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Kitabı oku: «Le vicomte de Bragelonne, Tome I.», sayfa 16

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Chapitre XXVII – Le lendemain

Il était sept heures du matin: les premiers rayons du jour éclairaient les étangs, dans lesquels le soleil se reflétait comme un boulet rougi, lorsque Athos, se réveillant et ouvrant la fenêtre de sa chambre à coucher qui donnait sur les bords de la rivière, aperçut à quinze pas de distance à peu près le sergent et les hommes qui l'avaient accompagné la veille, et qui, après avoir déposé les barils chez lui, étaient retournés au camp par la chaussée de droite.

Pourquoi, après être retournés au camp, ces hommes étaient-ils revenus? Voilà la question qui se présenta soudainement à l'esprit d'Athos.

Le sergent, la tête haute, paraissait guetter le moment où le gentilhomme paraîtrait pour l'interpeller. Athos, surpris de retrouver là ceux qu'il avait vus s'éloigner la veille, ne put s'empêcher de leur témoigner son étonnement.

– Cela n'a rien de surprenant, monsieur, dit le sergent, car hier le général m'a recommandé de veiller à votre sûreté, et j'ai dû obéir à cet ordre.

– Le général est au camp? demanda Athos.

– Sans doute, monsieur, puisque vous l'avez quitté hier s'y rendant.

– Eh bien! attendez-moi; j'y vais aller pour rendre compte de la fidélité avec laquelle vous avez rempli votre mission et pour reprendre mon épée, que j'oubliai hier sur la table.

– Cela tombe à merveille, dit le sergent, car nous allions vous en prier.

Athos crut remarquer un certain air de bonhomie équivoque sur le visage de ce sergent; mais l'aventure du souterrain pouvait avoir excité la curiosité de cet homme, et il n'était pas surprenant alors qu'il laissât voir sur son visage un peu des sentiments qui agitaient son esprit. Athos ferma donc soigneusement les portes, et il en confia les clefs à Grimaud, lequel avait élu son domicile sous l'appentis même qui conduisait au cellier où les barils avaient été enfermés.

Le sergent escorta le comte de La Fère jusqu'au camp. Là, une garde nouvelle attendait et relaya les quatre hommes qui avaient conduit Athos.

Cette garde nouvelle était commandée par l'aide de camp Digby, lequel, durant le trajet, attacha sur Athos des regards si peu encourageants, que le Français se demanda d'où venaient à son endroit cette vigilance et cette sévérité, quand la veille il avait été si parfaitement libre.

Il n'en continua pas moins son chemin vers le quartier général, renfermant en lui-même les observations que le forçaient de faire les hommes et les choses. Il trouva sous la tente du général où il avait été introduit la veille trois officiers supérieurs; c'étaient le lieutenant de Monck et deux colonels. Athos reconnut son épée; elle était encore sur la table du général, à la place où il l'avait laissée la veille.

Aucun des officiers n'avait vu Athos, aucun par conséquent ne le connaissait. Le lieutenant de Monck demanda alors, à l'aspect d'Athos, si c'était bien là le même gentilhomme avec lequel le général était sorti de la tente.

– Oui, Votre Honneur, dit le sergent, c'est lui-même.

– Mais, dit Athos avec hauteur, je ne le nie pas, ce me semble; et maintenant, messieurs, à mon tour, permettez-moi de vous demander à quoi bon toutes ces questions, et surtout quelques explications sur le ton avec lequel vous les demandez.

– Monsieur, dit le lieutenant, si nous vous adressons ces questions, c'est que nous avons le droit de les faire, et si nous vous les faisons avec ce ton, c'est que ce ton convient, croyez- moi, à la situation.

– Messieurs, dit Athos, vous ne savez pas qui je suis, mais ce que je dois vous dire, c'est que je ne reconnais ici pour mon égal que le général Monck. Où est-il? Qu'on me conduise devant lui, et s'il a, lui, quelque question à m'adresser, je lui répondrai, et à sa satisfaction, je l'espère. Je le répète, messieurs, où est le général?

– Eh mordieu! vous le savez mieux que nous, où il est, fit le lieutenant.

– Moi?

– Certainement, vous.

– Monsieur, dit Athos, je ne vous comprends pas.

– Vous m'allez comprendre, et vous-même d'abord, parlez plus bas, monsieur. Que vous a dit le général, hier?

Athos sourit dédaigneusement.

– Il ne s'agit pas de sourire, s'écria un des colonels avec emportement, il s'agit de répondre.

– Et moi, messieurs, je vous déclare que je ne vous répondrai point que je ne sois en présence du général.

– Mais, répéta le même colonel qui avait déjà parlé, vous savez bien que vous demandez une chose impossible.

– Voilà déjà deux fois que l'on fait cette étrange réponse au désir que j'exprime, reprit Athos Le général est-il absent?

La question d'Athos fut faite de si bonne foi, et le gentilhomme avait l'air si naïvement surpris, que les trois officiers échangèrent un regard. Le lieutenant prit la parole par une espèce de convention tacite des deux autres officiers.

– Monsieur, dit-il, le général vous a quitté hier sur les limites du monastère?

– Oui, monsieur.

– Et vous êtes allé…?

– Ce n'est point à moi de vous répondre, c'est à ceux qui m'ont accompagné. Ce sont vos soldats, interrogez-les.

– Mais s'il nous plaît de vous interroger, vous?

– Alors il me plaira de vous répondre, monsieur, que je ne relève de personne ici, que je ne connais ici que le général, et que ce n'est qu'à lui que je répondrai.

– Soit, monsieur, mais comme nous sommes les maîtres, nous nous érigeons en conseil de guerre, et quand vous serez devant des juges, il faudra bien que vous leur répondiez.

La figure d'Athos n'exprima que l'étonnement et le dédain, au lieu de la terreur qu'à cette menace les officiers comptaient y lire.

– Des juges écossais ou anglais, à moi, sujet du roi de France; à moi, placé sous la sauvegarde de l'honneur britannique! Vous êtes fous, messieurs! dit Athos en haussant les épaules.

Les officiers se regardèrent.

– Alors, monsieur, dirent-ils, vous prétendez ne pas savoir où est le général?

– À ceci, je vous ai déjà répondu, monsieur.

– Oui; mais vous avez déjà répondu une chose incroyable.

– Elle est vraie cependant, messieurs. Les gens de ma condition ne mentent point d'ordinaire. Je suis gentilhomme, vous ai-je dit, et quand je porte à mon côté l'épée que, par un excès de délicatesse, j'ai laissée hier sur cette table où elle est encore aujourd'hui, nul, croyez-le bien, ne me dit des choses que je ne veux pas entendre. Aujourd'hui, je suis désarmé; si vous vous prétendez mes juges, jugez-moi; si vous n'êtes que mes bourreaux, tuez-moi.

– Mais, monsieur?.. demanda d'une voix plus courtoise le lieutenant, frappé de la grandeur et du sang-froid d'Athos.

– Monsieur, j'étais venu parler confidentiellement à votre général d'affaires d'importance. Ce n'est point un accueil ordinaire que celui qu'il m'a fait. Les rapports de vos soldats peuvent vous en convaincre. Donc, s'il m'accueillait ainsi, le général savait quels étaient mes titres à l'estime. Maintenant vous ne supposez pas, je présume, que je vous révélerai mes secrets, et encore moins les siens.

– Mais enfin, ces barils, que contenaient-ils?

– N'avez-vous point adressé cette question à vos soldats? Que vous ont-ils répondu?

– Qu'ils contenaient de la poudre et du plomb.

– De qui tenaient-ils ces renseignements? Ils ont dû vous le dire.

– Du général; mais nous ne sommes point dupes.

– Prenez garde, monsieur, ce n'est plus à moi que vous donnez un démenti, c'est à votre chef.

Les officiers se regardèrent encore. Athos continua:

– Devant vos soldats, le général m'a dit d'attendre huit jours; que dans huit jours il me donnerait la réponse qu'il avait à me faire. Me suis-je enfui? Non, j'attends.

– Il vous a dit d'attendre huit jours! s'écria le lieutenant.

– Il me l'a si bien dit, monsieur, que j'ai un sloop à l'ancre à l'embouchure de la rivière, et que je pouvais parfaitement le joindre hier et m'embarquer. Or, si je suis resté, c'est uniquement pour me conformer aux désirs du général, Son Honneur m'ayant recommandé de ne point partir sans une dernière audience que lui-même a fixée à huit jours. Je vous le répète donc, j'attends.

Le lieutenant se retourna vers les deux autres officiers, et à voix basse:

– Si ce gentilhomme dit vrai, il y aurait encore de l'espoir, dit-il. Le général aurait dû accomplir quelques négociations si secrètes qu'il aurait cru imprudent de prévenir, même nous. Alors, le temps limité pour son absence serait huit jours.

Puis, se retournant vers Athos:

– Monsieur, dit-il, votre déclaration est de la plus grave importance; voulez-vous la répéter sous le sceau du serment?

– Monsieur, répondit Athos, j'ai toujours vécu dans un monde où ma simple parole a été regardée comme le plus saint des serments.

– Cette fois cependant, monsieur, la circonstance est plus grave qu'aucune de celles dans lesquelles vous vous êtes trouvé. Il s'agit du salut de toute une armée. Songez-y bien, le général a disparu, nous sommes à sa recherche. La disparition est-elle naturelle? Un crime a-t-il été commis? Devons-nous pousser nos investigations jusqu'à l'extrémité? Devons-nous attendre avec patience? En ce moment, monsieur, tout dépend du mot que vous allez prononcer.

– Interrogé ainsi, monsieur, je n'hésite plus, dit Athos.

«Oui, j'étais venu causer confidentiellement avec le général Monck et lui demander une réponse sur certains intérêts; oui, le général, ne pouvant sans doute se prononcer avant la bataille qu'on attend, m'a prié de demeurer huit jours encore dans cette maison que j'habite, me promettant que dans huit jours je le reverrais. Oui, tout cela est vrai, et je le jure sur Dieu, qui est le maître absolu de ma vie et de la vôtre.

Athos prononça ces paroles avec tant de grandeur et de solennité que les trois officiers furent presque convaincus.

Cependant un des colonels essaya une dernière tentative:

– Monsieur, dit-il, quoique nous soyons persuadés maintenant de la vérité de ce que vous dites, il y a pourtant dans tout ceci un étrange mystère. Le général est un homme trop prudent pour avoir ainsi abandonné son armée à la veille d'une bataille, sans avoir au moins donné à l'un de nous un avertissement. Quant à moi, je ne puis croire, je l'avoue, qu'un événement étrange ne soit pas la cause de cette disparition. Hier, des pêcheurs étrangers sont venus vendre ici leur poisson; on les a logés là-bas aux Écossais, c'est-à-dire sur la route qu'a suivie le général pour aller à l'abbaye avec Monsieur et pour en revenir. C'est un de ces pêcheurs qui a accompagné le général avec un falot. Et ce matin, barque et pêcheurs avaient disparu, emportés cette nuit par la marée.

– Moi, fit le lieutenant, je ne vois rien là que de bien naturel; car, enfin, ces gens n'étaient pas prisonniers.

– Non; mais, je le répète, c'est un d'eux qui a éclairé le général et Monsieur dans le caveau de l'abbaye, et Digby nous a assuré que le général avait eu sur ces gens-là de mauvais soupçons. Or, qui nous dit que ces pêcheurs n'étaient pas d'intelligence avec Monsieur, et que, le coup fait, Monsieur, qui est brave assurément, n'est pas resté pour nous rassurer par sa présence et empêcher nos recherches dans la bonne voie?

Ce discours fit impression sur les deux autres officiers.

– Monsieur, dit Athos, permettez-moi de vous dire que votre raisonnement, très spécieux en apparence, manque cependant de solidité quant à ce qui me concerne. Je suis resté, dites-vous, pour détourner les soupçons. Eh bien! au contraire, les soupçons me viennent à moi comme à vous et je vous dis: Il est impossible, messieurs, que le général, la veille d'une bataille, soit parti sans rien dire à personne. Oui, il y a un événement étrange dans tout cela; oui, au lieu de demeurer oisifs et d'attendre, il vous faut déployer toute la vigilance, toute l'activité possibles Je suis votre prisonnier, messieurs, sur parole ou autrement. Mon honneur est intéressé à ce que l'on sache ce qu'est devenu le général Monck, à ce point que si vous me disiez: «Partez!» je dirais: «Non, je reste.» Et si vous me demandiez mon avis, j'ajouterais: «Oui, le général est victime de quelque conspiration, car s'il eût dû quitter le camp, il me l'aurait dit. Cherchez donc, fouillez donc, fouillez la terre, fouillez la mer; le général n'est point parti, ou tout au moins n'est pas parti de sa propre volonté.»

Le lieutenant fit un signe aux autres officiers.

– Non, monsieur, dit-il, non; à votre tour vous allez trop loin. Le général n'a rien à souffrir des événements, et sans doute, au contraire, il les a dirigés. Ce que fait Monck à cette heure, il l'a fait souvent. Nous avons donc tort de nous alarmer; son absence sera de courte durée, sans doute; aussi gardons-nous bien, par une pusillanimité dont le général nous ferait un crime, d'ébruiter son absence, qui pourrait démoraliser l'armée. Le général donne une preuve immense de sa confiance en nous, montrons-nous-en dignes Messieurs, que le plus profond silence couvre tout ceci d'un voile impénétrable; nous allons garder Monsieur, non pas par défiance de lui relativement au crime, mais pour assurer plus efficacement le secret de l'absence du général en le concentrant parmi nous; aussi, jusqu'à nouvel ordre, Monsieur habitera le quartier général.

– Messieurs, dit Athos, vous oubliez que cette nuit le général m'a confié un dépôt sur lequel je dois veiller. Donnez-moi telle garde qu'il vous plaira, enchaînez-moi, s'il vous plaît, mais laissez-moi la maison que j'habite pour prison, Le général, à son retour, vous reprocherait, je vous le jure, sur ma foi de gentilhomme, de lui avoir déplu en ceci.

Les officiers se consultèrent un moment; puis après cette consultation:

– Soit, monsieur, dit le lieutenant; retournez chez vous.

Puis ils donnèrent à Athos une garde de cinquante hommes qui l'enferma dans sa maison, sans le perdre de vue un seul instant. Le secret demeura gardé, mais les heures, mais les jours s'écoulèrent sans que le général revînt et sans que nul reçût de ses nouvelles.

Chapitre XXVIII – La marchandise de contrebande

Deux jours après les événements que nous venons de raconter, et tandis qu'on attendait à chaque instant dans son camp le général Monck, qui n'y rentrait pas, une petite felouque hollandaise, montée par dix hommes, vint jeter l'ancre sur la côte de Scheveningen, à une portée de canon à peu près de la terre. Il était nuit serrée, l'obscurité était grande, la mer montait dans l'obscurité: c'était une heure excellente pour débarquer passagers et marchandises.

La rade de Scheveningen forme un vaste croissant; elle est peu profonde, et surtout peu sûre, aussi n'y voit-on stationner que de grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les pêcheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les Anciens, au dire de Virgile.

Lorsque le flot grandit, monte et pousse à la terre, il n'est pas très prudent de faire arriver l'embarcation trop près de la côte, car si le vent est frais, les proues s'ensablent, et le sable de cette côte est spongieux; il prend facilement mais ne rend pas de même. C'est sans doute pour cette raison que la chaloupe se détacha du bâtiment aussitôt que le bâtiment eut jeté l'ancre, et vint avec huit de ses marins, au milieu desquels on distinguait un objet de forme oblongue, une sorte de grand panier ou de ballot. La rive était déserte: les quelques pêcheurs habitant la dune étaient couchés. La seule sentinelle qui gardât la côte (côte fort mal gardée, attendu qu'un débarquement de grand navire était impossible), sans avoir pu suivre tout à fait l'exemple des pêcheurs qui étaient allés se coucher, les avait imités en ce point qu'elle dormait au fond de sa guérite aussi profondément qu'eux dormaient dans leurs lits. Le seul bruit que l'on entendît était donc le sifflement de la brise nocturne courant dans les bruyères de la dune. Mais c'étaient des gens défiants sans doute que ceux qui s'approchaient, car ce silence réel et cette solitude apparente ne les rassurèrent point; aussi leur chaloupe, à peine visible comme un point sombre sur l'océan, glissa-t-elle sans bruit, évitant de ramer de peur d'être entendue, et vint-elle toucher terre au plus près.

À peine avait-on senti le fond qu'un seul homme sauta hors de l'esquif après avoir donné un ordre bref avec cette voix qui indique l'habitude du commandement. En conséquence de cet ordre, plusieurs mousquets reluisirent immédiatement aux faibles clartés de la mer, ce miroir du ciel, et le ballot oblong dont nous avons déjà parlé, lequel renfermait sans doute quelque objet de contrebande, fut transporté à terre avec des précautions infinies. Aussitôt, l'homme qui avait débarqué le premier courut diagonalement vers le village de Scheveningen, se dirigeant vers la pointe la plus avancée du bois. Là il chercha cette maison qu'une fois déjà nous avons entrevue à travers les arbres, et que nous avons désignée comme la demeure provisoire, demeure bien modeste, de celui qu'on appelait par courtoisie le roi d'Angleterre.

Tout dormait là comme partout; seulement, un gros chien, de la race de ceux que les pêcheurs de Scheveningen attellent à de petites charrettes pour porter leur poisson à La Haye, se mit à pousser des aboiements formidables aussitôt que l'étranger fit entendre son pas devant les fenêtres. Mais cette surveillance, au lieu d'effrayer le nouveau débarqué, sembla au contraire lui causer une grande joie, car sa voix peut-être eût été insuffisante pour réveiller les gens de la maison, tandis qu'avec un auxiliaire de cette importance, sa voix était devenue presque inutile. L'étranger attendit donc que les aboiements sonores et réitérés eussent, selon toute probabilité, produit leur effet, et alors il hasarda un appel. À sa voix le dogue se mit à rugir avec une telle violence, que bientôt à l'intérieur une autre voix se fit entendre, apaisant celle du chien. Puis, lorsque le chien se fut apaisé:

– Que voulez-vous? demanda cette voix à la fois faible, cassée et polie.

– Je demande Sa Majesté le roi Charles II, fit l'étranger.

– Que lui voulez-vous?

– Je veux lui parler.

– Qui êtes-vous?

– Ah! mordioux! vous m'en demandez trop, je n'aime pas à dialoguer à travers les portes.

– Dites seulement votre nom.

– Je n'aime pas davantage à décliner mon nom en plein air; d'ailleurs, soyez tranquille, je ne mangerai pas votre chien, et je prie Dieu qu'il soit aussi réservé à mon égard.

– Vous apportez des nouvelles peut-être, n'est-ce pas, monsieur? reprit la voix, patiente et questionneuse comme celle d'un vieillard.

– Je vous en réponds, que j'en apporte des nouvelles, et auxquelles on ne s'attend pas, encore! Ouvrez donc, s'il vous plaît, hein?

– Monsieur, poursuivit le vieillard, sur votre âme et conscience, croyez-vous que vos nouvelles vaillent la peine de réveiller le roi?

– Pour l'amour de Dieu! mon cher monsieur, tirez vos verrous, vous ne serez pas fâché, je vous jure, de la peine que vous aurez prise. Je vaux mon pesant d'or, ma parole d'honneur!

– Monsieur, je ne puis pourtant pas ouvrir que vous ne me disiez votre nom.

– Il le faut donc?

– C'est l'ordre de mon maître, monsieur.

– Eh bien! mon nom, le voici… mais je vous en préviens, mon nom ne vous apprendra absolument rien.

– N'importe, dites toujours.

– Eh bien! je suis le chevalier d'Artagnan.

La voix poussa un cri.

– Ah! mon Dieu! dit le vieillard de l'autre côté de la porte, monsieur d'Artagnan! quel bonheur! Je me disais bien à moi-même que je connaissais cette voix-là.

– Tiens! dit d'Artagnan, on connaît ma voix ici! C'est flatteur.

– Oh! oui, on la connaît, dit le vieillard en tirant les verrous, et en voici la preuve.

Et à ces mots il introduisit d'Artagnan, qui, à la lueur de la lanterne qu'il portait à la main, reconnut son interlocuteur obstiné.

– Ah! mordioux! s'écria-t-il, c'est Parry! j'aurais dû m'en douter.

– Parry, oui, mon cher monsieur d'Artagnan, c'est moi. Quelle joie de vous revoir!

– Vous avez bien dit: quelle joie! fit d'Artagnan serrant les mains du vieillard. Çà! vous allez prévenir le roi, n'est-ce pas?

– Mais le roi dort, mon cher monsieur.

– Mordioux! réveillez-le, et il ne vous grondera pas de l'avoir dérangé, c'est moi qui vous le dis.

– Vous venez de la part du comte, n'est-ce-pas?

– De quel comte?

– Du comte de La Fère.

– De la part d'Athos? Ma foi, non; je viens de ma part à moi.

Allons, vite, Parry, le roi! il me faut le roi!

Parry ne crut pas devoir résister plus longtemps; il connaissait d'Artagnan de longue main; il savait que, quoique gascon, ses paroles ne promettaient jamais plus qu'elles ne pouvaient tenir. Il traversa une cour et un petit jardin, apaisa le chien, qui voulait sérieusement goûter du mousquetaire, et alla heurter au volet d'une chambre faisant le rez-de-chaussée d'un petit pavillon. Aussitôt un petit chien habitant cette chambre répondit au grand chien habitant la cour.

«Pauvre roi! se dit d'Artagnan, voilà ses gardes du corps; il est vrai qu'il n'en est pas plus mal gardé pour cela.»

– Que veut-on? demanda le roi du fond de la chambre.

– Sire, c'est M. le chevalier d'Artagnan qui apporte des nouvelles.

On entendit aussitôt du bruit dans cette chambre; une porte s'ouvrit et une grande clarté inonda le corridor et le jardin. Le roi travaillait à la lueur d'une lampe. Des papiers étaient épars sur son bureau, et il avait commencé le brouillon d'une lettre qui accusait par ses nombreuses ratures la peine qu'il avait eue à l'écrire.

– Entrez, monsieur le chevalier, dit-il en se retournant.

Puis, apercevant le pêcheur:

– Que me disiez-vous donc, Parry, et où est M. le chevalier d'Artagnan? demanda Charles.

– Il est devant vous, Sire, dit d'Artagnan.

– Sous ce costume?

– Oui. Regardez-moi, Sire; ne me reconnaissez-vous pas pour m'avoir vu à Blois dans les antichambres du roi Louis XIV?

– Si fait, monsieur, et je me souviens même que j'eus fort à me louer de vous.

D'Artagnan s'inclina.

– C'était un devoir pour moi de me conduire comme je l'ai fait, dès que j'ai su que j'avais affaire à Votre Majesté.

– Vous m'apportez des nouvelles, dites-vous?

– Oui, Sire.

– De la part du roi de France, sans doute?

– Ma foi, non, Sire, répliqua d'Artagnan. Votre Majesté a dû voir là-bas que le roi de France ne s'occupait que de Sa Majesté à lui.

Charles leva les yeux au ciel.

– Non, continua d'Artagnan, non, Sire. J'apporte, moi, des nouvelles toutes composées de faits personnels. Cependant, j'ose espérer que Votre Majesté les écoutera, faits et nouvelles, avec quelque faveur.

– Parlez, monsieur.

– Si je ne me trompe, Sire, Votre Majesté aurait fort parlé à

Blois de l'embarras où sont ses affaires en Angleterre.

Charles rougit.

– Monsieur, dit-il, c'est au roi de France seul que je racontais.

– Oh! Votre Majesté se méprend, dit froidement le mousquetaire; je sais parler aux rois dans le malheur; ce n'est même que lorsqu'ils sont dans le malheur qu'ils me parlent; une fois heureux, ils ne me regardent plus. J'ai donc pour Votre Majesté, non seulement le plus grand respect, mais encore le plus absolu dévouement, et cela, croyez-le bien, chez moi, Sire, cela signifie quelque chose. Or, entendant Votre Majesté se plaindre de la destinée, je trouvai que vous étiez noble, généreux et portant bien le malheur.

– En vérité, dit Charles étonné, je ne sais ce que je dois préférer, de vos libertés ou de vos respects.

– Vous choisirez tout à l'heure, Sire, dit d'Artagnan. Donc Votre Majesté se plaignait à son frère Louis XIV de la difficulté qu'elle éprouvait à rentrer en Angleterre et à remonter sur son trône sans hommes et sans argent.

Charles laissa échapper un mouvement d'impatience.

– Et le principal obstacle qu'elle rencontrait sur son chemin, continua d'Artagnan, était un certain général commandant les armées du Parlement, et qui jouait là-bas le rôle d'un autre Cromwell. Votre Majesté n'a-t-elle pas dit cela?

– Oui; mais je vous le répète, monsieur, ces paroles étaient pour les seules oreilles du roi.

– Et vous allez voir, Sire, qu'il est bien heureux qu'elles soient tombées dans celles de son lieutenant de mousquetaires. Cet homme si gênant pour Votre Majesté, c'était le général Monck, je crois; ai-je bien entendu son nom, Sire?

– Oui, monsieur; mais, encore une fois, à quoi bon ces questions?

– Oh! je le sais bien, Sire, l'étiquette ne veut point que l'on interroge les rois. J'espère que tout à l'heure Votre Majesté me pardonnera ce manque d'étiquette. Votre Majesté ajoutait que si cependant elle pouvait le voir, conférer avec lui, le tenir face à face, elle triompherait, soit par la force, soit par la persuasion, de cet obstacle, le seul sérieux, le seul insurmontable, le seul réel qu'elle rencontrât sur son chemin.

– Tout cela est vrai, monsieur; ma destinée, mon avenir, mon obscurité ou ma gloire dépendent de cet homme; mais que voulez- vous induire de là?

– Une seule chose: que si ce général Monck est gênant au point que vous dites, il serait expédient d'en débarrasser Votre Majesté ou de lui en faire un allié.

– Monsieur, un roi qui n'a ni armée ni argent, puisque vous avez écouté ma conversation avec mon frère, n'a rien à faire contre un homme comme Monck.

– Oui, Sire, c'était votre opinion, je le sais bien, mais, heureusement pour vous, ce n'était pas la mienne.

– Que voulez-vous dire?

– Que sans armée et sans million j'ai fait, moi, ce que Votre

Majesté ne croyait pouvoir faire qu'avec une armée et un million.

– Comment! Que dites-vous? Qu'avez-vous fait?

– Ce que j'ai fait? Eh bien! Sire, je suis allé prendre là-bas cet homme si gênant pour Votre Majesté.

– En Angleterre?

– Précisément, Sire.

– Vous êtes allé prendre Monck en Angleterre?

– Aurais-je mal fait par hasard?

– En vérité, vous êtes fou, monsieur!

– Pas le moins du monde, Sire.

– Vous avez pris Monck?

– Oui, Sire.

– Où cela?

– Au milieu de son camp.

Le roi tressaillit d'impatience et haussa les épaules.

– Et l'ayant pris sur la chaussée de Newcastle, dit simplement d'Artagnan, je l'apporte à Votre Majesté.

– Vous me l'apportez! s'écria le roi presque indigné de ce qu'il regardait comme une mystification.

– Oui, Sire, répondit d'Artagnan du même ton, je vous l'apporte; il est là-bas, dans une grande caisse percée de trous pour qu'il puisse respirer.

– Mon Dieu!

– Oh! soyez tranquille, Sire, on a eu les plus grands soins pour lui. Il arrive donc en bon état et parfaitement conditionné. Plaît-il à Votre Majesté de le voir, de causer avec lui ou de le faire jeter à l'eau?

– Oh! mon Dieu! répéta Charles, oh! mon Dieu! monsieur, dites- vous vrai? Ne m'insultez-vous point par quelque indigne plaisanterie? Vous auriez accompli ce trait inouï d'audace et de génie! Impossible!

– Votre Majesté me permet-elle d'ouvrir la fenêtre? dit d'Artagnan en l'ouvrant.

Le roi n'eut même pas le temps de dire oui. D'Artagnan donna un coup de sifflet aigu et prolongé qu'il répéta trois fois dans le silence de la nuit.

– Là! dit-il, on va l'apporter à Votre Majesté.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
630 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain