Kitabı oku: «L'homme à Toinon»

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A. Job

L'homme à Toinon


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315399

Table des matières

PRÉFACE

L’HOMME A TOINON

I UNE BELLE MATINÉE

II ÇA SE GATE

III QUEL PLAISIR D’ALLER A LA NOCE…

IV UN VILAIN SOIR

V PART A QUATRE

VI OU MADAME TAMPON N’EST BAS CONTENTE

VII AU PETIT BONHEUR

VIII LUNE DE MIEL (Chapitre nécessairement très court)

IX EN BALLADE

X LA FLÈME

XI L’ŒUVRE DU REPENTIR

XII INFORTUNÉ POLYTE!

XIII PROPOSITION

XIV L’ASSASSINE

XV LA TIRELIRE

XVI LE RETOUR DU PÈRE PRODIGUE

XVII RENDEZ-LES DONC A LEURS FAMILLES ET A LA SOCIÉTÉ

XVIII L’HOTEL D’AVRIMONT

XIX UN ÉCLAIR DANS LA NUIT

XX CE QU’IL RÉSULTA D’UN PETIT PAPIER TOMBÉ DE LA POCHE DE TOINON

XXI SIMPLE RÉFLEXION DE L’AUTEUR

XXII SUITE DU CHAPITRE XX

XXIII DIX ANS APRÈS

PRÉFACE

Table des matières

Parmi les idées que l’heure actuelle couve et jette aux quatre vents, s’il en est de grandes, de fécondes et dont nous ayons lieu d’être fiers, il en est de bizarres aussi.

On bouleverse tout.

Pas un flot sur lequel on n’essaye de construire, pas une pyramide que des gens avisés ne retournent sur son sommet.

En philosophie, l’intelligent est remplacé par le stupide; en musique, en peinture, en architecture sont à la mode: l’ennui à jet continu, un gâchis insipide et même rien du tout; en littérature… chut!… quoiqu’il y ait beaucoup à dire; certaine politique admet comme moyens de gouvernement le vol, les fusillades et l’incendie et voici qu’à propos d’humanité, on préconise les scélérats!

Un crime a-t-il été commis…

Un homme a-t-il à coups de bottes écrasé une pauvre petite fille après l’avoir violée… ou simplement massacré son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, ses enfants et même son concierge… il devient à l’instant l’objet d’attentions les plus délicates. On l’arrête– quelquefois.–Mais avec combien de ménagements!–Prenez garde qu’il ne s’enrhume, Dieu! s’il allait se casser quelque chose, les cachots sont si mal capitonnés! Ciel! s’il allait ne pas pouvoir recommencer! Il y a toujours là un philanthrope pour le ramener au bien, un sage pour démontrer que, dans le premier cas, il n’avait pas tout à fait tort et que, dans le second, il avait peut-être raison. Est-il bien responsable de ses actes?

Et ses remords donc, s’assoit-il dessus?

Le Jury l’excuse, la Presse le plaint, M. le Président le gracie et s’il ne préfère conserver les bonnes rentes qui lui ont été faites pour le reste de ses jours, le cher gredin peut bientôt revenir au milieu de nous, recommencer ses petites fredaines.

Où allons-nous?

Qui, excepté le coupable, sera sûr du lendemain?

Le vol va devenir une distraction.

L’assassinat, une partie de chasse.

On risquera tout au plus d’encourir la simple contravention.

N’importe et dussent mille innocent périr sous ses coups, épargnons le coupable!

Ainsi le veut l’humanité.

Place aux gredins!

Ainsi le veut la justice.

Aussi les voyons-nous, comme d’un cadavre en putréfaction sortir… et grouiller… ces hideux vers. Ils grandissent, ils se redressent… on dirait presque des hommes. Ils pénètrent partout et partout sont les bien venus; dans la société, dans les grandes affaires et jusque dans les Conseils de l’État.

A qui les prend la main dans le sac, ils envoient leurs témoins et le volé est contraint de faire les plus plates excuses ou de se laisser couper la gorge.

Honneur aux gredins!

Encore un peu on verra en eux des héros, des martyrs, les précurseurs d’une foi nouvelle.

On leur élèvera des statues.

Sur le piédestal de saint Vincent de Paul, Cartouche ferait bien, Papavoine encore mieux; Tropmann serait d’un réussi à tout casser.

Pourquoi ne pas effacer notre radieuse devise:

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.

Et en tête de nos lois, aux frontons de nos édifices, sur nos drapeaux, la remplacer par celle-ci incomparablement plus réaliste:

LA BOURSE OU LA VIE!

On aime les gredins, eh bien, en voilà!

Contemplons «Polyte» dans sa gloire et prosternons-nous. mes frères.

Polyte est Dieu! Trou-d’Balle, Jambe-de-Coq et Ventre-d’Osier sont ses prophètes!

Dans un précédent ouvrage «Au voleur» nous avons, en le tirant de sa fange, avec des pincettes, montré ce que c’est qu’un escroc. Aujourd’hui, c’est un assassin que «nous avons l’honneur de vous présenter.»

Puissent ces humbles pages aider à mettre chacun à sa place, c’est-à-dire:

L’enfant à l’école.

L’homme à l’atelier.

L’escroc à Cayenne.

L’assassin à l’échafaud.

Et certains philanthropes… à Charenton.

A.J.


L’HOMME A TOINON

Table des matières

I
UNE BELLE MATINÉE

Table des matières

Tout semblait endormi à la ferme des Houx encore enveloppée d’ombre et de silence, l’aube à peine paraissait, lorsque les deux volets d’une fenêtre, s’ouvrant avec fracas, laissèrent apparaître une fillette à peine vêtue.

Peut-être avait-elle dix-sept ans.

Pas grande, fluette, le regard empreint d’une indéfinissable douceur, elle avait gardé de l’enfance cette grâce naïve qui charme les yeux, cette voix cristalline qui enchante l’oreille et le cœur; et ce ne fut pas sans une sorte de coquetterie qu’elle écarta de son front d’épaisses ondes d’une chevelure soyeuse qui retombèrent sur ses épaules, en flottant au vent. Hélas! c’était tout; meurtrie par le travail, hâlée par le soleil, l’enfant était déjà fanée, les fleurs de son teint étaient mortes.

On vieillit vite, aux champs.

Longtemps cette sœur des bluets et des coquelicots demeura accoudée sur l’appui de pierre, contemplant, peut-être sans voir, les étoiles qui s’éteignaient dans la lumière croissante et les petits nuages rosés qui couraient dans l’azur précédant le soleil.

Enfin l’alouette chanta.

Les coqs appelant et se répondant à l’envi jetèrent leur fanfare éclatante.

C’était le jour!

D’abord émergèrent des ténèbres les bâtiments de la ferme, effondrés, décrépits, disposés tant bien que mal autour d’une cour carrée: au fond, les granges avec un hangar ouvert; de chaque côté les étables et en avant, près de l’entrée, le logis du maître, bâtisse massive à laquelle on accédait par un perron en pierres brutes.

Dans un coin un chariot.

Ailleurs, une charrue boueuse, une herse édentée, une auge.

Tout cela se mirant par-dessus un tas de fumier, dans une mare fétide et noire vers laquelle accouraient déjà les canards joyeux.

Le tas de fumier! C’est là que trônaient, tant que durait le jour, poules, poulets et pigeons, picorant à gogo, piaillant à merci, s’envolant par grands essaims quand quelque intrus, chien ou cheval, venait troubler la fête, mais ne s’envolant que pour revenir aussitôt.

Puis se montrèrent les hauts sapins de la route secouant leurs ramures puissantes.

Ensuite des champs, des prés, des plaines à perte de vue.

Et là-bas bien loin, indiquée par un panache de fumée qui tournoyait et prenait le vent, la forge d’Avrimont appartenant alors à M. Joseph Beloison.

Un homme important que ce Beloison.

Fichtre!

Grand, osseux, la tête carrée, la mâchoire agitée d’un mouvement convulsif et comme mâchant à perpétuité quelque parole amère, la main droite dans la poche de son pantalon, et comme y remuant sans cesse des pièces de cent sous, vêtu été comme hiver d’une longue houppelande et marchant automatiquement, il semblait la machine faite homme! Oh I jadis en traînant la brouette il ne portait pas le verbe si haut; mais Joseph Beloison travailleur et économe, de manœuvre était devenu ouvrier, d’ouvrier contremaître, puis il avait épousé une veuve qui était morte en donnant le jour à un fils qu’on nomma Raoul; enfin, à force de prendre sur son cœur, sur son ventre et sur tout le monde, il avait assez amassé pour acheter l’usine de ses patrons et devenir M. Joseph Beloison, maître de forges et, s’il vous plaît, maire de la commune d’Avrimont.

Si sec, si hautain que fût M.J. Beloison, maître de forges, il y avait dans le pays quelqu’un de plus guindé que lui.

C’était mademoiselle de la Ferté, dont on apercevait le château perché sur une colline opposée à la forge, au milieu d’un bois épais.

Trente à trente-trois automnes formaient son âge et la silhouette d’un porte manteau indiquerait assez exactement les charmes de sa tournure, mais quel maintien, que de dignité osseuse!

Quoi que fît le maître de forges, il ne pouvait atteindre à l’air de suprême arrogance que savait prendre la donzelle; il en rageait tout bas et feignait d’en rire; mais son rêve le plus cher, disaient les malins de l’endroit, était de la jeter insidieusement dans le plus incandescent de ses fourneaux, ou de la marier à Raoul.

Mademoiselle de la Ferté vivait seule avec quelques domestiques dans son castel, ne recevant de temps à autre qu’un vieil oncle qu’on appelait,–personne n’a jamais su pourquoi,– M. le Commandeur, une vieille tante nommée madame des Poirieux et quelques hobereaux du voisinage.

Un peu plus sur la gauche, se montrait encore la flèche d’un clocher.

C’est l’église des Blaviers, humble village de quelques cahutes, enfoncé dans un vallon.

Longtemps la fillette considéra ces choses, laissant errer son regard du zénith à l’horizon lointain, à la forge, au château, mais quand elle l’arrêta sur le clocher des Blaviers.

… Une larme tomba sur sa lèvre tremblante…

–Eh! Toinon! cria une voix.

–Hein… quoi? répondit la jeune fille honteuse d’être surprise dans sa contemplation.

–Quoi que tu fais à bayer aux astres, oublies-tu la soupe des gars?

–On y va, notre maître.

–On y va! Il est bien temps. cristi!… Nom de nom de nom! A quoi donc pensent les filles! Que le bon Dieu les patafiole toutes tant qu’elles sont.

Et bientôt Toinon dégringola l’escalier réveillant, au bruit de ses sabots, les échos d’alentour.

Elle gravit lestement les degrés du perron, poussa une porte qui se trouvait devant elle et entra dans une salle obscure encore, malgré le soleil qui commençait à percer de ses rayons ardents les vitres irisées de spirales verdâtres et les toiles d’araignées toutes chargées de poussière.

C’était la cuisine.

Une grande salle au sol raboteux, aux murs noirs; élevée avec des solives apparentes au plafond; longue avec une grande table entre des escabeaux, un dressoir chargé de vaisselle et une haute cheminée où grésillaient encore sous la cendre quelques tisons restés de la veille.

Toinon ramassa dans un coin une brassée de branches sèches, qu’elle jeta dans l’âtre, souffla dessus et la pièce s’éclaira aussitôt d’une lueur mélangée de fumée.

Éternuant, toussant, éperdue dans son nuage, Antoinette allait, venait, rangeant les escabeaux, essuyant la grande table et plaçant dessus dans un ordre parfait des assiettes ébréchées, des gobelets d’étain et des miches d’un pain monumental qu’on aurait cru pétri avec du mortier. Jugeant que le feu était suffisamment pris, au risque d’être asphyxiée, elle pénétra de nouveau dans l’âtre, accrocha à la crémaillère une marmite en fonte toute noire dans laquelle tombèrent pêle-mêle toutes sortes de choses copieuses et substantielles et la soupe se mit à bouillir, murmurant sa petite chanson. Qui a jamais traduit en langage humain la chanson de la soupe? et pourtant que de jolies choses là dedans, pour un estomac affamé! Tandis que la soupe chantait, Toinon se remit à torchonner à grands tours de bras en faisant voltiger dans l’air des myriades d’atomes mêlés de fétus de paille et d’épluchures qui retombaient tout tranquillement dans les assiettes.

Et bientôt les gens de la ferme commencèrent à arriver, un à un, lentement, se détirant les bras, comme des gens qui auraient bien dormi encore un brin.

Pendant que se terminaient les apprêts du déjeuner on se mit à causer de la pluie, du beau temps et de Jacqueline dont la vache venait de mettre bas un veau mort-né.

–Pauvre Jacqueline!

–Pauvre vache!

–Il y a des familles qui n’ont pas de chance!

Puis on raconta l’aventure du grand François qui, la veille, au cabaret, avait poché un œil au petit Baptistin, sous prétexte que ce dernier l’avait regardé de travers.

–François est trop susceptible.

–Pas sa faute, au petit Baptistin, s’il regarde les gens de travers, il louche.

–C’est vrai, ça, il louche même devant le rôti.

–Et c’est bien assez désagréable de déclancher d’un œil sans qu’on vous y cogne encore dessus.

–Aussi, j’y ai dit, moi, à François, t’es trop susceptible.

–C’est vrai, il est trop susceptible… il l’est trop.

–Toinon?

–Hein!

Toinon?

–Quoi?.. qu’on vous dit?

–Il y a du crottin dans mon écuelle!

–C’est Germain qui l’y aura fait tomber en enjambant par-dessus.

–Ah! alors…

Tout en devisant de la sorte, ces gens s’étaient assis, l’un à cheval sur son escabeau, l’autre les deux coudes sur la table.

L’odeur de la bonne soupe commençait à se répandre dans l’air; à ces âcres parfums les narines de chacun se dilataient, les yeux s’écarquillaient de plaisir et, tout à fait mis en gaieté, Germain saisit Toinon par la taille au moment où la jeune fille approchait de lui, la cuillère à pot remplie jusqu’aux bords.

–Toinette, faut que je t’embrasse!

–Voulez-vous finir!

–Il n’y a pas, là… faut!…

–Finissez donc!

–Pour la peine que tu nous fais d’aussi bonne soupe, faut que je t’embrasse!

– Je ne veux pas!

–Moi j’veux!

–Non!

–Si!

–Non… ou je vous flanque la cuillère…

L’effet suivit de près la menace. Soit que la jeune fille eût fait comme elle le disait, soit par malheur, elle heurta le trop galant Germain, l’inondant d’un brûlant liquide mêlé de carottes et de tranches de pain.

Chacun éclata de rire.

On se tordait, Étienne en cassa le pied de son escabeau et Scholastique roula jusque sur les cendres du foyer.

Germain, seul, ne riait pas.

–Nom de nom! Credié! Oh!

–Pourquoi que vous ne finissiez pas!

–Je te vas flanquer…

–Viens-y donc!… exclama Toinon en brandissant sa cuillère à pot!…

–Mijaurée du diable!…

–Je ne veux pas qu’on m’ennuie1

–Tu fais bien ta tête…

–C’est comme ça.

–Voyez-vous cette princesse! continuait Germain en s’essuyant le visage.

–Pourquoi que tu l’obstines? objecta un gars qui jusqu’alors s’était contenté de rire.

–Je l’obstine!… Oh! là là… je l’obstine! oh! ça me cuit-il… Je l’obst…

–Tu sais bien qu’elle reçoit tout le monde comme ça.

–Oh! là là… quel malheur… une enfant trouvée sans père ni mère, nourrie ici par charité.

–Dites donc! je gagne mon pain comme vous et les autres, répondit Toinette indignée, et c’est justement parce que je suis toute seule qu’il faut bien que je me défende moi-même.

–Se défend… Si ça ne fait pas de la peine… On ne te mangerait pas, t’es trop sèche pour ça…

–A boire! à boire! crièrent à la fois tous les gars en frappant la table avec leurs gobelets. Toinon! t’as oublié le pichet.

Enchantée de voir la conversation changer d’objet, la fillette, qui achevait d’emplir les assiettes, s’empressa de courir à la cave,

–Dites donc? Savez-vous la nouvelle?

–Nom de nom! continuait Germain, j’ai un œil incendié.

–Quelle nouvelle?

–Vous savez bien, M. Raoul.

–M. Raoul Beloison?

–Oui.

–Je l’ai rencontré l’autre jour près de la forge.

–Qué mine qu’il a, bon Dieu!

–C’est-y vrai qu’il a mangé tout le bien qui lui revenait de sa mère?

–Sans compter qu’il a joliment ébréché celui qui lui reviendra de M. Beloison.

–On le dit.

–Eh bien, ça ne lui a guère profité. Il est maigre comme un échalas, il tousse comme un pulmonique, et avec ça, plus de cheveux sur la tête… Oh! là là…

–Vraiment. lui qui était si beau, si brave!

–Eh! eh… la vieille Mathurine!… Vous en savez donc quelque chose?

La vieille Mathurine fit un soubresaut.

–Apprenez que je suis honnête! répliqua-t-elle aigrement.

–Pardi… à soixante-quatre ans!…

–Que je l’ai toujours été.

–Et de plus bossue.

–Ah! ah! ah!

–Jamais M. Raoul ne m’a tant seulement regardée.

–Toutes les filles du pays n’en sauraient dire autant… En a-t-il eu… en a-t-il eu…

–Pardi, quand elles ne veulent pas de bonne volonté il les prend de force.

–Si on ne tarabustait pas un tantinet les filles, à quoi que ça nous servirait d’être les plus forts? observa judicieusement Germain.

–C’est vrai, ça.

–Eh bien, M. Raoul?

–M. Raoul…

–M. Raoul se marie…

–Ah! bah!

–Vraiment!

–Il se marie… C’est-y Dieu possible… Et il épouse?…

–Il épouse…

–Dis donc?

–Il épouse mademoiselle de la Ferté.

En ce moment on entendit du côté de la cave un cri… et l’on vit Antoinette tomber sur le parquet, inanimée, comme morte.

Chacun s’empressa autour d’elle pour la relever.

–Eh bien, qu’est-ce qu’elle a? demanda le maître de la ferme.

A force de l’inonder d’eau fraîche et de lui taper dans les mains, on finit par ranimer la fillette qui murmura:

–Oh!… Raoul se marie!…

–Elle aussi, répondit-on dans l’assistance… Ah! ah!… voyez-vous ça… Voilà donc pourquoi mamezelle rudoyait si fort les gars… Lui faut des fils de maîtres de forges… Ah! ah! ah!

Toinon ouvrit démesurément les yeux, se releva d’un bond, et s’enfuit…

II
ÇA SE GATE

Table des matières

Pendant que Germain et les autres, sortis sur le perron, la poursuivaient de leurs quolibets, Antoinette traversa la cour et allait en franchir le seuil quand Pataud, le chien de garde, sauta après elle en lui léchant le visage et les mains.

La fillette avait beau se débattre et crier:

–Assez, Pataud, assez!

Pataud n’en continuait que de plus belle.

On aurait dit que l’animal comprenait ce qu’éprouvait la jeune fille et cherchait à la consoler.

–Adieu, Pataud, adieu! continua Toinon. Je t’aimais comme tu m’aimes, mais il faut nous quitter… Adieu!

Après avoir embrassé Pataud à son tour, elle s’échappa enfin et reprit sa course de toute la vitesse de ses sabots.

Le soleil commençait à briller au ciel.

Les dernières vapeurs de la nuit disparaissaient, l’insecte s’éveillait sous l’herbe, l’oiseau voletait dans les buissons, au loin une voix enrouée psalmodiait quelque complainte amoureuse, sur ce mode traînard habituel aux paysans; tout un hymne de joie s’élevait de la terre vers Dieu, louant la belle journée qui se préparait et le bonheur de vivre.

Antoinette, haletante, courait toujours.

Tantôt un gars s’arrêtait ébahi pour la regarder et lui crier:

–Eh! Toinon!… Bonjour!

Ou bien un autre lui demandait:

–Où donc que tu vas si vite, Toinette?

La jeune fille n’y prenait garde, n’écoutant que le glas funèbre qui sonnait en son cœur la fin d’un rêve envolé!

Et les gens s’en retournaient, se demandant si le feu n’était point aux Houx.

Toinette alla longtemps ainsi.

Enfin elle entendit le bruit d’une charrette qui arrivait derrière et une voix lui cria:

–Eh! Toinon!

La jeune fille, cette fois, se retourna.

–Tiens, c’est vous, père Ladurot? fit-elle.

–Eh oui, c’est moi!

Ladurot, vieux vigneron, tordu comme un ceps de vigne, mais l’œil brillant encore sous ses sourcils gris, vaquait à ses affaires, monté dans sa guimbarde et conduisant allègrement sa jument Cocotte.

–Arrête-toi donc!continua-t-il.

–Je suis pressée!

–Ça se voit, et où que tu vas ainsi?

–Aux Blaviers, donc!

–Monte près de moi, j’y passe; t’arriveras plus tôt.

–Merci bien, monsieur Ladurot.

–Monte donc! puisque je te le dis.

La jeune fille se décida, après quelques façons, à monter près de Ladurot.

–Tiens! continua celui-ci en fouettant Cocotte, est-ce que tu aurais pleuré. par hasard?

–Non.

–Si, ben sûr.

–Non, que je vous dis.

–Qu’est-ce qui te chagrine?

–Rien.

Le père Ladurot se gratta l’oreille avec le manche de son fouet.

–Enfin, continua-t-il, c’est ton affaire… Mais je suis d’avis que celui qui te ferait pleurer n’aurait pas raison, parce que tu es une brave fille, et bonne, et courageuse.–Oh! je te le dis comme je le pense, moi… Hue! Cocotte.

Antoinette ne répondit rien.

On alla encore quelques centaines de tours de roues.

–Est-ce que tu sais la nouvelle? continua Ladurot qui décidément était en train de jacasser.

–Quelle nouvelle?

–Le fils à M. Beloison épouse mademoiselle de la Ferté.

–Qu’est-ce que cela me fait?

–Et à moi, donc?… Quelle noce! Les écus vont danser plus que les cœurs assurément, mais n’empêche que ce sera une belle noce tout de même… à quand la tienne, Toinon?

–La mienne?

–Eh oui…

–Ah! ah!

–Comme tu dis cela!

–Je ne dis rien.

–Tu m’inviteras, pas vrai? Je retrouverai tout exprès des jambes pour pincer un rigodon, parce que je serai content, ce jour-là, de te voir heureuse comme tu le mérites… ce jour-là…

–Est-ce qu’on épouse une fille qui n’a rien, ni sou ni maille, pas même un nom?

–C’est vrai que cela te fait du tort… mais un bon garçon…

–Il n’y en a plus.

–Allons donc!

–Une fille comme moi… c’est un joujou qu’on jette au tas après l’avoir cassé. Oh!. mon Dieu! mon Dieu!

–Quand je te le disais… que tu avais du chagrin… un chagrin d’amour… Diable! diable!

Et comme Ladurot vit que cette fois la jeune fille était déterminée à ne plus ouvrir la bouche, il se contenta de crier:

–Hue! Cocotte.

La jument, d’ailleurs, n’en allant ni plus ni moins vite.

–Après une heure de cette allure, on atteignit les maisons des Blaviers.

–Est-ce bien ici que tu descends? demanda Ladurot.

–Oui bien.

–En ce cas… Là… là… Cocotte… elle ne veut plus s’arrêter, maintenant… Oh! les juments!… comme les femmes!. quelles têtes!

–Bien obligée, monsieur Ladurot, fit Toinon en sautant à terre.

–Il n’y a pas de quoi.

–Adieu, monsieur Ladurot.

–Bien le bonjour, Toinette… Hue! Cocotte… allons, voilà ma satanée bête qui ne veut plus marcher, à cette heure… quand je le disais! Hue donc!… Adieu, Toinette, et ne pleure plus, va, ce ne sera rien.

La fillette hésita un instant, jeta autour d’elle un regard, comme si elle craignait d’être aperçue; puis, s’écria tout à coup:

–Au fait! qu’est-ce que cela me fait maintenant?

Et elle reprit sa course, dévalant par un chemin creux, tout pierreux, taillé à vif dans le versant de la colline.

Elle arriva bientôt devant une maisonnette dont le toit garni de mousses et d’iris s’inclinait jusqu’à terre, caché aux regards par un bouquet d’arbres rabougris; une haie d’aubépines enserrait autour de cette habitation un humble jardinet où croissaient sur le pied de la plus parfaite égalité les choux, les poireaux et les roses et le cerfeuil appétissant et le thym parfumé; tout cela pêle-mêle, empiétant sans scrupule sur des allées larges comme la main. Un pinson avait élu près de là domicile et payait son loyer en fredons.

Antoinette entra dans une salle, tellement enfumée et obscure qu’au premier abord on n’y distinguait rien; ni la cheminée massive, ni le lit entouré de rideaux.

La jeune fille n’hésita pas.

Elle se dirigea vers la cheminée, trouva là une bonne vieille qui, assise dans un fauteuil, faisait danser sur ses genoux une enfant mignonne et blonde.

La fillette les embrassa toutes deux d’une même étreinte et, en proie à un désespoir indicible, se prit à pleurer amèrement.

On n’entendit d’abord que ses sanglots.

–Ah bonne sainte Vierge, Jésus mon Dieu! qué qu’t’as petiote Toinon? s’écria enfin la vieille, tu me fais quasiment peur!

–Ah! Thérèse!…

–Ah! pauvres gens, pauvres gens que nous sommes, quoi qu’il t’est encore arrivé?

–M. Raoul se marie.

–Je me doutais bien un peu que cela se ferait un jour ou l’autre.

–Malgré tout ce qu’il m’avait dit…

–As-tu donc jamais cru à ses promesses?

–Malgré l’enfant.

–Il s’en moque bien… Ah! les hommes! Et qui épouse-t-il?

–Mademoiselle de la Ferté.

–Jolie pierre qu’il met dans son sac!

– Avec de l’argent.

–Oui… je ne dis pas… elle a de l’argent… et puis elle s’appelle mademoiselle de la Ferté; ça sonne mieux que rien du tout.

–Pleure pas m’amie Toinon, dit l’enfant en essuyant du bout de sa menotte rose les larmes de sa mère.

–Pauvre Églantine, voilà que tu n’as plus de père à cette heure.

–En a-t-elle jamais eu un! continua la vieille Thérèse. M. Raoul a-t-il jamais fait quelque chose pour elle, l’a-t-il jamais seulement vue, embrassée?

–C’est peut-être pour ça qu’il l’abandonne.

–Ah! ouiche!

–S’il savait comme elle est belle, comme elle est affectueuse, comme ses baisers sont doux, peut-être l’aimerait-il et alors… Voyons est-ce qu’il est possible qu’on n’adore pas cette enfant-là?

– Pauvre Toinon!… Et quand le mariage se fait-il?

–Jamais il ne se fera.

–Jam… voyons que te passe-t-il par la tête?…

–Non je ne le veux pas. Écoute: Je vais prendre mon enfant, je vais aller me jeter avec elle aux pieds de Raoul, de M. Beloison, de la fiancée, je vais leur dire. oh! je ne sais pas ce que je leur dirai, mais ils auront pitié de moi, pitié d’Églantine, ils ne feront pas une chose si abominable… Il le faut te dis-je, vieille Thérèse, moi ça m’est égal, mais je ne veux pas qu’Églantine soit aussi une fille sans nom. un jouet pour des valets de ferme!

–Toinette écoute…

–Habille l’enfant, mets-lui sa robe des dimanches et ses petits souliers bleus.

–Tu fais une sottise!

–Il le faut.

–M. Raoul se soucie de sa fille comme d’une dent malade, mademoiselle de la Ferté te fera chasser par ses domestiques et quant à M. Beloison… il a le bras long, tu sais, et ne plaisante guère. Il t’arrivera malheur.

–Ne me dis pas cela.

–Si, parce que c’est la pure vérité.

–Je le veux, je le veux, te dis-je, habille la petite.

–Qu’il soit donc fait suivant ton désir, mais je te le répète, je n’augure rien de bon de ce que tu entreprends.

La toilette de l’enfant fut bientôt faite, et vraiment avec sa belle robe, avec ses grands yeux bleus, étonnés, Églantine était à manger de caresses.

Après un dernier baiser, Toinon prit son enfant dans ses bras et repartit.

Le soleil devenait brûlant.

Au ciel, si pur à la première heure du jour, se montraient peu à peu des nuages pesants, pressés, s’entassant les uns sur les autres et teignant l’azur de nuances moroses.

Le vent par rafales soulevait la poussière du chemin.

L’enfant se mit à pleurer.

–Qu’as-tu? demanda la mère.

–Rien.

–Tu souffres?

–Non… j’ai peur.

–Viens, viens, dépêchons-nous, continua Toinette.

La pauvre mère était en sueur.

Les gouttes lui tombaient du front, son souffle haletait dans sa poitrine.

Mais, à mesure qu’elle approchait de la forge, elle sentait sa résolution s’évanouir; ce qui lui semblait si simple quelques heures auparavant, lui apparaissait maintenant comme une chose terrible. Soit de fatigue, soit d’émotion, elle allait peut-être s’arrêter, lorsqu’au détour du chemin, elle aperçut tout à coup quelqu’un qui lui cria.

–Où vas-tu?

La foudre n’eût pas davantage terrifié la pauvre Toinette.

–Monsieur Beloison! fit-elle en laissant glisser sa fille de ses bras.

Le maître de forges était en effet devant elle, debout, les bras croisés, l’œil en feu et lançant des éclairs; les longs pans de sa houppelande soulevés par le vent s’agitaient derrière lui d’une manière qui parut à Toinette remplie de majesté.

–Où vas-tu? répéta-t-il.

–Je ne sais pas, répondit Toinette.

–Ah! tu ne sais pas, ah! tu ne sais pas. Je le sais moi, ou plutôt je le devine, ce n’est pas par hasard que tu te trouves d’aussi bonne heure sur le chemin de la forge avec ta portée dans les bras.

–Monsieur Beloison!…

–Je sais tout, mon fils m’a tout dit. Ah! petite gueuse! Non contente d’avoir enjôlé cet imbécile de Raoul tu viens chez nous faire de l’esclandre.

–Moi j’ai…

–Tais-toi!…

–C’est moi que vous accusez!

–Tais-toi, te dis-je, pas un mot de plus! Tu voudrais bien faire croire que Raoul est le père de ton enfant, n’est-ce pas? empêcher le mariage ou me faire financer. Comme tu rirais de bon cœur, hein, si je déficelais pour toi un gros sac d’écus. Mais on ne me prend pas avec des grimaces, moi, et pour ta récompense, je vais tout simplement te conduire en prison.

–En prison!

–En prison coquine, enjôleuse de jeunes gens de famille, imposteuse…

Antoinette n’avait plus de voix.

Une telle accusation, un accueil si différent de ce qu’elle avait espéré lui enlevait toute force, tout raisonnement.

Mais quand elle sentit la main du maître de forges se poser sur son épaule, cette main osseuse et glacée, habituée à manier le fer…

–Grâce! fit-elle avec épouvante.

–Pas de grâce pour les filles comme toi.

–Monsieur Beloison. je vous jure que vous vous trompez. Je ne voulais pas ce qui est arrivé, c’est votre fils qui… vous savez bien qu’il est plus fort que moi… alors… Monsieur Beloison, je vous en supplie… ne suis-je pas déjà assez malheureuse… et ma pauvre petite Églantine, que deviendra-t-elle si vous me mettez en prison?

–En prison!

–Pitié! Monsieur Beloison, pitié!

Le maître de forges parut réfléchir un instant.

–Allons, dit-il d’un ton radouci, je veux bien te faire grâce, mais comme la loi m’ordonne en qualité de maire, de débarrasser le pays des vauriens et des filles perdues, il faut que tu t’en ailles à Paris.

–A Paris!

–A Paris bien vite ou en prison.–A ton choix.

–Eh Bachu! continua-t-il… Ah! çà voyons, Bachu, est-ce que tu es devenu sourd? N’était-ce pas déjà assez d’être idiot, hein?… Bachu, Bachu!

Antoinette vit s’approcher le cabriolet de M. Beloison.

–Monte là dedans, dit le maître de forges à Antoinette.–Allons pas tant d’histoires!.

Et après s’être placé à côté d’elle, il prit les rênes et gagna la station de Saint-Maurice.

Le train était en gare.

Et M. Beloison n’eut que le temps de prendre les billets et de faire monter en wagon l’enfant et la mère à qui il glissa dans la main deux louis en disant:

–Bon voyage et que je ne te revoie jamais!

III
QUEL PLAISIR D’ALLER A LA NOCE…

Table des matières

M. Beloison s’en revenait content, activant sa bête,–si content de la façon tout à fait triomphante dont il s’était débarrassé d’Antoinette, que son tic s’en trouvant excité outre mesure, la partie inférieure de sa mâchoire semblait avaler le reste de la figure,–lorsque, à quelque distance de la forge, il aperçut son fils qui se promenait machinalement, un cigare éteint à la bouche, l’air soucieux et passablement ennuyé.

Un grand blond, son fils, fadasse, coquettement vêtu d’un veston trop court, d’un pantalon trop étroit, avec un chapeau trop petit, un lorgnon dans l’œil et l’air insolent.

Enfin… une tête à gifles!

–Eh! Raoul! fit le père.

Raoul se contenta de s’arrêter.

–Raoul!

Voyant que M. son fils ne jugeait pas à propos de changer de place, le maître de forges jeta les rênes à Bachu, sauta à terre et s’avança en se frottant les mains.

–Eh bien, tu sais? fit-il.

–Hein? répondit Raoul.

–Elle est emballée!

–Qui ça?

–Antoinette.

–Ant… connais pas… Ah! si, au fait!

–Tu me dois une fière chandelle!. Figure-toi que ce matin, tout en faisant mon tour et préoccupé du contrat que nous signons cette après-midi.–Fichu contrat, ah! Ces La Ferté sont des finauds, enfin!–Qu’est-ce que je disais? Ah oui; tout en faisant mon tour voilà-t-il pas que j’aperçois au beau milieu du chemin… Antoinette… Antoinette avec sa miochette dans les bras.

–Eh bien?

–Tu ne devines pas?

–Non.

–Tu ne comprends pas ce qu’elle venait faire ici?

–Pas le moins du monde.

–Imbécile!

–Merci, p’pa.

–Elle venait te flanquer ton enfant dans les jambes, animal! Faire du bruit! Demander une indemnité! Que sais-je moi? empêcher ton mariage bien sûr!

–Par exemple!

–Si les La Ferté apprenaient que tu fais des enfants à toutes les filles… Dame! Je ne sais trop si, enfin.

–Oh! à toutes, p’pa c’est exagéré.

–Tu avais bien besoin de faire celui-là?

–On s’embête tant, ici!

–On s’embête… on s’embête… Je m’embête comme toi, moi, et je ne fais d’enfants à personne.

–Pourtant, p’pa, ma présence en ce bas monde semblerait démontrer que…

–Toi, toi, c’est différent, ta mère m’avait apporté une dot, une forte dot… Elle avait droit à… enfin ça suffit… Je n’ai pas de comptes à te rendre à cet égard, tandis qu’Antoinette.

–Comment vraiment… voyez-vous ça avec sa mine de sainte nitouche!… Elle voulait!…

–Rassure-toi. Moi pas bête, j’ai pris l’avance. Au lieu d’écouter ce qu’elle pouvait avoir à me dire, je me suis mis à crier comme un beau diable, l’accusant d’imposture, disant que l’enfant n’était pas de toi.

–Au fait rien ne prouve que…

–Certainement.

–Bien tapé, p’pa!

–Finalement, au lieu de desserrer les cordons de ma bourse comme elle espérait m’y contraindre peut-être, je l’ai menacée, j’ai fait mine de la conduire en prison et…

–Ah! ah!

–Tu aurais trop ri si tu l’avais vue trembler et gémir… Monsieur Beloison, me disait-elle de sa petite voix câline, monsieur Beloison, je vous en prie ne me faites pas de mal, grâce, pitié!…

–Je me tords, p’pa, je me tords.

–Alors je me suis attendri et…

–Tu t’es attendri… toi… pas possible!

–C’est-à-dire que j’ai pardonné… à la condition qu’elle partirait de suite pour Paris avec l’enfant.

–Pour Paris!

–Je les ai fait monter dans ma voiture, je les ai conduites à la gare, et après avoir glissé quarante francs dans la main de la mère, car tu sais, moi, au fond, je suis juste, je l’ai fourrée en wagon.

–Avec la petite.

–Parbleu!… Et en route mauvaise troupe, au plaisir de ne jamais vous revoir!

–Ah! ah! ah! Oh! non, c’est trop drôle… Ah! ah! ah!

–Ah! ah!

–Ah! ah! ah!… Après ça, moi, tu sais, ajouta Raoul subitement calmé par une réflexion qui lui venait, le mariage aurait manqué que je m’en serais consolé facilement.

–Encore!

–Écoute donc p’pa… mademoiselle de la Ferté, tu sais ce que j’en pense, avec cinq femmes de son espèce on ferait facilement un cercueil!

–Préfères-tu Antoinette?

–Cette bêtise!

–Eh bien, épouse mademoiselle de la Ferté.

–Sa dot, je ne dis pas… mais elle… c’est dur.

–J’ai bien épousé ta mère.

–Oh! toi, toi, p’pa!… mais moi…

–Vas-tu encore m’échauffer les oreilles avec tes jérémiades?

–Non, mais…

–J’en ai assez… Écoute et je te le dis pour la dernière fois: mademoiselle de la Ferté ou rien du tout. Mais, malheureux, réfléchis donc, fouille dans ta poche, qu’est-ce qu’il y reste de l’héritage de ta mère?…

–Rien du tout… mais…

–Crois-tu que je vais me dépêcher de trépasser pour ton agrément?

–Je n’oserais te le demander.

–Tape-toi sur l’estomac, qu’est-ce qu’il y reste aussi, à peine assez de force pour boire de la tisane; tu as tout épuisé, ta santé comme ta fortune.–As-tu seulement conservé quinze cheveux sur ta tête?

–Des cheveux, ça s’achète.

–Avec de l’argent, donc épouse mademoiselle de la Ferté. Ce mariage me convient sous tous les rapports, il t’assure une position et arrondit mon domaine et, sans plus tergiverser, je le veux; si tu refuses, va au diable et ne compte que sur ma malédiction.

–Oh! p’pa!

–Assez causé; allons déjeuner et faire un bout de toilette.

Le père et le fils arrivaient alors à leur habitation.

Le couvert était mis dans une salle nue, d’aspect sordide, où douze chaises boiteuses s’accotaient au mur pour ne point tomber; la tenture pendait en lambeaux, le parquet s’enfonçait sous le pied et un baromètre accroché dans un coin marquait éternellement: tempête.

Le déjeuner ne fut pas gai.

Les convives n’interrompaient le mouvement de leurs fourchettes que pour s’entretenir du contrat, des apports et des espérances que faisait concevoir la mauvaise santé de l’oncle le Commandeur et de la tante des Poirieux.

Au dessert, M. Beloison leva son verre et contemplant l’aigre liquide qui y était contenu, il dit en scandant solennellement ses paroles:

–Écoute bien, Raoul: quand tu seras marié, lance-toi dans la politique, tu n’es bon à rien, c’est le seul métier qui te convienne.

–Je ne dis pas non, répondit Raoul, mais comment? Ce ne sont ni vos ouvriers, ni les fermiers de ma femme qui voteront pour moi.

–Rends-toi populaire, flatte les masses en t’attachant à quelque machine de bienfaisance, l’éducation des petits Patagons, la propagation de l’anthropophagie, l’abolition de la peine de mort, n’importe quoi, à ton choix, pourvu que ça fasse du bruit et que ça ne coûte rien; c’est tout à fait l’affaire d’un homme qui, comme toi,–je te suppose marié avec mademoiselle de la Ferté,– représente l’union de la noblesse et de la bourgeoisie. L’empereur aime ça, il te remarquera et te fera nommer, bon gré, mal gré, député. Tu peux alors devenir ambassadeur, ministre. que sais-je? Tu seras au moins décoré.

–Eh! eh!… un petit bout de ruban ne m’irait pas trop mal, c’est vrai.

–Et la rosette donc!… Je te le dis, les vieux s’en vont, l’avenir est aux jeunes, à ceux qui, comme toi, n’ont de conviction sur rien, de connaissances en quoi que ce soit et peuvent par conséquent se plier à tout, promettre tout, sauf d’ailleurs à ne rien tenir. Heureux les pauvres de conscience, a dit je ne sais plus qui, le royaume de la terre est à eux!

–Eh bien, p’pa, ça y est. Je me marie et je deviens un homme politique et moral.

–Bravo I Et en attendant va t’habiller un peu mieux que ça.

Une heure après, le cabriolet de la forge emportait MM. Beloison père et fils vers le château de la Ferté.

Quand ils arrivèrent, les La Ferté, avec le notaire Me Gribouilly, étaient déjà réunis dans le salon: une pièce immense dont on avait laissé les rideaux baissés, sans doute pour qu’une trop vive lumière ne vînt pas révéler les piqûres de vers et les accrocs que présentait l’ameublement.

Aux murs pendaient, un peu crevés, les portraits de la famille.

Mademoiselle de la Ferté était assise entre son oncle le Commandeur et sa tante des Poirieux, près d’une table au bout de laquelle se tenait Me Gribouilly, recueilli et attendant avec une attitude empreinte du plus profond respect.

Il y avait là aussi quelques amis.

Tous silencieux et si raides qu’un visiteur quelque peu hurluberlu aurait facilement, dans l’ombre, confondu les La Ferté avec les portraits de leurs aïeux et pris Me Gribouilly pour un magot de la Chine.

L’oncle et la tante avaient d’ailleurs d’excellentes raisons à invoquer en faveur de leur mutisme.

M. le Commandeur dormait profondément, c’est ce qu’il savait faire le mieux.

Madame des Poirieux, affligée d’une surdité abominable, essayait de dissimuler cette infirmité sous une réserve austère et digne.

Quant à mademoiselle de la Ferté, elle n’était pas du tout satisfaite.–Ah! mais non! Pas du tout, du tout.

Raoul se faisait attendre!… Et pour un prétendu… un jour de contrat… quel avenir cela présageait-il?

Enfin, un laquais, vêtu pour la circonstance d’un habit beaucoup trop grand pour lui, annonça:

–MM. Joseph et Raoul Beloison. maîtres de forges!

–Après quelques paroles d’excuses que balbutia M. Beloison père, et que mademoiselle de la Ferté n’accueillit qu’avec des mouvements de sourcils et un pincement de lèvres tout à fait significatifs, le Commandeur, réveillé par le bruit, ouvrit les yeux et secoua la tête; madame des Poirieux, pour mieux entendre sans doute, mit sur son nez de gigantesques lunettes, et la lecture du contrat commença:

—Par devant Mes Pharamond, Polycarpe Gribouilly et son collègue, notaires à…

—Sang-Dieu! s’écria le Commandeur, où est-il votre collègue?

—Mais, Commandeur… nasilla Me Gribouilly.

—Va-t-il aussi se faire attendre, celui-là?

—Depuis l’an1270, du règne de…

—Comment, depuis…

—Depuis l’an1270, oui, nous inscrivons en tête de nos actes cette formule par devant Me… un tel, notaire, et son collègue, sans que jamais ledit collègue se soit présenté.

—Coquin de collègue! En retard depuis l’an 1270! Sang-Dieu! Il aura manqué la voiture, sang-dieu! Sang-Dieu! Ne l’attendons pas davantage et poursuivons.

Sur ce, M. le Commandeur ferma les yeux, renversa la tête en arrière et. se remit à dormir, madame des Poirieux sourit,–avec dignité,– et Me Gribouilly reprit sa lecture.

Le contrat était long.

La chaleur accablante.

Pas un souffle n’arrivait du dehors dans ce salon où régnait une atmosphère de plomb, où le bredouillement de Me Gribouilly seul se faisait entendre éternel,–et continu,–comme le roucoulement d’une crécelle.

A la dixième page madame des Poirieux sourit plusieurs fois, toujours avec dignité,–et se mettant tout à coup à contempler le plafond, comme si elle y apercevait quelque chose, elle imita le Commandeur.

Soyons vrais. M. Joseph Beloison roupillait déjà depuis quelques instants.

Raoul et mademoiselle de la Ferté résistèrent davantage.

Mais invinciblement et quelques efforts qu’ils fissent, Raoul étouffa un bâillement. Perpétue, –mademoiselle de la Ferté s’appelait, de son petit nom, Perpétue,–écarquilla les yeux en grimaçant; Raoul toussa, Perpétue se pinça les genoux sous la table; Raoul bâilla comme s’il voulait dévorer sa fiancée, celle-ci lui rendit la pareille, et tous deux après avoir toussé, craché, après s’être lancé des regards effarés… s’endormirent… comme le Commandeur, comme le maître de forges et la majestueuse madame des Poirieux.

Les autres invités, par politesse sans doute, en firent autant.

Me Gribouilly en était de sa lecture aux retraits des apports en cas de décès de l’un ou de l’autre des conjoints.

«—En cas de décès du futur, disait-il, la future » aura le droit de reprendre ses effets, bijoux, » instruments de musique.» Oh! oh! les instruments de musique, ajouta-t-il en manière de commentaire.

Et joignant le geste à la parole, il plaça les mains l’une au-dessus de l’autre, le pouce supérieur touchant ses lèvres comme s’il jouait de la clarinette.

—Oh! la musique, continua-t-il… Tiou… tiou… Tra la la, tiou…

Il voulait rire un peu, cet homme… mais en jetant un regard sur les assistants, il s’aperçut que tous dormaient.

Il poussa un soupir, laissa tomber sur la table son front qui rendit un coup sec et.

L’on n’entendit plus rien du tout.

Rien qu’une mouche capricieuse et bourdonnante qui voltigeait de ci de là.

Le jour était sur son déclin quand, lasse de ses pérégrinations aériennes, la mouche vint enfin se poser sur le nez du Commandeur.

Avait-elle pris ce nez pour une rose?

On n’a jamais pu le savoir. Toujours est-il que, réveillé brusquement, le Commandeur frappa brusquement du poing sur la table et s’écria:

–Sang-Dieu! monsieur le tabellion, avez-vous bientôt fini?

Chacun bondit sur son siège.

Me Gribouilly chercha d’abord dessus, puis dessous la table, où il avait roulé, son contrat qu’il reprit à la dernière page et chacun signa.

Impossible de raconter comme elles le mériteraient les fêtes qui suivirent le mariage.

Dès le matin les cloches sonnèrent à toute volée.

Au tantôt, les paysans, les paysannes du pays et des alentours, les ouvriers de la forge arrivèrent parés de leurs plus beaux habits.

On dansa en plein air.

On dansa tant que l’on but beaucoup.

On but tant que l’on finit par se battre, les hommes avec les femmes et tous avec le garde champêtre.

Et après un massacre général chacun s’en fut chez lui.

Les uns malades.

Les autres mal contents.

La vieille Thérèse, qui avait voulu assister comme les autres à la fête, rencontra en rentrant aux Blaviers le père Ladurot qui, un peu gris, rêvait, assis au bord du chemin.

–A quoi que vous pensez comme ça? lui demanda-t-elle.

–Eh! à cette pauvre Toinon!. Je ne l’ai point vue à la fête.

–Ah! la pauvre Toinon! exclama Thérèse.

–Qu’est-elle devenue?

IV
UN VILAIN SOIR

Table des matières

Le train fumeux dévorait l’espace laissant derrière lui les prés, les bois à peine entrevus, déjà passés, toujours renaissants, les villages et les montagnes.

Aux stations, des gens descendaient, d’autres montaient, se cahotaient, ébranlés par les brusques a-coups de la machine…

En route on liait connaissance, on jacassait de choses et d’autres.

Sans que, blottie dans un coin, son enfant serré dans ses bras, Toinon prît garde à rien. Cette menace! En prison! pesait sur elle comme un plomb, étouffant toute pensée. Elle ne se demandait même pas quel était son crime; habituée à souffrir, ne connaissant de la vie que la douleur, elle se laissait rouler au fond du précipice sans chercher même à se raccrocher aux broussailles, fermant les yeux, broyée, anéantie par la fatalité qui lui apparaissait, sous la forme de M. Joseph Beloison.

La fatalité en houppelande.

De longues heures se passèrent ainsi.

L’enfant se mit à pleurer.

–Qu’as-tu? demanda Toinon éveillée comme d’un rêve.

–J’ai faim!

–Faim!

Toinon n’avait rien, elle répondit simplement.

–Dors!

L’enfant enfouit sa petite tête dans les vêtements de sa mère et essaya de s’endormir, mais quelques instants après, elle répéta:

–J’ai faim, moi!

–Donnez-y donc quelque chose, s’écria une bonne grosse mère, à la face réjouie qui, un grand panier sur ses genoux et les bras appuyés sur son panier, considérait la scène depuis quelques instants, un bout de n’importe quoi?

–Faudrait avoir!

–Ah! bonnes gens!… Est-ce qu’avec un enfant on s’embarque jamais sans provisions? Il y en a qui disent: Il faut régler les enfants; moi je dis que non. Un enfant a toujours quelque boyau vide, laissez-les donc manger à bouche que veux-tu, ces pauvres mignons. J’en ai élevé dix-sept, des enfants, tant à moi qu’aux autres bien entendu et je m’y connais. Aussi les enfants aussitôt qu’ils m’aperçoivent se disent: Voilà maman Grelot qui a quelque chose pour nous dans son panier! pas vrai, ma Bichette, que tu as dit, comme ça, que j’avais quelque chose pour toi dans mon panier… Eh! eh… Faites une risette tout de suite à maman Grelot… Elle est tout plein charmante, cette petite.

Églantine qui, en entendant la grosse voix de madame Grelot, avait commencé par détourner la tête, s’adoucit sensiblement dès qu’elle vit s’approcher de ses lèvres une miche de pain tartinée de fromage.

–Dis merci, murmura Toinette, merci bien, madame.

Églantine avait bien autre chose à faire!

–Laissez-la donc, continua la mère Grelot, elle m’embrassera après. Je connais ça, moi, les enfants, j’en ai élevé dix-sept, tant à moi qu’aux autres bien entendu. quel âge a-t-elle?… C’est-y à vous?… C’te bêtise… vous êtes trop jeune pour avoir une enfant comme ça. Combien de dents? Et où que vous allez?… Vous savez, moi j’en ai élevé dix-sept, tant à moi qu’aux autres bien entendu…

Heureusement, dans l’ardeur qu’elle mettait à faire ses questions, maman Grelot oubliait d’attendre les réponses; Antoinette en fut quitte pour quelques signes de tête insignifiants.

On approchait d’une station.

Madame Grelot descendit en répétant qu’elle avait élevé dix-sept enfants tant à elle qu’aux autres bien entendu et fut remplacée par un jeune gars, entreprenant et faraud, qui tout en allumant sa pipe essaya de lier une conversation à coups de coudes avec Antoinette, mais celle-ci sans lui répondre le regarda d’un air tellement effaré que croyant avoir affaire à une folle il tourna le dos et se contenta d’asphyxier la compagnie.

On n’est pas plus aimable.

Le voyage n’offrit pas d’autre incident.

Peu à peu la nuit tomba, les arbres, les maisons se confondirent dans une ombre épaisse où perçaient de rares lumières.

Églantine avait fini par s’endormir.

Puis les lumières se montrèrent plus nombreuses et pressées, de grandes masses émergèrent des ténèbres, un murmure indéfinissable annonça la grande ville et une voix cria:

–Paris!

Le train s’était arrêté.

Chacun descendant de son compartiment, Antoinette fit comme les autres, son enfant toujours endormie dans ses bras.

–Vos billets? demanda l’employé.

Antoinette ouvrit la main, montrant à la fois les deux pièces d’or et ses deux billets.

–Mettez donc votre argent dans votre poche! continua l’employé.

Toinon obéit.

Puis elle entra dans une salle éclairée par une mauvaise lampe et où un grand nombre de personnes, alignées sur deux rangs, attendaient, le cou tendu, les yeux écarquillés: qui un ami, qui un parent, un mari, un père, un fils…

Et chaque fois qu’on se reconnaissait, c’étaient des exclamations de joie et des embrassades.

–Te voilà !

–Quel bonheur!

–Avez-vous fait un bon voyage?

–Et cette santé?

–Tout le monde va bien?

… Au milieu desquelles on entendait la question traditionnelle du gabelou soupesant les bagages de chacun.

–N’avez-vous rien à déclarer?

Antoinette traversa cette salle, muette, au milieu de la joie générale, seule, parmi la foule.

Elle descendit une rampe où les voitures se croisaient en tous sens.

Puis elle se trouva hors de la gare, ayant en face d’elle une longue voie bordée de candélabres et de hautes maisons.

C’était la rue de Lyon.

Toinon s’y engagea machinalement.

Peu à peu les gens s’éparpillèrent, les voitures disparurent et le silence se fit.

Quelques gouttes d’eau larges et lourdes commençaient à tomber.

Seule, dans la nuit, dans la ville immense où toutes les portes étaient closes, tous les foyers éteints, Toinette avançait sans savoir où aller ni que devenir, usant ses dernières forces.

Elle traversa la place de la Bastille et s’engagea, toujours au hasard, dans la rue Saint-Antoine.

Au coin de la rue Saint-Paul, quatre voyous causaient à voix basse, l’oreille et l’œil au guet.

L’un d’eux, plus grand que les autres, semblait commander à la bande et donner des instructions.

–Pendant que Polyte lui demandera l’heure qu’il est, disait-il, toi Ventre-d’Osier et toi Jambe-de-Coq vous empoignerez le pante; quatre à cinq coups de poing sur son chapeau et.

Malgré l’attention que Polyte portait à ce discours, il saisit, par la taille, Toinette au moment où elle approchait et lui dit:

–Bonsoir, la petite mère!

Mais la fillette se dégagea vivement.

–Eh bien, continua Polyte, c’est comme ça qu’on paie ses dettes. des manières!

–Je ne vous dois rien, répondit Toinon.

–Si fait… un bécot… accompagné de plusieurs autres.

–Ici, Polyte! cria le plus grand… Tu ne seras donc jamais sérieux?

Polyte se rapprocha du groupe tandis qu’Antoinette effrayée s’enfuyait par cette rue Saint-Paul, plus sombre et plus déserte encore que toutes celles qu’elle avait suivies jusqu’alors.

Bientôt elle aperçut un poste, devant lequel une sentinelle se promenait d’un pas mesuré.

Antoinette avait conservé des menaces de M. Beloison une terreur secrète pour tout ce qui ressemblait plus ou moins aux gendarmes, elle tourna à gauche et se trouva sur le quai des Célestins.

D’un côté les maisons étaient muettes.

De l’autre la Seine coulait profonde et noire.

Les gouttes d’eau tombaient de plus en plus drues.

Antoinette n’avait rien mangé depuis la veille, épuisée par la faim, brisée d’émotions et de fatigue, elle allait, titubant, comme ivre, s’appuyant par intervalles au parapet du quai, trébuchant à chaque pas des trottoirs, prête à se laisser choir.

Quand le nuage qui pesait au-dessus d’elle creva tout à fait.

Antoinette aperçut alors le pont de l’Estacade, ce fantastique amoncellement de pièces de bois noires et croisées qui défend l’entrée du petit bras de la Seine, et devinant qu’elle trouverait là un abri au moins momentané, elle descendit en courant la rampe qui se trouvait devant elle et vint tomber, plutôt qu’elle ne s’assit, sous le pont, au milieu d’un tas de pierres.

A ses pieds, le fleuve coulait béant.

Bientôt accoururent, déboulant l’un après l’autre, les quatre voyous de la rue Saint-Paul, et ils se blottirent aussi sous le pont, sans remarquer la présence d’Antoinette.

–Chien de temps! fit l’un d’eux.

–Mince de bouillon!… quelle soupe!… répondit un autre.

–Rien à refrire.

–On serait mieux dans le pieu.

–Hein… qu’est-ce que c’est… qui est-ce qui cause? s’écria le grand d’une voix stridente. Avons-nous dit que nous saignerions notre pante cette nuit?

–On l’a dit.

–Oui.

–Mais…

–Zut alors.

–Eh bien, capon qui se dédit, poursuivit le Chef. Moi, il me faut mon pante, il n’y a pas! D’ailleurs, la pluie cesse, les sergots sont à l’abri, la rousse pionce, ça va-t-être un miel!

–Oh! la pluie cesse…

–Pour si peu.

–Je te dis qu’elle cesse… D’abord, quand je dis qu’elle cesse, c’est qu’elle cesse et pas d’observations. Voyons, Polyte, met le nez dehors.

–Eh bien?

–Quoi que tu vois?

–Rien.

–Tu n’aperçois pas un tuyau de poêle qui s’avance par le quai Henri IV.

–Tiens! C’est vrai tout de même.

–Eh bien, allume!

–C’est bon.

–Polyte, pour ton début, tâche de montrer que tu es un homme, et vous, Jambe-de-Coq, Ventre-d’Osier…

–On sait ce que l’on a à faire.

–Allume! allume!

Les quatre voyous disparurent.

Antoinette respira plus librement.

En entendant ces paroles étranges, sinistres, qui soufflaient à ses oreilles comme des rugissements de bêtes fauves, Antoinette avait tremblé, la pensée lui était revenue.

Ces hommes ne sont pas loin, pensait-elle.

Ils peuvent revenir.

Et quand même, quand ils la laisseraient passer comme la première fois, où irait-elle?

Qu’allait-elle devenir?

Qu’allait devenir l’enfant qu’elle portait dans ses bras?

Après?

Quand mendiant son pain, travaillant sans relâche, échappant aux cruelles exigences du lendemain, elle pouvait faire vivre son enfant et l’élever, quel sort attendait l’objet de tant d’efforts?

Et l’ombre de la nuit se faisait plus épaisse.

Et la Seine continuait de couler, léchant les quais de ses éternels clapotements.

Peu à peu Antoinette sentit son cerveau s’alourdir, et soit fièvre ou somnolence, elle oublia tout pour ne plus écouter que cette voix d’en bas qui lui disait:

La vie n’est qu’un martyre.

L’amour, le bonheur… dérision!

Mensonges de Dieu!

Épargne tout cela à ta fille.

Laisse-toi glisser… viens…

Encore… encore… un peu plus.

Mes flots te balanceront doucement, tu trouveras dans leur sein le repos et l’oubli.

Entraînée comme par une sorte de vertige, Toinon s’approchait de plus en plus du gouffre, haletante, les cheveux dressés sur la tête, mais hésitante encore.

Alors l’enfant se réveilla et cria:

–J’ai faim!

–Viens donc, répondit Toinette, puisque je ne puis plus te donner que la mort.

Et elle se laissa définitivement tomber en fermant les yeux.

Mais on ne meurt pas sans lutte; quand son pied toucha l’eau glacée, lorsquelle sentit sur sa chair palpitante le premier contact de la mort, Antoinette éprouva comme un immense et désespérant regret de ce qu’elle venait de faire et, enfonçant les ongles dans les interstices de la pierre, elle voulut, suprême effort, se rattacher à la vie.

Mais la force lui manquant, elle tomba en jetant un cri.

Et le fleuve, un instant troublé, reprit son éternel refrain.

Pendant qu’haletante, affolée, Antoinette demandait un refuge à la mort, l’homme au chapeau en tuyau de poêle traversait le pont de l’Estacade et trouvait devant lui Polyte, humblement –courbé, la casquette à la main.

Comprenant sans doute à qui il avait affaire, il s’arrêta, hésitant, et allait rebrousser chemin quand Jambe-de-Coq et Ventre-d’Osier le saisirent au collet.

Une lutte s’en suivit.

Un coup de feu retentit.

Et les quatre vauriens disparurent; le Chef, Jambe-de-Coq et Ventre-d’Osier par les quais environnants, et Polyte en se laissant glisser le long des bois de l’estacade, et de cette charpente dans un bateau qui se trouvait amarré là.

–Tiens… Un machab! fit Polyte.

Et rien qu’en étendant le bras il ramena vers lui, Antoinette, que le flot emportait.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
190 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066315399
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

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