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Kitabı oku: «La dame de Monsoreau — Tome 3», sayfa 13

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— Si ces messieurs s'approchent de vous à la distance seulement d'une portée d'arquebuse, s'écria Henri, je les fais jeter tous les quatre à la Bastille.

— Sire, dit Quélus, le jour où Votre Majesté se conduirait ainsi, nous irions, nu-pieds et la corde au cou, nous présenter à maître Laurent Testu, le gouverneur, pour qu'il nous incarcérât avec ces gentilshommes.

— Je leur ferai trancher la tête, mordieu! Je suis le roi, j'espère!

— S'il arrivait pareille chose à nos ennemis, sire, nous nous couperions la gorge au pied de leur échafaud.

Henri garda longtemps le silence, et, relevant ses yeux noirs:

— A la bonne heure, dit-il, voilà de bonne et brave noblesse. C'est bien... Si Dieu ne bénissait pas une cause défendue par de tels gens!..

— Ne sois pas impie... ne blasphème pas! dit solennellement Chicot en descendant de son lit et en s'avançant vers le roi. Oui, ce sont là de nobles coeurs; mais Dieu fait ce qu'il veut, entends-tu, mon maître. Allons, fixe un jour à ces jeunes gens. C'est ton affaire, et non de dicter ses devoirs au Tout-Puissant.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Henri.

— Sire, nous vous en supplions, dirent les quatre gentilshommes en inclinant la tête et en pliant le genou.

— Eh bien, soit. En effet, Dieu est juste, il nous doit la victoire; mais, au surplus, nous saurons la préparer par des voies chrétiennes et judicieuses. Chers amis, souvenez-vous que Jarnac fit ses dévotions avec exactitude avant de combattre la Châtaigneraie: c'était une rude lame que ce dernier, mais il s'oublia dans les fêtes, les festins, il alla voir des femmes, abominable péché! Bref, il tenta Dieu, qui, peut-être, souriait à sa jeunesse, à sa beauté, à sa vigueur, et lui voulait sauver la vie. Jarnac lui coupa le jarret cependant. Écoutez-moi, nous allons entrer en dévotions; si j'avais le temps, je ferais porter vos épées à Rome pour que le saint-père les bénît toutes... Mais nous avons la châsse de sainte Geneviève qui vaut les meilleures reliques. Jeûnons ensemble, macérons-nous, et sanctifions le grand jour de la Fête-Dieu; puis le lendemain...

— Ah! sire, merci, merci! s'écrièrent les quatre jeunes gens... c'est dans huit jours.

Et ils se précipitèrent sur les mains du roi, qui les embrassa tous encore une fois, et rentra dans son oratoire en fondant en larmes.

— Notre cartel est tout rédigé, dit Quélus; il ne faut qu'y mettre le jour et l'heure. Écris, Maugiron, sur cette table... avec la plume du roi; écris: «Le lendemain de la Fête-Dieu!»

— Voilà qui est fait, répondit Maugiron; quel est le héraut qui portera cette lettre?

— Ce sera moi, s'il vous plaît, dit Chicot en s'approchant; seulement je veux vous donner un conseil, mes petits: Sa Majesté parle de jeûnes, de macérations et de châsses... c'est merveilleux comme voeu fait après une victoire; mais, avant le combat, j'aime mieux l'efficacité d'une bonne nourriture, d'un vin généreux, d'un sommeil solitaire de huit heures par jour ou par nuit. Rien ne donne au poignet la souplesse et le nerf comme une station de trois heures à table, — sans ivresse du moins. — J'approuve assez le roi sur le chapitre des amours, cela est trop attendrissant, vous ferez bien de vous en sevrer.

— Bravo, Chicot! s'écrièrent ensemble les jeunes gens.

— Adieu, mes petits lions, répondit le Gascon, je m'en vais à l'hôtel de Bussy.

Il fit trois pas et revint.

— A propos, dit-il; ne quittez pas le roi pendant ce beau jour de la Fête-Dieu; n'allez à la campagne ni les uns ni les autres: demeurez au Louvre comme une poignée de paladins. C'est convenu, hein? Oui; alors je vais faire votre commission.

Et Chicot, sa lettre à la main, ouvrit l'équerre de ses longues jambes, et disparut.

CHAPITRE XXVI
LA FÊTE-DIEU

Pendant ces huit jours, les événements se préparèrent, comme une tempête se prépare au fond des cieux dans les jours calmes et lourds de l'été.

Monsoreau, remis sur pied après quarante-huit heures de fièvre, s'occupa de guetter lui-même son larron d'honneur; mais, comme il ne découvrit personne, il demeura plus convaincu que jamais de l'hypocrisie du duc d'Anjou et de ses mauvaises intentions au sujet de Diane.

Bussy ne discontinua pas ses visites de jour à la maison du grand veneur. Seulement il fut averti par Remy des fréquents espionnages du convalescent, et s'abstint de venir la nuit par la fenêtre!

Chicot faisait deux parts de son temps:

L'une était consacrée à son maître bien-aimé Henri de Valois, qu'il quittait le moins possible, le surveillant comme fait une mère de son enfant.

L'autre était pour son tendre ami Gorenflot, qu'il avait déterminé à grand'peine, depuis huit jours, à retourner à sa cellule, où il l'avait reconduit et où il avait reçu de l'abbé, messire Joseph Foulon, le plus charmant accueil.

A cette première visite, on avait fort parlé de la piété du roi; et le prieur paraissait on ne peut plus reconnaissant à Sa Majesté de l'honneur qu'elle faisait à l'abbaye en la visitant. Cet honneur était même plus grand qu'on ne s'y était attendu d'abord: Henri, sur la demande du vénérable abbé, avait consenti à passer la journée et la nuit en retraite dans un couvent.

Chicot confirma l'abbé dans cette espérance, à laquelle il n'osait s'arrêter, et, comme on savait que Chicot avait l'oreille du roi, on l'invita fort à revenir, ce que Chicot promit de faire. Quant à Gorenflot, il grandit de dix coudées aux yeux des moines. C'était, en effet, un coup de partie à lui d'avoir ainsi capté toute la confiance de Chicot; Machiavel, de politique mémoire, n'eût pas mieux fait.

Invité à revenir, Chicot revint; et, comme avec lui, dans ses poches, sous son manteau, dans ses larges bottes, il apportait des flacons de vins des crus les plus rares et les plus recherchés, frère Gorenflot le recevait encore mieux que messire Joseph Foulon.

Alors il s'enfermait des heures entières dans la cellule du moine, partageant, au dire général, ses études et ses extases. L'avant-veille de la Fête-Dieu, il passa même la nuit tout entière dans le couvent; le lendemain, le bruit courait à l'abbaye que Gorenflot avait déterminé Chicot à prendre la robe.

Quant au roi, il donnait, pendant ce temps, de bonnes leçons d'escrime à ses amis, cherchant avec eux des coups nouveaux, et s'étudiant surtout à exercer d'Épernon, à qui le sort avait donné un si rude adversaire, et que l'attente du jour décisif préoccupait fort visiblement.

Quelqu'un qui eût parcouru la ville à de certaines heures de la nuit eût rencontré, dans le quartier Sainte-Geneviève, les moines étranges dont nos premiers chapitres ont fourni quelques descriptions, et qui ressemblaient beaucoup plus à des reîtres qu'à des frocards. Enfin nous pourrions ajouter, pour compléter le tableau que nous avons commencé d'esquisser; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l'hôtel de Guise était devenu, à la fois, l'antre le plus mystérieux et le plus turbulent, le plus peuplé au dedans et le plus désert au dehors qu'il se puisse voir; que des conciliabules se tenaient, chaque soir, dans la grande salle, après qu'on avait eu soin de fermer hermétiquement les jalousies, et que ces conciliabules étaient précédés de dîners auxquels on n'invitait que des hommes et que présidait cependant madame de Montpensier.

Ces sortes de détails, que nous trouvons dans les mémoires du temps, nous sommes forcé de les donner à nos lecteurs, attendu qu'ils ne les trouveraient pas dans les archives de la police. En effet, la police de ce bénin règne ne soupçonnait même pas ce qui se tramait, quoique le complot, comme on le pourra voir, fût d'importance, et les dignes bourgeois qui faisaient leur ronde nocturne, salade en tête et hallebarde au poing, ne le soupçonnaient pas plus qu'elle, n'étant point gens à deviner d'autres dangers que ceux qui résultent du feu, des voleurs, des chiens enragés et des ivrognes querelleurs.

De temps en temps, quelque patrouille s'arrêtait bien devant l'hôtel de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec; mais maître la Hurière était connu pour un si zélé catholique, que l'on ne doutait point que le grand bruit qui se menait chez lui ne fût mené pour la plus grande gloire de Dieu.

Voilà dans quelles conditions la ville de Paris atteignit, jour par jour, le matin de cette grande solennité abolie par le gouvernement constitutionnel, et qu'on appelle la Fête-Dieu.

Le matin de ce grand jour, il faisait un temps superbe, et les fleurs qui jonchaient les rues envoyaient au loin leurs parfums embaumés. Ce matin, disons-nous, Chicot qui, depuis quinze jours, couchait assidûment dans la chambre du roi, réveilla Henri de bonne heure; personne n'était encore entré dans la chambre royale.

— Ah! mon pauvre Chicot, s'écria Henri, foin de toi! Je n'ai jamais vu homme plus mal choisir son temps. Tu me tires du plus doux songe que j'aie fait de ma vie.

— Et que rêvais-tu donc, mon fils? demanda Chicot.

— Je rêvais que Quélus avait transpercé Antraguet d'un coup de seconde, et qu'il nageait, ce cher ami, dans le sang de son adversaire. Mais voici le jour. Allons prier le Seigneur que mon rêve se réalise. Appelle, Chicot, appelle!

— Que veux-tu donc?

— Mon cilice et mes verges.

— Tu n'aimerais pas mieux un bon déjeuner? demanda Chicot.

— Païen, dit Henri, qui veux entendre la messe de la Fête-Dieu l'estomac plein!

— C'est juste.

— Appelle, Chicot, appelle!

— Patience, dit Chicot, il est huit heures à peine, et tu as le temps de te fustiger jusqu'à ce soir. Causons premièrement: veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot.

— Eh bien, causons, dit Henri; mais fais vite.

— Comment divisons-nous notre journée, mon fils?

— En trois parties.

— En l'honneur de la sainte Trinité, très-bien. Voyons ces trois parties.

— D'abord la messe à Saint-Germain-l'Auxerrois.

— Bien.

— Au retour au Louvre, la collation.

— Très-bien!

— Puis processions de pénitents par les rues, en s'arrêtant, pour faire des stations, dans les principaux couvents de Paris, en commençant par les Jacobins et en finissant par Sainte-Geneviève, où j'ai promis au prieur de faire retraite jusqu'au lendemain dans la cellule d'une espèce de saint qui passera la nuit en prières pour assurer le succès de nos armes.

— Je le connais.

— Le saint?

— Parfaitement.

— Tant mieux, tu m'accompagneras, Chicot; nous prierons ensemble.

— Oui, sois tranquille.

— Alors, habille-toi et viens.

— Attends donc!

— Quoi?

— J'ai encore quelques détails à te demander.

— Ne peux-tu les demander tandis qu'on m'accommodera?

— J'aime mieux te les demander tandis que nous sommes seuls.

— Fais donc vite, le temps se passe.

— Ta cour, que fait-elle?

— Elle me suit.

— Ton frère?

— Il m'accompagne.

— Ta garde?

— Les gardes françaises m'attendent avec Crillon au Louvre; les Suisses m'attendent à là porte de l'abbaye.

— A merveille! dit Chicot, me voilà renseigné.

— Je puis donc appeler?

— Appelle.

Henri frappa sur un timbre.

— La cérémonie sera magnifique, continua Chicot.

— Dieu nous en saura gré, je l'espère.

— Nous verrons cela demain. Mais, dis moi, Henri, avant que personne n'entre, tu n'as rien autre chose à me dire?

— Non. Ai-je oublié quelque détail du cérémonial?

— Ce n'est pas de cela que je te parle.

— De quoi me parles-tu donc?

— De rien.

Mais tu me demandes...

— S'il est bien arrêté que tu vas à l'abbaye Sainte-Geneviève?

— Sans doute.

— Et que tu y passes la nuit?

— Je l'ai promis.

— Eh bien, si tu n'as rien à me dire, mon fils, je te dirai moi, que ce cérémonial ne me convient pas, à moi.

— Comment?

— Non, et quand nous aurons dîné...

— Quand nous aurons dîné?

— Je te ferai part d'une autre disposition que j'ai imaginée.

— Soit, j'y consens.

— Tu n'y consentirais pas, mon fils, que ce serait encore la même chose.

— Que veux-tu dire?

— Chut! voici ton service qui entre dans l'antichambre.

En effet, les huissiers ouvrirent les portières, et l'on vit paraître le barbier, le parfumeur et le valet de chambre de Sa Majesté, qui, s'emparant du roi, se mirent à exécuter conjointement, sur son auguste personne, une de ces toilettes que nous avons décrites dans le commencement de cet ouvrage.

Lorsque la toilette de Sa Majesté fut aux deux tiers, on annonça Son Altesse monseigneur le duc d'Anjou.

Henri se retourna de son côté, préparant son meilleur sourire pour le recevoir.

Le duc était accompagné de M. de Monsoreau, de d'Épernon et Aurilly.

D'Épernon et d'Aurilly restèrent en arrière.

Henri, à la vue du comte encore pâle et dont la mine était plus effrayante que jamais, ne put retenir un mouvement de surprise.

Le duc s'aperçut de ce mouvement, qui n'échappa point non plus au comte.

— Sire, dit le duc, c'est M. de Monsoreau qui vient présenter ses hommages à Votre Majesté.

— Merci, monsieur, dit Henri; et je suis d'autant plus touché de votre visite que vous avez été bien blessé, n'est-ce pas?

— Oui, sire.

— A la chasse, m'a-t-on dit.

— A la chasse, sire.

— Mais vous allez mieux à présent, n'est-ce pas?

— Je suis rétabli.

— Sire, dit le duc d'Anjou, ne vous plairait-il pas qu'après nos dévotion faites, M. le comte de Monsoreau nous allât préparer une belle chasse dans les bois de Compiègne?

— Mais, dit Henri, ne savez-vous pas que demain?..

Il allait dire: «quatre de mes amis se rencontrent avec quatre des vôtres;» mais il se rappela que le secret avait dû être gardé, et il s'arrêta.

— Je ne sais rien, sire, reprit le duc d'Anjou, et si Votre Majesté veut m'informer...

— Je voulais dire, reprit Henri, que, passant la nuit prochaine en dévotions à l'abbaye Sainte-Geneviève, je ne serais peut-être pas prêt pour demain; mais que M. le comte parte toujours: si ce n'est demain, ce sera après-demain que la chasse aura lieu.

— Vous entendez? dit le duc à Monsoreau, qui s'inclina.

— Oui, monseigneur, répondit le comte.

En ce moment entrèrent Schomberg et Quélus; le roi les reçut à bras ouverts.

— Encore un jour! dit Quélus en saluant le roi.

— Mais plus qu'un jour, heureusement! dit Schomberg.

Pendant ce temps, Monsoreau disait, de son côté, au duc:

— Vous me faites exiler, à ce qu'il paraît, monseigneur.

— Le devoir d'un grand veneur n'est-il point de préparer les chasses du roi? dit en riant le duc.

— Je m'entends, répondit Monsoreau, et je vois ce que c'est. C'est ce soir qu'expire le huitième jour de délai que Votre Altesse m'a demandé, et Votre Altesse préfère m'envoyer à Compiègne que de tenir sa promesse. Mais, que Votre Altesse y prenne garde; d'ici à ce soir, je puis, d'un seul mot...

François saisit le comte par le poignet.

— Taisez-vous, dit-il, car, au contraire, je la tiens cette promesse que vous réclamez.

— Expliquez-vous.

— Votre départ pour la chasse sera connu de tout le monde, puisque l'ordre est officiel.

— Eh bien?

— Eh bien, vous ne partirez pas; mais vous vous cacherez aux environs de votre maison. Alors, vous croyant parti, viendra l'homme que vous voulez connaître; le reste vous regarde, car je ne me suis engagé à rien autre chose, ce me semble.

— Ah! ah! si cela se fait ainsi! dit Monsoreau.

— Vous avez ma parole, dit le duc.

— J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai votre signature.

— Eh! oui, mordieu, je le sais bien.

Et le duc s'éloigna de Monsoreau pour se rapprocher de son frère;

Aurilly toucha le bras de d'Épernon.

— C'est fait, dit-il.

— Quoi? qu'y a-t-il de fait?

— M. de Bussy ne se battra point demain.

— M. de Bussy ne se battra point demain?

— J'en réponds.

— Et qui l'en empêchera?

— Qu'importe! pourvu qu'il ne se batte point.

— Si cela arrive, mon cher sorcier, il y a mille écus pour vous.

— Messieurs, dit Henri qui venait d'achever sa toilette, à Saint-Germain-l'Auxerrois!

— Et de là à l'abbaye Sainte-Geneviève? demanda le duc.

— Certainement, répondit le roi.

— Comptez là-dessus, dit Chicot en bouclant le ceinturon de sa rapière.

Et Henri passa dans la galerie, où toute sa cour l'attendait.

CHAPITRE XXVII
LEQUEL AJOUTERA ENCORE A LA CLARTÉ DU CHAPITRE PRÉCÉDENT

La veille au soir, quand tout avait été décidé et arrêté entre les Guise et les Angevins, M. de Monsoreau était rentré chez lui et y avait trouvé Bussy.

Alors, songeant que ce brave gentilhomme, auquel il portait toujours une grande amitié, pouvait, n'étant prévenu de rien, se compromettre cruellement le lendemain, il l'avait pris à part.

— Mon cher comte, lui avait-il dit, voudriez-vous bien me permettre de vous donner un conseil?

— Comment donc! avait répondu Bussy, je vous en prie, faites.

— A votre place, je m'absenterais demain de Paris.

— Moi! Et pourquoi cela?

— Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre absence vous sauverait, selon toute probabilité, d'un grand embarras.

— D'un grand embarras? reprit Bussy regardant le comte jusqu'au fond des yeux, et lequel?

— Ignorez-vous ce qui doit se passer demain?

— Complètement.

— Sur l'honneur?

— Foi de gentilhomme.

— M. d'Anjou ne vous a rien confié?

— Rien. M. d'Anjou ne me confie que les choses qu'il peut dire tout haut, et j'ajouterai presque qu'il peut dire à tout le monde.

— Eh bien, moi qui ne suis pas le duc d'Anjou, moi qui aime mes amis pour eux et non pour moi, je vous dirai, mon cher comte, qu'il se prépare pour demain des événements graves, et que les partis d'Anjou et de Guise méditent un coup dont la déchéance du roi pourrait bien être le résultat.

Bussy regarda M. de Monsoreau avec une certaine défiance; mais sa figure exprimait la plus entière franchise, et il n'y avait point à se tromper à cette expression.

— Comte, lui répondit-il, je suis au duc d'Anjou, vous le savez, c'est-à-dire que ma vie et mon épée lui appartiennent. Le roi, contre lequel je n'ai jamais rien ostensiblement entrepris, me garde rancune, et n'a jamais manqué l'occasion de me dire ou de me faire une chose blessante. Et demain même, — Bussy baissa la voix, — je vous dis cela, mais je le dis à vous seul, comprenez-vous bien? demain je vais risquer ma vie pour humilier Henri de Valois dans la personne de ses favoris.

— Ainsi, demanda Monsoreau, vous êtes résolu à subir toutes les conséquences de votre attachement au duc d'Anjou?

— Oui.

— Vous savez où cela vous entraîne, peut-être?

— Je sais où je compte m'arrêter; quelque motif que j'aie de me plaindre du roi, jamais je ne lèverai la main sur l'oint du Seigneur; je laisserai faire les autres, et je suivrai, sans frapper et sans provoquer personne, M. le duc d'Anjou, afin de le défendre en cas de péril.

M. de Monsoreau réfléchit un instant, et, posant sa main sur l'épaule de Bussy:

— Cher comte, lui dit-il, le duc d'Anjou est un perfide, un lâche, un traître, capable, sur une jalousie ou une crainte, de sacrifier son serviteur le plus fidèle, son ami le plus dévoué; cher comte, abandonnez-le, suivez le conseil d'un ami, allez passer la journée de demain dans votre petite maison de Vincennes, allez où vous voudrez, mais n'allez pas à la procession de la Fête-Dieu.

Bussy le regarda fixement.

— Mais pourquoi suivez-vous le duc d'Anjou vous-même? répliqua-t-il.

— Parce que, pour des choses qui intéressent mon honneur, répondit le comte, j'ai besoin de lui quelque temps encore.

— Eh bien, c'est comme moi, dit Bussy; pour des choses qui intéressent aussi mon honneur, je suivrai le duc.

Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy, et tous deux se quittèrent.

Nous avons dit, dans le chapitre précédent, ce qui se passa le lendemain, au lever du roi.

Monsoreau rentra chez lui, et annonça à sa femme son départ pour Compiègne; en même temps, il donna l'ordre de faire tous les préparatifs de ce départ.

Diane entendit la nouvelle avec joie. Elle savait de son mari le duel futur de Bussy et d'Épernon; mais d'Épernon était celui des mignons du roi qui avait la moindre réputation de courage et d'adresse: elle n'avait donc qu'une crainte mêlée d'orgueil en songeant au combat du lendemain.

Bussy s'était présenté dès le matin chez le duc d'Anjou et l'avait accompagné au Louvre, tout en se tenant dans la galerie. Le duc le prit en revenant de chez son frère, et tout le cortège royal s'achemina vers Saint-Germain-l'Auxerrois.

En voyant Bussy si franc, si loyal, si dévoué, le prince avait eu quelques remords; mais deux choses combattaient en lui les bonnes dispositions: le grand empire que Bussy avait pris sur lui, comme toute nature puissante sur une nature faible, et qui lui inspirait la crainte que, tout en se tenant debout près de son trône, Bussy ne fût le véritable roi; puis, l'amour de Bussy pour madame de Monsoreau, amour qui éveillait toutes les tortures de la jalousie au fond du coeur du prince.

Cependant il s'était dit, car Monsoreau lui inspirait, de son côté, des inquiétudes presque aussi grandes que Bussy, cependant il s'était dit:

— Ou Bussy m'accompagnera, et, en me secondant par son courage, fera triompher ma cause, et alors, si j'ai triomphé, peu m'importe! ce que dira et ce que fera le Monsoreau; ou Bussy m'abandonnera, et alors je ne lui dois plus rien, et je l'abandonne à mon tour.

Le résultat de cette double réflexion dont Bussy était l'objet, faisait que le prince ne quittait pas un instant des yeux le jeune homme. Il le vit, avec son visage calme et souriant, entrer à l'église, après avoir galamment cédé le pas à M. d'Épernon, son adversaire, et s'agenouiller un peu en arrière.

Le prince fit alors signe à Bussy de se rapprocher de lui. Dans la position où il se trouvait, il était obligé de tourner complètement la tête, tandis qu'en le faisant mettre à sa gauche, il n'avait besoin que de tourner les yeux.

La messe était commencée depuis un quart d'heure à peu près, quand Remy entra dans l'église et vint s'agenouiller près de son maître. Le duc tressaillit à l'apparition du jeune médecin, qu'il savait être confident des secrètes pensées de Bussy.

En effet, au bout d'un instant, après quelques paroles échangées tout bas, Remy glissa un billet au comte.

Le prince sentit un frisson passer dans ses veines: une petite écriture fine et charmante formait la suscription de ce billet.

— C'est d'elle, dit-il; elle lui annonce que son mari quitte Paris.

Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l'ouvrit et lut.

Le prince ne voyait plus le billet; mais il voyait le visage de Bussy, que dorait un rayon de joie et d'amour.

— Ah! malheur à toi si tu ne m'accompagnes pas! murmura-t-il.

Bussy porta le billet à ses lèvres et le glissa sur son coeur.

Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau eût été là, peut-être le duc n'eût-il pas eu la patience d'attendre le soir pour lui nommer Bussy.

La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, où une collation attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la galerie. Les Suisses étaient en haie à partir de la porte du Louvre; Crillon et les gardes françaises étaient rangés dans la cour.

Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d'Anjou ne perdait Bussy.

En entrant au Louvre, Bussy s'approcha du duc.

— Pardon, monseigneur, fit-il en s'inclinant; je désirerais dire deux mots à Votre Altesse.

— Pressés? demanda le duc.

— Très-pressés, monseigneur.

— Ne pourras-tu me les dire pendant la procession? nous marcherons à côté l'un de l'autre.

— Monseigneur m'excusera; mais je l'arrêtais justement pour lui demander la permission de ne pas l'accompagner.

— Comment cela? demanda le duc d'une voix dont il ne put complètement dissimuler l'altération.

— Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait, puisqu'il doit vider la querelle entre l'Anjou et la France; je désirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes, et y faire retraite toute la journée.

— Ainsi, tu ne viens pas à la procession où vient la cour, où vient le roi?

— Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse.

— Tu ne me rejoindras pas même à Sainte-Geneviève?

— Monseigneur, je désire avoir toute la journée à moi.

— Mais cependant, dit le duc, si une occasion se présente, dans le courant de la journée, où j'aie besoin de mes amis!..

— Comme monseigneur n'en aurait besoin, dit-il, que pour tirer l'épée contre son roi, je lui demande doublement congé, répondit Bussy: mon épée est engagée contre M. d'Épernon.

Monsoreau avait dit la veille au prince qu'il pouvait compter sur Bussy. Tout était donc changé depuis la veille, et ce changement venait du billet apporté par le Haudoin à l'église.

— Ainsi, dit le duc les dents serrées, tu abandonnes ton seigneur et maître, Bussy?

— Monseigneur, dit Bussy, l'homme qui joue sa vie le lendemain dans un duel acharné, sanglant, mortel, comme sera le nôtre, je vous en réponds, celui-là n'a plus qu'un seul maître, et c'est ce maître-là qui aura mes dernières dévotions.

— Tu sais qu'il s'agit pour moi du trône, et tu me quittes!

— Monseigneur, j'ai assez travaillé pour vous; je travaillerai encore assez demain; ne me demandez pas plus que ma vie.

— C'est bien! répliqua le duc d'une voix sourde; vous êtes libre, allez, monsieur de Bussy.

Bussy, sans s'inquiéter de cette froideur soudaine, salua le prince, descendit l'escalier du Louvre, et, une fois hors du palais, s'achemina vivement vers sa maison.

Le duc appela Aurilly.

Aurilly parut.

— Eh bien, monseigneur? demanda le joueur de luth.

— Eh bien, il s'est condamné lui-même.

— Il ne vous suit pas?

— Non.

— Il va au rendez-vous du billet?

— Oui.

— Alors c'est pour ce soir?

— C'est pour ce soir.

— M. de Monsoreau est-il prévenu?

— Du rendez-vous, oui; de l'homme qu'il trouvera au rendez-vous, pas encore.

— Ainsi vous êtes décidé à sacrifier le comte?

— Je suis décidé à me venger, dit le prince. Je ne crains plus qu'une chose maintenant.

— Laquelle?

— C'est que le Monsoreau ne se fie à sa force et à son adresse, et que Bussy ne lui échappe.

— Que monseigneur se rassure.

— Comment?

— M. de Bussy est-il bien décidément condamné?

— Oui, mordieu! Un homme qui me tient en tutelle, qui me prend ma volonté et qui en fait sa volonté; qui me prend ma maîtresse et qui en fait la sienne; une espèce de lion dont je suis moins le maître que le gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamné sans appel, sans miséricorde.

— Eh bien, comme je vous le disais, que monseigneur se rassure: s'il échappe à un Monsoreau, il n'échappera point à un autre.

— Et quel est cet autre?

— Monseigneur m'ordonne de le nommer?

— Oui, je te l'ordonne.

— Cet autre est M. d'Épernon.

— D'Épernon! d'Épernon; qui doit se battre contre lui demain?

— Oui, monseigneur.

— Conte-moi donc cela.

Aurilly allait commencer le récit demandé, quand on appela le duc. Le roi était à table, et il s'étonnait de n'y pas voir le duc d'Anjou, ou plutôt Chicot venait de lui faire observer cette absence, et le roi demandait son frère.

— Tu me conteras tout cela à la procession, dit le duc.

Et il suivit l'huissier qui l'appelait.

Maintenant, que nous n'aurons pas le loisir, préoccupé que nous serons d'un plus grand personnage, de suivre le duc et Aurilly dans les rues de Paris, disons à nos lecteurs ce qui s'était passé entre d'Épernon et le joueur de luth.

Le matin, vers le point du jour, d'Épernon s'était présenté à l'hôtel d'Anjou, et avait demandé à parler à Aurilly.

Depuis longtemps, le gentilhomme connaissait le musicien. Ce dernier avait été appelé à lui enseigner le luth, et plusieurs fois l'élève et le maître s'étaient réunis pour racler la basse ou pincer la viole, comme c'était la mode en ce temps-là, non-seulement en Espagne, mais encore en France.

Il en résultait qu'une assez tendre amitié, tempérée par l'étiquette, unissait les deux musiciens.

D'ailleurs M. d'Épernon, Gascon subtil, pratiquait la méthode d'insinuation, qui consiste à arriver aux maîtres par les valets, et il y avait peu de secrets chez le duc d'Anjou dont il ne fut instruit par son ami Aurilly.

Ajoutons que, par suite de son habileté diplomatique, il ménageait le roi et le duc, flottant de l'un à l'autre, dans la crainte d'avoir pour ennemi le roi futur, et pour se conserver le roi régnant.

Cette visite à Aurilly avait pour but de causer avec lui de son duel prochain avec Bussy. Ce duel ne laissait pas de l'inquiéter vivement. Pendant sa longue vie, la partie saillante du caractère de d'Épernon ne fut jamais la bravoure; or il eût fallu être plus que brave, il eût fallu être téméraire pour affronter de sang-froid le combat avec Bussy: se battre avec lui, c'était affronter une mort certaine. Quelques-uns l'avaient osé qui avaient mesuré la terre dans la lutte et qui ne s'en étaient pas relevés.

Au premier mot que d'Épernon dit au musicien du sujet qui le préoccupait, celui-ci, qui connaissait la sourde haine que son maître nourrissait contre Bussy, celui-ci, disons-nous, abonda dans son sens, plaignant bien tendrement son élève, en lui annonçant que, depuis huit jours, M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin, avec un clairon des gardes, la plus perfide lamé que l'on eût encore rencontrée à Paris, une sorte d'artiste en coups d'épée, qui, voyageur et philosophe, avait emprunté aux Italiens leur jeu prudent et serré, aux Espagnols leurs feintes subtiles et brillantes, aux Allemands l'inflexibilité du poignet, et la logique des ripostes, enfin aux sauvages Polonais, que l'on appelait alors des Sarmates, leurs voltes, leurs bonds, leurs prostrations subites, et les étreintes corps à corps.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
27 eylül 2017
Hacim:
310 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain