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Kitabı oku: «Le vicomte de Bragelonne, Tome I.», sayfa 23

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Chapitre XLII – Où M. de Mazarin se fait prodigue

Pendant que Mazarin cherchait à se remettre de la chaude alarme qu'il venait d'avoir, Athos et Raoul échangeaient quelques mots dans un coin de la chambre.

– Vous voilà donc à Paris, Raoul? dit le comte.

– Oui, monsieur, depuis que M. le prince est revenu.

– Je ne puis m'entretenir avec vous en ce lieu, où l'on nous observe, mais je vais tout à l'heure retourner chez moi, et je vous y attends aussitôt que votre service le permettra.

Raoul s'inclina. M. le prince venait droit à eux. Le prince avait ce regard clair et profond qui distingue les oiseaux de proie de l'espèce noble; sa physionomie elle-même offrait plusieurs traits distinctifs de cette ressemblance. On sait que, chez le prince de Condé, le nez aquilin sortait aigu, incisif, d'un front légèrement fuyant et plus bas que haut; ce qui, au dire des railleurs de la cour, gens impitoyables même pour le génie, constituait plutôt un bec d'aigle qu'un nez humain à l'héritier des illustres princes de la maison de Condé. Ce regard pénétrant, cette expression impérieuse de toute la physionomie, troublaient ordinairement ceux à qui le prince adressait la parole plus que ne l'eût fait la majesté ou la beauté régulière du vainqueur de Rocroy. D'ailleurs, la flamme montait si vite à ces yeux saillants, que chez M. le prince toute animation ressemblait à de la colère. Or, à cause de sa qualité, tout le monde à la cour respectait M. le prince, et beaucoup même, ne voyant que l'homme, poussaient le respect jusqu'à la terreur.

Donc, Louis de Condé s'avança vers le comte de La Fère et Raoul avec l'intention marquée d'être salué par l'un et d'adresser la parole à l'autre.

Nul ne saluait avec plus de grâce réservée que le comte de La Fère. Il dédaignait de mettre dans une révérence toutes les nuances qu'un courtisan n'emprunte d'ordinaire qu'à la même couleur: le désir de plaire. Athos connaissait sa valeur personnelle et saluait un prince comme un homme, corrigeant par quelque chose de sympathique et d'indéfinissable ce que pouvait avoir de blessant pour l'orgueil du rang suprême l'inflexibilité de son attitude.

Le prince allait parler à Raoul. Athos le prévint.

– Si M. le vicomte de Bragelonne, dit-il, n'était pas un des très humbles serviteurs de Votre Altesse, je le prierais de prononcer mon nom devant vous… mon prince.

– J'ai l'honneur de parler à M. le comte de La Fère, dit aussitôt

M. de Condé.

– Mon protecteur, ajouta Raoul en rougissant.

– L'un des plus honnêtes hommes du royaume, continua le prince; l'un des premiers gentilshommes de France, et dont j'ai ouï dire tant de bien, que souvent je désirais de le compter au nombre de mes amis.

– Honneur dont je ne serais digne, monseigneur, répliqua Athos, que par mon respect et mon admiration pour Votre Altesse.

– M. de Bragelonne, dit le prince, est un bon officier qui, on le voit, a été à bonne école. Ah! monsieur le comte, de votre temps, les généraux avaient des soldats…

– C'est vrai, monseigneur; mais aujourd'hui, les soldat sont des généraux.

Ce compliment, qui sentait si peu son flatteur, fit tressaillir de joie un homme que toute l'Europe regardait comme un héros et qui pouvait être blasé sur la louange.

– Il est fâcheux pour moi, repartit le prince, que vous vous soyez retiré du service, monsieur le comte; car, incessamment, il faudra que le roi s'occupe d'une guerre avec la Hollande ou d'une guerre avec l'Angleterre, et les occasions ne manqueront point pour un homme comme vous qui connaît la Grande-Bretagne comme la France.

– Je crois pouvoir vous dire, monseigneur, que j'ai sagement fait de me retirer du service, dit Athos en souriant. La France et la Grande-Bretagne vont désormais vivre comme deux soeurs, si j'en crois mes pressentiments.

– Vos pressentiments?

– Tenez, monseigneur, écoutez ce qui se dit là-bas à la table de

M. le cardinal.

– Au jeu?

– Au jeu… Oui, monseigneur.

Le cardinal venait en effet de se soulever sur un coude et de faire un signe au jeune frère du roi, qui s'approcha de lui.

– Monseigneur, dit le cardinal, faites ramasser, je vous prie, tous ces écus d'or.

Et il désignait l'énorme amas de pièces fauves et brillantes que le comte de Guiche avait élevé peu à peu devant lui, grâce à une veine des plus heureuses.

– À moi? s'écria le duc d'Anjou.

– Ces cinquante mille écus, oui, monseigneur; ils sont à vous.

– Vous me les donnez?

– J'ai joué à votre intention, monseigneur, répliqua le cardinal en s'affaiblissant peu à peu, comme si cet effort de donner de l'argent eût épuisé chez lui toutes les facultés physiques ou morales.

– Oh! mon Dieu, murmura Philippe presque étourdi de joie, la belle journée!

Et lui-même, faisant le râteau avec ses doigts, attira une partie de la somme dans ses poches, qu'il remplit…

Cependant plus d'un tiers restait encore sur la table.

– Chevalier, dit Philippe à son favori le chevalier de Lorraine, viens.

Le favori accourut.

– Empoche le reste, dit le jeune prince.

Cette scène singulière ne fut prise par aucun des assistants que comme une touchante fête de famille. Le cardinal se donnait des airs de père avec les fils de France, et les deux jeunes princes avaient grandi sous son aile. Nul n'imputa donc à orgueil ou même à impertinence, comme on le ferait de nos jours, cette libéralité du Premier ministre. Les courtisans se contentèrent d'envier… Le roi détourna la tête.

– Jamais je n'ai eu tant d'argent, dit joyeusement le jeune prince en traversant la chambre avec son favori pour aller gagner son carrosse. Non, jamais… Comme c'est lourd, cent cinquante mille livres!

– Mais pourquoi M. le cardinal donne-t-il tout cet argent d'un coup? demanda tout bas M. le prince au comte de La Fère. Il est donc bien malade, ce cher cardinal?

– Oui, monseigneur, bien malade sans doute; il a d'ailleurs mauvaise mine, comme Votre Altesse peut le voir.

– Certes… Mais il en mourra!.. Cent cinquante mille livres!.. Oh! c'est à ne pas croire. Voyons, comte, pourquoi? Trouvez-nous une raison.

– Monseigneur, patientez, je vous prie; voilà M. le duc d'Anjou qui vient de ce côté causant avec le chevalier de Lorraine; je ne serais pas surpris qu'ils m'épargnassent la peine d'être indiscret. Écoutez-les.

En effet, le chevalier disait au prince à demi-voix:

– Monseigneur, ce n'est pas naturel que M. Mazarin vous donne tant d'argent… Prenez garde, vous allez laisser tomber des pièces, monseigneur… Que vous veut le cardinal pour être si généreux?

– Quand je vous disais, murmura Athos à l'oreille de M. le prince; voici peut-être la réponse à votre question.

– Dites donc, monseigneur? réitéra impatiemment le chevalier, qui supputait, en pesant sa poche, la quotité de la somme qui lui était échue par ricochet.

– Mon cher chevalier, cadeau de noces.

– Comment, cadeau de noces!

– Eh! oui, je me marie! répliqua le duc d'Anjou, sans s'apercevoir qu'il passait à ce moment même devant M. le prince et devant Athos, qui tous deux le saluèrent profondément.

Le chevalier lança au jeune duc un regard si étrange, si haineux, que le comte de La Fère en tressaillit.

– Vous! vous marier! répéta-t-il. Oh! c'est impossible. Vous feriez cette folie!

– Bah! ce n'est pas moi qui la fais; on me la fait faire, répliqua le duc d'Anjou. Mais viens vite; allons dépenser notre argent.

Là-dessus, il disparut avec son compagnon riant et causant, tandis que les fronts se courbaient sur son passage.

Alors M. le prince dit tout bas à Athos:

– Voilà donc le secret?

– Ce n'est pas moi qui vous l'ai dit, monseigneur.

– Il épouse la soeur de Charles II?

– Je crois que oui.

Le prince réfléchit un moment et son oeil lança un vif éclair.

– Allons, dit-il avec lenteur, comme s'il se parlait à lui-même, voilà encore une fois les épées au croc… pour longtemps!

Et il soupira.

Tout ce que renfermait ce soupir d'ambitions sourdement étouffées, d'illusions éteintes, d'espérances déçues, Athos seul le devina, car seul il avait entendu le soupir.

Aussitôt M. le prince prit congé, le roi partait. Athos, avec un signe qu'il fit à Bragelonne, lui renouvela l'invitation faite au commencement de cette scène.

Peu à peu la chambre devint déserte, et Mazarin resta seul en proie à des souffrances qu'il ne songeait plus à dissimuler.

– Bernouin! Bernouin! cria-t-il d'une voix brisée.

– Que veut Monseigneur?

– Guénaud… qu'on appelle Guénaud, dit l'éminence; il me semble que je vais mourir.

Bernouin, effaré, courut au cabinet donner un ordre, et le piqueur qui courut chercher le médecin croisa le carrosse du roi dans la rue Saint-Honoré.

Chapitre XLIII – Guénaud

L'ordre du cardinal était pressant: Guénaud ne se fit pas attendre.

Il trouva son malade renversé sur le lit, les jambes enflées, livide, l'estomac comprimé. Mazarin venait de subir une rude attaque de goutte. Il souffrait cruellement et avec l'impatience d'un homme qui n'a pas l'habitude des résistances. À l'arrivée de Guénaud:

– Ah! dit-il, me voilà sauvé!

Guénaud était un homme fort savant et fort circonspect, qui n'avait pas besoin des critiques de Boileau pour avoir de la réputation. Lorsqu'il était en face de la maladie, fût-elle personnifiée dans un roi, il traitait le malade de Turc à More. Il ne répliqua donc pas à Mazarin comme le ministre s'y attendait: «Voilà le médecin; adieu la maladie!» Tout au contraire, examinant le malade d'un air fort grave:

– Oh! oh! dit-il.

– Eh quoi! Guénaud?.. Quel air vous avez!

– J'ai l'air qu'il faut pour voir votre mal, monseigneur, et un mal fort dangereux.

– La goutte… Oh! oui, la goutte.

– Avec des complications, monseigneur.

Mazarin se souleva sur un coude, et interrogeant du regard, du geste:

– Que me dites-vous là! Suis-je plus malade que je ne crois moi- même?

– Monseigneur, dit Guénaud en s'asseyant près du lit, Votre Éminence a beaucoup travaillé dans sa vie, Votre Éminence a souffert beaucoup.

– Mais je ne suis pas si vieux, ce me semble… Feu

M. de Richelieu n'avait que dix-sept mois de moins que moi lorsqu'il est mort, et mort de maladie mortelle. Je suis jeune,

Guénaud, songez-y donc: j'ai cinquante deux ans à peine.

– Oh! monseigneur, vous avez bien plus que cela… Combien la

Fronde a t-elle duré?

– À quel propos, Guénaud, me faites-vous cette question?

– Pour un calcul médical, monseigneur.

– Mais quelque chose comme dix ans… forte ou faible.

– Très bien; veuillez compter chaque année de Fronde pour trois ans… cela fait trente; or, vingt et cinquante-deux font soixante-douze ans. Vous avez soixante-douze ans, monseigneur… et c'est un grand âge.

En disant cela, il tâtait le pouls du malade. Ce pouls était rempli de si fâcheux pronostics, que le médecin poursuivit aussitôt, malgré les interruptions du malade:

– Mettons les années de Fronde à quatre ans l'une, c'est quatre- vingt-deux ans que vous avez vécu.

Mazarin devint fort pâle, et d'une voix éteinte il dit:

– Vous parlez sérieusement, Guénaud?

– Hélas! oui, monseigneur.

– Vous prenez alors un détour pour m'annoncer que je suis bien malade?

– Ma foi, oui, monseigneur, et avec un homme de l'esprit et du courage de Votre Éminence, on ne devrait pas prendre de détour.

Le cardinal respirait si difficilement, qu'il fit pitié même à l'impitoyable médecin.

– Il y a maladie et maladie, reprit Mazarin. De certaines on échappe.

– C'est vrai, monseigneur.

– N'est-ce pas? s'écria Mazarin presque joyeux; car enfin, à quoi serviraient la puissance, la force de volonté? À quoi servirait le génie, votre génie à vous, Guénaud? À quoi enfin servent la science et l'art, si le malade qui dispose de tout cela ne peut se sauver du péril?

Guénaud allait ouvrir la bouche. Mazarin continua:

– Songez, dit-il, que je suis le plus confiant de vos clients, songez que je vous obéis en aveugle, et que par conséquent…

– Je sais tout cela, dit Guénaud.

– Je guérirai alors?

– Monseigneur, il n'y a ni force de volonté, ni puissance, ni génie, ni science qui résistent au mal que Dieu envoie sans doute, ou qu'il jette sur la terre à la création, avec plein pouvoir de détruire et de tuer les hommes. Quand le mal est mortel, il tue, et rien n'y fait…

– Mon mal… est… mortel? demanda Mazarin.

– Oui, monseigneur.

L'Éminence s'affaissa un moment, comme le malheureux qu'une chute de colonne vient d'écraser… Mais c'était une âme bien trempée ou plutôt un esprit bien solide, que l'esprit de M. de Mazarin.

– Guénaud, dit-il en se relevant, vous me permettrez bien d'en appeler de votre jugement. Je veux rassembler les plus savants hommes de l'Europe, je veux les consulter… je veux vivre enfin par la vertu de n'importe quel remède.

– Monseigneur ne suppose pas, dit Guénaud, que j'aie la prétention d'avoir prononcé tout seul sur une existence précieuse comme la sienne; j'ai assemblé déjà tous les bons médecins et praticiens de France et d'Europe… ils étaient douze.

– Et ils ont dit…?

– Ils ont dit que Votre Éminence était atteinte d'une maladie mortelle; j'ai la consultation signée dans mon portefeuille. Si Votre Éminence veut en prendre connaissance, elle verra le nom de toutes les maladies incurables que nous avons découvertes. Il y a d'abord…

– Non! non! s'écria Mazarin en repoussant le papier. Non,

Guénaud, je me rends, je me rends!

Et un profond silence, pendant lequel le cardinal reprenait ses esprits et réparait ses forces, succéda aux agitations de cette scène.

– Il y a autre chose, murmura Mazarin; il y a les empiriques, les charlatans. Dans mon pays, ceux que les médecins abandonnent courent la chance d'un vendeur d'orviétan, qui dix fois les tue, mais qui cent fois les sauve.

– Depuis un mois, Votre Éminence ne s'aperçoit-elle pas que j'ai changé dix fois ses remèdes?

– Oui… Eh bien?

– Eh bien! j'ai dépensé cinquante mille livres à acheter les secrets de tous ces drôles: la liste est épuisée; ma bourse aussi. Vous n'êtes pas guéri, et sans mon art vous seriez mort.

– C'est fini, murmura le cardinal; c'est fini.

Il jeta un regard sombre autour de lui sur ses richesses.

– Il faudra quitter tout cela! soupira-t-il. Je suis mort,

Guénaud! je suis mort!

– Oh! pas encore, monseigneur, dit le médecin.

Mazarin lui saisit la main.

– Dans combien de temps? demanda-t-il en arrêtant deux grands yeux fixes sur le visage du médecin.

– Monseigneur, on ne dit jamais cela.

– Aux hommes ordinaires, soit; mais à moi… à moi dont chaque minute vaut un trésor, dis-le-moi, Guénaud, dis-le-moi!

– Non, non, monseigneur.

– Je le veux, te dis-je. Oh! donne-moi un mois, et pour chacun de ces trente jours, je te paierai cent mille livres.

– Monseigneur, répliqua Guénaud d'une voix ferme, c'est Dieu qui vous donne les jours de grâce et non pas moi. Dieu ne vous donne donc que quinze jours!

Le cardinal poussa un douloureux soupir et retomba sur son oreiller en murmurant:

– Merci, Guénaud, merci!

Le médecin allait s'éloigner; le moribond se redressa:

– Silence, dit-il avec des yeux de flamme, silence!

– Monseigneur, il y a deux mois que je sais ce secret; vous voyez que je l'ai bien gardé.

– Allez, Guénaud, j'aurai soin de votre fortune; allez, et dites à Brienne de m'envoyer un commis; qu'on appelle M. Colbert. Allez.

Chapitre XLIV – Colbert

Colbert n'était pas loin.

Durant toute la soirée, il s'était tenu dans un corridor, causant avec Bernouin, avec Brienne, et commentant, avec l'habileté ordinaire des gens de cour, les nouvelles qui se dessinaient comme les bulles d'air sur l'eau à la surface de chaque événement. Il est temps, sans doute, de tracer, en quelques mots, un des portraits les plus intéressants de ce siècle, et de le tracer avec autant de vérité peut-être que les peintres contemporains l'ont pu faire. Colbert fut un homme sur lequel l'historien et le moraliste ont un droit égal.

Il avait treize ans de plus que Louis XIV, son maître futur.

D'une taille médiocre, plutôt maigre que gras, il avait l'oeil enfoncé, la mine basse, les cheveux gros, noirs et rares, ce qui, disent les biographes de son temps, lui fit prendre de bonne heure la calotte. Un regard plein de sévérité, de dureté même; une sorte de roideur qui, pour les inférieurs, était de la fierté, pour les supérieurs, une affectation de vertu digne; la morgue sur toutes choses, même lorsqu'il était seul à se regarder dans une glace: voilà pour l'extérieur du personnage.

Au moral, on vantait la profondeur de son talent pour les comptes, son ingéniosité à faire produire la stérilité même. Colbert avait imaginé de forcer les gouverneurs des places frontières à nourrir les garnisons sans solde de ce qu'ils tiraient des contributions. Une si précieuse qualité donna l'idée à M. le cardinal Mazarin de remplacer Joubert, son intendant qui venait de mourir, par M. Colbert, qui rognait si bien les portions.

Colbert peu à peu se lançait à la cour, malgré la médiocrité de sa naissance, car il était fils d'un homme qui vendait du vin comme son père, qui ensuite avait vendu du drap, puis des étoffes de soie. Colbert, destiné d'abord au commerce, avait été commis chez un marchand de Lyon, qu'il avait quitté pour venir à Paris dans l'étude d'un procureur au Châtelet nommé Biterne. C'est ainsi qu'il avait appris l'art de dresser un compte et l'art plus précieux de l'embrouiller.

Cette roideur de Colbert lui avait fait le plus grand bien, tant il est vrai que la fortune, lorsqu'elle a un caprice, ressemble à ces femmes de l'Antiquité dont rien au physique et au moral des choses et des hommes ne rebute la fantaisie.

Colbert, placé chez Michel Letellier, secrétaire d'État en 1648, par son cousin Colbert, seigneur de Saint-Pouange, qui le favorisait, reçut un jour du ministre une commission pour le cardinal Mazarin. Son Éminence le cardinal jouissait alors d'une santé florissante, et les mauvaises années de la Fronde n'avaient pas encore compté triple et quadruple pour lui. Il était à Sedan, fort empêché d'une intrigue de cour dans laquelle Anne d'Autriche paraissait vouloir déserter sa cause.

Cette intrigue, Letellier en tenait les fils. Il venait de recevoir une lettre d'Anne d'Autriche, lettre fort précieuse pour lui et fort compromettante pour Mazarin; mais comme il jouait déjà le rôle double qui lui servit si bien, et qu'il ménageait toujours deux ennemis pour tirer parti de l'un et de l'autre, soit en les brouillant plus qu'ils ne l'étaient, soit en les réconciliant, Michel Letellier voulut envoyer à Mazarin la lettre d'Anne d'Autriche, afin qu'il en prît connaissance, et par conséquent afin qu'il sût gré d'un service aussi galamment rendu. Envoyer la lettre, c'était facile; la recouvrer après communication, c'était la difficulté.

Letellier jeta les yeux autour de lui, et voyant le commis noir et maigre qui griffonnait, le sourcil froncé, dans ses bureaux, il le préféra au meilleur gendarme pour l'exécution de ce dessein. Colbert dut partir pour Sedan avec l'ordre de communiquer la lettre à Mazarin et de la rapporter à Letellier. Il écouta sa consigne avec une attention scrupuleuse, s'en fit répéter la teneur deux fois, insista sur la question de savoir si rapporter était aussi nécessaire que communiquer, et Letellier lui dit: – Plus nécessaire.

Alors il partit, voyagea comme un courrier sans souci de son corps, et remit à Mazarin, d'abord une lettre de Letellier qui annonçait au cardinal l'envoi de la lettre précieuse, puis cette lettre elle-même. Mazarin rougit fort en voyant la lettre d'Anne d'Autriche, fit un gracieux sourire à Colbert et le congédia.

– À quand la réponse, monseigneur? dit le courrier humblement.

– À demain.

– Demain matin?

– Oui, monsieur.

Le commis tourna les talons et essaya sa plus noble révérence.

Le lendemain il était au poste dès sept heures. Mazarin le fit attendre jusqu'à dix. Colbert ne sourcilla point dans l'antichambre; son tour venu, il entra.

Mazarin lui remit alors un paquet cacheté. Sur l'enveloppe de ce paquet étaient écrits ces mots: «À M. Michel Letellier, etc.»

Colbert regarda le paquet avec beaucoup d'attention; le cardinal fit une charmante mine et le poussa vers la porte.

– Et la lettre de la reine mère, monseigneur? demanda Colbert.

– Elle est avec le reste, dans le paquet, dit Mazarin.

– Ah! fort bien, répliqua Colbert.

Et, plaçant son chapeau entre ses genoux, il se mit à décacheter le paquet.

Mazarin poussa un cri.

– Que faites-vous donc! dit-il brutalement.

– Je décachette le paquet, monseigneur.

– Vous défiez-vous de moi, monsieur le cuistre? A-t-on vu pareille impertinence!

– Oh! monseigneur, ne vous fâchez pas contre moi! Ce n'est certainement pas la parole de Votre Éminence que je mets en doute, à Dieu ne plaise.

– Quoi donc, alors?

– C'est l'exactitude de votre chancellerie, monseigneur. Qu'est- ce qu'une lettre? Un chiffon. Un chiffon ne peut-il être oublié?.. Et tenez, monseigneur, tenez, voyez si j'avais tort! Vos commis ont oublié le chiffon: la lettre ne se trouve pas dans le paquet.

– Vous êtes un insolent et vous n'avez rien vu! s'écria Mazarin irrité; retirez-vous et attendez mon plaisir!

En disant ces mots, avec une subtilité tout italienne, il arracha le paquet des mains de Colbert et rentra dans ses appartements. Mais cette colère ne pouvait tant durer qu'elle ne fût remplacée un jour par le raisonnement.

Mazarin, chaque matin, en ouvrant la porte de son cabinet, trouvait la figure de Colbert en sentinelle derrière la banquette, et cette figure désagréable lui demandait humblement, mais avec ténacité, la lettre de la reine mère.

Mazarin n'y put tenir et dut la rendre. Il accompagna cette restitution d'une mercuriale des plus rudes, pendant laquelle Colbert se contenta d'examiner, de ressaisir, de flairer même le papier, les caractères et la signature, ni plus ni moins que s'il eût eu affaire au dernier faussaire du royaume. Mazarin le traita plus rudement encore, et Colbert, impassible, ayant acquis la certitude que la lettre était la vraie, partit comme s'il eût été sourd.

Cette conduite lui valut plus tard le poste de Joubert, car Mazarin, au lieu d'en garder rancune, l'admira et souhaita de s'attacher une pareille fidélité.

On voit par cette seule histoire ce qu'était l'esprit de Colbert. Les événements, se déroulant peu à peu, laisseront fonctionner librement tous les ressorts de cet esprit. Colbert ne fut pas long à s'insinuer dans les bonnes grâces du cardinal: il lui devint même indispensable. Tous ses comptes, le commis les connaissait, sans que le cardinal lui en eût jamais parlé. Ce secret entre eux, à deux, était un lien puissant, et voilà pourquoi, près de paraître devant le maître d'un autre monde, Mazarin voulait prendre un parti et un bon conseil pour disposer du bien qu'il était forcé de laisser en ce monde-ci.

Après la visite de Guénaud, il appela donc Colbert, le fit asseoir et lui dit:

– Causons, monsieur Colbert, et sérieusement, car je suis malade et il se pourrait que je vinsse à mourir.

– L'homme est mortel, répliqua Colbert.

– Je m'en suis toujours souvenu, monsieur Colbert, et j'ai travaillé dans cette prévision… Vous savez que j'ai amassé un peu de bien …

– Je le sais, monseigneur.

– À combien estimez-vous à peu près ce bien, monsieur Colbert?

– À quarante millions cinq cent soixante mille deux cents livres neuf sous et huit deniers, répondit Colbert.

Le cardinal poussa un gros soupir et regarda Colbert avec admiration; mais il se permit un sourire.

– Argent connu, ajouta Colbert en réponse à ce sourire.

Le cardinal fit un soubresaut dans son lit.

– Qu'entendez-vous par là? dit-il.

– J'entends, dit Colbert, qu'outre ces quarante millions cinq cent soixante mille deux cents livres neuf sous huit deniers il y a treize autres millions que l'on ne connaît pas.

– Ouf! soupira Mazarin, quel homme!

À ce moment la tête de Bernouin apparut dans l'embrasure de la porte.

– Qu'y a-t-il, demanda Mazarin, et pourquoi me trouble-t-on?

– Le père théatin, directeur de Son Éminence, avait été mandé pour ce soir; il ne pourrait revenir qu'après-demain chez Monseigneur.

Mazarin regarda Colbert, qui aussitôt prit son chapeau en disant:

– Je reviendrai, monseigneur.

Mazarin hésita.

– Non, non, dit-il, j'ai autant affaire de vous que de lui. D'ailleurs, vous êtes mon autre confesseur, vous… et ce que je dis à l'un, l'autre peut l'entendre. Restez-là, Colbert.

– Mais, monseigneur, s'il n'y a pas secret de pénitence, le directeur consentira-t-il?

– Ne vous inquiétez pas de cela, entrez dans la ruelle.

– Je puis attendre dehors, monseigneur.

– Non, non, mieux vaut que vous entendiez la confession d'un homme de bien.

Colbert s'inclina et passa dans la ruelle.

– Introduisez le père théatin, dit Mazarin en fermant les rideaux.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
630 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain