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Kitabı oku: «Le vicomte de Bragelonne, Tome I.», sayfa 24

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Chapitre XLV – Confession d'un homme de bien

Le théatin entra délibérément, sans trop s'étonner du bruit et du mouvement que les inquiétudes sur la santé du cardinal avaient soulevés dans sa maison.

– Venez, mon révérend, dit Mazarin après un dernier regard à la ruelle; venez et soulagez-moi.

– C'est mon devoir, monseigneur, répliqua le théatin.

– Commencez par vous asseoir commodément, car je vais débuter par une confession générale; vous me donnerez tout de suite une bonne absolution, et je me croirai plus tranquille.

– Monseigneur, dit le révérend, vous n'êtes pas tellement malade qu'une confession générale soit urgente… Et ce sera bien fatigant, prenez garde!

– Vous supposez qu'il y en a long, mon révérend?

– Comment croire qu'il en soit autrement, quand on a vécu aussi complètement que Votre Éminence?

– Ah! c'est vrai… Oui, le récit peut être long.

– La miséricorde de Dieu est grande, nasilla le théatin.

– Tenez, dit Mazarin, voilà que je commence à m'effrayer moi-même d'avoir tant laissé passer de choses que le Seigneur pouvait réprouver.

– N'est-ce pas? dit naïvement le théatin en éloignant de la lampe sa figure fine et pointue comme celle d'une taupe. Les pécheurs sont comme cela: oublieux avant, puis scrupuleux quand il est trop tard.

– Les pécheurs? répliqua Mazarin. Me dites-vous ce mot avec ironie et pour me reprocher toutes les généalogies que j'ai laissé faire sur mon compte… moi, fils de pêcheur, en effet?

– Hum! fit le théatin.

– C'est là un premier péché, mon révérend; car enfin, j'ai souffert qu'on me fît descendre des vieux consuls de Rome, T. Geganius Macerinus Ier, Macerinus II et Proculus Macerinus III, dont parle la chronique de Haolander… De Macerinus à Mazarin, la proximité était tentante. Macerinus, diminutif, veut dire maigrelet. Oh! mon révérend, Mazarini peut signifier aujourd'hui, à l'augmentatif, maigre comme un Lazare. Voyez!

Et il montra ses bras décharnés et ses jambes dévorées par la fièvre.

– Que vous soyez né d'une famille de pêcheurs, reprit le théatin, je n'y vois rien de fâcheux pour vous… car enfin, saint Pierre était un pêcheur, et si vous êtes prince de l'Église, monseigneur, il en a été le chef suprême. Passons, s'il vous plaît.

– D'autant plus que j'ai menacé de la Bastille un certain Bounet, prêtre d'Avignon, qui voulait publier une généalogie de Casa Mazarini beaucoup trop merveilleuse.

– Pour être vraisemblable? répliqua le théatin.

– Oh! alors, si j'eusse agi dans cette idée, mon révérend, c'était vice d'orgueil… autre péché.

– C'était excès d'esprit, et jamais on ne peut reprocher à personne ces sortes d'abus. Passons, passons.

– J'en étais à l'orgueil… Voyez-vous, mon révérend, je vais tâcher de diviser cela par péchés capitaux.

– J'aime les divisions bien faites.

– J'en suis aise. Il faut que vous sachiez qu'en 1630… hélas! voilà trente et un ans!

– Vous aviez vingt-neuf ans, monseigneur.

– Âge bouillant. Je tranchais du soldat en me jetant à Casal dans les arquebusades, pour montrer que je montais à cheval aussi bien qu'un officier. Il est vrai que j'apportai la paix aux Espagnols et aux Français. Cela rachète un peu mon péché.

– Je ne vois pas le moindre péché à montrer qu'on monte à cheval, dit le théatin, c'est du goût parfait, et cela honore notre robe. En ma qualité de chrétien, j'approuve que vous ayez empêché l'effusion du sang; en ma qualité de religieux, je suis fier de la bravoure qu'un collègue a témoignée.

Mazarin fit un humble salut de la tête.

– Oui, dit-il, mais les suites!

– Quelles suites?

– Eh! ce damné péché d'orgueil a des racines sans fin…Depuis que je m'étais jeté comme cela entre deux armées, que j'avais flairé la poudre et parcouru des lignes de soldats, je regardais un peu en pitié les généraux.

– Ah!

– Voilà le mal… En sorte que je n'en ai plus trouvé un seul supportable depuis ce temps-là.

– Le fait est, dit le théatin, que les généraux que nous avons eus n'étaient pas forts.

– Oh! s'écria Mazarin, il y avait M. le prince… je l'ai bien tourmenté, celui-là!

– Il n'est pas à plaindre, il a acquis assez de gloire et assez de bien.

– Soit pour M. le prince; mais M. de Beaufort, par exemple… que j'ai tant fait souffrir au donjon de Vincennes?

– Ah! mais c'était un rebelle, et la sûreté de l'État exigeait que vous fissiez le sacrifice… Passons.

– Je crois que j'ai épuisé l'orgueil. Il y a un autre péché que j'ai peur de qualifier…

– Je le qualifierai, moi… Dites toujours.

– Un bien grand péché, mon révérend.

– Nous verrons, monseigneur.

– Vous ne pouvez manquer d'avoir ouï parler de certaines relations que j'aurais eues… avec Sa Majesté la reine mère… Les malveillants…

– Les malveillants, monseigneur, sont des sots… Ne fallait-il pas, pour le bien de l'État et pour l'intérêt du jeune roi, que vous vécussiez en bonne intelligence avec la reine? Passons, passons.

– Je vous assure, dit Mazarin, que vous m'enlevez de la poitrine un terrible poids.

– Vétilles que tout cela!.. Cherchez les choses sérieuses.

– Il y a bien de l'ambition, mon révérend…

– C'est la marche des grandes choses, monseigneur.

– Même cette velléité de la tiare?..

– Être pape, c'est être le premier des chrétiens… Pourquoi ne l'eussiez vous pas désiré?

– On a imprimé que j'avais, pour arriver là, vendu Cambrai aux

Espagnols.

– Vous avez fait peut-être vous-même des pamphlets sans trop persécuter les pamphlétaires?

– Alors, mon révérend, j'ai vraiment le coeur bien net. Je ne sens plus que de légères peccadilles.

– Dites.

– Le jeu.

– C'est un peu mondain; mais enfin, vous étiez obligé, par le devoir de la grandeur, à tenir maison.

– J'aimais à gagner…

– Il n'est pas de joueur qui joue pour perdre.

– Je trichais bien un peu…

– Vous preniez votre avantage. Passons.

– Eh bien! mon révérend, je ne sens plus rien du tout sur ma conscience. Donnez-moi l'absolution, et mon âme pourra, lorsque Dieu l'appellera, monter sans obstacle jusqu'à son trône.

Le théatin ne remua ni les bras ni les lèvres.

– Qu'attendez-vous, mon révérend, dit Mazarin.

– J'attends la fin.

– La fin de quoi?

– De la confession, monseigneur.

– Mais j'ai fini.

– Oh! non! Votre Éminence fait erreur.

– Pas que je sache.

– Cherchez bien.

– J'ai cherché aussi bien que possible.

– Alors je vais aider votre mémoire.

– Voyons.

Le théatin toussa plusieurs fois.

– Vous ne me parlez pas de l'avarice, autre péché capital, ni de ces millions, dit-il.

– Quels millions, mon révérend?

– Mais ceux que vous possédez, monseigneur.

– Mon père, cet argent est à moi, pourquoi vous en parlerais-je?

– C'est que, voyez-vous, nos deux opinions diffèrent. Vous dites que cet argent est à vous, et, moi, je crois qu'il est un peu à d'autres.

Mazarin porta une main froide à son front perlé de sueur.

– Comment cela? balbutia-t-il.

– Voici. Votre Éminence a gagné beaucoup de biens au service du roi…

– Hum! beaucoup… ce n'est pas trop.

– Quoi qu'il en soit, d'où venait ce bien?

– De l'État.

– L'État, c'est le roi.

– Mais que concluez-vous, mon révérend? dit Mazarin, qui commençait à trembler.

– Je ne puis conclure sans une liste des biens que vous avez.

Comptons un peu, s'il vous plaît: vous avez l'évêché de Metz.

– Oui.

– Les abbayes de Saint-Clément, de Saint-Arnoud et de Saint-

Vincent, toujours à Metz.

– Oui.

– Vous avez l'abbaye de Saint-Denis, en France, un beau bien.

– Oui, mon révérend.

– Vous avez l'abbaye de Cluny, qui est si riche.

– Je l'ai.

– Celle de Saint-Médard, à Soissons, cent mille livres de revenus.

– Je ne le nie pas.

– Celle de Saint-Victor, à Marseille, une des meilleures du Midi.

– Oui, mon père.

– Un bon million par an. Avec les émoluments du cardinalat et du ministère, c'est peut-être deux millions par an.

– Eh!

– Pendant dix ans, c'est vingt millions… et vingt millions placés à cinquante pour cent donnent, par progression, vingt autres millions en dix ans.

– Comme vous comptez, pour un théatin!

– Depuis que Votre Éminence a placé notre ordre dans le couvent que nous occupons près de Saint-Germain-des-Prés, en 1644, c'est moi qui fais les comptes de la société.

– Et les miens, à ce que je vois, mon révérend.

– Il faut savoir un peu de tout, monseigneur.

– Eh bien! concluez à présent.

– Je conclus que le bagage est trop gros pour que vous passiez à la porte du paradis.

– Je serai damné?

– Si vous ne restituez pas, oui.

Mazarin poussa un cri pitoyable.

– Restituer! mais à qui, bon Dieu!

– Au maître de cet argent, au roi!

– Mais c'est le roi qui m'a tout donné!..

– Un moment! le roi ne signe pas les ordonnances!

Mazarin passa des soupirs aux gémissements.

– L'absolution, dit-il.

– Impossible, monseigneur… Restituez, restituez, répliqua le théatin.

– Mais, enfin, vous m'absolvez de tous les péchés; pourquoi pas de celui là?

– Parce que, répondit le révérend, vous absoudre pour ce motif est un péché dont le roi ne m'absoudrait jamais, monseigneur.

Là-dessus, le confesseur quitta son pénitent avec une mine pleine de componction, puis il sortit du même pas qu'il était entré.

– Holà! mon Dieu, gémit le cardinal… Venez ça, Colbert; je suis bien malade, mon ami!

Chapitre XLVI – La donation

Colbert reparut sous les rideaux.

– Avez-vous entendu? dit Mazarin.

– Hélas! oui, monseigneur.

– Est-ce qu'il a raison? Est-ce que tout cet argent est du bien mal acquis?

– Un théatin, monseigneur, est un mauvais juge en matière de finances, répondit froidement Colbert. Cependant il se pourrait que, d'après ses idées théologiques, Votre Éminence eût de certains torts. On en a toujours eu… quand on meurt.

– On a d'abord celui de mourir, Colbert.

– C'est vrai, monseigneur. Envers qui cependant le théatin vous aurait-il trouvé des torts? Envers le roi.

Mazarin haussa les épaules.

– Comme si je n'avais pas sauvé son État et ses finances!

– Cela ne souffre pas de controverse, monseigneur.

– N'est-ce pas? Donc, j'aurais gagné très légitimement un salaire, malgré mon confesseur?

– C'est hors de doute.

– Et je pourrais garder pour ma famille, si besogneuse, une bonne partie… le tout même de ce que j'ai gagné!

– Je n'y vois aucun empêchement, monseigneur.

– J'étais bien sûr, en vous consultant, Colbert, d'avoir un avis sage, répliqua Mazarin tout joyeux.

Colbert fit sa grimace de pédant.

– Monseigneur, interrompit-il, il faudrait bien voir cependant si ce qu'a dit le théatin n'est pas un piège.

– Non, un piège… pourquoi? Le théatin est honnête homme.

– Il a cru Votre Éminence aux portes du tombeau, puisque Votre Éminence le consultait… Ne l'ai-je pas entendu vous dire: «Distinguez ce que le roi vous a donné de ce que vous vous êtes donné à vous-même…» Cherchez bien, monseigneur, s'il ne vous a pas un peu dit cela, c'est assez une parole de théatin.

– Il serait possible.

– Auquel cas, monseigneur, je vous regarderais comme mis en demeure par le religieux…

– De restituer? s'écria Mazarin tout échauffé.

– Eh! je ne dis pas non.

– De restituer tout! Vous n'y songez pas… Vous dites comme le confesseur.

– Restituer une partie, c'est-à-dire faire la part de Sa Majesté, et cela, monseigneur, peut avoir des dangers. Votre Éminence est un politique trop habile pour ignorer qu'à cette heure le roi ne possède pas cent cinquante mille livres nettes dans ses coffres.

– Ce n'est pas mon affaire, dit Mazarin triomphant, c'est celle de M. le surintendant Fouquet, dont je vous ai donné, ces derniers mois, tous les comptes à vérifier.

Colbert pinça les lèvres à ce seul nom de Fouquet.

– Sa Majesté, dit-il entre ses dents, n'a d'argent que celui qu'amasse M. Fouquet; votre argent à vous, monseigneur, lui sera une friande pâture.

– Enfin, je ne suis pas le surintendant des finances du roi, moi; j'ai ma bourse… Certes, je ferais bien, pour le bonheur de Sa Majesté… quelques legs… mais je ne puis frustrer ma famille…

– Un legs partiel vous déshonore et offense le roi. Une partie léguée à Sa Majesté, c'est l'aveu que cette partie vous a inspiré des doutes comme n'étant pas acquise légitimement.

– Monsieur Colbert!..

– J'ai cru que Votre Éminence me faisait l'honneur de me demander un conseil.

– Oui, mais vous ignorez les principaux détails de la question.

– Je n'ignore rien, monseigneur; voilà dix ans que je passe en revue toutes les colonnes de chiffres qui se font en France, et si je les ai péniblement clouées en ma tête, elles y sont si bien rivées à présent, que depuis l'office de M. Letellier, qui est sobre, jusqu'aux petites largesses secrètes de M. Fouquet, qui est prodigue, je réciterais, chiffre par chiffre, tout l'argent qui se dépense de Marseille à Cherbourg.

– Alors, vous voudriez que je jetasse tout mon argent dans les coffres du roi! s'écria ironiquement Mazarin, à qui la goutte arrachait en même temps plusieurs soupirs douloureux. Certes, le roi ne me reprocherait rien, mais il se moquerait de moi en mangeant mes millions, et il aurait bien raison.

– Votre Éminence ne m'a pas compris. Je n'ai pas prétendu le moins du monde que le roi dût dépenser votre argent.

– Vous le dites clairement, ce me semble, en me conseillant de le lui donner.

– Ah! répliqua Colbert, c'est que Votre Éminence, absorbée qu'elle est par son mal, perd de vue complètement le caractère de Sa Majesté Louis XIV.

– Comment cela?..

– Ce caractère, je crois, si j'ose m'exprimer ainsi, ressemble à celui que Monseigneur confessait tout à l'heure au théatin.

– Osez; c'est…?

– C'est l'orgueil. Pardon, monseigneur; la fierté, voulais-je dire. Les rois n'ont pas d'orgueil: c'est une passion humaine.

– L'orgueil, oui, vous avez raison. Après?..

– Eh bien! monseigneur, si j'ai rencontré juste, Votre Éminence n'a qu'à donner tout son argent au roi, et tout de suite.

– Mais pourquoi? dit Mazarin fort intrigué.

– Parce que le roi n'acceptera pas le tout.

– Oh! un jeune homme qui n'a pas d'argent et qui est rongé d'ambition.

– Soit.

– Un jeune homme qui désire ma mort.

– Monseigneur…

– Pour hériter, oui, Colbert; oui, il désire ma mort pour hériter. Triple sot que je suis! je le préviendrais!

– Précisément. Si la donation est faite dans une certaine forme, il refusera.

– Allons donc!

– C'est positif. Un jeune homme qui n'a rien fait, qui brûle de devenir illustre, qui brûle de régner seul, ne prendra rien de bâti; il voudra construire lui-même. Ce prince-là, monseigneur, ne se contentera pas du Palais-Royal que M. de Richelieu lui a légué, ni du palais Mazarin que vous avez si superbement fait construire, ni du Louvre que ses ancêtres ont habité, ni de Saint-Germain où il est né. Tout ce qui ne procédera pas de lui, il le dédaignera, je le prédis.

– Et vous garantissez que si je donne mes quarante millions au roi…

– En lui disant de certaines choses, je garantis qu'il refusera.

– Ces choses… sont?

– Je les écrirai, si Monseigneur veut me les dicter.

– Mais enfin, quel avantage pour moi?

– Un énorme. Personne ne peut plus accuser Votre Éminence de cette injuste avarice que les pamphlétaires ont reprochée au plus brillant esprit de ce siècle.

– Tu as raison, Colbert, tu as raison; va trouver le roi de ma part et porte lui mon testament.

– Une donation, monseigneur.

– Mais s'il acceptait! s'il allait accepter?

– Alors, il resterait treize millions à votre famille, et c'est une jolie somme.

– Mais tu serais un traître ou un sot, alors.

– Et je ne suis ni l'un ni l'autre, monseigneur… Vous me paraissez craindre beaucoup que le roi n'accepte… Oh! craignez plutôt qu'il n'accepte pas…

– S'il n'accepte pas, vois-tu, je lui veux garantir mes treize millions de réserve… Oui, je le ferai… Oui… Mais voici la douleur qui vient; je vais tomber en faiblesse… C'est que je suis malade, Colbert, que je suis près de ma fin.

Colbert tressaillit.

Le cardinal était bien mal en effet: il suait à grosses gouttes sur son lit de douleur, et cette pâleur effrayante d'un visage ruisselant d'eau était un spectacle que le plus endurci praticien n'eût pas supporté sans compassion. Colbert fut sans doute très ému, car il quitta la chambre en appelant Bernouin près du moribond et passa dans le corridor. Là, se promenant de long en large avec une expression méditative qui donnait presque de la noblesse à sa tête vulgaire, les épaules arrondies, le cou tendu, les lèvres entrouvertes pour laisser échapper des lambeaux décousus de pensées incohérentes, il s'enhardit à la démarche qu'il voulait tenter, tandis qu'à dix pas de lui, séparé seulement par un mur, son maître étouffait dans des angoisses qui lui arrachaient des cris lamentables, ne pensant plus ni aux trésors de la terre ni aux joies du paradis, mais bien à toutes les horreurs de l'enfer.

Tandis que les serviettes brûlantes, les topiques, les révulsifs et Guénaud, rappelé près du cardinal, fonctionnaient avec une activité toujours croissante, Colbert, tenant à deux mains sa grosse tête, pour y comprimer la fièvre des projets enfantés par le cerveau, méditait la teneur de la donation qu'il allait faire écrire à Mazarin dès la première heure de répit que lui donnerait le mal. Il semblait que tous ces cris du cardinal et toutes ces entreprises de la mort sur ce représentant du passé fussent des stimulants pour le génie de ce penseur aux sourcils épais qui se tournait déjà vers le lever du nouveau soleil d'une société régénérée.

Colbert revint près de Mazarin lorsque la raison fut revenue au malade, et lui persuada de dicter une donation ainsi conçue: «Près de paraître devant Dieu, maître des hommes, je prie le roi, qui fut mon maître sur la terre, de reprendre les biens que sa bonté m'avait donnés, et que ma famille sera heureuse de voir passer en de si illustres mains. Le détail de mes biens se trouvera, il est dressé, à la première réquisition de Sa Majesté, ou au dernier soupir de son plus dévoué serviteur. Jules, cardinal de Mazarin.» Le cardinal signa en soupirant; Colbert cacheta le paquet et le porta immédiatement au Louvre, où le roi venait de rentrer. Puis il revint à son logis, se frottant les mains avec la confiance d'un ouvrier qui a bien employé sa journée.

Chapitre XLVII – Comment Anne d'Autriche donna un conseil à Louis

XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre

La nouvelle de l'extrémité où se trouvait le cardinal s'était déjà répandue, et elle attirait au moins autant de gens au Louvre que la nouvelle du mariage de Monsieur, le frère du roi, laquelle avait déjà été annoncée à titre de fait officiel.

À peine Louis XIV rentrait-il chez lui, tout rêveur encore des choses qu'il avait vues ou entendu dire dans cette soirée, que l'huissier annonça que la même foule de courtisans qui, le matin, s'était empressée à son lever, se représentait de nouveau à son coucher, faveur insigne que depuis le règne du cardinal la cour, fort peu discrète dans ses préférences, avait accordée au ministre sans grand souci de déplaire au roi. Mais le ministre avait eu, comme nous l'avons dit, une grave attaque de goutte, et la marée de la flatterie montait vers le trône. Les courtisans ont ce merveilleux instinct de flairer d'avance tous les événements; les courtisans ont la science suprême: ils sont diplomates pour éclairer les grands dénouements des circonstances difficiles, capitaines pour deviner l'issue des batailles, médecins pour guérir les maladies.

Louis XIV, à qui sa mère avait appris cet axiome, entre beaucoup d'autres, comprit que Son Éminence Monseigneur le cardinal Mazarin était bien malade. À peine Anne d'Autriche eut-elle conduit la jeune reine dans ses appartements et soulagé son front du poids de la coiffure de cérémonie, qu'elle revint trouver son fils dans le cabinet où, seul, morne et le coeur ulcéré, il passait sur lui- même, comme pour exercer sa volonté, une de ces colères sourdes et terribles, colères de roi, qui font des événements quand elles éclatent, et qui, chez Louis XIV, grâce à sa puissance merveilleuse sur lui-même, devinrent des orages si bénins, que sa plus fougueuse, son unique colère, celle que signale Saint-Simon, tout en s'en étonnant, fut cette fameuse colère qui éclata cinquante ans plus tard à propos d'une cachette de M. le duc du Maine, et qui eut pour résultat une grêle de coups de canne donnés sur le dos d'un pauvre laquais qui avait volé un biscuit.

Le jeune roi était donc, comme nous l'avons vu, en proie à une douloureuse surexcitation, et il se disait en se regardant dans une glace:

– Ô roi!.. roi de nom, et non de fait… fantôme, vain fantôme que tu es!.. statue inerte qui n'as d'autre puissance que celle de provoquer un salut de la part des courtisans, quand pourras-tu donc lever ton bras de velours, serrer ta main de soie? quand pourras-tu ouvrir pour autre chose que pour soupirer ou sourire tes lèvres condamnées à la stupide immobilité des marbres de ta galerie?

Alors, passant la main sur son front et cherchant l'air, il s'approcha de la fenêtre et vit au bas quelques cavaliers qui causaient entre eux, quelques groupes timidement curieux. Ces cavaliers, c'était une fraction du guet; ce groupe, c'étaient les empressés du peuple, ceux-là pour qui un roi est toujours une chose curieuse, comme un rhinocéros, un crocodile ou un serpent.

Il frappa son front du plat de sa main en s'écriant:

– Roi de France! quel titre! Peuple de France! quelle masse de créatures! Et voilà que je rentre dans mon Louvre; mes chevaux, à peine dételés, fument encore, et j'ai tout juste soulevé assez d'intérêt pour que vingt personnes à peine me regardent passer… Vingt… que dis-je! non, il n'y a pas même vingt curieux pour le roi de France, il n'y a pas même dix archers pour veiller sur ma maison: archers, peuple, gardes, tout est au Palais-Royal. Pourquoi mon Dieu? Moi, le roi, n'ai-je pas le droit de vous demander cela?

– Parce que, dit une voix répondant à la sienne et qui retentit de l'autre côté de la portière du cabinet, parce qu'au Palais- Royal il y a tout l'or, c'est-à-dire toute la puissance de celui qui veut régner.

Louis se retourna précipitamment.

La voix qui venait de prononcer ces paroles était celle d'Anne d'Autriche. Le roi tressaillit, et s'avançant vers sa mère:

– J'espère, dit-il, que Votre Majesté n'a pas fait attention aux vaines déclamations dont la solitude et le dégoût familiers aux rois donnent l'idée aux plus heureux caractères?

– Je n'ai fait attention qu'à une chose, mon fils: c'est que vous vous plaigniez.

– Moi? pas du tout, dit Louis XIV; non, en vérité; vous vous trompez, madame.

– Que faisiez-vous donc, Sire?

– Il me semblait être sous la férule de mon professeur et développer un sujet d'amplification.

– Mon fils, reprit Anne d'Autriche en secouant la tête, vous avez tort de ne vous point fier à ma parole; vous avez tort de ne me point accorder votre confiance. Un jour va venir, jour prochain peut-être, où vous aurez besoin de vous rappeler cet axiome: «L'or est la toute puissance, et ceux-là seuls sont véritablement rois qui sont tout-puissants.»

– Votre intention, poursuivit le roi, n'était point cependant de jeter un blâme sur les riches de ce siècle?

– Non, dit vivement Anne d'Autriche, non, Sire; ceux qui sont riches en ce siècle, sous votre règne, sont riches parce que vous l'avez bien voulu, et je n'ai contre eux ni rancune ni envie; ils ont sans doute assez bien servi Votre Majesté pour que Votre Majesté leur ait permis de se récompenser eux-mêmes. Voilà ce que j'entends dire par la parole que vous semblez me reprocher.

– À Dieu ne plaise, madame, que je reproche jamais quelque chose à ma mère!

– D'ailleurs, continua Anne d'Autriche, le Seigneur ne donne jamais que pour un temps les biens de la terre; le Seigneur, comme correctif aux honneurs et à la richesse, le Seigneur a mis la souffrance, la maladie, la mort, et nul, ajouta Anne d'Autriche avec un douloureux sourire qui prouvait qu'elle faisait à elle- même l'application du funèbre précepte, nul n'emporte son bien ou sa grandeur dans le tombeau. Il en résulte que les jeunes récoltent les fruits de la féconde moisson préparée par les vieux.

Louis écoutait avec une attention croissante ces paroles accentuées par Anne d'Autriche dans un but évidemment consolateur.

– Madame, dit Louis XIV regardant fixement sa mère, on dirait, en vérité, que vous avez quelque chose de plus à m'annoncer?

– Je n'ai rien absolument, mon fils; seulement, vous aurez remarqué ce soir que M. le cardinal est bien malade?

Louis regarda sa mère, cherchant une émotion dans sa voix, une douleur dans sa physionomie. Le visage d'Anne d'Autriche semblait légèrement altéré; mais cette souffrance avait un caractère tout personnel.

Peut-être cette altération était-elle causée par le cancer qui commençait à la mordre au sein.

– Oui, madame, dit le roi, oui, M. de Mazarin est bien malade.

– Et ce serait une grande perte pour le royaume si Son Éminence venait à être appelée par Dieu. N'est-ce point votre avis comme le mien, mon fils? demanda Anne d'Autriche.

– Oui, madame, oui certainement, ce serait une grande perte pour le royaume, dit Louis en rougissant; mais le péril n'est pas si grand, ce me semble, et d'ailleurs M. le cardinal est jeune encore. Le roi achevait à peine de parler, qu'un huissier souleva la tapisserie et se tint debout, un papier à la main, en attendant que le roi l'interrogeât.

– Qu'est-ce que cela? demanda le roi.

– Un message de M. de Mazarin, répondit l'huissier.

– Donnez, dit le roi.

Et il prit le papier. Mais, au moment où il l'allait ouvrir, il se fit à la fois un grand bruit dans la galerie, dans les antichambres et dans la cour.

– Ah! ah! dit Louis XIV, qui sans doute reconnut ce triple bruit, que disais-je donc qu'il n'y avait qu'un roi en France! je me trompais, il y en a deux.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et le surintendant des finances Fouquet apparut à Louis XIV. C'était lui qui faisait ce bruit dans la galerie; c'étaient ses laquais qui faisaient ce bruit dans les antichambres; c'étaient ses chevaux qui faisaient ce bruit dans la cour. En outre, on entendait un long murmure sur son passage qui ne s'éteignait que longtemps après qu'il avait passé. C'était ce murmure que Louis XIV regrettait si fort de ne point entendre alors sous ses pas et mourir derrière lui.

– Celui-là n'est pas précisément un roi comme vous le croyez, dit

Anne d'Autriche à son fils; c'est un homme trop riche, voilà tout.

Et en disant ces mots, un sentiment amer donnait aux paroles de la reine leur expression la plus haineuse; tandis que le front de Louis, au contraire, resté calme et maître de lui, était pur de la plus légère ride. Il salua donc librement Fouquet de la tête, tandis qu'il continuait de déplier le rouleau que venait de lui remettre l'huissier. Fouquet vit ce mouvement, et, avec une politesse à la fois aisée et respectueuse, il s'approcha d'Anne d'Autriche pour laisser toute liberté au roi. Louis avait ouvert le papier, et cependant il ne lisait pas. Il écoutait Fouquet faire à sa mère des compliments adorablement tournés sur sa main et sur ses bras.

La figure d'Anne d'Autriche se dérida et passa presque au sourire.

Fouquet s'aperçut que le roi, au lieu de lire, le regardait et l'écoutait; il fit un demi-tour, et, tout en continuant pour ainsi dire d'appartenir à Anne d'Autriche, il se retourna en face du roi.

– Vous savez, monsieur Fouquet, dit Louis XIV, que Son Éminence est fort mal?

– Oui, Sire, je sais cela, dit Fouquet; et en effet elle est fort mal. J'étais à ma campagne de Vaux lorsque la nouvelle m'en est venue, si pressante que j'ai tout quitté.

– Vous avez quitté Vaux ce soir, monsieur?

– Il y a une heure et demie, oui, Votre Majesté, dit Fouquet, consultant une montre toute garnie de diamants.

– Une heure et demie! dit le roi, assez puissant pour maîtriser sa colère, mais non pour cacher son étonnement.

– Je comprends, Sire, Votre Majesté doute de ma parole, et elle a raison; mais, si je suis venu ainsi, c'est vraiment par merveille. On m'avait envoyé d'Angleterre trois couples de chevaux fort vifs, m'assurait-on; ils étaient disposés de quatre lieues en quatre lieues, et je les ai essayés ce soir. Ils sont venus en effet de Vaux au Louvre en une heure et demie, et Votre Majesté voit qu'on ne m'avait pas trompé.

La reine mère sourit avec une secrète envie. Fouquet alla au- devant de cette mauvaise pensée.

– Aussi, madame, se hâta-t-il d'ajouter, de pareils chevaux sont faits, non pour des sujets, mais pour des rois, car les rois ne doivent jamais le céder à qui que ce soit en quoi que ce soit.

Le roi leva la tête.

– Cependant, interrompit Anne d'Autriche, vous n'êtes point roi, que je sache, monsieur Fouquet?

– Aussi, madame, les chevaux n'attendent-ils qu'un signe de Sa Majesté pour entrer dans les écuries du Louvre; et si je me suis permis de les essayer, c'était dans la seule crainte d'offrir au roi quelque chose qui ne fût pas précisément une merveille.

Le roi était devenu fort rouge.

– Vous savez, monsieur Fouquet, dit la reine, que l'usage n'est point à la cour de France qu'un sujet offre quelque chose à son roi?

Louis fit un mouvement.

– J'espérais, madame, dit Fouquet fort agité, que mon amour pour Sa Majesté, mon désir incessant de lui plaire, serviraient de contrepoids à cette raison d'étiquette. Ce n'était point d'ailleurs un présent que je me permettais d'offrir, c'était un tribut que je payais.

– Merci, monsieur Fouquet, dit poliment le roi, et je vous sais gré de l'intention, car j'aime en effet les bons chevaux; mais vous savez que je suis bien peu riche; vous le savez mieux que personne, vous, mon surintendant des finances. Je ne puis donc, lors même que je le voudrais, acheter un attelage si cher.

Fouquet lança un regard plein de fierté à la reine mère qui semblait triompher de la fausse position du ministre, et répondit:

– Le luxe est la vertu des rois, Sire; c'est le luxe qui les fait ressembler à Dieu; c'est par le luxe qu'ils sont plus que les autres hommes. Avec le luxe un roi nourrit ses sujets et les honore. Sous la douce chaleur de ce luxe des rois naît le luxe des particuliers, source de richesses pour le peuple. Sa Majesté, en acceptant le don de six chevaux incomparables, eût piqué d'amour- propre les éleveurs de notre pays, du Limousin, du Perche, de la Normandie; cette émulation eût été profitable à tous… Mais le roi se tait, et par conséquent je suis condamné.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
630 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain