas attraper. A nous deux nous l’avons saisi, je l’ai réinstallé dans le panier malgré ses résistances, et je faisais un discours à ma bonne pour l’engager à se presser, quand est entré un grand bonhomme dont la figure bronzée se perdait dans un épais collier de barbe rousse et grise. Il m’a regardé fixement et a porté une main noire et calleuse comme le dos d’une tortue au manche du fouet passé autour de son cou. Puis il a agité la tête et il est sorti. Je l’ai suivi ainsi que ma bonne qui disait: Est-ce qu’il est muet, le pauvre homme?»
Il n’était pas muet, car, rencontrant mon oncle au bas de l’escalier, il a dit d’une voix de tonnerre:
«Nous mettons à la voile, monsieur?
— Oui, père Neptune, a répondu mon oncle; viens, Robert.»
Nous sommes passés dans une cour ouverte où il y avait une espèce de break sans marchepied, sans coussins, conduit par un petit cheval noir, et déjà plein de paquets, de femmes et d’enfants.
Mon oncle est monté, ma bonne et Griffard sont montés, je suis monté, Fidélio est monté, et nous avons essayé d’abord de nous asseoir, ensuite de placer nos jambes et nos pieds. J’ai glissé les miens entre un énorme pain noir et une cruche de grès. Notre conducteur regardait flegmatiquement les efforts que nous faisions pour nous faire place. Quand on a été casé tant bien que mal, j’ai demandé à mon oncle: «Où se mettra le conducteur?»
Comme j’adressais cette question, le vieux loup de mer, que mon oncle avait appelé le père Neptune, a sauté sur le brancard et s’est bravement assis sur la tringle de fer du tablier de la voiture. Mère, tu vois notre Neptune, son trident, c’est-à-dire son fouet, à la main, le pied droit sur le brancard droit, le pied gauche sur le brancard gauche, fumant gravement sans accorder la plus légère attention aux réclamations que lui adressent les voyageuses peureuses.
«Père Neptune, allez doucement, nous sommes chargés à couler bas.»
«Père Neptune, arrêtez à la côte de Kerbris, je la monterai à pied.»
«Père Neptune, passez au pas sur le pont Coz.»
«Père Neptune, vous ne pourrez jamais tourner la mécanique de là où vous êtes.»
Le Père Neptune (Page 53.)

Le père Neptune restait immobile comme un roc, et quand mon oncle a dit: «Allez,» il a enfoncé son feutre sur ses yeux d’un bon coup de poing, s’est penché en arrière, a tourné la mécanique et a levé son fouet. Nous sommes partis, c’est-à-dire nous nous sommes mis à danser dans le break comme de la salade dans un panier.
J’étais très-content que tu ne fusses pas là : il m’eût été bien désagréable de te voir secouée sur ce banc de bois. Pour moi, je dansais gaiement dessus en essayant de calmer ma bonne qui avait engagé un combat avec Griffard, que ces désagréables secousses révoltaient. Il a réussi à sortir tout hérissé, tout effaré, du panier, et il s’est mis à miauler lamentablement. Chacun s’occupait de calmer son désespoir, moins Neptune, qui n’a pas même tourné la tête pour voir d’où sortaient ces affreux miaulements. Les petites caresses de Fidélio l’ont enfin calmé : ils se sont blottis tous les deux sur les genoux de ma bonne et se sont endormis.
Le pays que nous traversions était bien triste: très-peu d’arbres, et bientôt pas du tout. Après une côte très-raide, nous avons rencontré un homme qui a parlé à Neptune. Celui-ci lui a répondu, comme toujours, par gestes.
Une demi-lieue plus loin, nous avons fait une halte. Neptune est venu tirer de dessous mes pieds le gros pain noir et un sac très-lourd; il a porté le tout sur les degrés d’une croix de pierre qui semblait sortir d’un grand buisson d’ajoncs. Puis il est remonté sur sa tringle, et en avant les cahots!
«Mais le pain et le sac? ai-je dit à mon oncle.
— Seront pris par cet homme que nous avons dépassé, a répondu mon oncle.
— Et les voleurs?
— Tu parles en petit Parisien, Robert: personne ne touchera à ces objets.»
Nous marchons, nous trottons, nous galopons tour à tour; je m’endors un peu, je crois, puis un grand cahot me réveille; je me frotte les yeux, car il me semble que le ciel est tombé sur terre vis-à-vis de moi. Je jette un cri, je me lève et je dis:
«Mon oncle, qu’est-ce que cela?
— Quoi? me demanda mon oncle,
— Là, devant nous?»
Mon oncle s’est mis à rire aux éclats. Cela, maman, c’était la mer. Oh! maman, que c’est beau la mer, et que j’étais saisi en l’apercevant.
Nous arrivons à Saint-Pierre, je vois un gros paquet de maisons, une petite église grise avec un clocher gris, un grand portail vert et une vieille femme à genoux contre la porte, puis un espace immense vert et gris: les grèves, et plus loin cette chose magnifique qui ne finit pas, la mer!
Ma tante nous attendait sur le seuil d’une grande maison ornée de petits balcons. Elle a été bien bonne; elle m’a bien embrassé pour toi; elle m’a fait souper et m’a commandé de me coucher. Il est de fait que je dormais debout; j’aurais bien voulu voir mes cousins et ma cousine, qui jouaient encore sur la grève, mais comme on ne nous attendait pas si tôt, on leur avait donné la permission de sept heures, et ma tante exigeait que je me reposasse.
Je me suis couché et j’ai dormi, mais dormi!
Tu peux le penser, chère maman, mon premier bonjour a été pour l’Océan. De mon lit j’ai passé sur mon balcon et je me suis amusé à regarder cette belle eau devenue verte pendant que je dormais. Comme ce doit être bon d’y nager tout à son aise! Je suis toujours résolu à devenir fort en natation; mais je me sens moins sûr de mon intrépidité. La baignoire, cette fois, est gigantesque: là dedans je ne serai guère plus qu’un de ces microscopiques infusoires dont notre professeur de physique nous parlait. Je te dirai quelque jour le nom des jolies îles qui se montrent, et je pense qu’il me sera facile de faire ici un cours de géographie pratique. Depuis cette maudite guerre, je sais que tout lycéen quelque peu intelligent veut devenir bon géographe.
C’est de mon balcon que je t’ai écrit la journée d’hier, et, comme je finissais la page, ma bonne est entrée avec Griffard et Fidélio sur ses talons.
«A quoi pensez-vous, Robert? m’a-t-elle dit; vos cousins sont levés et vous attendent; vous voici en joli costume pour votre première visite!»
J’ai pensé que tu aurais été bien fâchée qu’on trouvât ton Robert les cheveux ébouriffés, la chemise non moins bouffante, et je me suis mis à ma toilette. J’en ai fait une très-soignée, je me suis enduit de pommade, ma bonne m’a fait la raie des grands jours, m’a taillé les ongles et, pour faire un peu le coquet, — je t’avoue que je m’en sentais l’envie, — j’ai fait déterrer au fond de notre grande malle ma cravate violette, ton dernier cadeau.
Je faisais glisser l’anneau de satin quand on a frappé à ma porte. Oh la la! comme mon cœur a bougé. Si tu avais été là, je me serais mis en serre file derrière toi; mais j’étais seul, et pas fier, je te l’assure.
Mon oncle et ma tante sont entrés, puis mes cousins et ma cousine Berthe, qui a onze ans et des cheveux comme de l’or; Gaston, qui a deux ans de plus qu’elle, est un peu plus grand que moi, pas beaucoup; mais comme il est fort, nerveux, et quel beau teint bronzé il a! Mère, je veux me bronzer comme cela, c’est beaucoup plus homme; j’ai vraiment un teint de demoiselle, ce qui est affreux; comme je vais nager, si de nager me donne le beau teint cuivré de Gaston.
Ils ont tous été bien aimables, et Gaston et moi sommes devenus tout de suite camarades; les autres garçons, Georges et René, sont encore des mioches: Georges n’a que neuf ans et René sept.


VI
Table des matières
Bêtes et gens. — Ma peur. — Les crabes. Je brunis.
Me voici tout habitué à ma nouvelle vie, maman; il me semble que je connais depuis longtemps mes cousins et ma cousine. Berthe est très-gentille, très-intrépide pour une petite fille; elle joue très-bien avec nous et s’est prise d’amitié pour Fidélio, qui la suit. parce qu’elle le caresse et qu’elle a toujours des miettes de gâteau à lui donner. Les petites filles sont très-caressantes pour ces pauvres animaux que nous, garçons, nous traitons brutalement; aussi les bêtes les aiment beaucoup.
Ce matin nous avons fait une visite au père Neptune, ainsi appelé parce qu’il a fait ses principales campagnes sur le Neptune et qu’il a encore un chapeau qui porte le nom de son navire. Il est maintenant pêcheur, commissionnaire, baigneur. Gaston m’a présenté à lui: Neptune ne m’a pas parlé, mais il a souri dans sa grosse barbe grise et fauve.
Son petit-fils Piérik est le camarade de Gaston, il a mon âge; il n’est pas aussi grand que moi; mais il paraît leste comme un chat et il est encore plus cuivré que mon cousin. Il s’est mis à causer et à jouer avec moi comme s’il me connaissait.
S’il y avait par ici des désigneurs, comme Neptune appelle les peintres, je voudrais t’envoyer l’image de Piérik et de sa petite sœur Marianna. Piérik, comme je te l’ai dit, est cuivré comme un Bédouin; il a les cheveux blonds et ras, et sur les cheveux un vieux béret de drap bleu; sa chemise rousse et son pantalon de toile sont rattachés par un grand lacet bleu faisant bretelle; de chaussures point; il a cependant, m’a-t-il dit, une belle paire de souliers ferrés pour le dimanche et des chaussons de drap pour répondre la messe; mais le plus souvent il marche nu-pieds.
Sa petite sœur Marianna est une très-bonne petite travailleuse; croirais-tu qu’à dix ans elle est la femme de ménage de son grand-père? Elle prépare les repas, nettoie la maison, soigne le petit cochon. Piérik l’aide dans les travaux pénibles: c’est lui qui va chercher l’eau à la source de la montagne; c’est lui qui va baigner monsieur le petit cochon, rétif comme tous ses pareils; c’est lui qui place et déplace la grande marmite et le grand chaudron, trop lourds pour Marianna.
Mère, je n’en reviens pas de voir travailler ces enfants-là. Tu serais ravie de connaître Marianna, elle est très-propre pour une petite Bretonne, elle balaye sa maison, qui a un plancher de terre, avec un balai sans manche aussi haut qu’elle, elle jette la poussière dehors avec ses petites mains, elle pèle les pommes de terre avec une vivacité prodigieuse.
Son costume n’est pas plus compliqué que celui de Piérik: elle a une robe courte de drap. rouge bien fané, un tablier bleu et une coiffe de calicot; pas de souliers ni de sabots non plus. Sais-tu que les paysannes de ce pays, avec leurs jupons écarlates et leurs tabliers bleus, font très-bien dans le paysage!
Je suis bien aise que Neptune et Piérik soient nos proches voisins. Ce sont de si braves gens, que Gaston a obtenu la permission d’aller chez eux quand cela lui plaît. Mon oncle ne peut pas toujours nous accompagner sur la grève: c’est Neptune qui le remplace.
Je viens d’annoncer au brave matelot que je désirais apprendre à nager et il me donnera demain ma première leçon. Je suis très-content de toucher au moment d’apprendre; mais j’ai toujours ma petite émotion du dedans. C’est qu’il ne s’agit plus des baignoires à fond de bois. Je me confie à toi, mère; n’en dis rien à personne, car enfin je m’aguerrirai. Mon oncle et Gaston me font compliment sur mon agilité et me prédisent que je nagerai bien. Je l’espère, je t’arriverai très-fort, très-vigoureux, très-brun; je crois que j’ai déjà bruni.
Il faut te l’avouer, ma petite mère, je n’ai pas été des plus braves.
Je te l’ai dit, j’étais très-heureux de prendre ma première leçon, et cependant quand Neptune est arrivé et m’a saisi la main pour m’entraîner vers la mer, j’ai senti un drôle de frisson intérieur et il a fallu me mordre les lèvres pour ne pas crier; je le suivais tout tremblant, mes dents claquaient. Arrivé au bord du flot, j’ai fait quelques pas, puis j’ai dit à Neptune d’un air suppliant:
Piérik place la grande marmite. (Page 65.)

«Je vous en prie, commencez par Gaston. »
Il a hoché la tête et, me frappant sur l’épaule, il a crié de sa voix de stentor:
«Gaston!»
Gaston est accouru, et j’ai filé vers les rochers. J’allais, j’allais, j’avais beau m’entendre appeler, je ne me détournais pas. Je me suis mis à courir après les crabes et j’en ai beaucoup pris.
, Je ne suis revenu que quand la mer s’est retirée assez loin pour ne pas me faire craindre un second bain. J’étais bien honteux, mère, et pourtant j’essayais de prendre un air dégagé.
«Pourquoi n’as-tu pas voulu prendre ta leçon, Robert? m’a dit ma tante, nous t’avons appelé sur tous les tons.
— Robert a une passion pour les crabes, maman, s’est, écrié Gaston; quand il en voit un remuer, il le suivrait jusqu’au bout du monde.
— Ce sera pour demain,» a repris ma tante.
J’ai ajouté en toussant: «Ce sera pour demain. »
Je me suis, tu le vois, assez bien tiré de mon aventure. Neptune ne parlant jamais, on croira toujours que c’est en courant après les crabes que je me suis éloigné. Je suis bien aise, au fond, qu’on croie cela; mais la vérité est que j’ai eu peur, une peur bleue.
Henri IV, qui était si brave, ne pouvait, dit-on, se défendre de frissonner sur le champ de bataille, ce qui ne l’empêchait pas de se jeter au plus fort de la mêlée, une fois le frisson passé. Je ferai comme Henri IV, et quand le père Neptune se représentera demain, j’espère bien le suivre, tremblant ou non.
Ma lâcheté m’a rendu triste; j’avais pourtant fait une belle pêche de crabes sur laquelle on m’a beaucoup complimenté.
Les crabes sont les premières bêtes de mer avec lesquelles je noue d’intimes relations. Cela m’amuse beaucoup de les voir marcher de travers vers les flaques d’eau. Les pêcher est facile. Quand ils ne se présentent pas d’eux-mêmes étourdiment à nous, nous allons soulever les franges de goémons qui couvrent les flaques; le crabe est tapi dessous, nous le prenons délicatement entre le pouce et l’index, et il a beau gigoter, nous le jetons dans le panier de pêche. Les gros sont armés de pinces défensives assez redoutables: aussi aujourd’hui ai-je assisté à la petite scène suivante:
Une pauvre femme arrachait du goëmon sur la grève où nous gambadions; un tout petit garçon se traînait autour d’elle. En cueillant le goëmon, elle a saisi un crabe et appelé l’enfant en le lui montrant de loin; il est accouru, et la mère, tout en me demandant si j’avais pris quelque chose, a cassé les deux grosses pattes du crabe, et l’a donné ainsi désarmé à l’enfant, qui s’est mis à jouer avec le pauvre mutilé. Je me suis éloigné, trouvant l’opération expéditive et très-cruelle. Au reste, le crabe joue un très-grand rôle sur ces grèves: c’est un aliment et un jeu, c’est le hanneton des enfants de la mer.
En ce moment, je vois Piérik qui en dispose quatre en attelage à la Daumont, un autre enfant fait tournoyer en l’air le sien, qui a une ficelle à la patte; on le pêche, on le cuit, on le mange, on s’en amuse, on en fait de l’engrais; le crabe est un personnage. Pour moi, j’aime à le poursuivre, à voir briller sous la feuille humide du goëmon ses petits yeux ronds, sa carapace brune et ses longues pattes.
Les crevettes sont aussi l’objet d’une autre chasse plus amusante. Dans les flaques, il ne s’agit que de trouver le crabe: aussitôt vu, aussitôt pris; la crevette, elle, se sauve avec rapidité, et dispute bien sa liberté.
Connais-tu la crevette vivante, mère? On dirait une sauterelle transparente et incolore. Moi qui ne l’ai connue qu’écarlate, je voulais à peine croire que ce joli petit animal de cristal à longues moustaches fût le même que celui que j’avais mangé. Ce soir, ma tante nous ayant permis de cuire nous-mêmes nos victimes, l’expérience m’a convaincu. La petite bête incolore et transparente est devenue solide et écarlate dans l’eau bouillante.
Ici tout m’intéresse et m’amuse beaucoup. Si seulement je savais nager! Tiens, mère, je voudrais être à demain.
J’ai nagé, mère, je suis guéri de ma peur. — Vraiment j’étais plus décidé que fier ce matin, en marchant vers la belle grève de sable doux où nous prenons nos ébats. Le petit frisson intérieur m’a saisi quand j’ai vu Neptune apparaître, son scapulaire en travers sur son torse nu.
«Attends, mon petit frère, m’a-t-il dit, Piérik va venir.»
Le bon Neptune avait pensé que la présence de Piérik m’aurait encouragé. Piérik est arrivé nu-tête, nu-corps comme son grand-père et portant comme lui son scapulaire.
«Jouez un peu là comme de petits marsouins, en attendant la marée,» a dit Neptune en frappant la mer du pied.
Gaston, Piérik, les petits et moi nous sommes mis à clapoter dans les premières vagues: c’était très-amusant et mes frissons diminuaient.
Tout à coup Neptune m’a pris par la ceinture et m’a plongé dans une grande vague. Je n’ai pas crié, mère; mais quelles crampes singulières j’ai ressenties! je soufflais comme un phoque. Une fois un peu revenu à moi, j’ai accepté qu’il recommençât. Suspendu au bras de fer de Neptune, j’ai imité les mouvements natatoires que Gaston et Piérik exécutaient devant moi. J’ai réussi tout de suite. Entouré de mes trois bons nageurs, une main sur l’épaule de bronze de Neptune, j’ai eu de l’audace et j’ai bu plus d’une fois de cette eau aussi mauvaise qu’elle est belle.
«Vous nagerez bien, mon petit frère,» m’a dit Neptune en me rapportant sur son dos à la grève.
Quatre heures plus tard, j’ai pris une seconde leçon, et j’en ai à peu près fini avec le frisson.
Gaston est très-complaisant, il reste auprès de moi et me donne des conseils.
Te voilà bien contente, mère; je suis fidèlement les ordonnances du médecin, si bien qu’après nos vacances tu n’auras plus à t’inquiéter de la santé de ton Robert, qui mène la vie la plus hygiénique du monde. Je me lève de grand matin, je me couche de bonne heure, je dors comme une souche et je mange comme un ogre. La mer donne des faims canines. Je suis au mieux avec le soleil, le vent et la brise de mer, et dans huit jours je pourrai ajouter, avec l’Océan. Je suis encore un peu blanc de céruse auprès de Piérik et même auprès de Gaston; mais patience, cela passera. Ce soir je me suis regardé dans une flaque, je t’assure que j’ai bruni.

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