Sadece Litres'te okuyun

Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.

Kitabı oku: «La dame de Monsoreau — Tome 3», sayfa 15

Yazı tipi:

CHAPITRE XXX
LES INTÉRÊTS ET LE CAPITAL

A mesure que le roi avait parlé, à mesure que les conjurés l'avaient reconnu, ils étaient passé de la stupeur à l'épouvante.

L'abdication, signée Chicot Ier, avait changé l'épouvante en rage.

Chicot rejeta son froc sur ses épaules, croisa les bras, et, tandis que Gorenflot fuyait à toutes jambes, il soutint, immobile et souriant, le premier choc.

Ce fut un terrible moment à passer. Les gentilshommes, furieux, s'avancèrent sur le Gascon, bien déterminés à se venger de la cruelle mystification dont ils étaient victimes.

Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait défier tant de force de s'attaquer à tant de faiblesse, les arrêta plus encore peut-être que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait observer que la mort de Chicot ne servirait à rien, mais, tout au contraire, serait vengée terriblement par le roi, de complicité avec son fou dans cette scène de terrible bouffonnerie.

Il en résulta que les dagues et les rapières s'abaissèrent devant Chicot, qui, soit dévouement, — et il en était capable, — soit pénétration de leur pensée, continua de leur rire au nez.

Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups de hache de Crillon plus pressés. Il était évident que la porte ne pouvait résister longtemps à une pareille attaque, qu'on n'essayait pas même de repousser.

Aussi, après un moment de délibération, le duc de Guise donna-t-il l'ordre de la retraite.

Cet ordre fit sourire Chicot.

Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examiné le souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait dénoncé cette porte au roi, qui y avait placé Tocquenot, lieutenant des gardes suisses.

Il était donc évident que les ligueurs, les uns après les autres, allaient se jeter dans la gueule du loup.

Le cardinal s'éclipsa le premier, suivi d'une vingtaine de gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre à peu près de moines; puis Mayenne, à qui sa difficulté de courir, à cause de son énorme ventre et de son épaisse encolure, avait tout naturellement fait confier le soin de la retraite.

Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et que Chicot le vit se traîner, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait plus, il se tenait les côtes de rire.

Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles Chicot prêta l'oreille, croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refoulés dans le souterrain; mais, à son grand étonnement, le bruit, au lieu de revenir à lui, continuait de s'éloigner.

Tout à coup une pensée vint au Gascon, qui changea ses éclats de rire en grincements de dents. Le temps s'écoulait, les ligueurs ne revenaient pas; les ligueurs s'étaient-ils aperçus que la porte était gardée, et avaient-ils découvert une autre sortie?

Chicot allait s'élancer hors de la cellule, quand, tout à coup, la porte en fut obstruée par une masse informe qui se vautra à ses pieds en s'arrachant des poignées de cheveux tout autour de la tête.

— Ah! misérable que je suis! s'écriait le moine. Oh! mon bon seigneur Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi!

Comment Gorenflot, qui était parti le premier, revenait-il seul quand déjà il eût dû être bien loin?

Voilà la question qui se présenta tout naturellement à la pensée de Chicot.

— Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur, à moi! continuait de hurler Gorenflot; pardonnez à votre indigne ami, qui se repent et fait amende honorable à vos genoux.

— Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres, drôle?

— Parce que je n'ai pas pu passer par où passent les autres, mon bon seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colère, m'a frappé d'obésité. Oh! malheureux ventre! oh! misérable bedaine! criait le moine en frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout que c'est heureux d'être mince!

Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine.

— Mais les autres passent donc quelque part? s'écria Chicot d'une voix de tonnerre; les autres s'enfuient donc?

— Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils attendent la corde? Oh! malheureux ventre!

— Silence! cria Chicot, et répondez-moi.

Gorenflot se redressa sur ses deux genoux.

— Interrogez, monsieur Chicot, répondit-il, vous en avez bien certainement le droit.

— Comment se sauvent les autres?

— A toutes jambes.

— Je comprends... mais par où?

— Par le soupirail.

— Mordieu! par quel soupirail?

— Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetière.

— Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? réponds vite.

— Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain était gardée extérieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a entendu un Suisse qui disait: Mich durstet, ce qui veut dire, à ce qu'il paraît: J'ai soif.

— Ventre de biche! s'écria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de sorte que les fuyards ont pris un autre chemin?

— Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du cimetière.

— Qui donne?..

— D'un côté, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques.

— Tu mens!

— Moi, cher seigneur!

— S'ils s'étaient sauvés par le caveau donnant dans la crypte, je les eusse vus repasser devant ta cellule.

— Voilà justement, cher monsieur Chicot; ils ont pensé qu'ils n'auraient pas le temps de faire ce grand détour, et ils sont passés par le soupirail.

— Quel soupirail?

— Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert à éclairer le passage.

— De sorte que toi...

— De sorte que moi, qui suis trop gros...

— Eh bien?

— Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis à me tirer par les pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres.

— Mais, s'écria Chicot, le visage éclairé tout à coup d'une étrange jubilation, si tu n'as pas pu passer...

— Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes épaules, voyez ma poitrine.

— Alors lui, qui est plus gros que toi.

— Qui, lui?

— Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-là, je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non plus.

— Monsieur Chicot!

— Lève-toi, frocard!

Le moine se leva aussi vite qu'il put.

— Bien, maintenant conduis-moi au soupirail.

— Où vous voudrez, mon cher seigneur.

— Marche devant, malheureux, marche!

Gorenflot se mit à trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise par les coups de corde que lui allongeait Chicot.

Tous deux traversèrent le corridor et descendirent dans le jardin.

— Par ici, dit Gorenflot, par ici.

— Tais-toi, et marche, drôle!

Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'auprès d'un massif d'arbres d'où semblaient sortir des plaintes.

— Là, dit-il, là.

Et, au bout de son haleine, il tomba le derrière sur l'herbe.

Chicot fit trois pas en avant et aperçut quelque chose qui s'agitait à fleur de terre.

A côté de ce quelque chose qui ressemblait au train de derrière de l'animal que Diogène appelait un coq à deux pieds et sans plumes, gisaient une épée et un froc.

Il était évident que l'individu qui se trouvait pris si malheureusement s'était successivement défait de tous les objets qui pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, désarmé de son épée, dépouillé de son froc, il se trouvait réduit à sa plus simple expression.

Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour disparaître complètement.

— Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix étouffée du fugitif. J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Aïe! ne tirez pas si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance, pas vite, mais j'avance.

— Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon seigneur Dieu, tu as gagné ton cierge.

— Ce n'est pas pour rien que j'ai été surnommé Hercule, reprit la voix étouffée, je soulèverai cette pierre. Hein!

Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla.

— Attends, dit tout bas Chicot, attends.

Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt à grand bruit.

— Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain.

— Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essouflé. Ah! c'est donc toi, misérable moine!

— Ne dites rien, monseigneur, murmurèrent les voix, il vous prend pour Gorenflot.

— Ah! c'est donc toi, lourde masse, pondus immobile! tiens! ah! c'est donc toi, indigesta moles! tiens!

Et, à chaque apostrophe, Chicot, arrivé enfin au but si désiré de sa vengeance, fit retomber de toute la volée de son bras, sur les parties charnues qui s'offraient à lui, la corde avec laquelle il avait déjà flagellé Gorenflot.

— Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine.

En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes étouffées, tout en redoublant d'efforts pour soulever la pierre.

— Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voilà pour l'ivrognerie! tiens, voilà pour la paresse! tiens, voilà pour la colère; tiens, voilà pour la luxure! tiens, voilà pour la gourmandise! Je regrette qu'il n'y ait que sept péchés capitaux; tiens, tiens, tiens, voilà pour les vices que tu as!

— Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot, ayez pitié de moi.

— Ah! traître! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voilà pour ta trahison!

— Grâce! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui tombaient sur Mayenne, grâce, cher monsieur Chicot!

Mais Chicot, au lieu de s'arrêter, s'enivrait de sa vengeance et redoublait de coups.

Si puissant qu'il fût sur lui-même, Mayenne ne pouvait retenir ses gémissements.

— Ah! continua Chicot, que ne plaît-il à Dieu de substituer à ton corps vulgaire, à ta carcasse roturière, les très-hautes et très-puissantes omoplates du duc de Mayenne, à qui je dois une volée de coups de bâton dont les intérêts courent depuis sept ans!.. Tiens, tiens, tiens!

Gorenflot poussa un soupir et tomba.

— Chicot! vociféra le duc.

— Oui, moi-même, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras débile, qui voudrait avoir les cent bras de Briarée pour cette occasion.

Et Chicot, de plus en plus exalté, réitéra les coups de corde avec une telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les côtes déchirées, les reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis.

Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide.

Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot était évanoui, sinon de douleur, du moins d'effroi.

CHAPITRE XXXI
CE QUI SE PASSAIT DU COTÉ DE LA BASTILLE, TANDIS QUE CHICOT PAYAIT SES DETTES A L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE

Il était onze heures du soir; le duc d'Anjou attendait impatiemment, dans le cabinet où il s'était retiré à la suite de la faiblesse dont il avait été pris rue Saint-Jacques, qu'un messager du duc de Guise vint lui annoncer l'abdication du roi, son frère.

De la fenêtre à la porte du cabinet et de la porte du cabinet aux fenêtres de l'antichambre, il allait et revenait, regardant la grande horloge, dont les secondes tintaient lugubrement dans leur gaîne de bois doré.

Tout à coup il entendit un cheval qui piaffait dans la cour; il crut que ce cheval pouvait être celui de son messager, et courut s'appuyer au balcon; mais ce cheval, tenu en bride par un palefrenier, attendait son maître.

Le maître sortit des appartements intérieurs; c'était Bussy; Bussy, qui, en sa qualité de capitaine des gardes, venait, avant de se rendre à son rendez-vous, de donner le mot d'ordre pour la nuit.

Le duc, en apercevant ce beau et brave jeune homme, dont il n'avait jamais eu à se plaindre, éprouva un instant de remords; mais, à mesure qu'il le vit s'approcher de la torche que tenait le valet, son visage s'éclaira; et, sur ce visage, le duc lut tant de joie, d'espérance et de bonheur, que toute sa jalousie lui revint.

Cependant Bussy, ignorant que le duc le regardait et épiait les différentes émotions de son visage, Bussy, après avoir donné le mot d'ordre, roula le manteau sur ses épaules, se mit en selle, et, piquant des deux son cheval, s'élança avec un grand bruit sous la voûte sonore.

Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriver personne, eut encore l'idée de faire courir après lui, car il se doutait bien qu'avant de se rendre à la Bastille, Bussy ferait une halte à son hôtel; mais il se représenta le jeune homme riant avec Diane de son amour méprisé, le mettant, lui prince, sur la même ligne que le mari dédaigné, et, cette fois encore, son mauvais instinct l'emporta sur le bon.

Bussy avait souri de bonheur en partant; ce sourire était une insulte au prince: il le laissa aller. S'il eût eu le regard attristé et le front sombre, peut-être l'eût-il retenu.

Cependant, à peine hors de l'hôtel d'Anjou, Bussy quitta son allure précipitée, comme s'il eût craint le bruit de sa propre marche; et, passant à son hôtel, comme l'avait prévu le duc, il remit son cheval aux mains d'un palefrenier qui écoutait respectueusement une leçon d'hippiatrique que lui faisait Remy.

— Ah! ah! dit Bussy reconnaissant le jeune docteur, c'est toi, Remy.

— Oui, monseigneur, en personne.

— Et pas encore couché?

— Il s'en faut de dix minutes, monseigneur. Je rentrais chez moi, ou plutôt chez vous. En vérité, depuis que je n'ai plus mon blessé, il me semble que les jours ont quarante-huit heures.

— T'ennuierais-tu, par hasard? demanda Bussy.

— J'en ai peur!

— Et l'amour?

— Ah! je vous l'ai dit souvent, l'amour, je m'en défie, et je ne fais en général sur lui que des études utiles.

— Alors Gertrude est abandonnée?

— Parfaitement.

— Ainsi tu t'es lassé?

— D'être battu. C'était ainsi que se manifestait l'amour de mon amazone, brave fille du reste.

— Et ton coeur ne te dit rien pour elle ce soir?

— Pourquoi ce soir, monseigneur?

— Parce que je t'eusse emmené avec moi.

— A la Bastille?

— Oui.

— Vous y allez?

— Sans doute.

— Et le Monsoreau?

— A Compiègne, mon cher, où il prépare une chasse pour Sa Majesté.

— Êtes-vous sûr, monseigneur?

— L'ordre lui en a été donné publiquement ce matin.

— Ah!

Remy demeura un instant pensif.

— Alors? dit-il après un instant.

— Alors j'ai passé la journée à remercier Dieu du bonheur qu'il m'envoyait pour cette nuit, et je vais passer la nuit à jouir de ce bonheur.

— Bien. Jourdain, mon épée, fit Remy.

Le palefrenier disparut dans l'intérieur de la maison.

— Tu as donc changé d'avis? demanda Bussy.

— En quoi?

— En ce que tu prends ton épée.

— Oui, je vous accompagne jusqu'à la porte, pour deux raisons.

— Lesquelles?

— La première, de peur que vous ne fassiez, par les rues, quelque mauvaise rencontre.

Bussy sourit.

— Eh! mon Dieu, oui. Riez, monseigneur. Je sais bien que vous ne craignez pas les mauvaises rencontres, et que c'est un pauvre compagnon que le docteur Remy; mais on attaque moins facilement deux hommes qu'un seul. La seconde, parce que j'ai une foule de bons conseils à vous donner.

— Viens, mon cher Remy, viens. Nous nous entretiendrons d'elle; et, après le plaisir de voir la femme qu'on aime, je n'en connais pas de plus grand que celui d'en parler.

— Il y a même des gens, répliqua Remy, qui mettent le plaisir d'en parler avant celui de la voir.

— Mais, dit Bussy, il me semble que le temps est bien incertain.

— Raison de plus: le ciel est tantôt sombre, tantôt clair. J'aime la variété, moi. — Merci, Jourdain, ajouta-t-il, s'adressant au palefrenier, qui lui rapportait sa rapière.

Puis se retournant vers le comte:

— Me voici à vos ordres, monseigneur; partons.

Bussy prit le bras du jeune docteur, et tous deux s'acheminèrent vers la Bastille.

Remy avait dit au comte qu'il avait une foule de bons conseils à lui donner; et, en effet, à peine furent-ils en route, que le docteur commença de tirer du latin mille citations imposantes, pour prouver à Bussy qu'il avait tort de faire, ce soir-là, un visite à Diane, au lieu de se tenir tranquillement dans son lit, attendu que d'ordinaire un homme se bat mal quand il a mal dormi; puis, des apophthegmes de la Faculté, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment que c'était d'habitude Vénus qui désarmait Mars.

Bussy souriait; Remy insistait.

— Vois-tu, Remy, dit le comte, quand mon bras tient une épée, il s'y attache de telle sorte, que les fibres de la chair prennent la rigueur et la souplesse de l'acier, tandis que, de son côté, l'acier semble s'animer et s'échauffer comme une chair vivante. De ce moment, mon épée est un bras et mon bras est une épée. Dès lors, comprends-tu? il ne s'agit plus de force ni de dispositions. Une lame ne se fatigue pas.

— Non, mais elle s'émousse.

— Ne crains rien.

— Ah! mon cher seigneur, continua Remy, c'est que demain, voyez-vous, il s'agit de faire un combat comme celui d'Hercule contre Antée, comme celui de Thésée contre le Minotaure, comme celui des Trente, comme celui de Bayard; quelque chose d'homérique, de gigantesque, d'impossible; il s'agit qu'on dise dans l'avenir le combat de Bussy comme étant le combat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux pas, voyez-vous, je ne veux pas seulement qu'on vous entame la peau.

— Sois tranquille, mon bon Remy; tu verras des merveilles. J'ai, ce matin, mis quatre épées aux mains de quatre ferrailleurs qui, durant huit minutes, n'ont pu, à eux quatre, me toucher une seule fois, tandis que je leur ai mis leurs pourpoints en loques. Je bondissais comme un tigre.

— Je ne dis pas le contraire, maître; mais vos jarrets de demain seront-ils vos jarrets d'aujourd'hui?

Ici Bussy et son chirurgien entamèrent un dialogue latin, fréquemment interrompu par leurs éclats de rire.

Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rue Saint-Antoine.

— Adieu, dit Bussy; nous sommes arrivés.

— Si je vous attendais? dit Remy.

— Pourquoi faire?

— Pour être sûr que vous serez de retour avant deux heures, et que vous aurez au moins cinq ou six heures de bon sommeil avant votre duel.

— Si je te donne ma parole?

— Oh! alors cela me suffira. La parole de Bussy, peste! il ferait beau voir que j'en doutasse.

— Eh bien, tu l'as. Dans deux heures, Remy, je serai à l'hôtel.

— Soit. Adieu, monseigneur.

— Adieu, Remy.

Les deux jeunes gens se séparèrent; mais Remy demeura en place. Il vit le comte s'avancer vers la maison, et, comme l'absence de Monsoreau lui donnait toute sécurité, entrer par la porte que lui ouvrit Gertrude, et non pas monter par la fenêtre.

Puis il reprit philosophiquement, à travers les rues désertes, sa marche vers l'hôtel Bussy.

Comme il débouchait de la place Beaudoyer, il vit venir à lui cinq hommes enveloppés de manteaux, et paraissant, sous ces manteaux, parfaitement armés.

Cinq hommes à cette heure, c'était un événement. Il s'effaça derrière l'angle d'une maison en retraite.

— Arrivés à dix pas de lui, ces cinq hommes s'arrêtèrent, et, après un bonsoir cordial, quatre prirent deux chemins différents, tandis que le cinquième demeurait immobile et réfléchissant à sa place.

En ce moment, la lune sortit d'un nuage et éclaira d'un de ses rayons le visage du coureur de nuit.

— M. de Saint-Luc! s'écria Remy.

Saint-Luc leva la tête en entendant prononcer son nom, et vit un homme qui venait à lui.

— Remy! s'écria-t-il à son tour.

— Remy en personne, et je suis heureux de ne pas dire à votre service! attendu que vous me paraissez vous porter à merveille. Est-ce une indiscrétion que de vous demander ce que Votre Seigneurie fait à cette heure si loin du Louvre?

— Ma foi, mon cher, j'examine, par ordre du roi, la physionomie de la ville. Il m'a dit: «Saint-Luc, promène-toi dans les rues de Paris, et, si tu entends dire, par hasard, que j'ai abdiqué, réponds hardiment que ce n'est pas vrai.»

— Et avez-vous entendu parler de cela?

— Personne ne m'en a soufflé le mot. Or, comme il va être minuit, que tout est tranquille et que je n'ai rencontré que M. de Monsoreau, j'ai congédié mes amis, et j'allais rentrer quand tu m'as vu réfléchissant.

— Comment? M. de Monsoreau?

— Oui.

— Vous avez rencontré M. de Monsoreau?

— Avec une troupe d'hommes armés, dix ou douze au moins.

— M. de Monsoreau! impossible!

— Pourquoi cela, impossible?

— Parce qu'il doit être à Compiègne.

— Il devait y être, mais il n'y est pas.

— Mais l'ordre du roi?

— Bah! qui est-ce qui obéit au roi?

— Vous avez rencontré M. de Monsoreau avec dix ou douze hommes?

— Certainement.

— Vous a-t-il reconnu?

— Je le crois.

— Vous n'étiez que cinq.

— Mes quatre amis et moi, pas davantage.

— Et il ne s'est pas jeté sur vous?

— Il m'a évité, au contraire, et c'est ce qui m'étonne. En le reconnaissant, je me suis attendu à une horrible bataille.

— De quel côté allait-il?

— Du côté de la rue de la Tixeranderie.

— Ah! mon Dieu! s'écria Remy.

— Quoi? demanda Saint-Luc, effrayé de l'accent du jeune homme.

— Monsieur de Saint-Luc, il va sans doute arriver un grand malheur.

— Un grand malheur! à qui?

— A M. de Bussy!

— A Bussy? Mordieu! parlez, Remy; je suis de ses amis, vous le savez.

— Quel malheur! M. de Bussy le croyait à Compiègne.

— Eh bien?

— Eh bien, il a cru pouvoir profiter de son absence...

— De sorte qu'il est?..

— Chez madame Diane.

— Ah! fit Saint-Luc, cela s'embrouille.

— Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il aura eu des soupçons ou on les lui aura suggérés, et il n'aura feint de partir que pour revenir à l'improviste.

— Attendez donc! dit Saint-Luc en se frappant le front.

— Avez-vous une idée? répondit Remy.

— Il y a du duc d'Anjou là-dessous.

— Mais c'est le duc d'Anjou qui, ce matin, a provoqué le départ de M. de Monsoreau.

— Raison de plus. Avez-vous des poumons, mon brave Remy?

— Corbleu! comme des soufflets de forges.

— En ce cas, courons, courons sans perdre un instant. Vous connaissez la maison?

— Oui.

— Marchez devant alors.

Et les deux jeunes gens prirent à travers les rues une course qui eût fait honneur à des daims poursuivis.

— A-t-il beaucoup d'avance sur nous? demanda Remy en courant.

— Qui? le Monsoreau?

— Oui.

— Un quart d'heure à peu près, dit Saint-Luc en franchissant un tas de pierres de cinq pieds de haut.

— Pourvu que nous arrivions à temps! dit Remy en tirant son épée pour être prêt à tout événement.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
27 eylül 2017
Hacim:
310 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain