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Kitabı oku: «La dame de Monsoreau — Tome 3», sayfa 10

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CHAPITRE XIX
LES PRÉCAUTIONS DE M. DE MONSOREAU

Saint-Luc avait raison, Jeanne avait raison; au bout de huit jours, Bussy s'en était aperçu et leur rendait pleinement justice.

Être un homme d'autrefois eût été grand et beau pour la postérité; mais c'était n'être plus qu'un vieil homme, et Bussy, oublieux de Plutarque, qui avait cessé d'être son auteur favori depuis que l'amour l'avait corrompu, Bussy, beau comme Alcibiade, ne se souciant plus que du présent, se montrait désormais peu friand d'un article d'histoire près de Scipion ou de Bayard en leur jour de continence.

Diane était plus simple, plus nature, comme on dit aujourd'hui. Elle se laissait aller aux deux instincts que le misanthrope Figaro reconnaît innés dans l'espèce: aimer et tromper. Elle n'avait jamais eu l'idée de pousser jusqu'à la spéculation philosophique ses opinions sur ce que Charron et Montaigne appellent l'honneste.

— Aimer Bussy, c'était sa logique, — n'être qu'à Bussy, c'était sa morale, — frissonner de tout son corps au simple contact de sa main effleurée, c'était sa métaphysique.

M. de Monsoreau, — il y avait déjà quinze jours que l'accident lui était arrivé, — M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux en mieux. Il avait évité la fièvre, grâce aux applications d'eau froide, ce nouveau remède que le hasard ou la Providence avait découvert à Ambroise Paré, quand il éprouva tout à coup une grande secousse: il apprit que M. le duc d'Anjou venait d'arriver à Paris avec la reine mère et ses Angevins.

Le comte avait raison de s'inquiéter: car, le lendemain de son arrivée, le prince, sous prétexte de venir prendre de ses nouvelles, se présenta dans son hôtel de la rue des Petits-Pères. Il n'y a pas moyen de fermer sa porte à une Altesse royale qui vous donne une preuve d'un si tendre intérêt: M. de Monsoreau reçut le prince, et le prince fut charmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme.

Aussitôt le prince sorti, M. de Monsoreau appela Diane, s'appuya sur son bras, et, malgré les cris de Remy, fit trois fois le tour de son fauteuil.

Après quoi il se rassit dans ce même fauteuil, autour duquel il venait, comme nous l'avons dit, de tracer une triple ligne de circonvallation; il avait l'air très-satisfait, et Diane devina à son sourire qu'il méditait quelque sournoiserie.

Mais ceci rentre dans l'histoire privée de la maison de Monsoreau. Revenons donc à l'arrivée de M. le duc d'Anjou, laquelle appartient à la partie épique de ce livre.

Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jour indifférent aux observateurs, que le jour où Monseigneur François de Valois fit sa rentrée au Louvre. Voici ce qu'ils remarquèrent:

Beaucoup de morgue de la part du roi;

Une grande tiédeur de la part de la reine mère;

Et une humble insolence de la part de M. le duc d'Anjou, qui semblait dire:

— Pourquoi diable me rappelez-vous, si vous me faites, quand j'arrive, cette fâcheuse mine?

Toute cette réception était assaisonnée des regards rutilants, flamboyants, dévorants, de MM. de Livarot, de Ribérac et d'Antraguet, lesquels, prévenus par Bussy, étaient bien aises de faire comprendre à leurs futurs adversaires que, s'il y avait empêchement au combat, cet empêchement, pour sûr, ne viendrait pas de leur part.

Chicot, ce jour-là, fit plus d'allées et de venues que César la veille de la bataille de Pharsale.

Puis tout rentra dans le calme plat.

Le surlendemain de sa rentrée au Louvre, le duc d'Anjou vint faire une seconde visite au blessé.

Monsoreau, instruit des moindres particularités de l'entrevue du roi avec son frère, caressa du geste et de la voix M. le duc d'Anjou, pour l'entretenir dans les plus hostiles dispositions.

Puis, comme il allait de mieux en mieux, quand le duc fut parti, il reprit le bras de sa femme, et, au lieu de faire trois fois le tour de son fauteuil, il fit une fois le tour de sa chambre.

Après quoi, il se rassit d'un air encore plus satisfait que la première fois.

Le même soir, Diane prévint Bussy que M. de Monsoreau méditait bien certainement quelque chose.

Un instant après, Monsoreau et Bussy se trouvèrent seuls.

— Quand je pense, dit Monsoreau à Bussy, que ce prince, qui me fait si bonne mine, est mon ennemi mortel, et que c'est lui qui m'a fait assassiner par M. de Saint-Luc!

— Oh! assassiner! dit Bussy; prenez garde, monsieur le comte, Saint-Luc est bon gentilhomme, et vous avouez vous-même que vous l'aviez provoqué, que vous aviez tiré l'épée le premier, et que vous avez reçu le coup en combattant.

— D'accord, mais il n'en est pas moins vrai qu'il obéissait aux instigations du duc d'Anjou.

— Écoutez, dit Bussy, je connais le duc, et surtout je connais M. de Saint-Luc. Je dois vous dire que M. de Saint-Luc est tout entier au roi, et pas du tout au prince. Ah! si votre coup d'épée vous venait d'Antraguet, de Livarot ou de Ribérac, je ne dis pas... mais de Saint-Luc...

— Vous ne connaissez pas l'histoire de France comme je la connais, mon cher monsieur de Bussy, dit Monsoreau obstiné dans son opinion.

Bussy eût pu lui répondre, que s'il connaissait mal l'histoire de France, il connaissait en échange parfaitement celle de l'Anjou, et surtout de la partie de l'Anjou où était enclavé Méridor.

Enfin Monsoreau en vint à se lever et à descendre dans le jardin.

— Cela me suffit, dit-il en remontant. Ce soir, nous déménagerons.

— Pourquoi cela? dit Remy. Est-ce que vous n'êtes pas en bon air dans la rue des Petits-Pères, ou la distraction vous manque-t-elle?

— Au contraire, dit Monsoreau, j'en ai trop, de distractions; M. d'Anjou me fatigue avec ses visites. Il amène toujours avec lui une trentaine de gentilshommes, et le bruit de leurs éperons m'agace horriblement les nerfs.

— Mais où allez-vous?

— J'ai ordonné qu'on mît en état ma petite maison des Tournelles.

Bussy et Diane, car Bussy était toujours là, échangèrent un regard amoureux de souvenir.

— Comment, cette bicoque! s'écria étourdiment Remy.

— Ah! ah! vous la connaissez? fit Monsoreau.

— Pardieu! dit le jeune homme, qui ne connaît pas les habitations de M. le grand veneur de France, et surtout quand on a demeuré rue Beautreillis?

Monsoreau, par l'habitude, roula quelque vague soupçon dans son esprit.

— Oui, oui, j'irai là, dit-il, et j'y serai bien. On n'y peut recevoir que quatre personnes au plus. C'est une forteresse, et, par la fenêtre, on voit, à trois cents pas de distance, ceux qui viennent vous faire visite.

— De sorte? demanda Remy.

— De sorte qu'on peut les éviter quand on veut, dit Monsoreau, surtout quand on se porte bien.

Bussy se mordit les lèvres, il craignait qu'il ne vînt un temps où Monsoreau l'éviterait à son tour.

Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu, dans cette petite maison, Bussy blessé, évanoui sur son lit.

Remy réfléchit; aussi fut-il le premier des trois qui parla.

— Vous ne le pouvez pas, dit-il.

— Et pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur le docteur?

— Parce qu'un grand veneur de France a des réceptions à faire, des valets à entretenir, des équipages à soigner. Qu'il ait un palais pour ses chiens, cela se conçoit, mais qu'il ait un chenil pour lui, c'est impossible.

— Hum! fit Monsoreau d'un ton qui voulait dire: C'est vrai.

— Et puis, dit Remy, car je suis le médecin du coeur comme celui du corps, ce n'est pas votre séjour ici qui vous préoccupe.

— Qu'est-ce donc?

— C'est celui de madame.

— Eh bien?

— Eh bien, faites déménager la comtesse.

— M'en séparer! s'écria Monsoreau en fixant sur Diane un regard où il y avait, certes, plus de colère que d'amour.

— Alors, séparez-vous de votre charge, donnez votre démission de grand veneur; je crois que ce serait sage: car vraiment ou vous ferez ou vous ne ferez pas votre service; si vous ne le faites pas, vous mécontenterez le roi, et si vous le faites...

— Je ferai ce qu'il faudra faire, dit Monsoreau les dents serrées, mais je ne quitterai pas la comtesse.

Le comte achevait ces mots, lorsqu'on entendit dans la cour un grand bruit de chevaux et de voix.

Monsoreau frémit.

— Encore le duc! murmura-t-il.

— Oui, justement, dit Remy en allant à la fenêtre.

Le jeune homme n'avait point achevé que, grâce au privilège qu'ont les princes d'entrer sans être annoncés, le duc entra dans la chambre.

Monsoreau était aux aguets, il vit que le premier coup d'oeil de François avait été pour Diane.

Bientôt les galanteries intarissables du duc l'éclairèrent mieux encore; il apportait à Diane un de ces rares bijoux comme en faisaient trois ou quatre en leur vie ces patients et généreux artistes qui illustrèrent un temps où, malgré cette lenteur à les produire, les chefs-d'oeuvre étaient plus fréquents qu'aujourd'hui.

C'était un charmant poignard au manche d'or ciselé; ce manche était un flacon; sur la lame courait toute une chasse, burinée avec un merveilleux talent: chiens, chevaux, chasseurs, gibier, arbres et ciel, s'y confondaient dans un pêle-mêle harmonieux qui forçait le regard à demeurer longtemps fixé sur cette lame d'azur et d'or.

— Voyons, dit Monsoreau, qui craignait qu'il n'y eût quelque billet caché dans le manche.

Le prince alla au-devant de cette crainte en le séparant en deux parties.

— A vous qui êtes chasseur, la lame, dit-il; à la comtesse, le manche.

Bonjour, Bussy, vous voilà donc ami intime avec le comte, maintenant?

Diane rougit.

Bussy, au contraire, demeura assez maître de lui-même.

— Monseigneur, dit-il, vous oubliez que Votre Altesse elle-même m'a chargé ce matin de venir savoir des nouvelles de M. de Monsoreau. J'ai obéi, comme toujours, aux ordres de Votre Altesse.

— C'est vrai, dit le duc.

Puis, il alla s'asseoir près de Diane, et lui parla bas.

Au bout d'un instant:

— Comte, dit-il, il fait horriblement chaud dans cette chambre de malade. Je vois que la comtesse étouffe, et je vais lui offrir le bras pour lui faire faire un tour de jardin.

Le mari et l'amant échangèrent un regard courroucé.

Diane, invitée à descendre, se leva et posa son bras sur celui du prince.

— Donnez-moi le bras, dit Monsoreau à Bussy. Et Monsoreau descendit derrière sa femme.

— Ah! ah! dit le duc, il paraît que vous allez tout à fait bien?

— Oui, monseigneur, et j'espère être bientôt en état de pouvoir accompagner madame de Monsoreau partout où elle ira.

— Bon! mais, en attendant, il ne faut pas vous fatiguer.

Monsoreau lui-même sentait combien était juste la recommandation du prince.

Il s'assit à un endroit d'où il ne pouvait le perdre de vue.

— Tenez, comte, dit-il à Bussy, si vous étiez bien aimable, dès ce soir vous escorteriez madame de Monsoreau jusqu'à mon petit hôtel de la Bastille; je l'y aime mieux qu'ici, en vérité. Arrachée à Méridor aux griffes de ce vautour, je ne le laisserai pas la dévorer à Paris.

— Non pas, monsieur, dit Remy à son maître, non pas, vous ne pouvez accepter.

— Et pourquoi cela? dit Monsoreau.

— Parce que vous êtes à M. d'Anjou, et que M. d'Anjou ne vous pardonnerait jamais d'avoir aidé le comte à lui jouer un pareil tour.

— Que m'importe? allait s'écrier l'impétueux jeune homme, lorsque un coup d'oeil de Remy lui indiqua qu'il devait se taire.

Monsoreau réfléchissait.

— Remy a raison, dit-il, ce n'est point de vous que je dois réclamer un pareil service; j'irai moi-même la conduire: car, demain ou après demain, je serai en mesure d'habiter cette maison.

— Folie, dit Bussy, vous perdrez votre charge.

— C'est possible, dit le comte, mais je garderai ma femme.

Et il accompagna ces paroles d'un froncement de sourcils qui fit soupirer Bussy.

En effet, le soir même, le comte conduisit sa femme à sa maison des Tournelles, bien connue de nos lecteurs.

Remy aida le convalescent à s'y installer.

Puis, comme c'était un homme d'un dévouement à toute épreuve, comme il comprit que, dans ce local resserré, Bussy aurait grand besoin de lui, il se rapprocha de Gertrude, qui commença par le battre, et finit par lui pardonner.

Diane reprit sa chambre, située sur le devant, cette chambre au portail et au lit de damas blanc et or.

Un corridor seulement séparait cette chambre de celle du comte de Monsoreau.

Bussy s'arrachait des poignées de cheveux.

Saint-Luc prétendait que les échelles de corde, étant arrivées à leur plus haute perfection, pouvaient à merveille remplacer les escaliers.

Monsoreau se frottait les mains, et souriait en songeant au dépit de M. le duc d'Anjou.

CHAPITRE XX
UNE VISITE A LA MAISON DES TOURNELLES

La surexcitation tient lieu, à quelques hommes, de passion réelle, comme la faim donne au loup et à la hyène une apparence de courage.

C'était sous l'impression d'un sentiment pareil que M. d'Anjou, dont le dépit ne pourrait se décrire lorsqu'il ne retrouva plus Diane à Méridor, était revenu à Paris; à son retour, il était presque amoureux de cette femme, et cela justement parce qu'on la lui enlevait.

Il en résultait que sa haine pour Monsoreau, haine qui datait du jour où il avait appris que le comte le trahissait, il en résultait, disons-nous, que sa haine s'était changée en une sorte de fureur, d'autant plus dangereuse, qu'ayant expérimenté déjà le caractère énergique du comte, il voulait se tenir prêt à frapper sans donner prise sur lui-même.

D'un autre côté, il n'avait pas renoncé à ses espérances politiques, bien au contraire; et l'assurance qu'il avait prise de sa propre importance l'avait grandi à ses propres yeux. A peine de retour à Paris, il avait donc recommencé ses ténébreuses et souterraines machinations. Le moment était favorable. Bon nombre de ces conspirateurs chancelants, qui sont dévoués au succès, rassurés par l'espèce de triomphe que la faiblesse du roi et l'astuce de Catherine venaient de donner aux Angevins, s'empressaient autour du duc d'Anjou, ralliant, par des fils imperceptibles mais puissants, la cause du prince à celle des Guises, qui demeuraient prudemment dans l'ombre, et qui gardaient un silence dont Chicot se trouvait fort alarmé.

Au reste, plus d'épanchement politique du duc envers Bussy: une hypocrisie amicale, voilà tout. Le prince était vaguement troublé d'avoir vu le jeune homme chez Monsoreau, et il lui gardait rancune de cette confiance que Monsoreau, si défiant, avait néanmoins envers lui. Il s'effrayait aussi de cette joie qui épanouissait le visage de Diane, de ces fraîches couleurs qui la rendaient si désirable, d'adorable qu'elle était. Le prince savait que les fleurs ne se colorent et ne se parfument qu'au soleil, et les femmes qu'à l'amour. Diane était visiblement heureuse, et pour le prince, toujours malveillant et soucieux, le bonheur d'autrui semblait une hostilité.

Né prince, devenu puissant par une route sombre et tortueuse, décidé à se servir de la force, soit pour ses amours, soit pour ses vengeances, depuis que la force lui avait réussi; bien conseillé, d'ailleurs, par Aurilly, le duc pensa qu'il serait honteux pour lui d'être ainsi arrêté dans ses désirs par des obstacles aussi ridicules que le sont une jalousie de mari et une répugnance de femme.

Un jour qu'il avait mal dormi et qu'il avait passé la nuit à poursuivre ces mauvais rêves qu'on fait dans un demi-sommeil fiévreux, il sentit qu'il était monté au ton de ses désirs, et commanda ses équipages pour aller voir Monsoreau.

Monsoreau, comme on le sait, était parti pour sa maison des Tournelles.

Le prince sourit à cette annonce. C'était la petite pièce de la comédie de Méridor. Il s'enquit, mais pour la forme seulement, de l'endroit où était située cette maison; on lui répondit que c'était sur la place Saint-Antoine, et, se retournant alors vers Bussy, qui l'avait accompagné: — Puisqu'il est aux Tournelles, dit-il, allons aux Tournelles.

L'escorte se remit en marche, et bientôt tout le quartier fut en rumeur par la présence de ces vingt-quatre beaux gentilshommes, qui composaient d'ordinaire la suite du prince, et qui avaient chacun deux laquais et trois chevaux.

Le prince connaissait bien la maison et la porte; Bussy ne la connaissait pas moins bien que lui. Ils s'arrêtèrent tous deux devant la porte, s'engagèrent dans l'allée et montèrent tous deux; seulement, le prince entra dans les appartements, et Bussy demeura sur le palier.

Il résulta de cet arrangement que le prince, qui paraissait le privilégié, ne vit que Monsoreau, lequel le reçut couché sur une chaise longue, tandis que Bussy fut reçu dans les bras de Diane, qui l'étreignirent fort tendrement, tandis que Gertrude faisait le guet.

Monsoreau, naturellement pâle, devint livide en apercevant le prince.

C'était sa vision terrible.

— Monseigneur, dit-il frissonnant de contrariété, monseigneur, dans cette pauvre maison! en vérité, c'est trop d'honneur pour le peu que je suis.

L'ironie était visible, car à peine le comte se donnait-il la peine de la déguiser.

Cependant le prince ne parut aucunement la remarquer, et, s'approchant du convalescent avec un sourire:

— Partout où va un ami souffrant, dit-il, j'irai pour demander de ses nouvelles.

— En vérité, prince, Votre Altesse a dit le mot ami, je crois.

— Je l'ai dit, mon cher comte. Comment allez-vous?

— Beaucoup mieux, monseigneur; je me lève, je vais, je viens, et, dans huit jours, il n'y paraîtra plus.

— Est-ce votre médecin qui vous a prescrit l'air de la Bastille? demanda le prince avec l'accent le plus candide du monde.

— Oui, monseigneur.

— N'étiez-vous pas bien rue des Petits-Pères?

— Non, monseigneur; j'y recevais trop de monde, et ce monde menait trop grand bruit.

Le comte prononça ces paroles avec un ton de fermeté qui n'échappa point au prince, et cependant le prince ne parut point y faire attention.

— Mais vous n'avez point de jardin ici, ce me semble? dit-il.

— Le jardin me faisait tort, monseigneur, répondit Monsoreau.

— Mais où vous promeniez-vous, mon cher?

— Justement, monseigneur, je ne me promenais pas.

Le prince se mordit les lèvres et se renversa sur sa chaise.

— Vous savez, comte, dit-il après un moment de silence, que l'on demande beaucoup votre charge de grand veneur au roi?

— Bah! et sous quel prétexte, monseigneur?

— Beaucoup prétendent que vous êtes mort.

— Oh! monseigneur, j'en suis sûr, répond que je ne le suis pas.

— Moi, je ne réponds rien du tout. Vous vous enterrez, mon cher, donc vous êtes mort.

Monsoreau se mordit les lèvres à son tour.

— Que voulez-vous, monseigneur? dit-il, je perdrai mes charges.

— Vraiment?

— Oui; il y a des choses que je leur préfère.

— Ah! fit le prince, c'est fort désintéressé de votre part.

— Je suis fait ainsi, monseigneur.

— En ce cas, puisque vous êtes ainsi fait, vous ne trouveriez pas mauvais que le roi le sût.

— Qui le lui dirait?

— Dame! s'il m'interroge, il faudra bien que je lui répète notre conversation.

— Ma foi, monseigneur, si l'on répétait au roi tout ce qui se dit à Paris, Sa Majesté n'aurait pas assez de ses deux oreilles.

— Que se dit-il donc à Paris, monsieur? dit le prince en se retournant vers le comte aussi vivement que si un serpent l'eût piqué.

Monsoreau vit que, tout doucement, la conversation avait pris une tournure un peu trop sérieuse pour un convalescent n'ayant pas encore toute liberté d'agir. Il calma la colère qui bouillonnait au fond de son âme, et, prenant un visage indifférent:

— Que sais-je, moi, pauvre paralytique? dit-il. Les événements passent, et j'en aperçois à peine l'ombre. Si le roi est dépité de me voir si mal faire son service, il a tort.

— Comment cela?

— Sans doute; mon accident...

— Eh bien?

— Vient un peu de sa faute.

— Expliquez-vous.

— Dame! M. de Saint-Luc, qui m'a donné ce coup d'épée, n'est-il pas des plus chers amis du roi? C'est le roi qui lui a montré la botte secrète à l'aide de laquelle il m'a troué la poitrine, et rien ne me dit même que ce ne soit pas le roi qui me l'ait tout doucement dépêché.

Le duc d'Anjou fit presque un signe d'approbation.

— Vous avez raison, dit-il; mais enfin le roi est le roi.

— Jusqu'à ce qu'il ne le soit plus, n'est-ce pas? dit Monsoreau.

Le duc tressaillit.

— A propos, dit-il, madame de Monsoreau ne loge-t-elle donc pas ici?

— Monseigneur, elle est malade en ce moment; sans quoi elle serait déjà venue vous présenter ses très-humbles hommages.

— Malade? Pauvre femme!

— Oui, monseigneur.

— Le chagrin de vous avoir vu souffrir?

— D'abord; puis la fatigue de cette translation.

— Espérons que l'indisposition sera de courte durée, mon cher comte.

Vous avez un médecin si habile!

Et il leva le siège.

— Le fait est, dit Monsoreau, que ce cher Remy m'a admirablement soigné.

— Mais c'est le médecin de Bussy que vous me nommez là.

— Le comte me l'a donné en effet, monseigneur.

— Vous êtes donc très-lié avec Bussy?

— C'est mon meilleur, je devrais même dire c'est mon seul ami, répondit froidement Monsoreau.

— Adieu, comte, dit le prince en soulevant la portière de damas.

Au même instant, et comme il passait la tête sous la tapisserie, il crut voir comme un bout de robe s'effacer dans la chambre voisine, et Bussy apparut tout à coup à son poste au milieu du corridor.

Le soupçon grandit chez le duc.

— Nous partons, dit-il à Bussy.

Bussy, sans répondre, descendit aussitôt pour donner à l'escorte l'ordre de se préparer, mais peut-être bien aussi pour cacher sa rougeur au prince.

Le duc, resté seul sur le palier, essaya de pénétrer dans le corridor où il avait vu disparaître la robe de soie.

Mais, en se retournant, il remarqua que Monsoreau l'avait suivi et se tenait debout, pâle et appuyé au chambranle, sur le seuil de la porte.

— Votre Altesse se trompe de chemin, dit froidement le comte.

— C'est vrai, balbutia le duc, merci.

Et il descendit, la rage dans le coeur.

Pendant toute la route, qui était longue cependant, Bussy et lui n'échangèrent pas une seule parole.

Bussy quitta le duc à la porte de son hôtel.

Lorsque le duc fut rentré et seul dans son cabinet, Aurilly s'y glissa mystérieusement.

— Eh bien, dit le duc en l'apercevant, je suis bafoué par le mari.

— Et peut-être aussi par l'amant, monseigneur, dit le musicien.

— Que dis-tu?

— La vérité, Altesse.

— Achève alors.

— Écoutez, monseigneur, j'espère que vous me pardonnerez, car c'était pour le service de Votre Altesse.

— Va, c'est convenu, je te pardonne d'avance.

— Eh bien, j'ai guetté sous un hangar après que vous fûtes monté.

— Ah! ah! et qu'as-tu vu?

— J'ai vu paraître une robe de femme, j'ai vu cette femme se pencher, j'ai vu deux bras se nouer autour de son cou; et, comme mon oreille est exercée, j'ai entendu fort distinctement le bruit d'un long et tendre baiser.

— Mais quel était l'homme? demanda le duc. L'as-tu reconnu, lui?

— Je ne puis reconnaître des bras, dit Aurilly. Les gants n'ont pas de visage, monseigneur.

— Oui, mais on peut reconnaître des gants.

— En effet, il m'a semblé... dit Aurilly.

— Que tu les reconnaissais, n'est-ce pas? Allons donc!

— Mais ce n'est qu'une présomption.

— N'importe, dis toujours.

— Eh bien, monseigneur, il m'a semblé que c'étaient les gants de M. de Bussy.

— Des gants de buffle brodés d'or, n'est-ce pas? s'écria le duc, aux yeux duquel disparut tout à coup le nuage qui voilait la vérité.

— De buffle brodés d'or; oui, monseigneur, c'est cela, répéta Aurilly.

— Ah! Bussy! oui, Bussy! c'est Bussy! s'écria de nouveau le duc; aveugle que j'étais! ou plutôt, non, je n'étais pas aveugle. Seulement, je ne pouvais croire à tant d'audace.

— Prenez-y garde, dit Aurilly, il me semble que Votre Altesse parle bien haut.

— Bussy! répéta encore une fois le duc, se rappelant mille circonstances qui avaient passé inaperçues, et qui, maintenant, repassaient grandissantes devant ses yeux.

— Cependant, monseigneur, dit Aurilly, il ne faudrait pas croire trop légèrement; ne pouvait-il y avoir un homme caché dans la chambre de madame de Monsoreau?

— Oui, sans doute; mais Bussy, Bussy, qui était dans le corridor, l'aurait vu, cet homme.

— C'est vrai, monseigneur.

— Et puis, les gants, les gants.

— C'est encore vrai; et puis, outre le bruit du baiser, j'ai encore entendu...

— Quoi?

— Trois mots.

— Lesquels?

— Les voici: A demain soir!

— O mon Dieu!

— De sorte que si nous voulions, monseigneur, un peu recommencer cet exercice que nous faisions autrefois, eh bien, nous serions sûrs...

— Aurilly, demain soir nous recommencerons.

— Votre Altesse sait que je suis à ses ordres.

— Bien. Ah! Bussy! répéta le duc entre ses dents, Bussy, traître à son seigneur! Bussy, cet épouvantail de tous! Bussy, l'honnête homme... Bussy, qui ne veut pas que je sois roi de France!..

Et le duc, souriant avec une infernale joie, congédia Aurilly pour réfléchir à son aise.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
27 eylül 2017
Hacim:
310 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain