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Kitabı oku: «Le Collier de la Reine, Tome II», sayfa 14
Chapitre LXXIV
Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis
La reine paraissait attendre impatiemment; aussi, dès qu'elle aperçut les joailliers:
– Ah! voici monsieur Bossange, dit-elle vivement; vous avez pris du renfort, Bœhmer, tant mieux.
Bœhmer n'avait rien à dire; il pensait beaucoup. Ce qu'on a de mieux à faire en pareil cas, c'est de procéder par le geste; Bœhmer se jeta aux pieds de Marie-Antoinette.
Le geste était expressif.
Bossange l'imita comme son associé.
– Messieurs, dit la reine, je suis calme à présent, et je ne m'irriterai plus. Il m'est venu d'ailleurs une idée qui modifie mes sentiments à votre égard. Nul doute qu'en cette affaire nous ne soyons, vous et moi, dupes de quelque petit mystère… qui n'est plus un mystère pour moi.
– Ah! madame! s'écria Bœhmer enthousiasmé par ces paroles de la reine, vous ne me soupçonnez donc plus… d'avoir fait… Oh! le vilain mot à prononcer que celui de faussaire!
– Il est aussi dur pour moi de l'entendre, je vous prie de le croire, que pour vous de le prononcer, dit la reine. Je ne vous soupçonne plus, non.
– Votre Majesté soupçonne-t-elle quelqu'un alors?
– Répondez à mes questions. Vous dites que vous n'avez plus les diamants?
– Nous ne les avons plus, répondirent ensemble les deux joailliers.
– Peu vous importe de savoir à qui je les avais remis pour vous, cela me regarde. Est-ce que vous n'avez pas vu… madame la comtesse de La Motte?
– Pardonnez, madame, nous l'avons vue…
– Et elle ne vous a rien donné… de ma part?
– Non, madame. Madame la comtesse nous a dit seulement: Attendez.
– Mais cette lettre de moi, qui l'a remise?
– Cette lettre? répliqua Bœhmer; celle que Votre Majesté a eue dans les mains, celle-ci, c'est un messager inconnu qui l'a apportée chez nous pendant la nuit.
Et il montrait la fausse lettre.
– Ah! ah! fit la reine, bien; vous voyez qu'elle ne vient pas directement de moi.
Elle sonna, un valet de pied parut…
– Qu'on fasse mander madame la comtesse de La Motte, dit tranquillement la reine. Et, continua-t-elle avec le même calme, vous n'avez vu personne, vous n'avez pas vu monsieur de Rohan?
– Monsieur de Rohan, si fait, madame, il est venu nous rendre visite et s'informer…
– Très bien! répliqua la reine; n'allons pas plus loin; du moment que monsieur le cardinal de Rohan se trouve encore mêlé à cette affaire, vous auriez tort de vous désespérer. Je devine: madame de La Motte, en vous disant ce mot: Attendez, aura voulu… Non, je ne devine rien et je ne veux rien deviner… Allez seulement trouver monsieur le cardinal, et lui racontez ce que vous venez de me dire; ne perdez pas de temps, et ajoutez que je sais tout.
Les joailliers, ranimés par cette petite flamme d'espérance, échangèrent entre eux un regard moins effrayé.
Bossange seul, qui voulait placer son mot, se hasarda bien bas à dire:
– Que, cependant, la reine avait entre les mains un faux reçu, et qu'un faux est un crime.
Marie-Antoinette fronça le sourcil.
– Il est vrai, dit-elle, que si vous n'avez pas reçu le collier, cet écrit constitue un faux. Mais pour constater le faux, il est indispensable que je vous confronte avec la personne que j'ai chargée de vous remettre les diamants.
– Quand Votre Majesté voudra, s'écria Bossange; nous ne craignons pas la lumière, nous autres honnêtes marchands.
– Alors, allez chercher la lumière auprès de monsieur le cardinal, lui seul peut nous éclairer dans tout ceci.
– Et Votre Majesté nous permettra de lui rapporter la réponse? demanda Bœhmer.
– Je serai instruite avant vous, dit la reine, c'est moi qui vous tirerai d'embarras. Allez.
Elle les congédia, et lorsqu'ils furent partis, se livrant à toute son inquiétude, elle envoya courrier sur courrier à madame de La Motte.
Nous ne la suivrons pas dans ses recherches et dans ses soupçons, nous l'abandonnerons, au contraire, pour mieux courir avec les joailliers au-devant de cette vérité si désirée.
Le cardinal était chez lui, lisant avec une rage impossible à décrire une petite lettre que madame de La Motte venait de lui envoyer, disait-elle, de Versailles. La lettre était dure, elle ôtait tout espoir au cardinal; elle le sommait de ne plus songer à rien; elle lui interdisait de reparaître familièrement à Versailles; elle faisait appel à sa loyauté, pour ne pas renouer des relations devenues impossibles.
En relisant ces mots, le prince bondissait; il épelait les caractères un à un; il semblait demander compte au papier des duretés dont le chargeait une main cruelle.
– Coquette, capricieuse, perfide, s'écriait-il dans son désespoir; oh! je me vengerai.
Il accumulait alors toutes les pauvretés qui soulagent les cœurs faibles dans leurs douleurs d'amour, mais qui ne les guérissent pas de l'amour lui-même.
– Voilà, disait-il, quatre lettres qu'elle m'écrit, toutes plus injustes, toutes plus tyranniques les unes que les autres. Elle m'a pris par caprice, moi! C'est une humiliation qu'à peine je lui pardonnerais, si elle ne me sacrifiait à un caprice nouveau.
Et le malheureux abusé relisait avec la ferveur de l'espoir toutes les lettres, étayées dans leur rigueur avec un art de proportion impitoyable.
La dernière était un chef-d'œuvre de barbarie, le cœur du pauvre cardinal en était percé à jour, et cependant il aimait à un point tel que, par esprit de contradiction, il se délectait à lire, à relire ces froides duretés rapportées de Versailles, selon madame de La Motte.
C'est à ce moment que les joailliers se présentèrent à son hôtel.
Il fut bien surpris de voir leur insistance à forcer la consigne. Il chassa trois fois son valet de chambre qui revint une quatrième fois à la charge, en disant que Bœhmer et Bossange avaient déclaré ne vouloir se retirer que s'ils y étaient contraints par la force.
– Que veut dire ceci? pensa le cardinal. Faites-les entrer.
Ils entrèrent. Leurs visages bouleversés témoignaient du rude combat qu'ils avaient eu à soutenir moralement et physiquement. S'ils étaient demeurés vainqueurs dans l'un de ces combats, les malheureux avaient été battus dans l'autre. Jamais cerveaux plus détraqués n'avaient été appelés à fonctionner devant un prince de l'église.
– Et d'abord, cria le cardinal en les voyant, qu'est-ce que cette brutalité, messieurs les joailliers, est-ce qu'on vous doit quelque chose ici?
Le ton de ce début glaça de frayeur les deux associés.
– Est-ce que les scènes de là-bas vont recommencer? dit Bœhmer du coin de l'œil à son associé.
– Oh! non pas, non pas, répondit ce dernier en assujettissant sa perruque par un mouvement très belliqueux, quant à moi, je suis décidé à tous les assauts.
Et il fit un pas presque menaçant, pendant que Bœhmer, plus prudent, restait en arrière.
Le cardinal les crut fous et le leur dit nettement.
– Monseigneur, fit le désespéré Bœhmer en hachant chaque syllabe avec un soupir, justice, miséricorde! épargnez-nous la rage, et ne nous forcez pas à manquer de respect au plus grand, au plus illustre prince.
– Messieurs, ou vous n'êtes pas fous, et alors on vous jettera par les fenêtres, dit le cardinal, ou vous êtes fous, et alors on vous mettra tout simplement à la porte. Faites votre choix.
– Monseigneur, nous ne sommes pas fous, nous sommes volés!
– Qu'est-ce que cela me fait à moi, reprit monsieur de Rohan; je ne suis pas lieutenant de police.
– Mais vous avez eu le collier entre les mains, monseigneur, dit Bœhmer en sanglotant; vous irez déposer en justice, monseigneur, vous irez…
– J'ai eu le collier? dit le prince… C'est donc ce collier qui a été volé!
– Oui, monseigneur.
– En bien! que dit la reine? s'écria le cardinal, en faisant un mouvement d'intérêt.
– La reine nous a envoyés à vous, monseigneur.
– C'est bien aimable à Sa Majesté. Mais que puis-je faire à cela, mes pauvres gens?
– Vous pouvez tout, monseigneur; vous pouvez dire ce qu'on en a fait.
– Moi?
– Sans doute.
– Mon cher monsieur Bœhmer, vous pourriez me tenir un pareil langage si j'étais de la bande des voleurs qui ont pris le collier à la reine.
– Ce n'est pas à la reine que le collier a été pris.
– À qui donc? mon Dieu!
– La reine nie l'avoir eu en sa possession.
– Comment, elle nie! fit le cardinal avec hésitation; puisque vous avez un reçu d'elle.
– La reine dit que le reçu est faux.
– Allons donc! s'écria le cardinal, vous perdez la tête, messieurs.
– Est-ce vrai? dit Bœhmer à Bossange, qui répondit par un triple assentiment.
– La reine a nié, dit le cardinal, parce qu'il y avait quelqu'un chez elle quand vous lui parlâtes.
– Personne, monseigneur; mais ce n'est pas tout.
– Quoi donc encore?
– Non seulement la reine a nié, non seulement elle a prétendu que la reconnaissance est fausse; mais elle nous a montré un reçu de nous prouvant que nous avons repris le collier.
– Un reçu de vous, dit le cardinal. Et ce reçu…
– Est faux, comme l'autre, monsieur le cardinal, vous le savez bien.
– Faux… Deux faux… Et vous dites que je le sais bien?
– Assurément, puisque vous êtes venu pour nous confirmer dans ce que nous avait dit madame de La Motte; car vous, vous saviez bien que nous avions bien vendu le collier, et qu'il était aux mains de la reine.
– Voyons, dit le cardinal en passant une main sur son front, voici des choses bien graves, ce me semble. Entendons-nous un peu. Voici mes opérations avec vous.
– Oui, monseigneur.
– D'abord achat fait par moi pour le compte de Sa Majesté d'un collier sur lequel je vous ai payé deux cent cinquante mille livres.
– C'est vrai, monseigneur.
– Ensuite, vente souscrite directement par la reine, vous me l'avez dit, du moins, aux termes fixés par elle et sur la responsabilité de sa signature?
– De sa signature… Vous dites que c'est la signature de la reine, n'est-ce pas, monseigneur?
– Montrez-la-moi.
– La voici.
Les joailliers tirèrent la lettre de leur portefeuille. Le cardinal y jeta les yeux.
– Eh mais! s'écria-t-il, vous êtes des enfants… Marie-Antoinette de France… Est-ce que la reine n'est pas une fille de la maison d'Autriche? Vous êtes volés: l'écriture et la signature, tout est faux!
– Mais alors, s'écrièrent les joailliers au comble de l'exaspération, madame de La Motte doit connaître le faussaire et le voleur?
La vérité de cette assertion frappa le cardinal.
– Appelons madame de La Motte, dit-il fort troublé.
Et il sonna comme avait fait la reine.
Ses gens s'élancèrent à la poursuite de Jeanne, dont le carrosse ne pouvait encore être très loin.
Cependant Bœhmer et Bossange se blottissant comme des lièvres au gîte, dans les promesses de la reine, répétaient:
– Où est le collier? Où est le collier?
– Vous allez me faire devenir sourd, dit le cardinal avec humeur. Le sais-je moi, où est votre collier? Je l'ai remis moi-même à la reine, voilà tout ce que je sais.
– Le collier! si nous n'avons pas l'argent; le collier! répétaient les deux marchands.
– Messieurs, cela ne me regarde pas, répéta le cardinal hors de lui, et prêt à jeter ces deux créanciers à la porte.
– Madame de La Motte! madame la comtesse! crièrent Bœhmer et Bossange, enroués à force de désespoir, c'est elle qui nous a perdus.
– Madame de La Motte est d'une probité que je vous défends de suspecter, sous peine d'être roués dans mon hôtel.
– Enfin, il y a un coupable, dit Bœhmer d'un ton lamentable, ces deux faux ont été faits par quelqu'un?
– Est-ce par moi? dit monsieur de Rohan avec hauteur.
– Monseigneur, nous ne voulons pas le dire, certes.
– Eh bien, alors?
– Enfin, monseigneur, une explication, au nom du ciel.
– Attendez que j'en aie une moi-même.
– Mais, monseigneur, que répondre à la reine, car Sa Majesté crie aussi bien haut contre vous.
– Et que dit-elle?
– Elle dit que c'est vous ou madame de La Motte qui avez le collier, non pas elle.
– Eh bien! fit le cardinal, pâle de honte et de colère, allez dire à la reine que… Non, ne lui dites rien. Assez de scandale comme cela. Mais demain… demain, entendez-vous, j'officie à la chapelle de Versailles; venez, vous me verrez m'approcher de la reine, lui parler, lui demander si elle n'a pas le collier en sa possession, et vous entendrez ce qu'elle répondra; si, en face de moi, elle nie… alors, messieurs, je suis Rohan, je paierai!
Et sur ces mots prononcés avec une grandeur dont la simple prose ne peut donner une idée, le prince congédia les deux associés qui partirent à reculons en se touchant le coude.
– À demain donc, balbutia Bœhmer, n'est-ce pas, monseigneur?
– À demain, onze heures du matin, à la chapelle de Versailles, répondit le cardinal.
Chapitre LXXV
Escrime et diplomatie
Le lendemain entrait à Versailles, vers dix heures, une voiture aux armes de monsieur de Breteuil.
Ceux des lecteurs de ce livre qui se rappellent l'histoire de Balsamo et de Gilbert n'auront pas oublié que monsieur de Breteuil, rival et ennemi personnel de monsieur de Rohan, guettait depuis longtemps toutes les occasions de porter un coup mortel à son ennemi.
La diplomatie est en ceci d'autant supérieure à l'escrime, que, dans cette dernière science, une riposte bonne ou mauvaise doit être fournie en une seconde, tandis que les diplomates ont quinze ans, plus s'il le faut, pour combiner le coup qu'ils rendent et le faire le plus mortel possible.
Monsieur de Breteuil avait fait demander, une heure avant, audience au roi, et il trouva Sa Majesté qui s'habillait pour aller à la messe.
– Un temps superbe, dit Louis XVI tout joyeux, dès que le diplomate entra dans son cabinet; un vrai temps d'Assomption: voyez donc, il n'y a pas un nuage au ciel.
– Je suis bien désolé, sire, d'apporter un nuage à votre tranquillité, répondit le ministre.
– Allons! s'écria le roi en renfrognant sa bonne mine, voilà que la journée commence mal; qu'y a-t-il?
– Je suis bien embarrassé, sire, pour vous conter cela, d'autant que ce n'est pas, au premier abord, une affaire du ressort de mon ministère. C'est une sorte de vol, et cela regarderait le lieutenant de police.
– Un vol! fit le roi. Vous êtes garde des Sceaux, et les voleurs finissent toujours par rencontrer la justice. Cela regarde monsieur le garde des Sceaux; vous l'êtes, parlez.
– Eh bien, sire, voici ce dont il s'agit. Votre Majesté a entendu parler d'un collier de diamants?
– Celui de monsieur Bœhmer.
– Oui, sire.
– Celui que la reine a refusé?
– Précisément.
– Refus qui m'a valu un beau vaisseau: le Suffren, dit le roi en se frottant les mains.
– Eh bien! sire, dit le baron de Breteuil, insensible à tout le mal qu'il allait faire, ce collier a été volé.
– Ah! tant pis, tant pis, dit le roi. C'était cher; mais les diamants sont reconnaissables. Les couper serait perdre le fruit du vol. On les laissera entiers, la police les retrouvera.
– Sire, interrompit le baron de Breteuil, ce n'est pas un vol ordinaire. Il s'y mêle des bruits.
– Des bruits! que voulez-vous dire?
– Sire, on prétend que la reine a gardé le collier.
– Comment, gardé? C'est en ma présence qu'elle l'a refusé, sans même le vouloir regarder. Folies, absurdités, baron; la reine n'a pas gardé le collier.
– Sire, je ne me suis pas servi du mot propre; les calomnies sont toujours si aveugles à l'égard des souverains, que l'expression est trop blessante pour les oreilles royales. Le mot gardé…
– Ah çà! monsieur de Breteuil, dit le roi avec un sourire, on ne dit pas, je suppose, que la reine ait volé le collier de diamants.
– Sire, dit vivement monsieur de Breteuil, on dit que la reine a repris en dessous le marché rompu devant vous par elle; on dit, et ici je n'ai pas besoin de répéter à Votre Majesté combien mon respect et mon dévouement méprisent ces infâmes suppositions; on dit donc que les joailliers ont, de Sa Majesté la reine, un reçu attestant qu'elle garde le collier.
Le roi pâlit.
– On dit cela! répéta-t-il, que ne dit-on pas? mais cela m'étonne, après tout, s'écria-t-il. La reine aurait acheté en dessous main le collier que je ne la blâmerais point. La reine est une femme, le collier est une pièce rare et merveilleuse.
«Dieu merci! la reine peut dépenser un million et demi à sa toilette, si elle l'a voulu. Je l'approuverai, elle n'aura eu qu'un tort, celui de me taire son désir. Mais ce n'est pas au roi de se mêler dans cette affaire; elle regarde le mari. Le mari grondera sa femme s'il veut, ou s'il peut, je ne reconnais à personne le droit d'intervenir, même avec une médisance.
Le baron s'inclina devant ces paroles si nobles et si vigoureuses du roi. Mais Louis XVI n'avait que l'apparence de la fermeté. Un moment après l'avoir manifestée, il redevenait flottant, inquiet.
– Et puis, dit-il, que parlez-vous de vol?.. Vous avez dit vol, ce me semble?.. S'il y avait vol, le collier ne serait point dans les mains de la reine. Soyons logiques.
– Votre Majesté m'a glacé avec sa colère, dit le baron, et je n'ai pu achever.
– Oh! ma colère!.. Moi, en colère!.. Pour cela, baron… baron…
Et le bon roi se mit à rire bruyamment.
– Tenez, continuez, et dites-moi tout; dites-moi même que la reine a vendu le collier à des juifs. Pauvre femme, elle a souvent besoin d'argent, et je ne lui en donne pas toujours.
– Voilà précisément ce que j'allais avoir l'honneur de dire à Votre Majesté. La reine avait fait demander, il y a deux mois, cinq cent mille livres par monsieur de Calonne, et Votre Majesté a refusé de signer.
– C'est vrai.
– Eh bien! sire, cet argent, dit-on, devait servir à payer le premier quartier des échéances souscrites pour l'achat du collier. La reine n'ayant pas eu d'argent a refusé de payer.
– Eh bien? dit le roi, intéressé peu à peu, comme il arrive quand au doute succède un commencement de vraisemblance.
– Eh bien, sire, c'est ici que va commencer l'histoire que mon zèle m'ordonne de conter à Votre Majesté.
– Quoi! vous dites que l'histoire commence ici; qu'y a-t-il donc, mon Dieu! s'écria le roi, trahissant ainsi sa perplexité aux yeux du baron, qui dès ce moment garda l'avantage.
– Sire, on dit que la reine s'est adressée à quelqu'un pour avoir de l'argent.
– À qui? à un juif, n'est-ce pas?
– Non, sire, pas à un juif.
– Eh mon Dieu! vous me dites cela d'un air étrange, Breteuil. Allons, bien! je devine; une intrigue étrangère: la reine a demandé de l'argent à son frère, à sa famille. Il y a de l'Autriche là-dedans.
On sait combien le roi était susceptible à l'égard de la cour de Vienne.
– Mieux vaudrait, répliqua monsieur de Breteuil.
– Comment! mieux vaudrait. Mais à qui donc la reine a-t-elle pu demander de l'argent?
– Sire, je n'ose…
– Vous me surprenez, monsieur, dit le roi en relevant la tête et en reprenant le ton royal. Parlez sur-le-champ, s'il vous plaît, et nommez-moi ce prêteur d'argent.
– Monsieur de Rohan, sire.
– Eh bien! mais vous ne rougissez pas de me citer monsieur de Rohan, l'homme le plus ruiné de ce royaume!
– Sire… dit monsieur de Breteuil en baissant les yeux.
– Voilà un air qui me déplaît, ajouta le roi; et vous vous expliquerez tout à l'heure, monsieur le garde des Sceaux.
– Non, sire; pour rien au monde, attendu que rien au monde ne me forcerait à laisser tomber de mes lèvres un mot compromettant pour l'honneur de mon roi et celui de ma souveraine.
Le roi fronça le sourcil.
– Nous descendons bien bas, monsieur de Breteuil, dit-il; ce rapport de police est tout imprégné des vapeurs de la sentine d'où il sort.
– Toute calomnie exhale des miasmes mortels, sire, et voilà pourquoi il faut que les rois purifient, et par de grands moyens, s'ils ne veulent pas que leur honneur soit tué par ces poisons, même sur le trône.
– Monsieur de Rohan! murmura le roi; mais quelle vraisemblance?.. Le cardinal laisse donc dire?..
– Votre Majesté se convaincra, sire, que monsieur de Rohan a été en pourparlers avec les joailliers Bœhmer et Bossange; que l'affaire de la vente a été réglée par lui, qu'il a stipulé et pris des conditions de paiement.
– En vérité! s'écria le roi tout troublé par la jalousie et la colère.
– C'est un fait que le plus simple interrogatoire prouvera. Je m'y engage envers Votre Majesté.
– Vous dites que vous vous y engagez?
– Sans réserve, sous ma responsabilité, sire.
Le roi se mit à marcher vivement dans son cabinet.
– Voilà de terribles choses, répétait-il; et oui, mais dans tout cela je ne vois pas encore ce vol.
– Sire, les joailliers ont un reçu signé, disent-ils, de la reine, et la reine doit avoir le collier.
– Ah! s'écria le roi, avec une explosion d'espoir; elle nie! vous voyez bien qu'elle nie, Breteuil.
– Eh! sire, ai-je jamais laissé croire à Votre Majesté que je ne savais pas l'innocence de la reine? Serais-je assez à plaindre pour que Votre Majesté ne vît pas tout le respect, tout l'amour qui sont dans mon cœur pour la plus pure des femmes!
– Vous n'accusez que monsieur de Rohan, alors…
– Mais sire, l'apparence conseille…
– Grave accusation, baron.
– Qui tombera peut-être devant une enquête; mais l'enquête est indispensable. Songez donc, sire, que la reine prétend n'avoir pas le collier; que les joailliers prétendent l'avoir vendu à la reine; que le collier ne se retrouve pas, et que le mot vol a été prononcé dans le peuple, entre le nom de monsieur de Rohan et le nom sacré de la reine.
– Il est vrai, il est vrai, dit le roi tout bouleversé; vous avez raison, Breteuil; il faut que toute cette affaire soit éclaircie.
– Absolument, sire.
– Mon Dieu! qu'est-ce qui passe là-bas dans la galerie? Est-ce que ce n'est pas monsieur de Rohan qui se rend à la chapelle?
– Pas encore, sire; monsieur de Rohan ne peut se rendre à la chapelle. Il n'est pas onze heures, et puis monsieur de Rohan, qui officie aujourd'hui, serait revêtu de ses habits pontificaux. Ce n'est pas lui qui passe. Votre Majesté dispose encore d'une demi-heure.
– Que faire alors? Lui parler? Le faire venir?
– Non, sire; permettez-moi de donner un conseil à Votre Majesté; n'ébruitez pas l'affaire avant d'avoir causé avec Sa Majesté la reine.
– Oui, dit le roi, elle me dira la vérité.
– N'en doutons pas un seul instant, sire.
– Voyons, baron, mettez-vous là, et, sans réserve, sans atténuation, dites-moi chaque fait, chaque commentaire.
– J'ai tout détaillé dans ce portefeuille, avec les preuves à l'appui.
– À la besogne alors, attendez que je fasse fermer la porte de mon cabinet; j'avais deux audiences ce matin, je les remettrai.
Le roi donna ses ordres, et, se rasseyant, jeta un dernier regard par la fenêtre.
– Cette fois, dit-il, c'est bien le cardinal, regardez.
Breteuil se leva, s'approcha de la fenêtre, et derrière le rideau aperçut monsieur de Rohan qui, en grand habit de cardinal et d'archevêque, se dirigeait vers l'appartement qui lui était désigné chaque fois qu'il venait officier solennellement à Versailles.
– Le voici enfin arrivé, s'écria le roi en se levant.
– Tant mieux, dit monsieur de Breteuil, l'explication ne souffrira aucun délai.
Et il se mit à renseigner le roi avec tout le zèle d'un homme qui en veut perdre un autre.
Un art infernal avait réuni dans son portefeuille tout ce qui pouvait accabler le cardinal. Le roi voyait bien s'entasser l'une sur l'autre les preuves de la culpabilité de monsieur de Rohan, mais il se désespérait de ne pas voir arriver assez vite les preuves de l'innocence de la reine.
Il souffrait impatiemment ce supplice depuis un quart d'heure, lorsque tout à coup des cris retentirent dans la galerie voisine.
Le roi prêta l'oreille, Breteuil interrompit sa lecture.
Un officier vint gratter à la porte du cabinet.
– Qu'y a-t-il? demanda le roi, dont tous les nerfs étaient mis en jeu depuis la révélation de monsieur de Breteuil.
L'officier se présenta.
– Sire, Sa Majesté la reine prie Votre Majesté de vouloir bien passer chez elle.
– Il y a du nouveau, dit le roi en pâlissant.
– Peut-être, dit Breteuil.
– Je vais chez la reine, s'écria le roi. Attendez-nous ici, monsieur de Breteuil.
– Bien, nous touchons au dénouement, murmura le garde des Sceaux.
