Kitabı oku: «L'homme à Toinon»
A. Job
L'homme à Toinon

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315399
Table des matières
PRÉFACE
L’HOMME A TOINON
I UNE BELLE MATINÉE
II ÇA SE GATE
III QUEL PLAISIR D’ALLER A LA NOCE…
IV UN VILAIN SOIR
V PART A QUATRE
VI OU MADAME TAMPON N’EST BAS CONTENTE
VII AU PETIT BONHEUR
VIII LUNE DE MIEL (Chapitre nécessairement très court)
IX EN BALLADE
X LA FLÈME
XI L’ŒUVRE DU REPENTIR
XII INFORTUNÉ POLYTE!
XIII PROPOSITION
XIV L’ASSASSINE
XV LA TIRELIRE
XVI LE RETOUR DU PÈRE PRODIGUE
XVII RENDEZ-LES DONC A LEURS FAMILLES ET A LA SOCIÉTÉ
XVIII L’HOTEL D’AVRIMONT
XIX UN ÉCLAIR DANS LA NUIT
XX CE QU’IL RÉSULTA D’UN PETIT PAPIER TOMBÉ DE LA POCHE DE TOINON
XXI SIMPLE RÉFLEXION DE L’AUTEUR
XXII SUITE DU CHAPITRE XX
XXIII DIX ANS APRÈS
PRÉFACE
Table des matières
Parmi les idées que l’heure actuelle couve et jette aux quatre vents, s’il en est de grandes, de fécondes et dont nous ayons lieu d’être fiers, il en est de bizarres aussi.
On bouleverse tout.
Pas un flot sur lequel on n’essaye de construire, pas une pyramide que des gens avisés ne retournent sur son sommet.
En philosophie, l’intelligent est remplacé par le stupide; en musique, en peinture, en architecture sont à la mode: l’ennui à jet continu, un gâchis insipide et même rien du tout; en littérature… chut!… quoiqu’il y ait beaucoup à dire; certaine politique admet comme moyens de gouvernement le vol, les fusillades et l’incendie et voici qu’à propos d’humanité, on préconise les scélérats!
Un crime a-t-il été commis…
Un homme a-t-il à coups de bottes écrasé une pauvre petite fille après l’avoir violée… ou simplement massacré son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, ses enfants et même son concierge… il devient à l’instant l’objet d’attentions les plus délicates. On l’arrête– quelquefois.–Mais avec combien de ménagements!–Prenez garde qu’il ne s’enrhume, Dieu! s’il allait se casser quelque chose, les cachots sont si mal capitonnés! Ciel! s’il allait ne pas pouvoir recommencer! Il y a toujours là un philanthrope pour le ramener au bien, un sage pour démontrer que, dans le premier cas, il n’avait pas tout à fait tort et que, dans le second, il avait peut-être raison. Est-il bien responsable de ses actes?
Et ses remords donc, s’assoit-il dessus?
Le Jury l’excuse, la Presse le plaint, M. le Président le gracie et s’il ne préfère conserver les bonnes rentes qui lui ont été faites pour le reste de ses jours, le cher gredin peut bientôt revenir au milieu de nous, recommencer ses petites fredaines.
Où allons-nous?
Qui, excepté le coupable, sera sûr du lendemain?
Le vol va devenir une distraction.
L’assassinat, une partie de chasse.
On risquera tout au plus d’encourir la simple contravention.
N’importe et dussent mille innocent périr sous ses coups, épargnons le coupable!
Ainsi le veut l’humanité.
Place aux gredins!
Ainsi le veut la justice.
Aussi les voyons-nous, comme d’un cadavre en putréfaction sortir… et grouiller… ces hideux vers. Ils grandissent, ils se redressent… on dirait presque des hommes. Ils pénètrent partout et partout sont les bien venus; dans la société, dans les grandes affaires et jusque dans les Conseils de l’État.
A qui les prend la main dans le sac, ils envoient leurs témoins et le volé est contraint de faire les plus plates excuses ou de se laisser couper la gorge.
Honneur aux gredins!
Encore un peu on verra en eux des héros, des martyrs, les précurseurs d’une foi nouvelle.
On leur élèvera des statues.
Sur le piédestal de saint Vincent de Paul, Cartouche ferait bien, Papavoine encore mieux; Tropmann serait d’un réussi à tout casser.
Pourquoi ne pas effacer notre radieuse devise:
LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.
Et en tête de nos lois, aux frontons de nos édifices, sur nos drapeaux, la remplacer par celle-ci incomparablement plus réaliste:
LA BOURSE OU LA VIE!
On aime les gredins, eh bien, en voilà!
Contemplons «Polyte» dans sa gloire et prosternons-nous. mes frères.
Polyte est Dieu! Trou-d’Balle, Jambe-de-Coq et Ventre-d’Osier sont ses prophètes!
Dans un précédent ouvrage «Au voleur» nous avons, en le tirant de sa fange, avec des pincettes, montré ce que c’est qu’un escroc. Aujourd’hui, c’est un assassin que «nous avons l’honneur de vous présenter.»
Puissent ces humbles pages aider à mettre chacun à sa place, c’est-à-dire:
L’enfant à l’école.
L’homme à l’atelier.
L’escroc à Cayenne.
L’assassin à l’échafaud.
Et certains philanthropes… à Charenton.
A.J.
L’HOMME A TOINON
Table des matières
I
UNE BELLE MATINÉE
Table des matières
Tout semblait endormi à la ferme des Houx encore enveloppée d’ombre et de silence, l’aube à peine paraissait, lorsque les deux volets d’une fenêtre, s’ouvrant avec fracas, laissèrent apparaître une fillette à peine vêtue.
Peut-être avait-elle dix-sept ans.
Pas grande, fluette, le regard empreint d’une indéfinissable douceur, elle avait gardé de l’enfance cette grâce naïve qui charme les yeux, cette voix cristalline qui enchante l’oreille et le cœur; et ce ne fut pas sans une sorte de coquetterie qu’elle écarta de son front d’épaisses ondes d’une chevelure soyeuse qui retombèrent sur ses épaules, en flottant au vent. Hélas! c’était tout; meurtrie par le travail, hâlée par le soleil, l’enfant était déjà fanée, les fleurs de son teint étaient mortes.
On vieillit vite, aux champs.
Longtemps cette sœur des bluets et des coquelicots demeura accoudée sur l’appui de pierre, contemplant, peut-être sans voir, les étoiles qui s’éteignaient dans la lumière croissante et les petits nuages rosés qui couraient dans l’azur précédant le soleil.
Enfin l’alouette chanta.
Les coqs appelant et se répondant à l’envi jetèrent leur fanfare éclatante.
C’était le jour!
D’abord émergèrent des ténèbres les bâtiments de la ferme, effondrés, décrépits, disposés tant bien que mal autour d’une cour carrée: au fond, les granges avec un hangar ouvert; de chaque côté les étables et en avant, près de l’entrée, le logis du maître, bâtisse massive à laquelle on accédait par un perron en pierres brutes.
Dans un coin un chariot.
Ailleurs, une charrue boueuse, une herse édentée, une auge.
Tout cela se mirant par-dessus un tas de fumier, dans une mare fétide et noire vers laquelle accouraient déjà les canards joyeux.
Le tas de fumier! C’est là que trônaient, tant que durait le jour, poules, poulets et pigeons, picorant à gogo, piaillant à merci, s’envolant par grands essaims quand quelque intrus, chien ou cheval, venait troubler la fête, mais ne s’envolant que pour revenir aussitôt.
Puis se montrèrent les hauts sapins de la route secouant leurs ramures puissantes.
Ensuite des champs, des prés, des plaines à perte de vue.
Et là-bas bien loin, indiquée par un panache de fumée qui tournoyait et prenait le vent, la forge d’Avrimont appartenant alors à M. Joseph Beloison.
Un homme important que ce Beloison.
Fichtre!
Grand, osseux, la tête carrée, la mâchoire agitée d’un mouvement convulsif et comme mâchant à perpétuité quelque parole amère, la main droite dans la poche de son pantalon, et comme y remuant sans cesse des pièces de cent sous, vêtu été comme hiver d’une longue houppelande et marchant automatiquement, il semblait la machine faite homme! Oh I jadis en traînant la brouette il ne portait pas le verbe si haut; mais Joseph Beloison travailleur et économe, de manœuvre était devenu ouvrier, d’ouvrier contremaître, puis il avait épousé une veuve qui était morte en donnant le jour à un fils qu’on nomma Raoul; enfin, à force de prendre sur son cœur, sur son ventre et sur tout le monde, il avait assez amassé pour acheter l’usine de ses patrons et devenir M. Joseph Beloison, maître de forges et, s’il vous plaît, maire de la commune d’Avrimont.
Si sec, si hautain que fût M.J. Beloison, maître de forges, il y avait dans le pays quelqu’un de plus guindé que lui.
C’était mademoiselle de la Ferté, dont on apercevait le château perché sur une colline opposée à la forge, au milieu d’un bois épais.
Trente à trente-trois automnes formaient son âge et la silhouette d’un porte manteau indiquerait assez exactement les charmes de sa tournure, mais quel maintien, que de dignité osseuse!
Quoi que fît le maître de forges, il ne pouvait atteindre à l’air de suprême arrogance que savait prendre la donzelle; il en rageait tout bas et feignait d’en rire; mais son rêve le plus cher, disaient les malins de l’endroit, était de la jeter insidieusement dans le plus incandescent de ses fourneaux, ou de la marier à Raoul.
Mademoiselle de la Ferté vivait seule avec quelques domestiques dans son castel, ne recevant de temps à autre qu’un vieil oncle qu’on appelait,–personne n’a jamais su pourquoi,– M. le Commandeur, une vieille tante nommée madame des Poirieux et quelques hobereaux du voisinage.
Un peu plus sur la gauche, se montrait encore la flèche d’un clocher.
C’est l’église des Blaviers, humble village de quelques cahutes, enfoncé dans un vallon.
Longtemps la fillette considéra ces choses, laissant errer son regard du zénith à l’horizon lointain, à la forge, au château, mais quand elle l’arrêta sur le clocher des Blaviers.
… Une larme tomba sur sa lèvre tremblante…
–Eh! Toinon! cria une voix.
–Hein… quoi? répondit la jeune fille honteuse d’être surprise dans sa contemplation.
–Quoi que tu fais à bayer aux astres, oublies-tu la soupe des gars?
–On y va, notre maître.
–On y va! Il est bien temps. cristi!… Nom de nom de nom! A quoi donc pensent les filles! Que le bon Dieu les patafiole toutes tant qu’elles sont.
Et bientôt Toinon dégringola l’escalier réveillant, au bruit de ses sabots, les échos d’alentour.
Elle gravit lestement les degrés du perron, poussa une porte qui se trouvait devant elle et entra dans une salle obscure encore, malgré le soleil qui commençait à percer de ses rayons ardents les vitres irisées de spirales verdâtres et les toiles d’araignées toutes chargées de poussière.
C’était la cuisine.
Une grande salle au sol raboteux, aux murs noirs; élevée avec des solives apparentes au plafond; longue avec une grande table entre des escabeaux, un dressoir chargé de vaisselle et une haute cheminée où grésillaient encore sous la cendre quelques tisons restés de la veille.
Toinon ramassa dans un coin une brassée de branches sèches, qu’elle jeta dans l’âtre, souffla dessus et la pièce s’éclaira aussitôt d’une lueur mélangée de fumée.
Éternuant, toussant, éperdue dans son nuage, Antoinette allait, venait, rangeant les escabeaux, essuyant la grande table et plaçant dessus dans un ordre parfait des assiettes ébréchées, des gobelets d’étain et des miches d’un pain monumental qu’on aurait cru pétri avec du mortier. Jugeant que le feu était suffisamment pris, au risque d’être asphyxiée, elle pénétra de nouveau dans l’âtre, accrocha à la crémaillère une marmite en fonte toute noire dans laquelle tombèrent pêle-mêle toutes sortes de choses copieuses et substantielles et la soupe se mit à bouillir, murmurant sa petite chanson. Qui a jamais traduit en langage humain la chanson de la soupe? et pourtant que de jolies choses là dedans, pour un estomac affamé! Tandis que la soupe chantait, Toinon se remit à torchonner à grands tours de bras en faisant voltiger dans l’air des myriades d’atomes mêlés de fétus de paille et d’épluchures qui retombaient tout tranquillement dans les assiettes.
Et bientôt les gens de la ferme commencèrent à arriver, un à un, lentement, se détirant les bras, comme des gens qui auraient bien dormi encore un brin.
Pendant que se terminaient les apprêts du déjeuner on se mit à causer de la pluie, du beau temps et de Jacqueline dont la vache venait de mettre bas un veau mort-né.
–Pauvre Jacqueline!
–Pauvre vache!
–Il y a des familles qui n’ont pas de chance!
Puis on raconta l’aventure du grand François qui, la veille, au cabaret, avait poché un œil au petit Baptistin, sous prétexte que ce dernier l’avait regardé de travers.
–François est trop susceptible.
–Pas sa faute, au petit Baptistin, s’il regarde les gens de travers, il louche.
–C’est vrai, ça, il louche même devant le rôti.
–Et c’est bien assez désagréable de déclancher d’un œil sans qu’on vous y cogne encore dessus.
–Aussi, j’y ai dit, moi, à François, t’es trop susceptible.
–C’est vrai, il est trop susceptible… il l’est trop.
–Toinon?
–Hein!
Toinon?
–Quoi?.. qu’on vous dit?
–Il y a du crottin dans mon écuelle!
–C’est Germain qui l’y aura fait tomber en enjambant par-dessus.
–Ah! alors…
Tout en devisant de la sorte, ces gens s’étaient assis, l’un à cheval sur son escabeau, l’autre les deux coudes sur la table.
L’odeur de la bonne soupe commençait à se répandre dans l’air; à ces âcres parfums les narines de chacun se dilataient, les yeux s’écarquillaient de plaisir et, tout à fait mis en gaieté, Germain saisit Toinon par la taille au moment où la jeune fille approchait de lui, la cuillère à pot remplie jusqu’aux bords.
–Toinette, faut que je t’embrasse!
–Voulez-vous finir!
–Il n’y a pas, là… faut!…
–Finissez donc!
–Pour la peine que tu nous fais d’aussi bonne soupe, faut que je t’embrasse!
– Je ne veux pas!
–Moi j’veux!
–Non!
–Si!
–Non… ou je vous flanque la cuillère…
L’effet suivit de près la menace. Soit que la jeune fille eût fait comme elle le disait, soit par malheur, elle heurta le trop galant Germain, l’inondant d’un brûlant liquide mêlé de carottes et de tranches de pain.
Chacun éclata de rire.
On se tordait, Étienne en cassa le pied de son escabeau et Scholastique roula jusque sur les cendres du foyer.
Germain, seul, ne riait pas.
–Nom de nom! Credié! Oh!
–Pourquoi que vous ne finissiez pas!
–Je te vas flanquer…
–Viens-y donc!… exclama Toinon en brandissant sa cuillère à pot!…
–Mijaurée du diable!…
–Je ne veux pas qu’on m’ennuie1
–Tu fais bien ta tête…
–C’est comme ça.
–Voyez-vous cette princesse! continuait Germain en s’essuyant le visage.
–Pourquoi que tu l’obstines? objecta un gars qui jusqu’alors s’était contenté de rire.
–Je l’obstine!… Oh! là là… je l’obstine! oh! ça me cuit-il… Je l’obst…
–Tu sais bien qu’elle reçoit tout le monde comme ça.
–Oh! là là… quel malheur… une enfant trouvée sans père ni mère, nourrie ici par charité.
–Dites donc! je gagne mon pain comme vous et les autres, répondit Toinette indignée, et c’est justement parce que je suis toute seule qu’il faut bien que je me défende moi-même.
–Se défend… Si ça ne fait pas de la peine… On ne te mangerait pas, t’es trop sèche pour ça…
–A boire! à boire! crièrent à la fois tous les gars en frappant la table avec leurs gobelets. Toinon! t’as oublié le pichet.
Enchantée de voir la conversation changer d’objet, la fillette, qui achevait d’emplir les assiettes, s’empressa de courir à la cave,
–Dites donc? Savez-vous la nouvelle?
–Nom de nom! continuait Germain, j’ai un œil incendié.
–Quelle nouvelle?
–Vous savez bien, M. Raoul.
–M. Raoul Beloison?
–Oui.
–Je l’ai rencontré l’autre jour près de la forge.
–Qué mine qu’il a, bon Dieu!
–C’est-y vrai qu’il a mangé tout le bien qui lui revenait de sa mère?
–Sans compter qu’il a joliment ébréché celui qui lui reviendra de M. Beloison.
–On le dit.
–Eh bien, ça ne lui a guère profité. Il est maigre comme un échalas, il tousse comme un pulmonique, et avec ça, plus de cheveux sur la tête… Oh! là là…
–Vraiment. lui qui était si beau, si brave!
–Eh! eh… la vieille Mathurine!… Vous en savez donc quelque chose?
La vieille Mathurine fit un soubresaut.
–Apprenez que je suis honnête! répliqua-t-elle aigrement.
–Pardi… à soixante-quatre ans!…
–Que je l’ai toujours été.
–Et de plus bossue.
–Ah! ah! ah!
–Jamais M. Raoul ne m’a tant seulement regardée.
–Toutes les filles du pays n’en sauraient dire autant… En a-t-il eu… en a-t-il eu…
–Pardi, quand elles ne veulent pas de bonne volonté il les prend de force.
–Si on ne tarabustait pas un tantinet les filles, à quoi que ça nous servirait d’être les plus forts? observa judicieusement Germain.
–C’est vrai, ça.
–Eh bien, M. Raoul?
–M. Raoul…
–M. Raoul se marie…
–Ah! bah!
–Vraiment!
–Il se marie… C’est-y Dieu possible… Et il épouse?…
–Il épouse…
–Dis donc?
–Il épouse mademoiselle de la Ferté.
En ce moment on entendit du côté de la cave un cri… et l’on vit Antoinette tomber sur le parquet, inanimée, comme morte.
Chacun s’empressa autour d’elle pour la relever.
–Eh bien, qu’est-ce qu’elle a? demanda le maître de la ferme.
A force de l’inonder d’eau fraîche et de lui taper dans les mains, on finit par ranimer la fillette qui murmura:
–Oh!… Raoul se marie!…
–Elle aussi, répondit-on dans l’assistance… Ah! ah!… voyez-vous ça… Voilà donc pourquoi mamezelle rudoyait si fort les gars… Lui faut des fils de maîtres de forges… Ah! ah! ah!
Toinon ouvrit démesurément les yeux, se releva d’un bond, et s’enfuit…
II
ÇA SE GATE
Table des matières
Pendant que Germain et les autres, sortis sur le perron, la poursuivaient de leurs quolibets, Antoinette traversa la cour et allait en franchir le seuil quand Pataud, le chien de garde, sauta après elle en lui léchant le visage et les mains.
La fillette avait beau se débattre et crier:
–Assez, Pataud, assez!
Pataud n’en continuait que de plus belle.
On aurait dit que l’animal comprenait ce qu’éprouvait la jeune fille et cherchait à la consoler.
–Adieu, Pataud, adieu! continua Toinon. Je t’aimais comme tu m’aimes, mais il faut nous quitter… Adieu!
Après avoir embrassé Pataud à son tour, elle s’échappa enfin et reprit sa course de toute la vitesse de ses sabots.
Le soleil commençait à briller au ciel.
Les dernières vapeurs de la nuit disparaissaient, l’insecte s’éveillait sous l’herbe, l’oiseau voletait dans les buissons, au loin une voix enrouée psalmodiait quelque complainte amoureuse, sur ce mode traînard habituel aux paysans; tout un hymne de joie s’élevait de la terre vers Dieu, louant la belle journée qui se préparait et le bonheur de vivre.
Antoinette, haletante, courait toujours.
Tantôt un gars s’arrêtait ébahi pour la regarder et lui crier:
–Eh! Toinon!… Bonjour!
Ou bien un autre lui demandait:
–Où donc que tu vas si vite, Toinette?
La jeune fille n’y prenait garde, n’écoutant que le glas funèbre qui sonnait en son cœur la fin d’un rêve envolé!
Et les gens s’en retournaient, se demandant si le feu n’était point aux Houx.
Toinette alla longtemps ainsi.
Enfin elle entendit le bruit d’une charrette qui arrivait derrière et une voix lui cria:
–Eh! Toinon!
La jeune fille, cette fois, se retourna.
–Tiens, c’est vous, père Ladurot? fit-elle.
–Eh oui, c’est moi!
Ladurot, vieux vigneron, tordu comme un ceps de vigne, mais l’œil brillant encore sous ses sourcils gris, vaquait à ses affaires, monté dans sa guimbarde et conduisant allègrement sa jument Cocotte.
–Arrête-toi donc!continua-t-il.
–Je suis pressée!
–Ça se voit, et où que tu vas ainsi?
–Aux Blaviers, donc!
–Monte près de moi, j’y passe; t’arriveras plus tôt.
–Merci bien, monsieur Ladurot.
–Monte donc! puisque je te le dis.
La jeune fille se décida, après quelques façons, à monter près de Ladurot.
–Tiens! continua celui-ci en fouettant Cocotte, est-ce que tu aurais pleuré. par hasard?
–Non.
–Si, ben sûr.
–Non, que je vous dis.
–Qu’est-ce qui te chagrine?
–Rien.
Le père Ladurot se gratta l’oreille avec le manche de son fouet.
–Enfin, continua-t-il, c’est ton affaire… Mais je suis d’avis que celui qui te ferait pleurer n’aurait pas raison, parce que tu es une brave fille, et bonne, et courageuse.–Oh! je te le dis comme je le pense, moi… Hue! Cocotte.
Antoinette ne répondit rien.
On alla encore quelques centaines de tours de roues.
–Est-ce que tu sais la nouvelle? continua Ladurot qui décidément était en train de jacasser.
–Quelle nouvelle?
–Le fils à M. Beloison épouse mademoiselle de la Ferté.
–Qu’est-ce que cela me fait?
–Et à moi, donc?… Quelle noce! Les écus vont danser plus que les cœurs assurément, mais n’empêche que ce sera une belle noce tout de même… à quand la tienne, Toinon?
–La mienne?
–Eh oui…
–Ah! ah!
–Comme tu dis cela!
–Je ne dis rien.
–Tu m’inviteras, pas vrai? Je retrouverai tout exprès des jambes pour pincer un rigodon, parce que je serai content, ce jour-là, de te voir heureuse comme tu le mérites… ce jour-là…
–Est-ce qu’on épouse une fille qui n’a rien, ni sou ni maille, pas même un nom?
–C’est vrai que cela te fait du tort… mais un bon garçon…
–Il n’y en a plus.
–Allons donc!
–Une fille comme moi… c’est un joujou qu’on jette au tas après l’avoir cassé. Oh!. mon Dieu! mon Dieu!
–Quand je te le disais… que tu avais du chagrin… un chagrin d’amour… Diable! diable!
Et comme Ladurot vit que cette fois la jeune fille était déterminée à ne plus ouvrir la bouche, il se contenta de crier:
–Hue! Cocotte.
La jument, d’ailleurs, n’en allant ni plus ni moins vite.
–Après une heure de cette allure, on atteignit les maisons des Blaviers.
–Est-ce bien ici que tu descends? demanda Ladurot.
–Oui bien.
–En ce cas… Là… là… Cocotte… elle ne veut plus s’arrêter, maintenant… Oh! les juments!… comme les femmes!. quelles têtes!
–Bien obligée, monsieur Ladurot, fit Toinon en sautant à terre.
–Il n’y a pas de quoi.
–Adieu, monsieur Ladurot.
–Bien le bonjour, Toinette… Hue! Cocotte… allons, voilà ma satanée bête qui ne veut plus marcher, à cette heure… quand je le disais! Hue donc!… Adieu, Toinette, et ne pleure plus, va, ce ne sera rien.
La fillette hésita un instant, jeta autour d’elle un regard, comme si elle craignait d’être aperçue; puis, s’écria tout à coup:
–Au fait! qu’est-ce que cela me fait maintenant?
Et elle reprit sa course, dévalant par un chemin creux, tout pierreux, taillé à vif dans le versant de la colline.
Elle arriva bientôt devant une maisonnette dont le toit garni de mousses et d’iris s’inclinait jusqu’à terre, caché aux regards par un bouquet d’arbres rabougris; une haie d’aubépines enserrait autour de cette habitation un humble jardinet où croissaient sur le pied de la plus parfaite égalité les choux, les poireaux et les roses et le cerfeuil appétissant et le thym parfumé; tout cela pêle-mêle, empiétant sans scrupule sur des allées larges comme la main. Un pinson avait élu près de là domicile et payait son loyer en fredons.
Antoinette entra dans une salle, tellement enfumée et obscure qu’au premier abord on n’y distinguait rien; ni la cheminée massive, ni le lit entouré de rideaux.
La jeune fille n’hésita pas.
Elle se dirigea vers la cheminée, trouva là une bonne vieille qui, assise dans un fauteuil, faisait danser sur ses genoux une enfant mignonne et blonde.
La fillette les embrassa toutes deux d’une même étreinte et, en proie à un désespoir indicible, se prit à pleurer amèrement.
On n’entendit d’abord que ses sanglots.
–Ah bonne sainte Vierge, Jésus mon Dieu! qué qu’t’as petiote Toinon? s’écria enfin la vieille, tu me fais quasiment peur!
–Ah! Thérèse!…
–Ah! pauvres gens, pauvres gens que nous sommes, quoi qu’il t’est encore arrivé?
–M. Raoul se marie.
–Je me doutais bien un peu que cela se ferait un jour ou l’autre.
–Malgré tout ce qu’il m’avait dit…
–As-tu donc jamais cru à ses promesses?
–Malgré l’enfant.
–Il s’en moque bien… Ah! les hommes! Et qui épouse-t-il?
–Mademoiselle de la Ferté.
–Jolie pierre qu’il met dans son sac!
– Avec de l’argent.
–Oui… je ne dis pas… elle a de l’argent… et puis elle s’appelle mademoiselle de la Ferté; ça sonne mieux que rien du tout.
–Pleure pas m’amie Toinon, dit l’enfant en essuyant du bout de sa menotte rose les larmes de sa mère.
–Pauvre Églantine, voilà que tu n’as plus de père à cette heure.
–En a-t-elle jamais eu un! continua la vieille Thérèse. M. Raoul a-t-il jamais fait quelque chose pour elle, l’a-t-il jamais seulement vue, embrassée?
–C’est peut-être pour ça qu’il l’abandonne.
–Ah! ouiche!
–S’il savait comme elle est belle, comme elle est affectueuse, comme ses baisers sont doux, peut-être l’aimerait-il et alors… Voyons est-ce qu’il est possible qu’on n’adore pas cette enfant-là?
– Pauvre Toinon!… Et quand le mariage se fait-il?
–Jamais il ne se fera.
–Jam… voyons que te passe-t-il par la tête?…
–Non je ne le veux pas. Écoute: Je vais prendre mon enfant, je vais aller me jeter avec elle aux pieds de Raoul, de M. Beloison, de la fiancée, je vais leur dire. oh! je ne sais pas ce que je leur dirai, mais ils auront pitié de moi, pitié d’Églantine, ils ne feront pas une chose si abominable… Il le faut te dis-je, vieille Thérèse, moi ça m’est égal, mais je ne veux pas qu’Églantine soit aussi une fille sans nom. un jouet pour des valets de ferme!
–Toinette écoute…
–Habille l’enfant, mets-lui sa robe des dimanches et ses petits souliers bleus.
–Tu fais une sottise!
–Il le faut.
–M. Raoul se soucie de sa fille comme d’une dent malade, mademoiselle de la Ferté te fera chasser par ses domestiques et quant à M. Beloison… il a le bras long, tu sais, et ne plaisante guère. Il t’arrivera malheur.
–Ne me dis pas cela.
–Si, parce que c’est la pure vérité.
–Je le veux, je le veux, te dis-je, habille la petite.
–Qu’il soit donc fait suivant ton désir, mais je te le répète, je n’augure rien de bon de ce que tu entreprends.
La toilette de l’enfant fut bientôt faite, et vraiment avec sa belle robe, avec ses grands yeux bleus, étonnés, Églantine était à manger de caresses.
Après un dernier baiser, Toinon prit son enfant dans ses bras et repartit.
Le soleil devenait brûlant.
Au ciel, si pur à la première heure du jour, se montraient peu à peu des nuages pesants, pressés, s’entassant les uns sur les autres et teignant l’azur de nuances moroses.
Le vent par rafales soulevait la poussière du chemin.
L’enfant se mit à pleurer.
–Qu’as-tu? demanda la mère.
–Rien.
–Tu souffres?
–Non… j’ai peur.
–Viens, viens, dépêchons-nous, continua Toinette.
La pauvre mère était en sueur.
Les gouttes lui tombaient du front, son souffle haletait dans sa poitrine.
Mais, à mesure qu’elle approchait de la forge, elle sentait sa résolution s’évanouir; ce qui lui semblait si simple quelques heures auparavant, lui apparaissait maintenant comme une chose terrible. Soit de fatigue, soit d’émotion, elle allait peut-être s’arrêter, lorsqu’au détour du chemin, elle aperçut tout à coup quelqu’un qui lui cria.
–Où vas-tu?
La foudre n’eût pas davantage terrifié la pauvre Toinette.
–Monsieur Beloison! fit-elle en laissant glisser sa fille de ses bras.
Le maître de forges était en effet devant elle, debout, les bras croisés, l’œil en feu et lançant des éclairs; les longs pans de sa houppelande soulevés par le vent s’agitaient derrière lui d’une manière qui parut à Toinette remplie de majesté.
–Où vas-tu? répéta-t-il.
–Je ne sais pas, répondit Toinette.
–Ah! tu ne sais pas, ah! tu ne sais pas. Je le sais moi, ou plutôt je le devine, ce n’est pas par hasard que tu te trouves d’aussi bonne heure sur le chemin de la forge avec ta portée dans les bras.
–Monsieur Beloison!…
–Je sais tout, mon fils m’a tout dit. Ah! petite gueuse! Non contente d’avoir enjôlé cet imbécile de Raoul tu viens chez nous faire de l’esclandre.
–Moi j’ai…
–Tais-toi!…
–C’est moi que vous accusez!
–Tais-toi, te dis-je, pas un mot de plus! Tu voudrais bien faire croire que Raoul est le père de ton enfant, n’est-ce pas? empêcher le mariage ou me faire financer. Comme tu rirais de bon cœur, hein, si je déficelais pour toi un gros sac d’écus. Mais on ne me prend pas avec des grimaces, moi, et pour ta récompense, je vais tout simplement te conduire en prison.
–En prison!
–En prison coquine, enjôleuse de jeunes gens de famille, imposteuse…
Antoinette n’avait plus de voix.
Une telle accusation, un accueil si différent de ce qu’elle avait espéré lui enlevait toute force, tout raisonnement.
Mais quand elle sentit la main du maître de forges se poser sur son épaule, cette main osseuse et glacée, habituée à manier le fer…
–Grâce! fit-elle avec épouvante.
–Pas de grâce pour les filles comme toi.
–Monsieur Beloison. je vous jure que vous vous trompez. Je ne voulais pas ce qui est arrivé, c’est votre fils qui… vous savez bien qu’il est plus fort que moi… alors… Monsieur Beloison, je vous en supplie… ne suis-je pas déjà assez malheureuse… et ma pauvre petite Églantine, que deviendra-t-elle si vous me mettez en prison?