Sadece Litres'te okuyun

Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.

Kitabı oku: «Le vicomte de Bragelonne, Tome I.», sayfa 17

Yazı tipi:

Chapitre XXIX – Où d'Artagnan commence à craindre d'avoir placé son argent et celui de Planchet à fonds perdu

Le roi ne pouvait revenir de sa surprise, et regardait tantôt le visage souriant du mousquetaire, tantôt cette sombre fenêtre qui s'ouvrait sur la nuit. Mais avant qu'il eût fixé ses idées, huit des hommes de d'Artagnan, car deux restèrent pour garder la barque, apportèrent à la maison, où Parry le reçut, cet objet de forme oblongue qui renfermait pour le moment les destinées de l'Angleterre.

Avant de partir de Calais, d'Artagnan avait fait confectionner dans cette ville une sorte de cercueil assez large et assez profond pour qu'un homme pût s'y retourner à l'aise. Le fond et les côtés, matelassés proprement, formaient un lit assez doux pour que le roulis ne pût transformer cette espèce de cage en assommoir. La petite grille dont d'Artagnan avait parlé au roi, pareille à la visière d'un casque, existait à la hauteur du visage de l'homme. Elle était taillée de façon qu'au moindre cri une pression subite pût étouffer ce cri, et au besoin celui qui eût crié. D'Artagnan connaissait si bien son équipage et si bien son prisonnier, que, pendant toute la route, il avait redouté deux choses: ou que le général ne préférât la mort à cet étrange esclavage et ne se fît étouffer à force de vouloir parler; ou que ses gardiens ne se laissassent tenter par les offres du prisonnier et ne le missent, lui, d'Artagnan, dans la boîte, à la place de Monck.

Aussi d'Artagnan avait-il passé les deux jours et les deux nuits près du coffre, seul avec le général, lui offrant du vin et des aliments qu'il avait refusés, et essayant éternellement de le rassurer sur la destinée qui l'attendait à la suite de cette singulière captivité. Deux pistolets sur la table et son épée nue rassuraient d'Artagnan sur les indiscrétions du dehors.

Une fois à Scheveningen, il avait été complètement rassuré. Ses hommes redoutaient fort tout conflit avec les seigneurs de la terre. Il avait d'ailleurs intéressé à sa cause celui qui lui servait moralement de lieutenant, et que nous avons vu répondre au nom de Menneville. Celui-là, n'étant point un esprit vulgaire, avait plus à risquer que les autres, parce qu'il avait plus de conscience. Il croyait donc à un avenir au service de d'Artagnan, et, en conséquence, il se fût fait hacher plutôt que de violer la consigne donnée par le chef. Aussi était-ce à lui qu'une fois débarqué d'Artagnan avait confié la caisse et la respiration du général. C'était aussi à lui qu'il avait recommandé de faire apporter la caisse par les sept hommes aussitôt qu'il entendrait le triple coup de sifflet. On voit que ce lieutenant obéit. Le coffre une fois dans la maison du roi, d'Artagnan congédia ses hommes avec un gracieux sourire et leur dit:

– Messieurs, vous avez rendu un grand service à Sa Majesté le roi Charles II qui, avant six semaines, sera roi d'Angleterre. Votre gratification sera doublée; retournez m'attendre au bateau.

Sur quoi tous partirent avec des transports de joie qui épouvantèrent le chien lui-même.

D'Artagnan avait fait apporter le coffre jusque dans l'antichambre du roi. Il ferma avec le plus grand soin les portes de cette antichambre; après quoi, il ouvrit le coffre, et dit au général:

– Mon général, j'ai mille excuses à vous faire; mes façons n'ont pas été dignes d'un homme tel que vous, je le sais bien; mais j'avais besoin que vous me prissiez pour un patron de barque. Et puis l'Angleterre est un pays fort incommode pour les transports. J'espère donc que vous prendrez tout cela en considération. Mais ici, mon général, continua d'Artagnan, vous êtes libre de vous lever et de marcher.

Cela dit, il trancha les liens qui attachaient les bras et les mains du général. Celui-ci se leva et s'assit avec la contenance d'un homme qui attend la mort.

D'Artagnan ouvrit alors la porte du cabinet de Charles et lui dit:

– Sire, voici votre ennemi, M. Monck; je m'étais promis de faire cela pour votre service. C'est fait, ordonnez présentement. Monsieur Monck, ajouta-t-il en se tournant vers le prisonnier, vous êtes devant Sa Majesté le roi Charles II, souverain seigneur de la Grande-Bretagne.

Monck leva sur le jeune prince son regard froidement stoïque, et répondit:

– Je ne connais aucun roi de la Grande-Bretagne; je ne connais même ici personne qui soit digne de porter le nom de gentilhomme; car c'est au nom du roi Charles II qu'un émissaire, que j'ai pris pour un honnête homme, m'est venu tendre un piège infâme. Je suis tombé dans ce piège, tant pis pour moi. Maintenant, vous, le tentateur, dit-il au roi; vous l'exécuteur, dit-il à d'Artagnan, rappelez-vous de ce que je vais vous dire: vous avez mon corps, vous pouvez le tuer, je vous y engage, car vous n'aurez jamais mon âme ni ma volonté. Et maintenant ne me demandez pas une seule parole, car à partir de ce moment, je n'ouvrirai plus même la bouche pour crier. J'ai dit.

Et il prononça ces paroles avec la farouche et invincible résolution du puritain le plus gangrené. D'Artagnan regarda son prisonnier en homme qui sait la valeur de chaque mot et qui fixe cette valeur d'après l'accent avec lequel il a été prononcé.

– Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le général est un homme décidé; il n'a pas voulu prendre une bouchée de pain, ni avaler une goutte de vin depuis deux jours. Mais comme à partir de ce moment c'est Votre Majesté qui décide de son sort, je m'en lave les mains, comme dit Pilate.

Monck, debout, pâle et résigné, attendait l'oeil fixe et les bras croisés.

D'Artagnan se retourna vers lui.

– Vous comprenez parfaitement, lui dit-il, que votre phrase, très belle du reste, ne peut accommoder personne, pas même vous. Sa Majesté voulait vous parler, vous vous refusiez à une entrevue; pourquoi maintenant que vous voilà face à face, que vous y voilà par une force indépendante de votre volonté, pourquoi nous contraindriez-vous à des rigueurs que je regarde comme inutiles et absurdes? Parlez, que diable! ne fût-ce que pour dire non.

Monck ne desserra pas les lèvres, Monck ne détourna point les yeux, Monck se caressa la moustache avec un air soucieux qui annonçait que les choses allaient se gâter. Pendant ce temps, Charles II était tombé dans une réflexion profonde. Pour la première fois, il se trouvait en face de Monck, c'est-à-dire de cet homme qu'il avait tant désiré voir, et, avec ce coup d'oeil particulier que Dieu a donné à l'aigle et aux rois, il avait sondé l'abîme de son coeur.

Il voyait donc Monck résolu bien positivement à mourir plutôt qu'à parler, ce qui n'était pas extraordinaire de la part d'un homme aussi considérable, et dont la blessure devait en ce moment être si cruelle. Charles II prit à l'instant même une de ces déterminations sur lesquelles un homme ordinaire joue sa vie, un général sa fortune, un roi son royaume.

– Monsieur, dit-il à Monck, vous avez parfaitement raison sur certains points. Je ne vous demande donc pas de me répondre, mais de m'écouter.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel le roi regarda

Monck, qui resta impassible.

– Vous m'avez fait tout à l'heure un douloureux reproche, monsieur, continua le roi. Vous avez dit qu'un de mes émissaires était allé à Newcastle vous dresser une embûche, et, cela, par parenthèse, n'aura pas été compris par M. d'Artagnan que voici, et auquel, avant toute chose, je dois des remerciements bien sincères pour son généreux, pour son héroïque dévouement.

D'Artagnan salua avec respect. Monck ne sourcilla point.

– Car M. d'Artagnan, et remarquez bien, monsieur Monck, que je ne vous dis pas ceci pour m'excuser, car M. d'Artagnan, continua le roi, est allé en Angleterre de son propre mouvement, sans intérêt, sans ordre, sans espoir, comme un vrai gentilhomme qu'il est, pour rendre service à un roi malheureux et pour ajouter un beau fait de plus aux illustres actions d'une existence si bien remplie.

D'Artagnan rougit un peu et toussa pour se donner une contenance.

Monck ne bougea point.

– Vous ne croyez pas à ce que je vous dis, monsieur Monck? reprit le roi. Je comprends cela: de pareilles preuves de dévouement sont si rares, que l'on pourrait mettre en doute leur réalité.

– Monsieur aurait bien tort de ne pas vous croire, Sire, s'écria d'Artagnan, car ce que Votre Majesté vient de dire est l'exacte vérité, et la vérité si exacte, qu'il paraît que j'ai fait, en allant trouver le général, quelque chose qui contrarie tout. En vérité, si cela est ainsi, j'en suis au désespoir.

– Monsieur d'Artagnan, s'écria le roi en prenant la main du mousquetaire, vous m'avez plus obligé, croyez-moi, que si vous eussiez fait réussir ma cause, car vous m'avez révélé un ami inconnu auquel je serai à jamais reconnaissant, et que j'aimerai toujours.

Et le roi lui serra cordialement la main.

– Et, continua-t-il en saluant Monck, un ennemi que j'estimerai désormais à sa valeur.

Les yeux du puritain lancèrent un éclair, mais un seul, et son visage, un instant illuminé par cet éclair, reprit sa sombre impassibilité.

– Donc, monsieur d'Artagnan, poursuivit Charles, voici ce qui allait arriver: M. le comte de La Fère, que vous connaissez, je crois, était parti pour Newcastle…

– Athos? s'écria d'Artagnan.

– Oui, c'est son nom de guerre, je crois. Le comte de La Fère était donc parti pour Newcastle, et il allait peut-être amener le général à quelque conférence avec moi ou avec ceux de mon parti, quand vous êtes violemment, à ce qu'il paraît, intervenu dans la négociation.

– Mordioux! répliqua d'Artagnan, c'était lui sans doute qui entrait dans le camp le soir même où j'y pénétrais avec mes pêcheurs…

Un imperceptible froncement de sourcils de Monck apprit à d'Artagnan qu'il avait deviné juste.

– Oui, oui, murmura-t-il, j'avais cru reconnaître sa taille, j'avais cru entendre sa voix. Maudit que je suis! Oh! Sire, pardonnez-moi; je croyais cependant avoir bien mené ma barque.

– Il n'y a rien de mal, monsieur, dit le roi, sinon que le général m'accuse de lui avoir fait tendre un piège, ce qui n'est pas. Non, général, ce ne sont pas là les armes dont je comptais me servir avec vous; vous l'allez voir bientôt. En attendant, quand je vous donne ma foi de gentilhomme, croyez-moi, monsieur, croyez- moi. Maintenant, monsieur d'Artagnan, un mot.

– J'écoute à genoux, Sire.

– Vous êtes bien à moi, n'est-ce pas?

– Votre Majesté l'a vu. Trop!

– Bien. D'un homme comme vous, un mot suffit. D'ailleurs, à côté du mot, il y a les actions. Général, veuillez me suivre. Venez avec nous, monsieur d'Artagnan.

D'Artagnan, assez surpris, s'apprêta à obéir. Charles II sortit, Monck le suivit, d'Artagnan suivit Monck. Charles prit la route que d'Artagnan avait suivie pour venir à lui; bientôt l'air frais de la mer vint frapper le visage des trois promeneurs nocturnes, et, à cinquante pas au-delà d'une petite porte que Charles ouvrit, ils se retrouvèrent sur la dune, en face de l'océan qui, ayant cessé de grandir, se reposait sur la rive comme un monstre fatigué. Charles II, pensif, marchait la tête baissée et la main sous son manteau.

Monck le suivait, les bras libres et le regard inquiet.

D'Artagnan venait ensuite, le poing sur le pommeau de son épée.

– Où est le bateau qui vous a amenés, messieurs? dit Charles au mousquetaire.

– Là-bas, Sire; j'ai sept hommes et un officier qui m'attendent dans cette petite barque qui est éclairée par un feu.

– Ah! oui, la barque est tirée sur le sable, et je la vois; mais vous n'êtes certainement pas venu de Newcastle sur cette barque?

– Non pas, Sire, j'avais frété à mon compte une felouque qui a jeté l'ancre à portée de canon des dunes. C'est dans cette felouque que nous avons fait le voyage.

– Monsieur, dit le roi à Monck, vous êtes libre.

Monck, si ferme de volonté qu'il fût, ne put retenir une exclamation. Le roi fit de la tête un mouvement affirmatif et continua:

– Nous allons réveiller un pêcheur de ce village, qui mettra son bateau en mer cette nuit même et vous reconduira où vous lui commanderez d'aller. M. d'Artagnan, que voici, escortera Votre Honneur. Je mets M. d'Artagnan sous la sauvegarde de votre loyauté, monsieur Monck.

Monck laissa échapper un murmure de surprise, et d'Artagnan un profond soupir. Le roi, sans paraître rien remarquer, heurta au treillis de bois de sapin qui fermait la cabane du premier pêcheur habitant la dune.

– Holà! Keyser! cria-t-il, éveille-toi!

– Qui m'appelle? demanda le pêcheur.

– Moi, Charles, roi.

– Ah! milord, s'écria Keyser en se levant tout habillé de la voile dans laquelle il couchait comme on couche dans un hamac, qu'y a-t-il pour votre service?

– Patron Keyser, dit Charles, tu vas appareiller sur-le-champ. Voici un voyageur qui frète ta barque et te paiera bien; sers-le bien.

Et le roi fit quelques pas en arrière pour laisser Monck parler librement avec le pêcheur.

– Je veux passer en Angleterre, dit Monck, qui parlait hollandais tout autant qu'il fallait pour se faire comprendre.

– À l'instant, dit le patron; à l'instant même, si vous voulez.

– Mais ce sera bien long? dit Monck.

– Pas une demi-heure, Votre Honneur. Mon fils aîné fait en ce moment l'appareillage, attendu que nous devons partir pour la pêche à trois heures du matin.

– Eh bien! est-ce fait? demanda Charles en se rapprochant.

– Moins le prix, dit le pêcheur; oui, Sire.

– Cela me regarde, dit Charles; Monsieur est mon ami. Monck tressaillit et regarda Charles à ce mot.

– Bien, milord, répliqua Keyser.

Et en ce moment on entendit le fils aîné de Keyser qui sonnait, de la grève, dans une corne de boeuf.

– Et maintenant, messieurs, partez, dit le roi.

– Sire, dit d'Artagnan, plaise à Votre Majesté de m'accorder quelques minutes. J'avais engagé des hommes, je pars sans eux, il faut que je les prévienne.

– Sifflez-les, dit Charles en souriant.

D'Artagnan siffla effectivement, tandis que le patron Keyser répondait à son fils, et quatre hommes, conduits par Menneville, accoururent.

– Voici toujours un bon acompte, dit d'Artagnan, leur remettant une bourse qui contenait deux mille cinq cents livres en or. Allez m'attendre à Calais, où vous savez.

Et d'Artagnan, poussant un profond soupir, lâcha la bourse dans les mains de Menneville.

– Comment! vous nous quittez? s'écrièrent les hommes.

– Pour peu de temps, dit d'Artagnan, ou pour beaucoup, qui sait? Mais avec ces deux mille cinq cents livres et les deux mille cinq cents que vous avez déjà reçues, vous êtes payés selon nos conventions. Quittons-nous donc, mes enfants.

– Mais le bateau?

– Ne vous en inquiétez pas.

– Nos effets sont à bord de la felouque.

– Vous irez les chercher, et aussitôt vous vous mettrez en route.

– Oui, commandant.

D'Artagnan revint à Monck en lui disant:

– Monsieur, j'attends vos ordres, car nous allons partir ensemble, à moins que ma compagnie ne vous soit pas agréable.

– Au contraire, monsieur, dit Monck.

– Allons, messieurs, embarquons! cria le fils de Keyser.

Charles salua noblement et dignement le général en lui disant:

– Vous me pardonnerez le contretemps et la violence que vous avez soufferts, quand vous serez convaincu que je ne les ai point causés.

Monck s'inclina profondément sans répondre. De son côté, Charles affecta de ne pas dire un mot en particulier à d'Artagnan; mais tout haut:

– Merci encore, monsieur le chevalier, lui dit-il, merci de vos services. Ils vous seront payés par le Seigneur Dieu, qui réserve à moi tout seul, je l'espère, les épreuves et la douleur.

Monck suivit Keyser et son fils, et s'embarqua avec eux.

D'Artagnan les suivit en murmurant:

– Ah! mon pauvre Planchet, j'ai bien peur que nous n'ayons fait une mauvaise spéculation!

Chapitre XXX – Les actions de la société Planchet et Compagnie remontent au pair

Pendant la traversée, Monck ne parla à d'Artagnan que dans les cas d'urgente nécessité. Ainsi, lorsque le Français tardait à venir prendre son repas, pauvre repas composé de poisson salé, de biscuit et de genièvre, Monck l'appelait et lui disait:

– À table, monsieur!

C'était tout. D'Artagnan, justement parce qu'il était dans les grandes occasions extrêmement concis, ne tira pas de cette concision un augure favorable pour le résultat de sa mission. Or, comme il avait beaucoup de temps de reste, il se creusait la tête pendant ce temps à chercher comment Athos avait vu Charles II, comment il avait conspiré avec lui ce départ, comment enfin il était entré dans le camp de Monck; et le pauvre lieutenant de mousquetaires s'arrachait un poil de sa moustache chaque fois qu'il songeait qu'Athos était sans doute le cavalier qui accompagnait Monck dans la fameuse nuit de l'enlèvement. Enfin, après deux nuits et deux jours de traversée, le patron Keyser toucha terre à l'endroit où Monck, qui avait donné tous les ordres pendant la traversée, avait commandé qu'on débarquât. C'était justement à l'embouchure de cette petite rivière près de laquelle Athos avait choisi son habitation. Le jour baissait; un beau soleil, pareil à un bouclier d'acier rougi, plongeait l'extrémité inférieure de son disque sous la ligne bleue de la mer. La felouque cinglait toujours, en remontant le fleuve, assez large en cet endroit; mais Monck, en son impatience, ordonna de prendre terre, et le canot de Keyser le débarqua, en compagnie de d'Artagnan, sur le bord vaseux de la rivière, au milieu des roseaux… D'Artagnan, résigné à l'obéissance, suivait Monck absolument comme l'ours enchaîné suit son maître; mais sa position l'humiliait fort, à son tour, et il grommelait tout bas que le service des rois est amer, et que le meilleur de tous ne vaut rien.

Monck marchait à grands pas. On eût dit qu'il n'était pas encore bien sûr d'avoir reconquis la terre d'Angleterre, et déjà l'on apercevait distinctement les quelques maisons de marins et de pêcheurs éparses sur le petit quai de cet humble port.

Tout à coup d'Artagnan s'écria:

– Eh! mais, Dieu me pardonne, voilà une maison qui brûle!

Monck leva les yeux C'était bien en effet le feu qui commençait à dévorer une maison. Il avait été mis à un petit hangar attenant à cette maison, dont il commençait à ronger la toiture. Le vent frais du soir venait en aide à l'incendie. Les deux voyageurs hâtèrent le pas, entendirent de grands cris et virent, en s'approchant, les soldats qui agitaient leurs armes et tendaient le poing vers la maison incendiée. C'était sans doute cette menaçante occupation qui leur avait fait négliger de signaler la felouque. Monck s'arrêta court un instant, et pour la première fois formula sa pensée avec des paroles.

– Eh! dit-il, ce ne sont peut-être plus mes soldats, mais ceux de

Lambert.

Ces mots renfermaient tout à la fois une douleur, une appréhension et un reproche que d'Artagnan comprit à merveille. En effet, pendant l'absence du général, Lambert pouvait avoir livré bataille, vaincu, dispersé les parlementaires et pris avec son armée la place de l'armée de Monck, privée de son plus ferme appui. À ce doute qui passa de l'esprit de Monck au sien, d'Artagnan fit ce raisonnement: «Il va arriver de deux choses l'une: ou Monck a dit juste, et il n'y a plus que des lambertistes dans le pays, c'est-à-dire des ennemis qui me recevront à merveille, puisque c'est à moi qu'ils devront leur victoire; ou rien n'est changé, et Monck, transporté d'aise en retrouvant son camp à la même place, ne se montrera pas trop dur dans ses représailles.»

Tout en pensant de la sorte, les deux voyageurs avançaient, et ils commençaient à se trouver au milieu d'une petite troupe de marins qui regardaient avec douleur brûler la maison, mais qui n'osaient rien dire, effrayés par les menaces des soldats. Monck s'adressa à un de ces marins.

– Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

– Monsieur, répondit cet homme, ne reconnaissant pas Monck pour un officier sous l'épais manteau qui l'enveloppait, il y a que cette maison était habitée par un étranger, et que cet étranger est devenu suspect aux soldats. Alors ils ont voulu pénétrer chez lui sous prétexte de le conduire au camp; mais lui, sans s'épouvanter de leur nombre, a menacé de mort le premier qui essaierait de franchir le seuil de la porte; et comme il s'en est trouvé un qui a risqué la chose, le Français l'a étendu à terre d'un coup de pistolet.

– Ah! c'est un Français? dit d'Artagnan en se frottant les mains.

Bon!

– Comment, bon? fit le pêcheur.

– Non, je voulais dire… après… la langue m'a fourché.

– Après, monsieur? les autres sont devenus enragés comme des lions; ils ont tiré plus de cent coups de mousquet sur la maison; mais le Français était à l'abri derrière le mur, et chaque fois qu'on voulait entrer par la porte, on essuyait un coup de feu de son laquais, qui tire juste, allez! Chaque fois qu'on menaçait la fenêtre, on rencontrait le pistolet du maître. Comptez, il y a sept hommes à terre.

– Ah! mon brave compatriote! s'écria d'Artagnan, attends, attends, je vais à toi, et nous aurons raison de toute cette canaille!

– Un instant, monsieur, dit Monck, attendez.

– Longtemps?

– Non, le temps de faire une question.

Puis se retournant vers le marin:

– Mon ami, demanda-t-il avec une émotion, que malgré toute sa force sur lui-même il ne put cacher, à qui ces soldats, je vous prie?

– Et à qui voulez-vous que ce soit si ce n'est à cet enragé de

Monck?

– Il n'y a donc pas eu de bataille livrée?

– Ah! bien oui! À quoi bon? L'armée de Lambert fond comme la neige en avril. Tout vient à Monck, officiers et soldats. Dans huit jours, Lambert n'aura plus cinquante hommes.

Le pêcheur fut interrompu par une nouvelle salve de coups de feu tirés sur la maison, et par un nouveau coup de pistolet qui répondit à cette salve et jeta bas le plus entreprenant des agresseurs. La colère des soldats fut au comble. Le feu montait toujours et un panache de flammes et de fumée tourbillonnait au faîte de la maison. D'Artagnan ne put se contenir plus longtemps.

– Mordioux! dit-il à Monck en le regardant de travers, vous êtes général, et vous laissez vos soldats brûler les maisons et assassiner les gens! et vous regardez cela tranquillement, en vous chauffant les mains au feu de l'incendie! Mordioux! vous n'êtes pas un homme!

– Patience, monsieur, patience, dit Monck en souriant.

– Patience! patience! jusqu'à ce que ce gentilhomme si brave soit rôti, n'est-ce pas?

Et d'Artagnan s'élançait.

– Restez, monsieur, dit impérieusement Monck.

Et il s'avança vers la maison. Justement un officier venait de s'en approcher et disait à l'assiégé:

– La maison brûle, tu vas être grillé dans une heure! Il est

encore temps; voyons, veux-tu nous dire ce que tu sais du général

Monck, et nous te laisserons la vie sauve. Réponds, ou par saint

Patrick…!

L'assiégé ne répondit pas; sans doute il rechargeait son pistolet.

– On est allé chercher du renfort, continua l'officier; dans un quart d'heure il y aura cent hommes autour de cette maison.

– Je veux pour répondre, dit le Français, que tout le monde soit éloigné; je veux sortir libre, me rendre au camp seul, ou sinon je me ferai tuer ici!

– Mille tonnerres! s'écria d'Artagnan, mais c'est la voix d'Athos! Ah! canailles!

Et l'épée de d'Artagnan flamboya hors du fourreau. Monck l'arrêta et s'arrêta lui-même; puis d'une voix sonore:

– Holà! que fait-on ici? Digby, pourquoi ce feu? pourquoi ces cris?

– Le général! cria Digby en laissant tomber son épée.

– Le général! répétèrent les soldats.

– Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant? dit Monck d'une voix calme.

Puis le silence étant rétabli:

– Voyons, dit-il, qui a allumé ce feu?

Les soldats baissèrent la tête.

– Quoi! je demande et l'on ne me répond pas! dit Monck. Quoi! je reproche, et l'on ne répare pas! Ce feu brûle encore, je crois?

Aussitôt les vingt hommes s'élancèrent cherchant des seaux, des jarres, des tonnes, éteignant l'incendie enfin avec l'ardeur qu'ils mettaient un instant auparavant à le propager.

Mais déjà, avant toute chose et le premier, d'Artagnan avait appliqué une échelle à la maison en criant:

– Athos! c'est moi, moi, d'Artagnan! Ne me tuez pas, cher ami.

Et quelques minutes après il serrait le comte dans ses bras.

Pendant ce temps, Grimaud, conservant son air calme, démantelait la fortification du rez-de-chaussée, et, après avoir ouvert la porte, se croisait tranquillement les bras sur le seuil. Seulement, à la voix de d'Artagnan, il avait poussé une exclamation de surprise. Le feu éteint, les soldats se présentèrent confus, Digby en tête.

– Général, dit celui-ci, excusez-nous. Ce que nous avons fait, c'est par amour pour Votre Honneur, que l'on croyait perdu.

– Vous êtes fous, messieurs. Perdu! Est-ce qu'un homme comme moi se perd? Est-ce que par hasard il ne m'est pas permis de m'absenter à ma guise sans prévenir? Est-ce que par hasard vous me prenez pour un bourgeois de la Cité? Est-ce qu'un gentilhomme, mon ami, mon hôte, doit être assiégé, traqué, menacé de mort, parce qu'on le soupçonne? Qu'est-ce que signifie ce mot-là, soupçonner? Dieu me damne! si je ne fais pas fusiller tout ce que ce brave gentilhomme a laissé de vivant ici!

– Général, dit piteusement Digby, nous étions vingt-huit, et en voilà huit à terre.

– J'autorise M. le comte de La Fère à envoyer les vingt autres rejoindre ces huit-là, dit Monck.

Et il tendit la main à Athos.

– Qu'on rejoigne le camp, dit Monck. Monsieur Digby, vous garderez les arrêts pendant un mois.

– Général…

– Cela vous apprendra, monsieur, à n'agir une autre fois que d'après mes ordres.

– J'avais ceux du lieutenant, général.

– Le lieutenant n'a pas d'ordres pareils à vous donner, et c'est lui qui prendra les arrêts à votre place, s'il vous a effectivement commandé de brûler ce gentilhomme.

– Il n'a pas commandé cela, général; il a commandé de l'amener au camp; mais M. le comte n'a pas voulu nous suivre.

– Je n'ai pas voulu qu'on entrât piller ma maison, dit Athos avec un regard significatif à Monck.

– Et vous avez bien fait. Au camp, vous dis-je!

Les soldats s'éloignèrent tête baissée.

– Maintenant que nous sommes seuls, dit Monck à Athos, veuillez me dire, monsieur, pourquoi vous vous obstiniez à rester ici, et puisque vous aviez votre felouque…

– Je vous attendais, général, dit Athos; Votre Honneur ne m'avait-il pas donné rendez-vous dans huit jours?

Un regard éloquent de d'Artagnan fit voir à Monck que ces deux hommes si braves et si loyaux n'étaient point d'intelligence pour son enlèvement. Il le savait déjà.

– Monsieur, dit-il à d'Artagnan, vous aviez parfaitement raison.

Veuillez me laisser causer un moment avec M. le comte de La Fère.

D'Artagnan profita du congé pour aller dire bonjour à Grimaud.

Monck pria Athos de le conduire à la chambre qu'il habitait. Cette chambre était pleine encore de fumée et de débris. Plus de cinquante balles avaient passé par la fenêtre et avaient mutilé les murailles. On y trouva une table, un encrier et tout ce qu'il faut pour écrire. Monck prit une plume et écrivit une seule ligne, signa, plia le papier, cacheta la lettre avec le cachet de son anneau, et remit la missive à Athos, en lui disant:

– Monsieur, portez, s'il vous plaît, cette lettre au roi Charles

II, et partez à l'instant même si rien ne vous arrête plus ici.

– Et les barils? dit Athos.

– Les pêcheurs qui m'ont amené vont vous aider à les transporter à bord. Soyez parti s'il se peut dans une heure.

– Oui, général, dit Athos.

– Monsieur d'Artagnan! cria Monck par la fenêtre.

D'Artagnan monta précipitamment.

– Embrassez votre ami et lui dites adieu, monsieur, car il retourne en Hollande.

– En Hollande! s'écria d'Artagnan, et moi?

– Vous êtes libre de le suivre, monsieur; mais je vous supplie de rester, dit Monck. Me refusez-vous?

– Oh! non, général, je suis à vos ordres.

D'Artagnan embrassa Athos et n'eut que le temps de lui dire adieu.

Monck les observait tous deux. Puis il surveilla lui-même les apprêts du départ, le transport des barils à bord, l'embarquement d'Athos, et prenant par le bras d'Artagnan tout ébahi, tout ému, il l'emmena vers Newcastle. Tout en allant au bras de Monck, d'Artagnan murmurait tout bas:

– Allons, allons, voilà, ce me semble, les actions de la maison

Planchet et Cie qui remontent.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
630 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain