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Kitabı oku: «Le vicomte de Bragelonne, Tome I.», sayfa 21
– Oh! milord, c'est impossible à cette heure. À cette heure, j'ai un devoir sacré à remplir; j'ai à veiller autour de votre gloire; j'ai à empêcher qu'un mauvais plaisant ne ternisse aux yeux des contemporains, qui sait? aux yeux de la postérité même, l'éclat de votre nom.
– De la postérité, monsieur d'Artagnan?
– Eh! sans doute; il faut que, pour la postérité, tous les détails de cette histoire restent un mystère; car enfin, admettez que cette malheureuse histoire du coffre de sapin se répande, et l'on dira, non pas que vous avez rétabli le roi loyalement, en vertu de votre libre arbitre, mais bien par suite d'un compromis fait entre vous deux à Scheveningen. J'aurai beau dire comment la chose s'est passée, moi qui le sais, on ne me croira pas, et l'on dira que j'ai reçu ma part du gâteau et que je la mange.
Monck fronça le sourcil.
– Gloire, honneur, probité, dit-il, vous n'êtes que de vains mots!
– Brouillard, répliqua d'Artagnan, brouillard à travers lequel personne ne voit jamais bien clair.
– Eh bien! alors, allez en France, mon cher monsieur, dit Monck; allez et, pour vous rendre l'Angleterre plus accessible et plus agréable, acceptez un souvenir de moi.
«Mais allons donc!» pensa d'Artagnan.
– J'ai sur les bords de la Clyde, continua Monck, une petite maison sous des arbres, un cottage, comme on appelle cela ici. À cette maison sont attachés une centaine d'arpents de terre; acceptez-la.
– Oh! milord…
– Dame! vous serez là chez vous, et ce sera le refuge dont vous me parliez tout à l'heure.
– Moi, je serais votre obligé à ce point, milord! En vérité, j'en ai honte!
– Non pas, monsieur, reprit Monck avec un fin sourire, non pas, c'est moi qui serai le vôtre.
Et serrant la main du mousquetaire:
– Je vais faire dresser l'acte de donation, dit-il.
Et il sortit.
D'Artagnan le regarda s'éloigner et demeura pensif et même ému.
– Enfin, dit-il, voilà pourtant un brave homme. Il est triste de sentir seulement que c'est par peur de moi et non par affection qu'il agit ainsi. Eh! bien! je veux que l'affection lui vienne.
Puis, après un instant de réflexion plus profonde:
– Bah! dit-il, à quoi bon? C'est un Anglais!
Et il sortit, à son tour, un peu étourdi de ce combat.
– Ainsi, dit-il, me voilà propriétaire. Mais comment diable partager le cottage avec Planchet? À moins que je ne lui donne les terres et que je ne prenne le château, ou bien que ce ne soit lui qui ne prenne le château, et moi… Fi donc! M. Monck ne souffrirait point que je partageasse avec un épicier une maison qu'il a habitée! Il est trop fier pour cela! D'ailleurs, pourquoi en parler? Ce n'est point avec l'argent de la société que j'ai acquis cet immeuble; c'est avec ma seule intelligence; il est donc bien à moi. Allons retrouver Athos.
Et il se dirigea vers la demeure du comte de La Fère.
Chapitre XXXVII – Comment d'Artagnan régla le passif de la société avant d'établir son actif
«Décidément, se dit d'Artagnan, je suis en veine. Cette étoile qui luit une fois dans la vie de tout homme, qui a lui pour Job et pour Irus, le plus malheureux des Juifs et le plus pauvre des Grecs, vient enfin de luire pour moi. Je ne ferai pas de folie, je profiterai; c'est assez tard pour que je sois raisonnable.»
Il soupa ce soir-là de fort bonne humeur avec son amis Athos, ne lui parla pas de la donation attendue, mais ne put s'empêcher, tout en mangeant, de questionner son ami sur les provenances, les semailles, les plantations.
Athos répondit complaisamment, comme il faisait toujours. Son idée était que d'Artagnan voulait devenir propriétaire; seulement, il se prit plus d'une fois à regretter l'humeur si vive, les saillies si divertissantes du gai compagnon d'autrefois. D'Artagnan, en effet, profitait du reste de graisse figée sur l'assiette pour y tracer des chiffres et faire des additions d'une rotondité surprenante.
L'ordre ou plutôt la licence d'embarquement arriva chez eux le soir. Tandis qu'on remettait le papier au comte, un autre messager tendait à d'Artagnan une petite liasse de parchemins revêtus de tous les sceaux dont se pare la propriété foncière en Angleterre. Athos le surprit à feuilleter ces différents actes, qui établissaient la transmission de propriété. Le prudent Monck, d'autres eussent dit le généreux Monck, avait commué la donation en une vente, et reconnaissait avoir reçu la somme de quinze mille livres pour prix de la cession.
Déjà le messager s'était éclipsé. D'Artagnan lisait toujours, Athos le regardait en souriant. D'Artagnan, surprenant un de ces sourires par-dessus son épaule, renferma toute la liasse dans son étui.
– Pardon, dit Athos.
– Oh! vous n'êtes pas indiscret, mon cher, répliqua le lieutenant; je voudrais…
– Non, ne me dites rien, je vous prie: des ordres sont choses si sacrées, qu'à son frère, à son père, le chargé de ces ordres ne doit pas avouer un mot. Ainsi, moi qui vous parle et qui vous aime plus tendrement que frère, père et tout au monde…
– Hors votre Raoul?
– J'aimerai plus encore Raoul lorsqu'il sera un homme et que je l'aurai vu se dessiner dans toutes les phases de son caractère et de ses actes… comme je vous ai vu, vous, mon ami.
– Vous disiez donc que vous aviez un ordre aussi, et que vous ne me le communiqueriez pas?
– Oui, cher d'Artagnan.
Le Gascon soupira.
– Il fut un temps, dit-il, où cet ordre, vous l'eussiez mis là, tout ouvert sur la table, en disant: «D'Artagnan, lisez-nous ce grimoire, à Porthos, à Aramis et à moi.»
– C'est vrai… Oh! c'était la jeunesse, la confiance, la généreuse saison où le sang commande lorsqu'il est échauffé par la passion!
– Eh bien! Athos, voulez-vous que je vous dise?
– Dites, ami.
– Cet adorable temps, cette généreuse saison, cette domination du sang échauffé, toutes choses fort belles sans doute, je ne les regrette pas du tout. C'est absolument comme le temps des études… J'ai toujours rencontré quelque part un sot pour me vanter ce temps des pensums, des férules, des croûtes de pain sec… C'est singulier, je n'ai jamais aimé cela, moi; et si actif, si sobre que je fusse (vous savez si je l'étais, Athos), si simple que je parusse dans mes habits, je n'ai pas moins préféré les broderies de Porthos à ma petite casaque poreuse, qui laissait passer la bise en hiver, le soleil en été. Voyez-vous, mon ami, je me défierai toujours de celui qui prétendra préférer le mal au bien. Or, du temps passé, tout fut mal pour moi, du temps où chaque mois voyait un trou de plus à ma peau et à ma casaque, un écu d'or de moins dans ma pauvre bourse; de cet exécrable temps de bascules et de balançoires, je ne regrette absolument rien, rien, rien, que notre amitié; car chez moi il y a un coeur; et, c'est miracle, ce coeur n'a pas été desséché par le vent de la misère qui passait aux trous de mon manteau, ou traversé par les épées de toute fabrique qui passaient aux trous de ma pauvre chair.
– Ne regrettez pas notre amitié, dit Athos; elle ne mourra qu'avec nous. L'amitié se compose surtout de souvenirs et d'habitudes, et si vous avez fait tout à l'heure une petite satire de la mienne parce que j'hésite à vous révéler ma mission en France…
– Moi?.. Ô ciel! si vous saviez, cher et bon ami, comme désormais toutes les missions du monde vont me devenir indifférentes!
Et il serra ses parchemins dans sa vaste poche. Athos se leva de table et appela l'hôte pour payer la dépense.
– Depuis que je suis votre ami, dit d'Artagnan, je n'ai jamais payé un écot. Porthos souvent, Aramis quelquefois, et vous, presque toujours, vous tirâtes votre bourse au dessert. Maintenant, je suis riche, et je vais essayer si cela est héroïque de payer.
– Faites, dit Athos en remettant sa bourse dans sa poche.
Les deux amis se dirigèrent ensuite vers le port, non sans que d'Artagnan eût regardé en arrière pour surveiller le transport de ses chers écus. La nuit venait d'étendre son voile épais sur l'eau jaune de la Tamise; on entendait ces bruits de tonnes et de poulies, précurseurs de l'appareillage, qui tant de fois avaient fait battre le coeur des mousquetaires, alors que le danger de la mer était le moindre de ceux qu'ils allaient affronter. Cette fois, ils devaient s'embarquer sur un grand vaisseau qui les attendait à Gravesend, et Charles II, toujours délicat dans les petites choses, avait envoyé un de ses yachts avec douze hommes de sa garde écossaise, pour faire honneur à l'ambassadeur qu'il députait en France. À minuit le yacht avait déposé ses passagers à bord du vaisseau, et à huit heures du matin le vaisseau débarquait l'ambassadeur et son ami devant la jetée de Boulogne.
Tandis que le comte avec Grimaud s'occupait des chevaux pour aller droit à Paris, d'Artagnan courait à l'hôtellerie où, selon ses ordres, sa petite armée devait l'attendre. Ces messieurs déjeunaient d'huîtres, de poisson et d'eau-de-vie aromatisée, lorsque parut d'Artagnan, Ils étaient bien gais, mais aucun n'avait encore franchi les limites de la raison. Un hourra de joie accueillit le général.
– Me voici, dit d'Artagnan; la campagne est terminée. Je viens apporter à chacun le supplément de solde qui était promis.
Les yeux brillèrent.
– Je gage qu'il n'y a déjà plus cent livres dans l'escarcelle du plus riche de vous?
– C'est vrai! s'écria-t-on en choeur.
– Messieurs, dit alors d'Artagnan, voici la dernière consigne. Le traité de commerce a été conclu, grâce à ce coup de main qui nous a rendus maîtres du plus habile financier de l'Angleterre; car à présent, je dois vous l'avouer, l'homme qu'il s'agissait d'enlever, c'était le trésorier du général Monck.
Ce mot de trésorier produisit un certain effet dans son armée. D'Artagnan remarqua que les yeux du seul Menneville ne témoignaient pas d'une foi parfaite.
– Ce trésorier, continua d'Artagnan, je l'ai emmené sur un terrain neutre, la Hollande; je lui ai fait signer le traité, je l'ai reconduit moi-même à Newcastle, et, comme il devait être satisfait de nos procédés à son égard, comme le coffre de sapin avait été porté toujours sans secousses et rembourré moelleusement, j'ai demandé pour vous une gratification. La voici.
Il jeta un sac assez respectable sur la nappe. Tous étendirent involontairement la main.
– Un moment, mes agneaux, dit d'Artagnan; s'il y a les bénéfices, il y a aussi les charges.
– Oh! oh! murmura l'assemblée.
– Nous allons nous trouver, mes amis, dans une position qui ne serait pas tenable pour des gens sans cervelle; je parle net: nous sommes entre la potence et la Bastille.
– Oh! oh! dit le choeur.
– C'est aisé à comprendre. Il a fallu expliquer au général Monck la disparition de son trésorier; j'ai attendu pour cela le moment fort inespéré de la restauration du roi Charles II, qui est de mes amis…
L'armée échangea un regard de satisfaction contre le regard assez orgueilleux de d'Artagnan.
– Le roi restauré, j'ai rendu à M. Monck son homme d'affaires, un peu déplumé, c'est vrai, mais enfin je le lui ai rendu. Or, le général Monck, en me pardonnant, car il m'a pardonné, n'a pu s'empêcher de me dire ces mots que j'engage chacun de vous à se graver profondément là, entre les yeux, sous la voûte du crâne: «Monsieur, la plaisanterie est bonne, mais je n'aime pas naturellement les plaisanteries; si jamais un mot de ce que vous avez fait (vous comprenez, monsieur Menneville) s'échappait de vos lèvres ou des lèvres de vos compagnons, j'ai dans mon gouvernement d'Écosse et d'Irlande sept cent quarante et une potences en bois de chêne, chevillées de fer et graissées à neuf toutes les semaines. Je ferais présent d'une de ces potences à chacun de vous, et, remarquez-le bien, cher monsieur d'Artagnan, ajouta-t-il (remarquez le aussi, cher monsieur Menneville), il m'en resterait encore sept cent trente pour mes menus plaisirs. De plus…»
– Ah! ah! firent les auxiliaires, il y a du plus?
– Une misère de plus: «Monsieur d'Artagnan, j'expédie au roi de France le traité en question, avec prière de faire fourrer à la Bastille provisoirement, puis de m'envoyer là-bas tous ceux qui ont pris part à l'expédition; et c'est une prière à laquelle le roi se rendra certainement.»
Un cri d'effroi partit de tous les coins de la table.
– Là! là! dit d'Artagnan; ce brave M. Monck a oublié une chose, c'est qu'il ne sait le nom d'aucun d'entre vous; moi seul je vous connais, et ce n'est pas moi, vous le croyez bien, qui vous trahirai. Pour quoi faire? Quant à vous, je ne suppose pas que vous soyez jamais assez niais pour vous dénoncer vous-mêmes, car alors le roi, pour s'épargner des frais de nourriture et de logement, vous expédierait en Écosse, où sont les sept cent quarante et une potences. Voilà, messieurs. Et maintenant je n'ai plus un mot à ajouter à ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire. Je suis sûr que l'on m'a compris parfaitement, n'est-ce pas, monsieur de Menneville?
– Parfaitement, répliqua celui-ci.
– Maintenant, les écus! dit d'Artagnan. Fermez les portes.
Il dit et ouvrit un sac sur la table d'où tombèrent plusieurs beaux écus d'or. Chacun fit un mouvement vers le plancher.
– Tout beau! s'écria d'Artagnan; que personne ne se baisse et je retrouverai mon compte.
Il le retrouva en effet, donna cinquante de ces beaux écus à chacun, et reçut autant de bénédictions qu'il avait donné de pièces.
– Maintenant, dit-il, s'il vous était possible de vous ranger un peu, si vous deveniez de bons et honnêtes bourgeois…
– C'est bien difficile dit un des assistants.
– Mais pourquoi cela capitaine? dit un autre.
– C'est parce que je vous aurais retrouvés, et, qui sait? rafraîchis de temps en temps par quelque aubaine…
Il fit signe à Menneville, qui écoutait tout cela d'un air composé.
– Menneville, dit-il, venez avec moi. Adieu mes braves; je ne vous recommande pas d'être discrets.
Menneville le suivit, tandis que les salutations des auxiliaires se mêlaient au doux bruit de l'or tintant dans leurs poches.
– Menneville, dit d'Artagnan une fois dans la rue, vous n'êtes pas dupe, prenez garde de le devenir; vous ne me faites pas l'effet d'avoir peur des potences de Monck ni de la Bastille de Sa Majesté le roi Louis XIV, mais vous me ferez bien la grâce d'avoir peur de moi. Eh bien! écoutez: Au moindre mot qui vous échapperait, je vous tuerais comme un poulet. J'ai déjà dans ma poche l'absolution de notre Saint-Père le pape.
– Je vous assure que je ne sais absolument rien, mon cher monsieur d'Artagnan, et que toutes vos paroles sont pour moi articles de foi.
– J'étais bien sûr que vous étiez un garçon d'esprit, dit le mousquetaire; il y a vingt-cinq ans que je vous ai jugé. Ces cinquante écus d'or que je vous donne en plus vous prouveront le cas que je fais de vous. Prenez.
– Merci, monsieur d'Artagnan, dit Menneville.
– Avec cela vous pouvez réellement devenir honnête homme, répliqua d'Artagnan du ton le plus sérieux. Il serait honteux qu'un esprit comme le vôtre et un nom que vous n'osez plus porter se trouvassent effacés à jamais sous la rouille d'une mauvaise vie. Devenez galant homme, Menneville, et vivez un an avec ces cent écus d'or, c'est un beau denier: deux fois la solde d'un haut officier. Dans un an, venez me voir, et, mordioux! je ferai de vous quelque chose.
Menneville jura, comme avaient fait ses camarades, qu'il serait muet comme la tombe. Et cependant, il faut bien que quelqu'un ait parlé, et comme à coup sûr ce n'est pas nos neuf compagnons, comme certainement ce n'est pas Menneville, il faut bien que ce soit d'Artagnan, qui, en sa qualité de Gascon, avait la langue bien près des lèvres. Car enfin, si ce n'est pas lui, qui serait-ce? Et comment s'expliquerait le secret du coffre de sapin percé de trous parvenu à notre connaissance, et d'une façon si complète, que nous en avons, comme on a pu le voir, raconté l'histoire dans ses détails les plus intimes? détails qui, au reste, éclairent d'un jour aussi nouveau qu'inattendu toute cette portion de l'histoire d'Angleterre, laissée jusqu'aujourd'hui dans l'ombre par les historiens nos confrères.
Chapitre XXXVIII – Où l'on voit que l'épicier français s'était déjà réhabilité au XVIIème siècle
Une fois ses comptes réglés et ses recommandations faites, d'Artagnan ne songea plus qu'à regagner Paris le plus promptement possible. Athos, de son côté, avait hâte de regagner sa maison et de s'y reposer un peu. Si entiers que soient restés le caractère et l'homme, après les fatigues du voyage, le voyageur s'aperçoit avec plaisir, à la fin du jour, même quand le jour a été beau, que la nuit va venir apporter un peu de sommeil. Aussi, de Boulogne à Paris, chevauchant côte à côte, les deux amis, quelque peu absorbés dans leurs pensées individuelles, ne causèrent-ils pas de choses assez intéressantes pour que nous en instruisions le lecteur: chacun d'eux, livré à ses réflexions personnelles, et se construisant l'avenir à sa façon, s'occupa surtout d'abréger la distance par la vitesse. Athos et d'Artagnan arrivèrent le soir du quatrième jour, après leur départ de Boulogne, aux barrières de Paris.
– Ou allez-vous, mon cher ami? demanda Athos. Moi, je me dirige droit vers mon hôtel.
– Et moi tout droit chez mon associé.
– Chez Planchet?
– Mon Dieu, oui: au Pilon-d'Or.
– N'est-il pas bien entendu que nous nous reverrons?
– Si vous restez à Paris, oui; car j'y reste, moi.
– Non. Après avoir embrassé Raoul, à qui j'ai fait donner rendez- vous chez moi, dans l'hôtel, je pars immédiatement pour La Fère.
– Eh bien! adieu, alors, cher et parfait ami.
– Au revoir plutôt, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne viendriez pas habiter avec moi à Blois. Vous voilà libre, vous voilà riche; je vous achèterai, si vous voulez, un beau bien dans les environs de Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D'un côté, vous aurez les plus beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de Chambord; de l'autre, des marais admirables. Vous qui aimez la chasse, et qui, bon gré mal gré, êtes poète, cher ami, vous trouverez des faisans, des râles et des sarcelles, sans compter des couchers de soleil et des promenades en bateau à faire rêver Nemrod et Apollon eux-mêmes. En attendant l'acquisition, vous habiterez La Fère, et nous irons voler la pie dans les vignes, comme faisait le roi Louis XIII. C'est un sage plaisir pour des vieux comme nous.
D'Artagnan prit les mains d'Athos.
– Cher comte, lui dit-il, je ne vous dis ni oui ni non. Laissez- moi passer à Paris le temps indispensable pour régler toutes mes affaires et m'accoutumer peu à peu à la très lourde et très reluisante idée qui bat dans mon cerveau et m'éblouit. Je suis riche, voyez-vous, et d'ici à ce que j'aie pris l'habitude de la richesse, je me connais, je serai un animal insupportable. Or, je ne suis pas encore assez bête pour manquer d'esprit devant un ami tel que vous, Athos. L'habit est beau, l'habit est richement doré, mais il est neuf, et me gêne aux entournures.
Athos sourit.
– Soit, dit-il. Mais à propos de cet habit, cher d'Artagnan, voulez-vous que je vous donne un conseil?
– Oh! très volontiers.
– Vous ne vous fâcherez point?
– Allons donc!
– Quand la richesse arrive à quelqu'un, tard et tout à coup, ce quelqu'un, pour ne pas changer, doit se faire avare, c'est-à-dire ne pas dépenser beaucoup plus d'argent qu'il n'en avait auparavant, ou se faire prodigue, et avoir tant de dettes qu'il redevienne pauvre.
– Oh! mais, ce que vous me dites là ressemble fort à un sophisme, mon cher philosophe.
– Je ne crois pas. Voulez-vous devenir avare?
– Non, parbleu! Je l'étais déjà, n'ayant rien. Changeons.
– Alors, soyez prodigue.
– Encore moins, mordioux! les dettes m'épouvantent. Les créanciers me représentent par anticipation ces diables qui retournent les damnés sur le gril, et comme la patience n'est pas ma vertu dominante, je suis toujours tenté de rosser les diables.
– Vous êtes l'homme le plus sage que je connaisse, et vous n'avez de conseils à recevoir de personne. Bien fous ceux qui croiraient avoir quelque chose à vous apprendre! Mais ne sommes-nous pas à la rue Saint-Honoré?
– Oui, cher Athos.
– Tenez, là-bas, à gauche, cette petite maison longue et blanche, c'est l'hôtel où j'ai mon logement. Vous remarquerez qu'il n'a que deux étages. J'occupe le premier; l'autre est loué à un officier que son service tient éloigné huit ou neuf mois de l'année, en sorte que je suis dans cette maison comme je serais chez moi, sans la dépense.
– Oh! que vous vous arrangez bien, Athos! Quel ordre et quelle largeur! Voilà ce que je voudrais réunir. Mais que voulez-vous, c'est de naissance, et cela ne s'acquiert point.
– Flatteur! Allons, adieu, cher ami. À propos, rappelez-moi au souvenir de monsieur Planchet; c'est toujours un garçon d'esprit, n'est-ce pas?
– Et de coeur, Athos. Adieu!
Ils se séparèrent. Pendant toute cette conversation, d'Artagnan n'avait pas une seconde perdu de vue certain cheval de charge dans les paniers duquel, sous du foin, s'épanouissaient les sacoches avec le portemanteau: Neuf heures du soir sonnaient à Saint-Merri; les garçons de Planchet fermaient la boutique. D'Artagnan arrêta le postillon qui conduisait le cheval de charge au coin de la rue des Lombards, sous un auvent, et, appelant un garçon de Planchet, il lui donna à garder non seulement les deux chevaux, mais encore le postillon; après quoi, il entra chez l'épicier dont le souper venait de finir, et qui, dans son entresol, consultait avec une certaine anxiété le calendrier sur lequel il rayait chaque soir le jour qui venait de finir. Au moment où, selon son habitude quotidienne, Planchet, du dos de sa plume, biffait en soupirant le jour écoulé, d'Artagnan heurta du pied le seuil de la porte, et le choc fit sonner son éperon de fer.
– Ah mon Dieu! cria Planchet.
Le digne épicier n'en put dire davantage; il venait d'apercevoir son associé. D'Artagnan entra le dos voûté, l'oeil morne. Le Gascon avait son idée à l'endroit de Planchet.
«Bon Dieu! pensa l'épicier en regardant le voyageur, il est triste!»
Le mousquetaire s'assit.
– Cher monsieur d'Artagnan, dit Planchet avec un horrible battement de coeur, vous voilà! et la santé?
– Assez bonne, Planchet, assez bonne, dit d'Artagnan en poussant un soupir.
– Vous n'avez point été blessé, j'espère?
– Peuh!
– Ah! je vois, continua Planchet de plus en plus alarmé, l'expédition a été rude?
– Oui, fit d'Artagnan.
Un frisson courut par tout le corps de Planchet.
– Je boirais bien, dit le mousquetaire en levant piteusement la tête.
Planchet courut lui-même à l'armoire et servit du vin à d'Artagnan dans un grand verre. D'Artagnan regarda la bouteille.
– Quel est ce vin? demanda-t-il.
– Hélas! celui que vous préférez, monsieur, dit Planchet; c'est ce bon vieux vin d'Anjou qui a failli nous coûter un jour si cher à tous.
– Ah! répliqua d'Artagnan avec un sourire mélancolique; ah! mon pauvre Planchet, dois-je boire encore du bon vin?
– Voyons, mon cher maître, dit Planchet en faisant un effort surhumain, tandis que tous ses muscles contractés, sa pâleur et son tremblement décelaient la plus vive angoisse. Voyons, j'ai été soldat, par conséquent j'ai du courage; ne me faites donc pas languir, cher monsieur d'Artagnan: notre argent est perdu, n'est- ce pas?
D'Artagnan prit, avant de répondre, un temps qui parut un siècle au pauvre épicier.
Cependant il n'avait fait que de se retourner sur sa chaise.
– Et si cela était, dit-il avec lenteur et en balançant la tête du haut en bas, que dirais-tu, mon pauvre ami?
Planchet, de pâle qu'il était, devint jaune. On eût dit qu'il allait avaler sa langue, tant son gosier s'enflait, tant ses yeux rougissaient.
– Vingt mille livres! murmura-t-il, vingt mille livres, cependant!..
D'Artagnan, le cou détendu, les jambes allongées, les mains paresseuses, ressemblait à une statue du découragement; Planchet arracha un douloureux soupir des cavités les plus profondes de sa poitrine.
– Allons, dit-il, je vois ce qu'il en est. Soyons hommes. C'est fini, n'est-ce pas? Le principal, monsieur, est que vous ayez sauvé votre vie.
– Sans doute, sans doute, c'est quelque chose que la vie; mais, en attendant, je suis ruiné, moi.
– Cordieu! monsieur, dit Planchet, s'il en est ainsi, il ne faut point se désespérer pour cela; vous vous mettrez épicier avec moi; je vous associe à mon commerce; nous partagerons les bénéfices, et quand il n'y aura plus de bénéfices, eh bien! nous partagerons les amandes, les raisins secs et les pruneaux, et nous grignoterons ensemble le dernier quartier de fromage de Hollande.
D'Artagnan ne put y résister plus longtemps.
– Mordioux! s'écria-t-il tout ému, tu es un brave garçon, sur l'honneur, Planchet! Voyons, tu n'as pas joué la comédie? Voyons, tu n'avais pas vu là-bas dans la rue, sous l'auvent, le cheval aux sacoches?
– Quel cheval? quelles sacoches? dit Planchet, dont le coeur se serra à l'idée que d'Artagnan devenait fou.
– Eh! les sacoches anglaises, mordioux! dit d'Artagnan tout radieux, tout transfiguré.
– Ah! mon Dieu! articula Planchet en se reculant devant le feu éblouissant de ses regards.
– Imbécile! s'écria d'Artagnan, tu me crois fou. Mordioux! jamais, au contraire, je n'ai eu la tête plus saine et le coeur plus joyeux. Aux sacoches, Planchet, aux sacoches!
– Mais à quelles sacoches, mon Dieu?
D'Artagnan poussa Planchet vers la fenêtre.
– Sous l'auvent, là-bas, lui dit-il, vois-tu un cheval?
– Oui.
– Lui vois-tu le dos embarrassé?
– Oui, oui.
– Vois-tu un de tes garçons qui cause avec le postillon?
– Oui, oui, oui.
– Eh bien! tu sais le nom de ce garçon, puisqu'il est à toi.
Appelle-le.
– Abdon! Abdon! vociféra Planchet par la fenêtre.
– Amène le cheval, souffla d'Artagnan.
– Amène le cheval! hurla Planchet.
– Maintenant, dix livres au postillon, dit d'Artagnan du ton qu'il eût mis à commander une manoeuvre; deux garçons pour monter les deux premières sacoches, deux autres pour les deux dernières, et du feu, mordioux! de l'action!
Planchet se précipita par les degrés comme si le diable eût mordu ses chausses. Un moment après, les garçons montaient l'escalier, pliant sous leur fardeau. D'Artagnan les renvoyait à leur galetas, fermait soigneusement la porte et s'adressant à Planchet, qui à son tour devenait fou:
– Maintenant, à nous deux! dit-il.
Et il étendit à terre une vaste couverture et vida dessus la première sacoche. Autant fit Planchet de la seconde; puis d'Artagnan, tout frémissant, éventra la troisième à coups de couteau. Lorsque Planchet entendit le bruit agaçant de l'argent et de l'or, lorsqu'il vit bouillonner hors du sac les écus reluisants qui frétillaient comme des poissons hors de l'épervier, lorsqu'il se sentit trempant jusqu'au mollet dans cette marée toujours montante de pièces fauves ou argentées, le saisissement le prit, il tourna sur lui-même comme un homme foudroyé, et vint s'abattre lourdement sur l'énorme monceau que sa pesanteur fit crouler avec un fracas indescriptible. Planchet, suffoqué par la joie, avait perdu connaissance. D'Artagnan lui jeta un verre de vin blanc au visage, ce qui le rappela incontinent à la vie.
– Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! disait Planchet essuyant sa moustache et sa barbe.
En ce temps-là comme aujourd'hui, les épiciers portaient la moustache cavalière et la barbe de lansquenet; seulement les bains d'argent, déjà très rares en ce temps-là, sont devenus à peu près inconnus aujourd'hui.
– Mordioux! dit d'Artagnan, il y a là cent mille livres à vous, monsieur mon associé. Tirez votre épingle, s'il vous plaît; moi, je vais tirer la mienne.
– Oh! la belle somme, monsieur d'Artagnan, la belle somme!
– Je regrettais un peu la somme qui te revient, il y a une demi- heure, dit d'Artagnan; mais à présent, je ne la regrette plus, et tu es un brave épicier, Planchet. Çà! faisons de bons comptes, puisque les bons comptes, dit-on, font de bons amis.
– Oh! racontez-moi d'abord toute l'histoire, dit Planchet: ce doit être encore plus beau que l'argent.
– Ma foi, répliqua d'Artagnan se caressant la moustache, je ne dis pas non, et si jamais l'historien pense à moi pour le renseigner, il pourra dire qu'il n'aura pas puisé à une mauvaise source. Écoute donc, Planchet, je vais conter.
– Et moi faire des piles, dit Planchet. Commencez, mon cher patron.
– Voici, dit d'Artagnan en prenant haleine.
– Voilà, dit Planchet en ramassant sa première poignée d'écus.
