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Kitabı oku: «Le vicomte de Bragelonne, Tome I.», sayfa 22

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Chapitre XXXIX – Le jeu de M. de Mazarin

Dans une grande chambre du Palais-Royal, tendue de velours sombre que rehaussaient les bordures dorées d'un grand nombre de magnifiques tableaux, on voyait, le soir même de l'arrivée de nos deux Français, toute la cour réunie devant l'alcôve de M. le cardinal Mazarin, qui donnait à jouer au roi et à la reine.

Un petit paravent séparait trois tables dressées dans la chambre.

À l'une de ces tables, le roi et les deux reines étaient assis;

Louis XIV, placé en face de la jeune reine, sa femme, lui souriait avec une expression de bonheur très réel.

Anne d'Autriche tenait les cartes contre le cardinal, et sa bru l'aidait au jeu, lorsqu'elle ne souriait pas à son époux. Quant au cardinal, qui était couché avec une figure fort amaigrie, fort fatiguée, son jeu était tenu par la comtesse de Soissons, et il y plongeait un regard incessant plein d'intérêt et de cupidité.

Le cardinal s'était fait farder par Bernouin; mais le rouge qui brillait aux pommettes seules faisait ressortir d'autant plus la pâleur maladive du reste de la figure et le jaune luisant du front. Seulement les yeux en prenaient un éclat plus vif, et sur ces yeux de malade s'attachaient de temps en temps les regards inquiets du roi, des reines et des courtisans. Le fait est que les deux yeux du signor Mazarin étaient les étoiles plus ou moins brillantes sur lesquelles la France du XVIIème siècle lisait sa destinée chaque soir et chaque matin.

Monseigneur ne gagnait ni ne perdait; il n'était donc ni gai ni triste. C'était une stagnation dans laquelle n'eût pas voulu le laisser Anne d'Autriche, pleine de compassion pour lui; mais, pour attirer l'attention du malade par quelque coup d'éclat, il eût fallu gagner ou perdre. Gagner, c'était dangereux, parce que Mazarin eût changé son indifférence en une laide grimace; perdre, c'était dangereux aussi, parce qu'il eût fallu tricher, et que l'infante, veillant au jeu de sa belle-mère, se fût sans doute récriée sur sa bonne disposition pour M. de Mazarin.

Profitant de ce calme, les courtisans causaient. M. de Mazarin, lorsqu'il n'était pas de mauvaise humeur, était un prince débonnaire, et lui, qui n'empêchait personne de chanter, pourvu que l'on payât, n'était pas assez tyran pour empêcher que l'on parlât, pourvu qu'on se décidât à perdre.

Donc l'on causait. À la première table, le jeune frère du roi, Philippe, duc d'Anjou, mirait sa belle figure dans la glace d'une boîte. Son favori, le chevalier de Lorraine, appuyé sur le fauteuil du prince, écoutait avec une secrète envie le comte de Guiche, autre favori de Philippe, qui racontait, en des termes choisis, les différentes vicissitudes de fortune du roi aventurier Charles II. Il disait, comme des événements fabuleux, toute l'histoire de ses pérégrinations dans l'Écosse, et ses terreurs quand les partis ennemis le suivaient à la piste; les nuits passées dans des arbres; les jours passés dans la faim et le combat. Peu à peu, le sort de ce roi malheureux avait intéressé les auditeurs à tel point que le jeu languissait, même à la table royale, et que le jeune roi, pensif, l'oeil perdu, suivait, sans paraître y donner d'attention, les moindres détails de cette odyssée, fort pittoresquement racontée par le comte de Guiche.

La comtesse de Soissons interrompit le narrateur:

– Avouez, comte, dit-elle, que vous brodez.

– Madame, je récite, comme un perroquet, toutes les histoires que différents Anglais m'ont racontées. Je dirai même, à ma honte, que je suis textuel comme une copie.

– Charles II serait mort s'il avait enduré tout cela.

Louis XIV souleva sa tête intelligente et fière.

– Madame, dit-il d'une voix posée qui sentait encore l'enfant timide, M. le cardinal vous dira que, dans ma minorité, les affaires de France ont été à l'aventure… et que si j'eusse été plus grand et obligé de mettre l'épée à la main, ç'aurait été quelquefois pour la soupe du soir.

– Dieu merci! repartit le cardinal, qui parlait pour la première fois, Votre Majesté exagère, et son souper a toujours été cuit à point avec celui de ses serviteurs.

Le roi rougit.

– Oh! s'écria Philippe étourdiment, de sa place et sans cesser de se mirer, je me rappelle qu'une fois, à Melun, ce souper n'était mis pour personne, et que le roi mangea les deux tiers d'un morceau de pain dont il m'abandonna l'autre tiers.

Toute l'assemblée, voyant sourire Mazarin, se mit à rire.

On flatte les rois avec le souvenir d'une détresse passée, comme avec l'espoir d'une fortune future.

– Toujours est-il que la couronne de France a toujours bien tenu sur la tête des rois, se hâta d'ajouter Anne d'Autriche, et qu'elle est tombée de celle du roi d'Angleterre; et lorsque par hasard cette couronne oscillait un peu, car il y a parfois des tremblements de trône, comme il y a des tremblements de terre, chaque fois, dis-je, que la rébellion menaçait, une bonne victoire ramenait la tranquillité.

– Avec quelques fleurons de plus à la couronne, dit Mazarin.

Le comte de Guiche se tut; le roi composa son visage, et Mazarin échangea un regard avec Anne d'Autriche comme pour la remercier de son intervention.

– Il n'importe, dit Philippe en lissant ses cheveux, mon cousin Charles n'est pas beau, mais il est très brave et s'est battu comme un reître, et s'il continue à se battre ainsi, nul doute qu'il ne finisse par gagner une bataille!.. comme Rocroy…

– Il n'a pas de soldats, interrompit le chevalier de Lorraine.

– Le roi de Hollande, son allié, lui en donnera. Moi, je lui en eusse bien donné, si j'eusse été roi de France.

Louis XIV rougit excessivement.

Mazarin affecta de regarder son jeu avec plus d'attention que jamais.

– À l'heure qu'il est, reprit le comte de Guiche, la fortune de ce malheureux prince est accomplie. S'il a été trompé par Monck, il est perdu. La prison, la mort peut-être, finiront ce que l'exil, les batailles et les privations avaient commencé.

Mazarin fronça le sourcil.

– Est-il bien sûr, dit Louis XIV, que Sa Majesté Charles II ait quitté La Haye?

– Très sûr, Votre Majesté, répliqua le jeune homme. Mon père a reçu une lettre qui lui donne des détails; on sait même que le roi a débarqué à Douvres; des pêcheurs l'ont vu entrer dans le port; le reste est encore un mystère.

– Je voudrais bien savoir le reste, dit impétueusement Philippe.

Vous savez, vous, mon frère?

Louis XIV rougit encore. C'était la troisième fois depuis une heure.

– Demandez à M. le cardinal, répliqua-t-il d'un ton qui fit lever les yeux à Mazarin, à Anne d'Autriche, à tout le monde.

– Ce qui veut dire, mon fils, interrompit en riant Anne d'Autriche, que le roi n'aime pas qu'on cause des choses de l'État hors du conseil.

Philippe accepta de bonne volonté la mercuriale et fit un grand salut, tout en souriant à son frère d'abord, puis à sa mère. Mais Mazarin vit du coin de l'oeil qu'un groupe allait se reformer dans un angle de la chambre, et que le duc d'Orléans avec le comte de Guiche et le chevalier de Lorraine, privés de s'expliquer tout haut, pourraient bien tout bas en dire plus qu'il n'était nécessaire. Il commençait donc à leur lancer des oeillades pleines de défiance et d'inquiétude, invitant Anne d'Autriche à jeter quelque perturbation dans le conciliabule, quand tout à coup Bernouin, entrant sous la portière à la ruelle du lit, vint dire à l'oreille de son maître:

– Monseigneur, un envoyé de Sa Majesté le roi d'Angleterre.

Mazarin ne put cacher une légère émotion que le roi saisit au passage. Pour éviter d'être indiscret, moins encore que pour ne pas paraître inutile, Louis XIV se leva donc aussitôt, et, s'approchant de Son Éminence, il lui souhaita le bonsoir.

Toute l'assemblée s'était levée avec un grand bruit de chaises roulantes et de tables poussées.

– Laissez partir peu à peu tout le monde, dit Mazarin tout bas à Louis XIV, et veuillez m'accorder quelques minutes. J'expédie une affaire dont, ce soir même, je veux entretenir Votre Majesté.

– Et les reines? demanda Louis XIV.

– Et M. le duc d'Anjou, dit Son Éminence.

En même temps, il se retourna dans sa ruelle, dont les rideaux, en retombant, cachèrent le lit. Le cardinal, cependant, n'avait pas perdu de vue ses conspirateurs.

– Monsieur le comte de Guiche! dit-il d'une voix chevrotante, tout en revêtant, derrière le rideau, la robe de chambre que lui tendait Bernouin.

– Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s'approchant.

– Prenez mes cartes; vous avez du bonheur, vous… Gagnez-moi un peu l'argent de ces messieurs.

– Oui, monseigneur.

Le jeune homme s'assit à table, d'où le roi s'éloigna pour causer avec les reines.

Une partie sérieuse commença entre le comte et plusieurs riches courtisans.

Cependant, Philippe causait parures avec le chevalier de Lorraine, et l'on avait cessé d'entendre derrière les rideaux de l'alcôve le frôlement de la robe de soie du cardinal.

Son Éminence avait suivi Bernouin dans le cabinet adjacent à la chambre à coucher.

Chapitre XL – Affaire d'État

Le cardinal, en passant dans son cabinet, trouva le comte de La Fère qui attendait, fort occupé d'admirer un Raphaël très beau, placé au-dessus d'un dressoir garni d'orfèvrerie.

Son Éminence arriva doucement, léger et silencieux comme une ombre, et surprit la physionomie du comte, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire, prétendant deviner à la simple inspection du visage d'un interlocuteur quel devait être le résultat de la conversation. Mais, cette fois, l'attente de Mazarin fut trompée; il ne lut absolument rien sur le visage d'Athos, pas même le respect qu'il avait l'habitude de lire sur toutes les physionomies.

Athos était vêtu de noir avec une simple broderie d'argent.

Il portait le Saint-Esprit, la Jarretière et la Toison d'or, trois ordres d'une telle importance, qu'un roi seul ou un comédien pouvait les réunir.

Mazarin fouilla longtemps dans sa mémoire un peu troublée pour se rappeler le nom qu'il devait mettre sur cette figure glaciale et n'y réussit pas.

– J'ai su, dit-il enfin, qu'il m'arrivait un message d'Angleterre.

Et il s'assit, congédiant Bernouin et Brienne, qui se préparait, en sa qualité de secrétaire, à tenir la plume.

– De la part de Sa Majesté le roi d'Angleterre, oui, Votre

Éminence.

– Vous parlez bien purement le français, monsieur, pour un Anglais, dit gracieusement Mazarin en regardant toujours à travers ses doigts le Saint-Esprit, la Jarretière, la Toison et surtout le visage du messager.

– Je ne suis pas anglais, je suis français, monsieur le cardinal, répondit Athos.

– Voilà qui est particulier, le roi d'Angleterre choisissant des Français pour ses ambassades; c'est d'un excellent augure… Votre nom, monsieur, je vous prie?

– Comte de La Fère, répliqua Athos en saluant plus légèrement que ne l'exigeaient le cérémonial et l'orgueil du ministre tout- puissant.

Mazarin plia les épaules comme pour dire: «Je ne connais pas ce nom-là.» Athos ne sourcilla point.

– Et vous venez, monsieur, continua Mazarin, pour me dire…

– Je venais de la part de Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne annoncer au roi de France…

Mazarin fronça le sourcil.

– Annoncer au roi de France, poursuivit imperturbablement Athos, l'heureuse restauration de Sa Majesté Charles II sur le trône de ses pères.

Cette nuance n'échappa point à la rusée Éminence. Mazarin avait trop l'habitude des hommes pour ne pas voir, dans la politesse froide et presque hautaine d'Athos, un indice d'hostilité qui n'était pas la température ordinaire de cette serre chaude qu'on appelle la cour.

– Vous avez ses pouvoirs, sans doute? demanda Mazarin d'un ton bref et querelleur.

– Oui… monseigneur.

Ce mot: «Monseigneur» sortit péniblement des lèvres d'Athos; on eût dit qu'il les écorchait.

– En ce cas, montrez-les.

Athos tira d'un sachet de velours brodé qu'il portait sous son pourpoint une dépêche. Le cardinal étendit la main.

– Pardon, monseigneur, dit Athos; mais ma dépêche est pour le roi.

– Puisque vous êtes français, monsieur, vous devez savoir ce qu'un Premier ministre vaut à la cour de France.

– Il fut un temps, répondit Athos, où je m'occupais, en effet, de ce que valent les Premiers ministres; mais j'ai formé, il y a déjà plusieurs années de cela, la résolution de ne plus traiter qu'avec le roi.

– Alors, monsieur, dit Mazarin, qui commençait à s'irriter, vous ne verrez ni le ministre ni le roi.

Et Mazarin se leva. Athos remit sa dépêche dans le sachet, salua gravement et fit quelques pas vers la porte. Ce sang-froid exaspéra Mazarin.

– Quels étranges procédés diplomatiques! s'écria-t-il. Sommes- nous encore au temps où M. Cromwell nous envoyait des pourfendeurs en guise de chargés d'affaires? Il ne vous manque, monsieur, que le pot en tête et la bible à la ceinture.

– Monsieur, répliqua sèchement Athos, je n'ai jamais eu comme vous l'avantage de traiter avec M. Cromwell, et je n'ai vu ses chargés d'affaires que l'épée à la main; j'ignore donc comment il traitait avec les Premiers ministres. Quant au roi d'Angleterre, Charles II, je sais que, quand il écrit à Sa Majesté le roi Louis XIV, ce n'est pas à son Éminence le cardinal Mazarin; dans cette distinction, je ne vois aucune diplomatie.

– Ah! s'écria Mazarin en relevant sa tête amaigrie et en frappant de la main sur sa tête, je me souviens maintenant!

Athos le regarda étonné.

– Oui, c'est cela! dit le cardinal en continuant de regarder son interlocuteur; oui, c'est bien cela… Je vous reconnais, monsieur. Ah! diavolo! je ne m'étonne plus.

– En effet, je m'étonnais qu'avec l'excellente mémoire de Votre Éminence, répondit en souriant Athos, Votre Éminence ne m'eût pas encore reconnu.

– Toujours récalcitrant et grondeur… monsieur… monsieur… comment vous appelait-on? Attendez donc… un nom de fleuve… Potamos… non… un nom d'île… Naxos… non, per Jove! un nom de montagne… Athos! m'y voilà! Enchanté de vous revoir, et de n'être plus à Rueil, où vous me fîtes payer rançon avec vos damnés complices… Fronde! toujours Fronde! Fronde maudite! oh! quel levain! Ah çà! monsieur, pourquoi vos antipathies ont-elles survécu aux miennes? Si quelqu'un avait à se plaindre, pourtant, je crois que ce n'était pas vous, qui vous êtes tiré de là, non seulement les braies nettes, mais encore avec le cordon du Saint- Esprit au cou.

– Monsieur le cardinal, répondit Athos, permettez-moi de ne pas entrer dans des considérations de cet ordre J'ai une mission à remplir… me faciliterez-vous les moyens de remplir cette mission?

– Je m'étonne, dit Mazarin, tout joyeux d'avoir retrouvé la mémoire, et tout hérissé de pointes malicieuses; je m'étonne, monsieur… Athos… qu'un frondeur tel que vous ait accepté une mission près du Mazarin, comme on disait dans le bon temps.

Et Mazarin se mit à rire, malgré une toux douloureuse qui coupait chacune de ses phrases et qui en faisait des sanglots.

– Je n'ai accepté de mission qu'auprès du roi de France, monsieur le cardinal, riposta le comte avec moins d'aigreur cependant, car il croyait avoir assez d'avantages pour se montrer modéré.

– Il faudra toujours, monsieur le frondeur, dit Mazarin gaiement, que, du roi, l'affaire dont vous vous êtes chargé…

– Dont on m'a chargé, monseigneur, je ne cours pas après les affaires.

– Soit! il faudra, dis-je, que cette négociation passe un peu par mes mains… Ne perdons pas un temps précieux… dites-moi les conditions.

– J'ai eu l'honneur d'assurer à Votre Éminence que la lettre seule de Sa Majesté le roi Charles II contenait la révélation de son désir.

– Tenez! vous êtes ridicule avec votre roideur, monsieur Athos. On voit que vous vous êtes frotté aux puritains de là-bas… Votre secret, je le sais mieux que vous, et vous avez eu tort, peut- être, de ne pas avoir quelques égards pour un homme très vieux et très souffrant, qui a beaucoup travaillé dans sa vie et tenu bravement la campagne pour ses idées, comme vous pour les vôtres… Vous ne voulez rien dire? bien; vous ne voulez pas me communiquer votre lettre?.. à merveille; venez avec moi dans ma chambre, vous allez parler au roi… et devant le roi… Maintenant, un dernier mot: Qui donc vous a donné la Toison? Je me rappelle que vous passiez pour avoir la Jarretière; mais quant à la Toison, je ne savais pas…

– Récemment, monseigneur, l'Espagne, à l'occasion du mariage de

Sa Majesté Louis XIV, a envoyé au roi Charles II un brevet de la

Toison en blanc; Charles II me l'a transmis aussitôt, en remplissant le blanc avec mon nom.

Mazarin se leva, et, s'appuyant sur le bras de Bernouin, il rentra dans sa ruelle, au moment où l'on annonçait dans la chambre: «Monsieur le prince!»

Le prince de Condé, le premier prince du sang, le vainqueur de

Rocroy, de Lens et de Nordlingen, entrait en effet chez Mgr de

Mazarin, suivi de ses gentilshommes, et déjà il saluait le roi, quand le Premier ministre souleva son rideau.

Athos eut le temps d'apercevoir Raoul serrant la main du comte de Guiche, et d'échanger un sourire contre son respectueux salut. Il eut le temps de voir aussi la figure rayonnante du cardinal, lorsqu'il aperçut devant lui, sur la table, une masse énorme d'or que le comte de Guiche avait gagnée, par une heureuse veine, depuis que Son Éminence lui avait confié les cartes. Aussi, oubliant ambassadeur, ambassade et prince, sa première pensée fut- elle pour l'or.

– Quoi! s'écria le vieillard, tout cela… de gain?

– Quelque chose comme cinquante mille écus; oui, monseigneur, répliqua le comte de Guiche en se levant. Faut-il que je rende la place à Votre Éminence ou que je continue?

– Rendez, rendez! Vous êtes un fou. Vous reperdriez tout ce que vous avez gagné, peste!

– Monseigneur, dit le prince de Condé en saluant.

– Bonsoir, monsieur le prince, dit le ministre d'un ton léger; c'est bien aimable à vous de rendre visite à un ami malade.

– Un ami!.. murmura le comte de La Fère en voyant avec stupeur cette alliance monstrueuse de mots; ami! lorsqu'il s'agit de Mazarin et de Condé.

Mazarin devina la pensée de ce frondeur, car il lui sourit avec triomphe, et tout aussitôt:

– Sire, dit-il au roi, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté M. le comte de La Fère, ambassadeur de Sa Majesté britannique… Affaire d'État, messieurs! ajouta-t-il en congédiant de la main tous ceux qui garnissaient la chambre, et qui, le prince de Condé en tête, s'éclipsèrent sur le geste seul de Mazarin.

Raoul, après un dernier regard jeté au comte de La Fère, suivit

M. de Condé.

Philippe d'Anjou et la reine parurent alors se consulter comme pour partir.

– Affaire de famille, dit subitement Mazarin en les arrêtant sur leurs sièges. Monsieur, que voici, apporte au roi une lettre par laquelle Charles II, complètement restauré sur le trône, demande une alliance entre Monsieur, frère du roi, et Mademoiselle Henriette, petite-fille de Henri IV… voulez vous remettre au roi votre lettre de créance, monsieur le comte.

Athos resta un instant stupéfait. Comment le ministre pouvait-il savoir le contenu d'une lettre qui ne l'avait pas quitté un seul instant? Cependant, toujours maître de lui, il tendit sa dépêche au jeune roi Louis XIV, qui la prit en rougissant. Un silence solennel régnait dans la chambre du cardinal. Il ne fut troublé que par le bruit de l'or que Mazarin, de sa main jaune et sèche, empilait dans un coffret pendant la lecture du roi.

Chapitre XLI – Le récit

La malice du cardinal ne laissait pas beaucoup de choses à dire à l'ambassadeur; cependant le mot de restauration avait frappé le roi, qui, s'adressant au comte, sur lequel il avait les yeux fixés depuis son entrée:

– Monsieur, dit-il, veuillez nous donner quelques détails sur la situation des affaires en Angleterre. Vous venez du pays, vous êtes français, et les ordres que je vois briller sur votre personne annoncent un homme de mérite en même temps qu'un homme de qualité.

– Monsieur, dit le cardinal en se tournant vers la reine mère, est un ancien serviteur de Votre Majesté, M. le comte de La Fère.

Anne d'Autriche était oublieuse comme une reine dont la vie a été mêlée d'orages et de beaux jours. Elle regarda Mazarin, dont le mauvais sourire lui promettait quelque noirceur; puis elle sollicita d'Athos, par un autre regard, une explication.

– Monsieur, continua le cardinal, était un mousquetaire Tréville, au service du feu roi… Monsieur connaît parfaitement l'Angleterre, où il a fait plusieurs voyages à diverses époques; c'est un sujet du plus haut mérite.

Ces mots faisaient allusion à tous les souvenirs qu'Anne d'Autriche tremblait toujours d'évoquer. L'Angleterre, c'était sa haine pour Richelieu et son amour pour Buckingham; un mousquetaire Tréville, c'était toute l'odyssée des triomphes qui avaient fait battre le coeur de la jeune femme, et des dangers qui avaient à moitié déraciné le trône de la jeune reine.

Ces mots avaient bien de la puissance, car ils rendirent muettes et attentives toutes les personnes royales, qui, avec des sentiments bien divers, se mirent à recomposer en même temps les mystérieuses années que les jeunes n'avaient pas vues, que les vieux avaient crues à jamais effacées.

– Parlez, monsieur, dit Louis XIV, sorti le premier du trouble, des soupçons et des souvenirs.

– Oui, parlez, ajouta Mazarin, à qui la petite méchanceté faite à

Anne d'Autriche venait de rendre son énergie et sa gaieté.

– Sire, dit le comte, une sorte de miracle a changé toute la destinée du roi Charles II. Ce que les hommes n'avaient pu faire jusque-là, Dieu s'est résolu à l'accomplir.

Mazarin toussa en se démenant dans son lit.

– Le roi Charles II, continua Athos, est sorti de La Haye, non plus en fugitif ou en conquérant, mais en roi absolu qui, après un voyage loin de son royaume, revient au milieu des bénédictions universelles.

– Grand miracle en effet, dit Mazarin, car si les nouvelles ont été vraies, le roi Charles II, qui vient de rentrer au milieu des bénédictions, était sorti au milieu des coups de mousquet.

Le roi demeura impassible.

Philippe, plus jeune et plus frivole, ne put réprimer un sourire qui flatta Mazarin comme un applaudissement de sa plaisanterie.

– En effet, dit le roi, il y a eu miracle; mais Dieu, qui fait tant pour les rois, monsieur le comte, emploie cependant la main des hommes pour faire triompher ses desseins. À quels hommes principalement Charles II doit-il son rétablissement?

– Mais, interrompit le cardinal sans aucun souci de l'amour- propre du roi, Votre Majesté ne sait-elle pas que c'est à M. Monck?..

– Je dois le savoir, répliqua résolument Louis XIV; cependant, je demande à M. l'ambassadeur les causes du changement de ce M. Monck.

– Et Votre Majesté touche précisément la question, répondit Athos; car, sans le miracle dont j'ai eu l'honneur de parler, M. Monck demeurait probablement un ennemi invincible pour le roi Charles II. Dieu a voulu qu'une idée étrange, hardie et ingénieuse tombât dans l'esprit d'un certain homme, tandis qu'une idée dévouée, courageuse, tombait en l'esprit d'un certain autre. La combinaison de ces deux idées amena un tel changement dans la position de M. Monck, que, d'ennemi acharné, il devint un ami pour le roi déchu.

– Voilà précisément aussi le détail que je demandais, fit le roi… Quels sont ces deux hommes dont vous parlez?

– Deux Français, Sire.

– En vérité, j'en suis heureux.

– Et les deux idées? s'écria Mazarin. Je suis plus curieux des idées que des hommes, moi.

– Oui, murmura le roi.

– La deuxième, l'idée dévouée, raisonnable… La moins importante, Sire, c'était d'aller déterrer un million en or enfoui par le roi Charles Ier dans Newcastle, et d'acheter, avec cet or, le concours de Monck.

– Oh! oh! dit Mazarin ranimé à ce mot million… mais Newcastle était précisément occupé par ce même Monck?

– Oui, monsieur le cardinal, voilà pourquoi j'ai osé appeler l'idée courageuse en même temps que dévouée. Il s'agissait donc, si M. Monck refusait les offres du négociateur, de réintégrer le roi Charles II dans la propriété de ce million que l'on devait arracher à la loyauté et non plus au loyalisme du général Monck… Cela se fit malgré quelques difficultés; le général fut loyal et laissa emporter l'or.

– Il me semble, dit le roi timide et rêveur, que Charles II n'avait pas connaissance de ce million pendant son séjour à Paris.

– Il me semble, ajouta le cardinal malicieusement, que Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne savait parfaitement l'existence du million, mais qu'elle préférait deux millions à un seul.

– Sire, répondit Athos avec fermeté, Sa Majesté le roi Charles II s'est trouvé en France tellement pauvre, qu'il n'avait pas d'argent pour prendre la poste; tellement dénué d'espérances, qu'il pensa plusieurs fois à mourir. Il ignorait si bien l'existence du million de Newcastle, que sans un gentilhomme, sujet de Votre Majesté, dépositaire moral du million et qui révéla le secret à Charles II, ce prince végéterait encore dans le plus cruel oubli.

– Passons à l'idée ingénieuse, étrange et hardie, interrompit Mazarin, dont la sagacité pressentait un échec. Quelle était cette idée?

– La voici. M. Monck faisant seul obstacle au rétablissement de Sa Majesté le roi déchu, un Français imagina de supprimer cet obstacle.

– Oh! oh! mais c'est un scélérat que ce Français-là, dit Mazarin, et l'idée n'est pas tellement ingénieuse qu'elle ne fasse brancher ou rouer son auteur en place de Grève par arrêt du Parlement.

– Votre Éminence se trompe, dit sèchement Athos; je n'ai pas dit que le Français en question eût résolu d'assassiner Monck, mais bien de le supprimer. Les mots de la langue française ont une valeur que des gentilshommes de France connaissent absolument. D'ailleurs, c'est affaire de guerre, et quand on sert les rois contre leurs ennemis, on n'a pas pour juge le Parlement, on a Dieu. Donc ce gentilhomme français imagina de s'emparer de la personne de M. Monck, et il exécuta son plan.

Le roi s'animait au récit des belles actions. Le jeune frère de Sa

Majesté frappa du poing sur la table en s'écriant:

– Ah! c'est beau!

– Il enleva Monck? dit le roi, mais Monck était dans son camp…

– Et le gentilhomme était seul, Sire.

– C'est merveilleux! dit Philippe.

– En effet, merveilleux! s'écria le roi.

– Bon! voilà les deux petits lions déchaînés, murmura le cardinal.

Et d'un air de dépit qu'il ne dissimulait pas:

– J'ignore ces détails, dit-il; en garantissez-vous l'authenticité, monsieur?

– D'autant plus aisément, monsieur le cardinal, que j'ai vu les événements.

– Vous?

– Oui, monseigneur.

Le roi s'était involontairement rapproché du comte; le duc d'Anjou avait fait volte-face, et pressait Athos de l'autre côté.

– Après, monsieur, après? s'écrièrent-ils tous deux en même temps.

– Sire, M. Monck, étant pris par le Français, fut amené au roi Charles II à La Haye. Le roi rendit la liberté à M. Monck, et le général, reconnaissant, donna en retour à Charles II le trône de la Grande-Bretagne, pour lequel tant de vaillantes gens ont combattu sans résultat.

Philippe frappa dans ses mains avec enthousiasme. Louis XIV, plus réfléchi, se tourna vers le comte de La Fère:

– Cela est vrai, dit-il, dans tous ses détails?

– Absolument vrai, Sire.

– Un de mes gentilshommes connaissait le secret du million et l'avait gardé?

– Oui, Sire.

– Le nom de ce gentilhomme?

– C'est votre serviteur, dit simplement Athos.

Un murmure d'admiration vint gonfler le coeur d'Athos. Il pouvait être fier à moins. Mazarin lui-même avait levé les bras au ciel.

– Monsieur, dit le roi, je chercherai, je tâcherai de trouver un moyen de vous récompenser.

Athos fit un mouvement.

– Oh! non pas de votre probité; être payé pour cela vous humilierait; mais je vous dois une récompense pour avoir participé à la restauration de mon frère Charles II.

– Certainement, dit Mazarin.

– Triomphe d'une bonne cause qui comble de joie toute la maison de France, dit Anne d'Autriche.

– Je continue, dit Louis XIV. Est-il vrai aussi qu'un homme ait pénétré jusqu'à Monck, dans son camp, et l'ait enlevé?

– Cet homme avait dix auxiliaires pris dans un rang inférieur.

– Rien que cela?

– Rien que cela.

– Et vous le nommez?

– M. d'Artagnan, autrefois lieutenant des mousquetaires de Votre

Majesté.

Anne d'Autriche rougit, Mazarin devint honteux et jaune; Louis XIV s'assombrit, et une goutte de sueur tomba de son front pâle.

– Quels hommes! murmura-t-il.

Et, involontairement, il lança au ministre un coup d'oeil qui l'eût épouvanté, si Mazarin n'eût pas en ce moment caché sa tête sous l'oreiller.

– Monsieur, s'écria le jeune duc d'Anjou en posant sa main blanche et fine comme celle d'une femme sur le bras d'Athos, dites à ce brave homme, je vous prie, que Monsieur, frère du roi, boira demain à sa santé devant cent des meilleurs gentilshommes de France.

Et en achevant ces mots, le jeune homme, s'apercevant que l'enthousiasme avait dérangé une de ses manchettes, s'occupa de la rétablir avec le plus grand soin.

– Causons d'affaires, Sire, interrompit Mazarin, qui ne s'enthousiasmait pas et qui n'avait pas de manchettes.

– Oui, monsieur, répliqua Louis XIV. Entamez votre communication, monsieur le comte, ajouta-t-il en se tournant vers Athos.

Athos commença en effet, et proposa solennellement la main de lady Henriette Stuart au jeune prince frère du roi. La conférence dura une heure; après quoi, les portes de la chambre furent ouvertes aux courtisans, qui reprirent leurs places comme si rien n'avait été supprimé pour eux dans les occupations de cette soirée.

Athos se retrouva alors près de Raoul, et le père et le fils purent se serrer la main.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
630 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain