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Kitabı oku: «Histoire des salons de Paris. Tome 4», sayfa 6
Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa lorsque Millin me le fit remarquer.
Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour signature le nom de Jeanneton; elle témoignait un vif désir de suivre une correspondance, et indiquait une adresse qui, évidemment, n'était pas la véritable.
Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet écrit, répondit à cette lettre… Une autre vint encore, et reçut aussi une réponse… Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec son anonyme. – Eh bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me verrez pas.
Et la conversation se fit à travers une cloison.
Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit. – Faites entrer, dit-elle.
Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince, élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes. Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête, et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un cœur tenait à son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou de cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son tablier d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une innombrable quantité de pots et de caisses contenant des plantes très-rares. L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir de placer les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle demanda à madame de Genlis.
– Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite paysanne.
LA PAYSANNE
Dame! j'savons pas, moi!
MADAME DE GENLIS
Comment!.. serait-elle malade?
LA PAYSANNE
Nenni, nenni, elle n'est pas malade, et vous aime ben, allez!..
MADAME DE GENLIS
Et votre village est-il loin d'ici?
LA PAYSANNE, embarrassée
Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça… mais non, qu'il n'est pas loin… par là… du côté de Bièvre… de Jouy.
MADAME DE GENLIS
Ah! ah! je connais une grande dame qui possède une belle terre pas bien loin de cet endroit.
LA PAYSANNE
Qui donc ça?
MADAME DE GENLIS
Madame de Chevreuse, à Dampierre.
LA PAYSANNE, vivement
Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en levant les yeux et les mains au Ciel, Dieu puisse-t-il l'en faire jouir encore longtemps!
Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle. Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front, et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de Genlis la fixait avec attention, et elle rougit, ce qui l'embellit encore… Elle voulut cependant toujours soutenir son incognito, et tout en continuant de placer les fleurs dans les vases, elle dit:
– Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi… parce que, voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille douairière, comme ils la nomment, et que j'sommes presque de ses terres.
MADAME DE GENLIS, avec intention
Ah! ah! la jeune dame est donc méchante?
LA PAYSANNE, vivement
Non, non!.. alle n'est pas méchante… un brin tant seulement; mais la vieille est ben bonne aussi!
MADAME DE GENLIS
Est-elle jolie, la jeune?
LA PAYSANNE
Non, alle n'est pas laide, c'est tout83… Ah çà, v'là qu'est fini. Bonjour, madame… vot' servante.
MADAME DE GENLIS
Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut maintenant vous reposer… asseyez-vous.
LA PAYSANNE
Oh, j'n'oserai jamais!..
MADAME DE GENLIS, souriant
Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et asseyez-vous près.
LA PAYSANNE, rougissant et se détournant pour s'en aller
Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?..
MADAME DE GENLIS
Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une tendresse de mère.
LA PAYSANNE, après avoir hésité quelque temps
Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous.
Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint elle-même. Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait parfaitement déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et qu'elle disait: J'allions, j'venions; mais ses mains blanches, ses bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et sa tournure si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout cela formait un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour qu'elle pût le remplir longtemps… Elle jouait en effet la comédie; mais elle était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et par conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une charmante personne… j'en parlerai plus loin.
La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait un jour (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque impossible. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner des épreuves d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme le garçon de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une seconde réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et madame de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut alors que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, et qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses plus douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur un noble cœur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de l'esprit.
Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une année.
En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour converser avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; j'aurais pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules prétentions de sentiments.
Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme Millevoye84, disait une pièce de vers, à laquelle sa diction touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir, donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault venait lire un feuilleton inédit du Journal de Paris, écrit avec tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran85 disait plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes peuvent rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit également d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, mais ceux de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. Venait ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, très-jeune alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de Cabre86, ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et cependant fort aimable dans l'acception positive de ce mot. Il contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il composa étant jeune encore, mais abbé, pour répondre à la demande de faire le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu:
Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme,
À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour!
De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme,
Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour!
Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit charmant est si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi madame la comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et de Zilia, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et presque rivale de Delille dans le petit poëme de la Conversation; madame de Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait, certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure. Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit.
Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon, connue par la traduction de la Dame du Lac de Walter Scott, mais beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui. C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses amis trouvaient que c'était sans exigence.
D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, mais qui avaient leur célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. C'étaient mesdames de Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié fraternelle et la douceur et la bienveillance de leur commerce; madame Cabarus87, madame Roger88; madame Dubrosseron, jeune femme agréable et beaucoup du monde bruyant de ce temps-là; madame Hainguerlot, femme d'argent, qui, je ne sais pourquoi, voulut être femme d'esprit, et que le chevalier de Boufflers, qui, certes, savait pourtant ce que c'était que les muses, n'a pas craint d'appeler la dixième muse.
À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle et la reine Julie aimaient beaucoup madame de Genlis. Madame de Genlis avait encore avec elle deux jeunes filles dont elle prenait soin, mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle avait amenée de Berlin à Paris89. Ces deux jeunes filles augmentaient la famille adoptive de madame de Genlis, car elle avait encore Casimir et Alfred Lemaire, enfant que Casimir avait adopté pour ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à cette époque existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de Genlis dans ses mêmes relations de famille, mais directes!.. Où pouvait-elle trouver des femmes et des jeunes filles plus charmantes que celles de sa fille, madame de Valence? rien n'est plus admirable que l'éducation donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère qui forme les filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité de toutes les mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles parfaitement développées, voilà ce que madame de Valence a produit dans ses deux filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse de Celles90.
Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en nommant tant d'hommes remarquables, il faut ajouter M. de Coriolis, que j'ai été charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous charmait en disant de bien jolies productions de lui, dont une, la Messe de minuit, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut placer dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne compagnie qu'on aime toujours à rencontrer.
Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun, dans son Ode patriotique, articulât des paroles infâmes devant des objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent… devant les tombeaux!..
M. de Treneuil, dans son poëme des Tombeaux de Saint-Denis, répond à ces vers de cannibales d'une manière triomphante!.. Ah! ce n'est pas par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun91 que la Révolution s'est acquis une renommée!.. elle s'est, au contraire, couverte de honte et d'ignominie!..
M. de Treneuil parla de cet acte avec horreur. Il fit observer que l'empereur, qui réédifiait tout, avait ordonné de réparer les souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien beaux vers:
Et sans verser le sang d'une seule victime,
L'hommage expiatoire a surpassé le crime.
On ne peut comprendre pourquoi l'Institut refusa longtemps la couronne à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre l'esprit de parti? Cette pièce de vers, c'est-à-dire ce poëme, fut enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: certes, il n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la bibliothèque de l'Arsenal.
D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, même dans son Itinéraire; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire, malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M. d'Estourmel, M. de Choiseul-Gouffier, spirituel dans sa causerie, si intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs92, du chant plaintif et simple qui s'entendait au travers des rideaux flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans les sombres détours de la politique ottomane à cette époque, où, jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le mensonge ce qu'elle ne pouvait trancher avec le poignard ou endormir avec le poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de Choiseul!.. aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant tout, de M. de Narbonne et de M. de Talleyrand93, ne rappelait autant la bonne compagnie française, comme nous en avions la tradition, nous autres jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, nous qui avions pu voir et entendre une foule d'hommes de bon goût et de bonnes manières, dernier reste de la cour de Louis XV. M. de Choiseul contait surtout avec une grâce admirable.
M. le prince de Nassau allait aussi chez madame de Genlis, mais pas souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là, quand une fois il se mettait à raconter!
Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât pas. C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou les descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du temps94.
M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il est vrai que M. de Talleyrand a dans la physionomie un air d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On voudrait dissiper cette apparence d'ennui par le pouvoir qu'on se suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la sécheresse…: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop rapidement; mais aussi il ne faut pas qu'elles soient trop importantes ni trop repliées sur elles-mêmes.
Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais là, me dira-t-on? Il y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la vie des empires. Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il est devenu méchant comme nous l'avons vu par des causes connues de Dieu seul. Mais ce qui est connu de tous, car nous sentons nos blessures, c'est qu'il a fait bien du mal à la France.
Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de Valence… elle avait un charme, une grâce… ses grands yeux noirs donnaient des regards si doux et si animés!.. et puis elle est bonne. C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus d'attrait.
Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers l'année où elle quitta l'Arsenal.
On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux, mais, je crois, après les correspondances anonymes95. Comme on le savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela de son propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps qui lui aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des lettres dont le port coûtait cher.
Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si admirable, que madame de Genlis se passionna pour l'auteur, et lui répondit.
C'était une femme heureusement!.. Mais quelle femme! rien n'était admirable comme elle… Pendant quinze jours madame de Genlis racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée, la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!.. et ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante! cela ne pouvait être autrement… quel malheur!..
Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!.. la dame anonyme consentait enfin à se nommer… elle était malheureuse, et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait. Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le cœur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, elle devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle pensa qu'elle ne pouvait mieux faire que de prendre avec elle la dame inconnue comme compagne plutôt que comme dame de compagnie, et dans l'effusion du premier mouvement, madame de Genlis écrivit à la dame de venir au plus vite. Elle répondit par des bénédictions en manière de remerciements. Mais, hélas! les chemins de fer et les ballons n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher à de pauvres gens, même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre justice à madame de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent nécessaire au voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut nécessairement s'écouler entre le moment du départ de l'argent et l'arrivée de la dame, Madame de Genlis fut dans une agitation extraordinaire. Enfin, le jour heureux arriva, et la dame avec lui. Dès qu'elle aperçut madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant deux immenses bras plats et maigres appartenants à une grande femme sèche et blafarde:
– Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!.. mon amie! vous avez donc eu pitié de mon infortune!.. soyez désormais mon soutien, mon guide!
Elle avait cinquante ans!
Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était trompée, et qu'on jouait une seconde représentation d'Une Folie. Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle seule avait composé dans son imagination… car rien n'est à comparer à ce qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à l'arrivée de madame D***.
Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé, madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son scalpel… toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion. Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes incroyables.
Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon, père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis éleva, que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis épousa M. Savary.
M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans. Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage. Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle.
Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour.
Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces… Ce jour-là, elle avait un bonnet avec des roses… elle se regarda dans la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre:
– Savez-vous bien, madame, que j'ai encore de la peau?
– Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas étonnant: le temps enlaidit, mais il n'écorche pas.
Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle lui dit comme on dirait à un enfant:
– Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, elle a de la peau, elle a du teint… En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: J'ai de la peau… c'est inconcevable!..
Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille, jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout; d'un commerce quotidien impossible à supporter, s'étonnant à chaque instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite…
Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis. Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il fallait surveiller ces jeunes amants… Enfin, il l'enleva, au grand amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis.
Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina.
Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était déclarée mortelle.
Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle était fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de cavalerie; elle habitait Beauvais… Madame de Genlis lui répondait exactement. Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui souffre profondément d'un mal et qui est soulagé par une main habile. Madame de Genlis rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce monde pour se rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une âme aussi candide, aussi dégagée de toute pensée impure?.. C'était un ange que cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment admirables… c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort. Un jour, elle écrivit à madame de Genlis:
«Je me sens bien mal… ils ne veulent pas me dire que je mourrai bientôt; mais je le sais, moi!.. Oh! combien je voudrais vous voir avant de quitter ce monde!.. c'est un désir ardent… c'est celui du cœur, et je ne vis plus que par le mien.»
Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours… Mais ayant appris que sa sœur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était seule dans une calèche, alors il parut impossible de continuer une opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait… Elle partit… l'air, la vue de la campagne, celle de nouveaux objets, la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, son charmant visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une heureuse famille.
Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant… Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie qu'il illumine… C'était la jeune mourante!
– Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les bras de madame de Genlis… Combien je redoutais de ne pas vous entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!..
Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite. Seulement elle écoutait avec avidité celle qu'elle était venue chercher presqu'au dernier moment de sa vie!.. on voyait que sa pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!.. et elle était aimée!.. … elle écoutait, mais silencieuse, calme, recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de madame de Genlis, qu'elle pressait contre son cœur et qu'elle baisait à tous moments… Dans toute la journée, elle ne prit qu'un bouillon… vers le soir, elle parut prier avec un profond recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi… Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances, elle s'endormit… ce fut surtout alors que sa charmante figure apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de ses joues… c'était un ange sommeillant… mais ce sommeil fut court… elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit… elle tressaillit en s'éveillant… la chambre était sombre… – Faites venir de la lumière, dit-elle… je veux vous voir ENCORE!..
Purgeons le sol des patriotesPar des rois encore infecté.La terre de la libertéRejette les os des despotes.De ces monstres divinisésQue tous les cercueils soient brisés,Que leur mémoire soit flétrie,Et qu'avec leurs mânes errantsSortent du sein de la patrieLes cadavres de ces tyrans. Pour commentaire à cette strophe, il faut ajouter que ce même Lebrun fut le plus vil flatteur du régime impérial!..
