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Kitabı oku: «Histoire des salons de Paris. Tome 4», sayfa 5

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M. DE FONTANES

Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se taisent!.. parce que depuis le grand fructidor on n'a pas lu une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise?

M. DE LA HARPE

Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir… Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère… il vaut mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est démangeaison de faire des phrases… Il m'est tombé sous la main il y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur croit rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait et dit… Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils prenaient dans mon propre ouvrage72… Pourquoi s'en étonnerait-on? Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du métier, pour dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et encore moins d'effet… Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour avoir un lendemain?.. Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes… C'est là aussi qu'il conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour caractériser la critique et la littérature de nos jours.

M. MILLIN

Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie.

M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais avec une sorte d'humilité

Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?.. Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des choses qui pourront égayer l'instruction… car il ne faut s'occuper du mal que pour en tirer du bien… Cependant je serai très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à démêler avec moi… à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon silence, ce qui n'est pas impossible.

MADAME DE GENLIS

Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre ouvrage?..

M. DE LA HARPE

Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez, madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique, car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne aujourd'hui… Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me comblait de marques de bonté… La reconnaissance peut rendre suspecte la vérité.

M. DE TALLEYRAND

Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car son éloge est aujourd'hui partout… Les papiers publics en sont remplis.

M. DE LA HARPE, souriant

Raison de plus pour ne pas m'en mêler.

MILLIN

Eh! pourquoi donc?..

M. DE LA HARPE

Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune des révolutions de notre révolution, il semblait qu'il n'y eût en France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le 18 fructidor, s'il eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout dit. J'aurais été à mon aise… J'aurais dit ce que personne n'a même dit encore… C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le mot fanatisme, publié sous ce même Directoire entre deux proscriptions!.. et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on trouve là, et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui puissent dicter mes paroles.

M. DE CHOISEUL

Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais changé…; et ceux que vous aviez quand vous étiez philosophe?

M. DE LA HARPE

Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!.. Permettez-moi de vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci: «Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point.» Depuis quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est pour cette espèce de philosophes qui n'en a jamais eu d'autres? Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là.

M. DE CHOISEUL

Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment vous vous en êtes tiré.

M. DE LA HARPE

On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois. Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français, incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis toujours moqué. – Voltaire m'a souvent reproché de n'avoir pas le zèle de la maison du Seigneur. Est-ce ma faute, à moi, si un monde né depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde comme des siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout curieux à cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me faisant élève de Diderot.

MADAME DE GENLIS

Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler légèrement au moins de ce que vous révérez aujourd'hui.

M. DE LA HARPE

Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours suivie. – Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur.

M. DE TALLEYRAND

Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89?

M. DE LA HARPE

S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel… tout y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions que je regarde maintenant comme des erreurs. Mais pour obvier à tout, je les réfute dans quelques notes.

M. DE CABRE

Ah! vous avez aussi des notes? y en a-t-il beaucoup?

M. DE LA HARPE

Peu. Il en fallait quelques-unes; mais elles sont en petit nombre et courtes.

M. DE CABRE

Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs?

M. DE LA HARPE

Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi. – Je suis un rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le surnom de Contempteur73, mais j'ai trouvé ma récompense en voyant mes conclusions ratifiées à la cour souveraine du public, avec le grand sceau du temps.

MILLIN

Prenez garde; vous allez rouvrir les blessures de l'amour-propre…

M. DE LA HARPE

Rouvrir!.. est-ce qu'elles se ferment jamais!

M. DE CABRE

Je vois un autre danger, car vous n'ignorez pas que depuis longtemps tout est danger pour vous.

M. DE LA HARPE

Lequel?

M. DE CABRE

Eh! mon ami, celui de parler de soi… car dans un ouvrage du genre de celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce qu'il a promis… Pour beaucoup d'autres cela eût été facile… mais vous…

M. DE LA HARPE

J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce qu'il les faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma faute; et s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à l'amitié qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien plus blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de leurs amis, que puis-je pour eux?

M. DE FONTANES

Ah! rien, je le sais… mais cela ne rassure pas mon amitié, au contraire… C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier l'amour-propre avec la vérité!

M. DE LA HARPE

Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et l'amour-propre mauvais.

MADAME DE GENLIS

Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre; l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles ne seraient pas article de foi… (on rit) sans doute; la vanité, c'est-à-dire l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de l'amour-propre… Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se cabre encore pour les petites.

M. DE TALLEYRAND

Ah!.. c'est que la sottise est une maladie incurable.

M. DE LA HARPE

Tant pis pour elle…

M. DE CABRE

Hum!.. elle peut alors devenir méchante…

M. DE LA HARPE

Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait et dit?

M. DE CABRE

Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes!

M. DE LA HARPE

Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel… Au surplus, si la critique m'a peu affecté lorsque je commençais à écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile; c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!.. Ah! quel sujet de réflexion!.. En vérité, ceux qui ne lisent pas pour réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire.

M. DE CABRE, se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas:

Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu… mais j'en suis fort occupé.

M. DE LA HARPE

Merci, mon ami; moi, je suis tranquille.

M. DE CABRE, indiquant qu'il va sortir

Venez-vous?

M. DE LA HARPE

Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis.

M. DE CABRE, souriant avec intention

Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17… 17…

M. DE LA HARPE

Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il y a bien des années de cela!.. Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M. de Talleyrand vous attendent.

Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin, lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui dit:

– Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire.

– Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé.

– Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par genre que par conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin dans sa miséricorde Dieu vint à moi… Dieu, l'unique but de notre vie!.. Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et par l'attrait de la volupté.

Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il poursuivit:

– Vous savez combien je vous ai aimée… et bien plus, dans tous les temps j'ai rendu justice à votre beau caractère… et lorsque j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non, m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect… Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez toujours résisté!..

– Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de remerciements à vous faire pour une aussi victorieuse justification. J'en suis profondément reconnaissante.

– Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié entre nous! Il faut que vous soyez des nôtres. Écoutez; un jour de la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons pour causer; quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se retire avec l'espoir d'une pareille séance de confiance et d'amitié. Voulez-vous me promettre d'y venir?

Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était vingt-cinq ou trente personnes, et cette séance d'amitié, comme il l'appelait, n'était autre chose qu'un bureau d'esprit et un conciliabule mystique et politique. Cette ordonnance et cette distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était des leurs; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde, même avec des torts.

Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages74 depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était Stéphanie Alyon, jeune filleule de madame de Genlis, fille de M. Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et elle était charmante.

Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût à merveille à Versailles75, du plus près possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère. Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui ne sont pas comme les autres.


76 et M. de Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque immédiatement après sa sortie de prison, il fut en correspondance avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII. Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un usurpateur.

M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du premier Consul.

– Madame, lui dit M. de Rémusat, le premier Consul vient seulement d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même… Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous sera accordé sur-le-champ77. «Comme mes premiers mouvements sont toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.»

Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna Madame la duchesse de la Vallière, Madame de Maintenon et Madame de Montespan; mais Madame de la Vallière est supérieure aux deux autres, qui respirent l'ennui; Madame de la Vallière, quoique remplie de fautes comme roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit: c'est ce qui arrive lorsqu'on calque des événements au lieu d'écrire des souvenirs78.

Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au cœur. Elle avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon, auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus; elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici:

«Je vous dirai, mon ange, que le premier Consul a lu Madame de la Vallière avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir la quitter, et qu'il a pleuré… C'est un fait positif; car c'est M. de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même. Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir extrême.

«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie.

«Élisabeth.»

Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à côté des paroles brûlantes de madame de Bon.

Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable, madame de Genlis fut touchée au cœur de cet éloge. Je fus enchantée, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui était le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et d'arracher mon pays à l'anarchie.

Elle fit aussitôt un impromptu en vers et l'envoya à madame de Bon pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon79 était à cette époque fort intimement liée avec M. d'Abrantès, et ce fut lui qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où.

Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de l'humeur, ce qui éternisait la querelle… Elle se plaignait surtout de plagiats qui étaient un peu rêvés80. Ainsi, par exemple, elle se plaint de ce que M. A. Duval a fait de la Curieuse, une comédie du Théâtre d'éducation, son drame d'Édouard en Écosse. Quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure, le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons et lui demandant du pain!.. Cette situation est une des plus tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se cachent… Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M. Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et de salées, comme dit Saint-Simon.

M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé.

– Que peut donc avoir cet original-là? se disait M. Lenormand… Si on donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là?

On donnait Œdipe à Colone.

Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer.

– Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!..

– Eh quoi!.. auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre père?.. Et M. Lenormand se recula du monsieur!..

– Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à soixante-seize ans… un beau vieillard, ma foi!..

– Mais alors, monsieur… vous avez donc été assez infortuné pour… pour épouser madame votre mère?

– Eh! du tout, monsieur!.. Mais en allant une fois en diligence de Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous fûmes arrêtés par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la Provence, et tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous étions encore à huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité publique. Depuis ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en allant aussi par les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement de nos deux positions… hi! hi! hi! hi!..

Et les sanglots recommencèrent.

La plainte du plagiat, pour Édouard en Écosse, copié sur la Curieuse, est de même force.

… Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis lui indiqua le jour suivant81.

M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie, bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame de Genlis, il était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle.

– Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse. Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit?

– J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis.

– Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame; l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une demande, que voulez-vous?

– Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis.

– Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de lui écrire tous les quinze jours… Il aime votre manière d'écrire.

– Eh! d'où la connaît-il?

– Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous?

Madame de Genlis réfléchit un moment.

– J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux.

– Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension de 12,000 francs. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains.

Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes:

Mesdames, je veux que vous receviez. Soyez grandes dames, surtout!.. Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps chauds où il faut de l'air autour de soi.

L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un point, mais sur tous.

Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui dis que oui.

– Vous a-t-elle écrit? – Jamais, Sire. – Eh bien! elle est encore plus spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps qu'une raison solide et éclairée: il est seulement dommage qu'elle ne soit pas plus naturelle.

L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire avait donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée. Cela n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand, madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault, Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard, Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin, Godefroy82, Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc.

À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien, et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de nommer, pour reformer, refaire son salon. Le cardinal Maury venait alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de Genlis.

72.On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique, comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la Gazette de France. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne, quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement. Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton. Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise foi d'une critique de ce genre.
  L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis VRAIE EN RIEN, disait, comme on le sait, que j'avais quatre-vingt-trois ans, et que j'étais de la communion de l'abbé Châtel! et pour fortifier ces belles assertions, il disait encore:
  «Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond l'archevêque et l'avocat.»
  Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas autrement que par un mot; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le voici: il le trouvera dans mon Histoire des Salons, tome Ier, page 298, Salon de monseigneur de Beaumont:
  «La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de ces prêtres exaltés, était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, etc.»
  Et voilà ce qu'on appelle de la critique!..
  La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.
73.M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui avait donné ce nom de Contempteur, et cela avec orgueil.
74.Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre volume des Annales de la vertu, une nouvelle méthode d'enseignement, un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du Petit La Bruyère.
75.César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut voir la fête, c'est-à-dire le feu d'artifice 177177
  Pour un 1er vendémiaire.
76.Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de Genlis depuis vint de sa tante.
77.Ce furent les propres paroles de Napoléon. Madame, dit M. de Rémusat, j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les propres expressions du premier Consul.
78.Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: Messieurs, voilà le roi d'Espagne, – et j'étais étonnée que le tableau sorti de l'atelier d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma fille, après l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce tableau. C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont copiées sur des émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque est très-fine et très-juste.
79.Madame de Bon était fort agréable de figure et de tournure; elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. d'Abrantès me l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane animé: c'était un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? «Bon et Beau, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux yeux que j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une naïveté charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.
80.C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à madame Cottin; elle dit que c'est son roman des Vœux téméraires qui lui a donné l'idée de Malvina. Il faut qu'elle se soit trompée en citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.
81.Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose comme je la rapporte.
82.Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore plus particulièrement dans la Bataille d'Austerlitz, qu'il a gravée d'après le tableau de Gérard, ainsi que la Psyché et l'Ossian du même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et qui grave en ce moment la Bataille de Marengo pour que la Bataille d'Austerlitz ait un pendant… Croirait-on qu'on a répondu sous le ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne produisez plus! – Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux talents à venir? et vous ne récompensez jamais le certain, celui qui a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait la Bataille de Marengo est de lui-même… Voilà l'homme qui ne produit plus!..
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
301 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/44054
Telif hakkı:
Public Domain