Kitabı oku: «Un chalet dans les airs»
Albert Robida
Un chalet dans les airs

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066325671
Table des matières
LE GRAND RAVALEMENT DU GLOBE.
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
X
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XX
XXII

Le déjeuner aux pilules.

LE GRAND RAVALEMENT DU GLOBE.
Table des matières
Assis entre ses neveux Andoche et Modéran, sur le balcon de la villa qu’il venait d’acheter en vue d’un assez long déplacement, M. Cabrol, l’érudit bien connu, semblait rêveur et fronçait un peu les sourcils.
«Est-ce que vous n’êtes pas content de l’aménagement, mon oncle? demanda Modéran.
— Si, si, fit M. Cabrol, cela va... Le premier étage est assez bien disposé : quatre chambres... une pour vous, deux pour moi; il nous reste une chambre d’ami, c’est suffisant... Ce sera très bien. Ce qui me chiffonne un peu, c’est de... Mais non, mais non, cela ira... Je pensais à mes travaux, mon petit Modéran, je veux qu’ils ne souffrent pas de nos déplacements... Non, non, ils n’en souffriront pas, au contraire, avec la tranquillité, le calme, le silence... Ni vos études non plus, mes petits, car vous travaillerez aussi!
— Oh! certainement, mon oncle», s’écrièrent Andoche et Modéran d’une seule voix.
En ce moment le balcon eut un brusque mouvement. Andoche faillit glisser du divan et derrière eux la villa oscilla.
«Allons, un dernier coup d’œil au mobilier, dit M. Cabrol en poussant la porte-fenêtre. Ma chambre est bien, mon lit-cadre, mon bureau, et l’armoire aux documents et manuscrits. Il n’y a que quarante-deux casiers ou tiroirs pour mes quarante-deux ouvrages en train, c’est encombrant, mais, dame! il faut de l’ordre; il s’agit de ne pas embrouiller mes archives! Quarante-deux, mes petits! Je sais bien que beaucoup n’ont encore que le titre d’écrit, mais cela va marcher!
— Mon oncle, regardez donc là-bas, dit Andoche retournant sur le balcon.
— Ah! oui, les tourbillons de poussières et de fumées au-dessus des élévateurs ou des treuils du Grand Chantier Nord entré en activité depuis quinze jours; nous devrions déjà être partis.»
M. Cabrol tourna le dos au Grand Chantier Nord en bougonnant.
«Hélas! le monde est devenu inhabitable; on nous a saboté notre planète. Plus de solidité nulle part, aussi bien en Europe, en Amérique, que dans les petits endroits à peu près tranquilles de l’Afrique Centrale... Ce sol perforé, usé, crevassé de tous côtés par des secousses, des tassements, des ébranlements et des glissements, les anciennes mines écroulées ou envahies par des mers souterraines; les forêts détruites... Je ne récrimine pas; sans doute on peut accuser les imprudences de nos aïeux; mais aussi, notre globe prend de l’âge, il vieillit terriblement.
— Oh oui! fit Modéran.
— Et puis, il faut l’avouer, les travaux de la première grande consolidation entreprise au XXIIe siècle, assez mesquinement, avec les simples ressources que pouvait fournir l’état de la Science à cette lointaine époque, ces travaux n’ont pas valu grand chose. Il faut maintenant reprendre l’œuvre sur un vaste plan d’ensemble.
— Et voici la pièce qui commence! dit Modéran, montrant au Nord de nouvelles trombes de vapeurs et de fumées, qu’accompagnait un effroyable vacarme de roulements, de sifflements et d’explosions.
— Oui, voilà, il le faut bien! Vous savez que les Pyramides se sont encore enfoncées depuis trois mois. L’ancien sommet de la grande Pyramide n’est plus qu’à soixante-douze centimètres du sol, les autres ont complètement disparu!... Il était temps de se décider à une réfection générale de notre planète... Mais combien de temps dureront ces travaux, ce formidable ravalement devenu si nécessaire? Comme on va être ennuyé avant de retrouver un globe tout neuf et parfaitement solide! Aussi les gens prévoyants, amis de la tranquillité, sont déjà partis ou envolés vite, vite, pour s’en aller vivre dans des coins préservés par hasard ou dans les secteurs qui ne seront pas entamés tout de suite...
— Partons, partons! mon oncle.
— Moi, j’ai voulu voir le commencement du branle-bas pour donner plus de saveur à notre tranquillité ailleurs... Égoïsme de sybarite, c’est très vilain, et j’en suis déjà puni, puisqu’on me dit qu’en ces heureux et assez rares Ailleurs tout est déjà plein, archi-plein, de fuyards comme nous.
— Mais, mon oncle, dit Modéran, et le sixième continent?
— Le sixième continent? Mais, mon petit, il est vieux déjà, ton sixième continent, puisque construit à la fin du xxe siècle.
— Oui, c’est vrai, vous m’avez fait voir un vieil atlas de 1975 où il ne figure pas encore.
— Tranquillisez-vous cependant, j’espère bien trouver quelques bons petits coins pour nous près des villes de plaisance sud-américaines, dans la Suisse chilienne, la Riviera patagonienne ou les îles construites dans le Pacifique; on les dit très réussies.»
Cependant, malgré les explications de son oncle, les lèvres d’Andoche laissaient voir une certaine moue.
«Eh bien, quoi encore? dit M. Cabrol.
— Et pourquoi pas un autre astre? objecta enfin Andoche.
— Oh! fit Modéran.
— Tu préférerais un autre astre, imprudente jeunesse!
— Pas moi, dit Modéran.
— Oui, toi, tu es plus raisonnable; j’ai toujours dit que tu me ressemblais, au physique et au moral, et je t’en fais mon compliment!... Moi, je déteste les aventures, toi aussi, c’est très bien, mais cet Andoche est un risque-tout! Quand vous étiez petits, il se mettait toujours, par folle imprudence, sur le sol ou dans l’air avec ses aéroclettes, dans des situations critiques dont toi, son cadet, tu devais le tirer... Je ne me chargerais pas de lui, si tu n’étais pas avec nous pour freiner son fol esprit.
— Je freinerai, mon oncle!»
Modéran et Andoche, éclatant de rire, échangèrent quelques coups de poing d’amitié.
«Du calme! du calme! freinez tous les deux! fit Cabrol.
— Il y en a qui sont très bien, des astres! protesta encore Andoche; j’ai lu d’intéressantes communications à la Société de Géographie.
— Moi aussi, j’ai lu... Je dirai même qu’on en cite où les conditions de la vie sont vraiment délicieuses pour nous autres globistes terriens... et d’acclimatation facile, même dans les astres nouveaux venus dans notre ciel, détournés de leur route par les rayons ZZZ et captés imprudemment à des planètes lointaines.
— Oh! fit Andoche.
— Voyons, nom d’un petit bonhomme! Tu dois bien savoir que le voyage présente tout de même quelques difficultés.. Tu trouves cela alléchant, les grosses difficultés, avec ta mentalité de casse-cou, mais tu verrais...
— Pas la peiner dit Modéran.
— D’abord, il faut des appareils spéciaux, d’une construction particulièrement soignée, d’une solidité garantie, d’une quasi-invulnérabilité, — avec conduite intérieure, et c’est extrêmement délicat, la conduite intérieure de ces appareils... Et puis, on part, on se lance dans le bleu, ça va très bien, mais sait-on jamais ce que l’on va trouver là-bas? Écoutez. Je vous l’ai raconté maintes fois; moi aussi, dans ma jeunesse, j’étais aventureux comme Andoche et je n’avais pas un frère cadet pour me freiner. Je me suis laissé tenter par les affiches des agences. J’ai fait un grand voyage dans la Lune. C’était cher, 80 000 francs tout compris, hôtels, nourriture, excursions, guides, etc. Seulement, voilà ! je n’ai rien vu, nous sommes arrivés au milieu d’une épidémie de grippe et elle nous a sauté dessus dès que nous avons essayé de mettre le nez dehors! Nous avons suivi tout le programme, parbleu! Mais de quarantaine en quarantaine, tous les voyageurs couchés...
— Pas gai, dit Modéran.
— Oui! oui! dit Andoche.
— Mon petit Andoche, ne fais pas la moue encore, nous allons nous offrir du bon temps et en voir du pays, sans peine, sans fatigue, le plus confortablement du monde. Voyons, une dernière visite de la maison où nous devrons vivre sept ou huit ans, peut-être dix, car il faut toujours compter avec des retards dans les entreprises considérables, énormes, comme cette reconstruction de notre vieille planète poussive, abîmée d’une abominable façon par les générations précédentes, des gens sans soin, locataires, simples usagers comme nous, mais qui ont usé et abusé, au lieu d’habiter en pères de famille comme c’était leur devoir, et qui nous ont laissé un héritage en mauvais état!
— Nous avons fait la visite complète de la maison, mon oncle, tout est parfait, c’est gentil, coquet, le mobilier bien compris, les lits et les fauteuils sont bons, dit Andoche.
— C’est un peu cher, hors de prix naturellement, mais j’ai bien fait de m’adresser à ce constructeur que votr père m’avait recommandé. Il n’y a pas à dire, il nous a fourni un beau modèle d’aéro-chalet très étudié, très fignolé, moteur énergico-intra-atomique à l’épreuve, conduite vérifiée soigneusement, pouvant aller partout, ne craignant ni bourrasque ni tempête. En somme, une roulotte aérienne à toutes fins, air, eau, terrain! En cas de panne au-dessus des Océans, — invraisemblable, mais enfin il faut être paré contre tous les accidents — nous naviguons et nous nous en tirons par nos propres moyens...
La Villa Beauséjour.

— Parbleu! fit Andoche souriant d’aise.
— Et, si je suis content et satisfait, je devrai à mon constructeur une petite prime dans cinq ans et une surprime dans dix. Et je ne demande qu’à la lui payer, cette surprime. Pour le moment, je me déclare très content de notre chalet, une villa volante qui va nous emmener bien loin de ce colossal chantier de reconstruction, voler de paysage en paysage, à la recherche, non pas d’un seul site agréable à habiter, mais de dix, de vingt successivement! Quand on aura assez étudié population et horizons et qu’on voudra changer, on changera!
— Bravo! j’aime la variété ! s’écria Andoche.
— Moi aussi! dit Modéran.
— Et moi tout autant que vous! conclut M. Cabrol. Donc vous avez tout vu. Voilà votre chambre à deux lits-cadres devant une large fenêtre, où vous ne perdrez rien du paysage... Ma chambre à côté ; je vous aurai près de moi; on travaillera chacun chez soi... Les repas seront pris sur un coin de mon bureau, aux heures habituelles, pour ne rien changer à notre régime... Au lieu de rester figés sur place dans notre domicile terrien, ma villa volante nous emportera où nous voudrons, comme nous voudrons, à toute allure quand il s’agira de gagner du pays, ou tout doucettement lorsque le paysage vaudra la peine d’être dégusté détail par détail, sans en rien perdre... Voilà la vraie villégiature! Et puis, aux bons endroits, descente à terre et repos; nous amarrons la maison en belle vue pour quelques jours ou quelques mois, sur quelque fier promontoire, sur une douce colline ou sur un pic alpestre, ou bien dans un jardin d’envol, près de quelque cité intéressante. Êtes-vous contents?
— Contents, joyeux! Partons tout de suite...
— Ah! auparavant, il faut donner un nom à notre villa volante, où nous serons si bien; je propose...
— Villa Beauséjour.
— Non, Aéro-Pension de famille Beauséjour! Demain ouverture de notre pension de famille, pendaison de crémaillère et départ.»
M. Cabrol se frotta les mains et sa figure prit une expression joviale, ses yeux semblèrent rire à travers ses lunettes, les plis de ses joues un peu creuses remuèrent.
C’était un homme de taille ordinaire, mais assez maigre et fort sec. Il était, comme toujours, vêtu d’un long pourpoint, une espèce de paletot, comme on disait au temps jadis, à large ceinture, avec capuchette sur les épaules et long collet rabattu. Ce collet encadrait un long cou, une face étroite fortement modelée et creusée sous les pommettes, des lunettes sur d’autres creux abrités par des sourcils noirs, hérissés et touffus. De longues moustaches pendaient en belles virgules noires. Quant aux cheveux, ils se réduisaient à une grosse mèche à l’arrière d’un crâne majestueux, qui semblait plein de pensées dont le bouillonnement faisait perpétuellement sauter les rides.
Son neveu Andoche lui ressemblait peut-être, mais bien vaguement et en plus rempli. Il était jeune, et la vie, avec toutes ses exigences, les études, le formidable travail du cerveau, n’avait pas encore sculpté son visage, ses joues rondes et fraîches, ni tracé sur son front le moindre sillon. Notons qu’il, était en retard pour cela sur les jeunes gens de sa génération. Ses lèvres avaient le rire facile, et, quand elles ne souriaient pas, une expression audacieuse qui s’accentuait dans le regard de ses yeux alertes et vifs. Modéran avait, aussi bonne mine, des joues aussi roses, il avait le regard caressant, une physionomie plus douce. Là ressemblance entre les deux frères était dans les jambes, remuantes, agitées, en perpétuel mouvement, des jambes de jeunes sportifs, avides de mouvements et de sauts.
«Allons, évasion demain!» conclut M. Cabrol après un dernier regard circulaire dans le salon de l’aérochalet.
Les deux-frères bondirent. Modéran prit l’escalier flottant, tandis qu’Andoche se lançait, accroché à un fil, sur le plancher de l’envoloir.

Découverte archéologique dans le Métro.

II
Table des matières
RETROUVAILLES. — LE TRAIN PERDU IL Y A HUIT SIÈCLES.
C’est le grand jour: pendaison de la crémaillère et départ. Une belle avionnette est venue s’amarrer à l’envoloir de Saint-Germain-en-Laye. Il en est descendu le propriétaire de la Villa Beauséjour et ses deux neveux, et les parents de ceux-ci: Mme des Ormettes, députée de la Seine, et M. des Ormettes, le directeur dé la célèbre agence de voyages interplanétaires, tous deux bien connus dans tous les milieux politiques et scientifiques; M. des Ormettes, un homme tout rond, une boule surmontée d’une autre boule plus petite; Mme des Ormettes, un peu... élancée, comme son frère M. Cabrol, tous deux avec un gros portefeuille bourre de paperasses sous le bras, tous deux arpentant le sol de l’envoloir d’une allure agitée, en gens pressés, l’œil vague et la tête surchargée de préoccupations et d’affaires.
«Ah! voyons, voilà donc cette aéro-villa! Bien, bien, je reconnais, c’est bien ça. J’ai vu toutes les épures. Je viens d’en commander six pour des clients... Attendez, une note à prendre pour ne pas oublier. — Là, je suis à vous...
— Entrez!» dit Cabrol.
Tandis qu’à la porte de la villa Mme des Ormettes, distraite, cherchait la sonnette, Andoche et Modéran étaient déjà au balcon du premier et riaient aux éclats.
«Montez, montez, ou nous levons l’ancre. et partons tout seuls. Maman! Papa! entrez vite!»
M. des Ormettes prit encore une petite note et, monta le dernier.
«Le tour du propriétaire! fit M. Cabrol: vestibule, chambre de service, magasins et salon, c’est assez grand, comme vous voyez... A l’avant, voici la logette de direction... Andoche, veux-tu bien ne pas toucher à la roue ni aux boutons de direction, tu vas nous faire faire un bond dans le ciel et enlever tes parents à 200 à l’heure!
— Malheureux! s’écria Mme des Ormettes en se levant précipitamment, je préside à cinq heures la Commission du budget aux Chambres mixtes.
— Pas de bêtises! s’écria M. des Ormettes, j’ai deux conseils d’administration pour ce soir...»
Andoche éclata de rire.
«Ce serait pourtant gentil, maman, fit Modéran, de venir avec nous. Nous avons des chambres d’amis au premier.
— Je voudrais bien, mes enfants, mais le temps? Où prendrais-je le temps?
— Vous avez de la chance, mon cher Cabrōl, de pouvoir esquiver tous les désagréments de cette bousculante période de reconstruction; cependant vous y perdez. Songez donc à toutes les découvertes archéologiques que l’on peut espérer au cours de ces immenses travaux qui vont retourner et mettre à nu presque toute la surface du globe! Découvertes de toutes sortes, géologiques, historiques, artistiques et autres. Qui peut dire ce que nous allons apprendre. C’est déjà commencé...
— Oui, oui, ces poteries gallo-romaines ou batignollaises.
— Non, non, mieux que ça. Hier on est tombé sur quelque chose de passionnant, du moins pour les gens du XXIIe siècle. Un vieux mystère éclairci! Ce matin, la Phonocinétélégazette nous a donné cela. A six heures j’ai été réveillé par le coup de sifflet des éditions sensationnelles, j’ai ouvert les yeux; la Phono fonctionnait déjà. Vous n’avez pas entendu?
— Si, mais j’ai tourné le bouton d’arrêt pour somnoler encore une demi-heure.... Qu’est-ce qu’il y avait?
— En deux mots, voici: vous devez savoir vaguement qu’au XXIIe siècle, vers 2123 ou 25, un train du Métropolitain deuxième réseau, dernier du soir, disparut totalement sur la ligne Châtelet-Longchamps, entre les stations Saint-Cloud-Puteaux. Le train était bondé ; c’était la sortie du Grand Opéra de Longchamps, où depuis environ quatre-vingts ans l’Opéra s’était transporté, dans les beaux quartiers de l’ancien Bois, en face d’une grande gare aérienne établie sur le mont Valérien. On fouilla le bois de Boulogne, on fouilla la Seine, on fouilla tous les embranchements du Métro, inutilement. Malgré toutes les recherches, on ne retrouva jamais aucun vestige, aucune trace de ce train, ni d’aucun des voyageurs. Énigme incompréhensible! Mystère effarant! On en parlait toujours, comme du Masque de fer ou de...
— Oui... oui...
— Si nous pendions cette crémaillère? glissa Mme des Ormettes consultant sa montre.
— C’est cela, asseyez-vous; en goûtant, notre ami nous débrouillera cette inquiétante énigme...»
Tout était préparé pour le goûter: des fleurs sur la nappe, quelques soucoupes et quelques petits flacons de pilules. M. Cabrol déposa une pilule dans une soucoupe devant chaque convive.
«Savourez! dit-il.
— Eh bien! reprit des Ormettes, voici l’affaire: Hier... Ah! vous savez qu’on s’est attaqué à la partie des Catacombes que le Métro n’utilisait pas. On déblaie, on refait des piliers de soutènement; or donc, dans le secteur Vaugirard, la fouille est tombée tout à coup sur ce train égaré depuis 800 ans. Stupéfaction d’abord, mais c’est bien lui. On a retrouvé des gazettes de l’époque: Mai 2124. Une fois le premier wagon rendu à la lumière, les ingénieurs ont fait presser le travail, on a pu se glisser jusqu’au bout du train à la machine motrice... Les wagons sont tous là.
— Et les voyageurs? demanda Modéran.
— Eux aussi!
— Diable!
— L’enquête commence. La justice et les journaux informent... Nous verrons les détails plus tard, cela va faire du bruit, un pareil crime, car il s’agit d’un crime énorme! Dès aujourd’hui on peut affirmer que le train, détourné de sa voie par d’audacieux malfaiteurs au croisement d’une ligne en construction, deuxième réseau, deuxième étage, à travers les Catacombes, s’enfonça dans les galeries jusque sous Vaugirard. Alors...
Le grand ravalement de Paris.

— Oh non! pas de détails impressionnants, dit Mme des Ormettes.
— Non, j’abrège. Leur besogne faite, les affreux bandits firent sauter une partie des voûtes, bloquant le malheureux train derrière et sous 150 mètres de débris en longueur et 15 mètres en épaisseur, plus quelques maisons tombées par-déssus. La voie du Métro longea pendant des siècles ce funèbre amas, et il a fallu le ravalement mondial pour avoir la clef du mystère. Brrr!»
M. des Ormettes mit solennellement une petite pilule rose dans une cuiller et leva la main:
«J’ai vu l’étiquette du flacon, c’est un extrait synthétique de Clos-Vougeot; je lève ma cuiller à votre. santé, Cabrol, et à la Villa Beauséjour, en vous souhaitant de paisibles et agréables randonnées à travers des ciels tranquilles! Je vous souhaite toutes les plus heureuses chances du monde! Bon travail à tous! Revenez, Andoche et Modéran, mes chers petits, tout prêts à réclamer vos diplômes en toutes matières, et vous, Cabrol, avec vos quarante-deux volumes terminés.
— Ah non! fit Cabrol en riant, pas tous, non, c’est trop. Je me contenterai de mes deux grands travaux, bien avancés déjà !
— Quels?
— Vous savez bien!
— Ceux que le monde savant attend si impatiemment depuis... faut-il le dire? depuis vingt-cinq ou trente ans? fit Mme des Omettes.
— L’œuvre conçue à la fleur de ma vie littéraire, creusée et caressée tout le long de mon âge mûr. Je m’y mets pour la parfaire et terminer... Chut! ne me reprochez pas l’excès de conscience de mes travaux! D’abord, et avant tout, c’est donc mon Histoire des civilisations lunatiques, d’après les documents rapportés par les voyageurs et les travaux des sélénites, et ensuite: Les Populations préhistoriques de notre globe et leurs institutions politiques...
— Très bien!
— Oui, comme on ne peut pas toujours voltiger, j’aurai de quoi m’occuper! Nous serons dérangés parfois, je ne m’en plains pas: des amis à recevoir, des visites à faire.. et puis n’ai-je pas à surveiller les études de mes neveux? Nous avons l’appareil complet de l’Universitaire Ciné-Phono; il fonctionnera régulièrement, je vous assure, et les garçons vous reviendront armés pour la vie, munis pour toute carrière à leur choix...
— Avec vous, nous sommes tranquilles, mon bon Cabrol.
— Notre programme est arrêté, revenons à notre pendaison de crémaillère: Encore une pilule de Ghambertin... Soyons gais!... Mais où donc est passée ma gouvernante, Mélanie? Elle était là tout à l’heure, je ne la vois ni ne l’entends plus. Mélanie! Mélanie!
— Délicieuse, cette pilule...
— Attendez que Mélanie nous apporte les cachets gustatifs.
— Mais ils sont là, devant vous. Mélanie a tout préparé.
— Ah! oui, j’aperçois la petite boîte aux cachets.»
En effet, un flacon et une boîte ovale, large de dix centimètres tenaient le milieu de la table sur un plateau d’argent encadré de fleurs. M. des Ormettes prit le flacon, lut: Sauterne... Champagne, et s’écria:
— Hé là ! Cabrol, vous allez nous faire faire des excès!
— Bah! ce n’est pas mauvais, un petit croc en jambes aux habitudes, de temps en temps.. la pilule de Sauterne est pour accompagner celle de faisan truffé, et ensuite le cachet de fruits glacés synthétiques pour le dessert, avec la pilule de Champagne, et c’est tout.
— Quel festin! dit Mme des Omettes; moi je ne prendrai pas de faisan truffé, je me contenterai d’une pilule de Champagne.
— Une spule? rien qu’une? Vous ne le trouvez donc pas bon, mon Champagne?
— Au contraire, il est merveilleux, c’est une flamme liquide. Cette pilule m’a monté à la tête; n’oubliez pas que j’ai ma commission des finances, ce soir, je m’embrouillerais dans les chiffres...
— Ce cher Cabrol a une réputation bien établie de fin gourmet; il est difficile pour ses pilules gustatives.... Vraiment, sa pendaison de crémaillère est réussie. Mais quelle bombance! On se croirait revenu aux temps de nos bons aïeux
— Nos grossiers aïeux, vous pourriez dire, fit Mme. des Ormettes. Comprend-on cela? Pendant tant de siècles ils mangèrent des viandes eux-mêmes, horreur! Ils engouffrèrent des viandes de toutes sortes. Animaux gras et dodus, gibiers de tout fumet et des légumes de toute espèce, qu’il fallait faire passer de force avec des vins généreux ou des liqueurs spéciales... Ils s’emplissaient de gâteaux et pâtisseries variées, j’en ai trouvé la liste dans une vieille histoire: babas, mokas, tartelettes... pouah! Et quelle incroyable perte de temps! Deux heures à table!... Étonnons-nous après cela de leur barbarie intellectuelle, de la faiblesse de leurs sciences....
— Nos pauvres aïeux! gémit M. Cabrol.
— Nous, au moins, nos plus longs festins durent une minute et demie; nous avons des synthèses alimentaires pures de tous ferments nuisibles; nous avons des essences concentrées en pilules qui caressent doucement les papilles sans alourdir notre intellect. Que demande notre organisme pour prospérer? Rien de plus. Et nous pouvons ainsi consacrer tout notre temps à nos travaux, à nos affaires. Réfléchissez! Voyez quels retards fabuleux les anciens modes d’alimentation ont infligés au Progrès et à la Civilisation?
— C’est fort triste, reprit M. Cabrol, j’en conviens; mais, enfin, il faut se nourrir, et je veux vous ramener vos deux gaillards solides et bien portants, replets même, si possible.... Voulez-vous voir la soute aux vivres? Venez, c’est là-bas, bien au frais, le grand placard à doubles parois.... Voyons, nous allons être quatre en comptant le pilote. Mais où est-elle donc, ma gouvernante? Serait-elle rentrée à la maison? J’ai encore une foule de recommandations à lui faire.
— Elle a vos instructions, et puis elle sait bien ce qu’elle a à faire, dit Mme des Ormettes.
— Ah, mais, je vais lui laisser dans le téléphone un savon de première classe.... Je sais bien, parbleu! elle est furieuse de ce que je ne l’emmène pas... Il faut bien qu’elle reste à la maison pour garder mon petit intérieur et veiller sur mes collections.
— Vous lui donnerez vos dernières instructions par sans-fil.
— Oui, oui, satanée Mélanie! grommela M. Cabrol. Nous disions donc: j’emporte dix ans de vivres pour quatre personnes. A deux repas par jour, cela fait 730 repas par personne et par an, c’est-à-dire 7300 repas pour dix ans. Multiplions par quatre, il me faut... 30000 pilules. J’en emporte 40000, cela fait. une petite marge pour quelques invités, à l’occasion.
— C’est prudent, dit M. des Ormettes.
— Vous approuvez? J’en suis charmé, vous avez l’expérience des voyages... Donc une tonne de pilules; cela, c’est l’aliment solide. Et les provisions liquides? Les pilules de liquides concentrés: cinq cents kilos de gouttes variées. Naturellement, toute la gamme des vins, hydromels, bières,... etc. De plus, il faut tout prévoir, une caissette de pilules pharmaceutiques pour tous les cas possibles, avec le manuel de l’Académie de Médecine.
— Parfait! dit Mme des Ormettes; avec cela, je suis tranquille! Je savais bien que je pouvais vous confier sans crainte mes chers petits!
— Je vous ramènerai des hommes!
— Oh! si je n’étais pas si occupée, si je ne me devais pas à mes engagements devant mes électeurs, je partirais avec vous.
— Outre l’Universitaire Ciné-Phono, nous avons une petite bibliothèque. Je veillerai à ce que mes neveux travaillent régulièrement.
— C’est si commode, cet Universitaire Ciné-Phono, dit Mme des Ormettes; mais comprend-on que l’on n’ait pas encore trouvé de machine à corriger les devoirs?»
Une sonnerie éclate. C’est un petit signal du pilote qui sort de sa logette. C’est le grand départ. L’Aéro-Pension de famille Beauséjour va partir.
«Monsieur, dit le pilote, quatre heures moins trois minutes et demie, c’est l’instant pour l’appareillage comme vous aviez dit.»
Tout le monde s’était levé. Andoche et Modéran avaient bondi, joyeux. Les autres ne semblaient pas trop émus.
«Oui, j’ai dit trois minutes pour les effusions, c’est suffisant, dit Cabrol, la vie est si courte! Allons, embrassons-nous. Pas d’émotions puisqu’on se reverra tous les soirs dans le Télé et que l’on pourra se raconter ses journées, tranquillement, bien à son aise.
— Quand votre aéro-villa sera installée quelque part, mais quand elle voyagera?...
— Eh bien, et la sans-fil? Allons, plus qu’une demi-minute. Au revoir, bonne santé à tous! A demain au Télé !
— Bonne santé à la Villa Beauséjour!».
M. et Mme des Ormettes étaient sur le sol de l’Envoloir, Andoche et Modéran au balcon de la villa agitaient leurs mouchoirs.
La Villa Beauséjour frémit dans toutes ses membrures, roula doucement sur l’Envoloir et prit l’air, presque sans secousse.
Le constructeur méritait sa réputation: la villa volante avait belle mine aussi bien en plein vol qu’à l’amarrage Elle brillait au soleil avec sa façade émaillée, sa toiture quadrillée de lignes roses rappelant les tuiles des constructions terriennes.
Au rez-de-chaussée, trois fenêtres de chaque côté, un grand balcon à l’avant qui se prolongeait en bec avec sa logette de direction à la pointe, un autre balcon à l’arrière arrondi. A l’étage, trois fenêtres encore sur chaque flanc. Élégance et simplicité.
L’aéro-villa décrivit un grand cercle au-dessus de l’Envoloir et piqua vers le Sud, pendant que M. et Mme des Ormettes, dans leur auto-volante, s’en allaient à leurs occupations.
