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Kitabı oku: «Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.», sayfa 16

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Chapitre CCXXVI – Le matin

Auprès de ce destin lugubre du roi enfermé à la Bastille et rongeant de désespoir les verrous et les barreaux, la rhétorique des chroniqueurs anciens ne manquerait pas de placer l'antithèse de Philippe dormant sous le dais royal. Ce n'est pas que la rhétorique soit toujours mauvaise et sème toujours à faux les fleurs dont elle veut émailler l'histoire; mais nous nous excuserons de polir ici soigneusement l'antithèse et de dessiner avec intérêt l'autre tableau destiné à servir de pendant au premier.

Le jeune prince descendit de chez Aramis comme le roi était descendu de la chambre de Morphée. Le dôme s'abaissa lentement sous la pression de M. d'Herblay, et Philippe se trouva devant le lit royal, qui était remonté après avoir déposé son prisonnier dans les profondeurs des souterrains.

Seul en présence de ce luxe, seul devant toute sa puissance, seul devant le rôle qu'il allait être forcé de jouer, Philippe sentit pour la première fois son âme s'ouvrir à ces mille émotions qui sont les battements vitaux d'un coeur de roi.

Mais la pâleur le prit quand il considéra ce lit vide et encore froissé par le corps de son frère.

Ce muet complice était revenu après avoir servi à la consommation de l'oeuvre. Il revenait avec la trace du crime, il parlait au coupable le langage franc et brutal que le complice ne craint jamais d'employer avec son complice. Il disait la vérité.

Philippe, en se baissant pour mieux voir, aperçut le mouchoir encore humide de la sueur froide qui avait ruisselé du front de Louis XIV. Cette sueur épouvanta Philippe comme le sang d'Abel épouvanta Caïn.

– Me voilà face à face avec mon destin, dit Philippe, l'oeil en feu, le visage livide. Sera-t-il plus effrayant que ma captivité ne fut douloureuse? Forcé de suivre à chaque instant les usurpations de la pensée, songerai-je toujours à écouter les scrupules de mon coeur?.. Eh bien! oui! le roi a reposé sur ce lit; oui, c'est bien sa tête qui a creusé ce pli dans l'oreiller, c'est bien l'amertume de ses larmes qui a amolli ce mouchoir et j'hésite à me coucher sur ce lit, à serrer de ma main ce mouchoir brodé des armes et du chiffre du roi!.. Allons, imitons M. d'Herblay, qui veut que l'action soit toujours d'un degré au- dessus de la pensée; imitons M. d'Herblay, qui songe toujours à lui et qui s'appelle honnête homme quand il n'a mécontenté ou trahi que ses ennemis. Ce lit, je l'aurais occupé si Louis XIV ne m'en eût frustré par le crime de notre mère. Ce mouchoir brodé aux armes de France, c'est à moi qu'il appartiendrait de m'en servir, si, comme le fait observer M. d'Herblay, j'avais été laissé à ma place dans le berceau royal. Philippe, fils de France, remonte sur ton lit! Philippe, seul roi de France, reprends ton blason! Philippe, seul héritier présomptif de Louis XIII, ton père, sois sans pitié pour l'usurpateur, qui n'a pas même en ce moment le remords de tout ce que tu as souffert!

Cela dit, Philippe, malgré sa répugnance instinctive du corps, malgré les frissons et la terreur que domptait la volonté, se coucha sur le lit royal, et contraignit ses muscles à presser la couche encore tiède de Louis XIV, tandis qu'il appuyait sur son front le mouchoir humide de sueur.

Lorsque sa tête se renversa en arrière et creusa l'oreiller moelleux, Philippe aperçut au-dessus de son front la couronne de France, tenue, comme nous l'avons dit, par l'ange aux ailes d'or.

Maintenant, qu'on se représente ce royal intrus, l'oeil sombre et le corps frémissant. Il ressemble au tigre égaré par une nuit d'orage, qui est venu par les roseaux, par la ravine inconnue, se coucher dans la caverne du lion absent. L'odeur féline l'a attiré, cette tiède vapeur de l'habitation ordinaire. Il a trouvé un lit d'herbes sèches, d'ossements rompus et pâteux comme une moelle; il arrive, promène dans l'ombre son regard qui flamboie et qui voit; il secoue ses membres ruisselants, son pelage souillé de vase, et s'accroupit lourdement, son large museau sur ses pattes énormes, prêt au sommeil, mais aussi prêt au combat. De temps en temps, l'éclair qui brille et miroite dans les crevasses de l'antre, le bruit des branches qui s'entrechoquent, des pierres qui crient en tombant, la vague appréhension du danger, le tirent de cette léthargie causée par la fatigue.

On peut être ambitieux de coucher dans le lit du lion, mais on ne doit pas espérer d'y dormir tranquille.

Philippe prêta l'oreille à tous les bruits, il laissa osciller son coeur au souffle de toutes les épouvantes; mais, confiant dans sa force, doublée par l'exagération de sa résolution suprême, il attendit sans faiblesse qu'une circonstance décisive lui permît de se juger lui-même. Il espéra qu'un grand danger luirait pour lui, comme ces phosphores de la tempête qui montrent aux navigateurs la hauteur des vagues contre lesquelles ils luttent.

Mais rien ne vint. Le silence, ce mortel ennemi des coeurs inquiets, ce mortel ennemi des ambitieux, enveloppa toute la nuit, dans son épaisse vapeur, le futur roi de France, abrité sous sa couronne volée.

Vers le matin, une ombre bien plutôt qu'un corps se glissa dans la chambre royale; Philippe l'attendait et ne s'en étonna pas.

– Eh bien! monsieur d'Herblay? dit-il.

– Eh bien! Sire, tout est fini.

– Comment?

– Tout ce que nous attendions.

– Résistance?

– Acharnée: pleurs, cris.

– Puis?

– Puis la stupeur.

– Mais enfin?

– Enfin, victoire complète et silence absolu.

– Le gouverneur de la Bastille se doute-t-il?..

– De rien.

– Cette ressemblance?

– Est la cause du succès.

– Mais le prisonnier ne peut manquer de s'expliquer, songez-y. J'ai bien pu le faire, moi qui avais à combattre un pouvoir bien autrement solide que n'est le mien.

– J'ai déjà pourvu à tout. Dans quelques jours plus tôt peut- être, s'il est besoin, nous tirerons le captif de sa prison, et nous le dépayserons par un exil si lointain…

– On revient de l'exil, monsieur d'Herblay.

– Si loin, ai-je dit, que les forces matérielles de l'homme et la durée de sa vie ne suffiraient pas au retour.

Encore une fois, le regard du jeune roi et celui d'Aramis se croisèrent avec une froide intelligence.

– Et M. du Vallon? demanda Philippe pour détourner la conversation.

– Il vous sera présenté aujourd'hui, et, confidentiellement, vous félicitera du danger que cet usurpateur vous a fait courir.

– Qu'en fera-t-on?

– De M. du Vallon?

– Un duc à brevet, n'est-ce pas?

– Oui, un duc à brevet, reprit en souriant singulièrement Aramis.

– Pourquoi riez-vous, monsieur d'Herblay?

– Je ris de l'idée prévoyante de Votre Majesté.

– Prévoyante? Qu'entendez-vous par là?

– Votre Majesté craint sans doute que ce pauvre Porthos ne devienne un témoin gênant, et elle veut s'en défaire.

– En le créant duc?

– Assurément. Vous le tuez; il en mourra de joie, et le secret mourra avec lui.

– Ah! mon Dieu!

– Moi, dit flegmatiquement Aramis, j'y perdrai un bien bon ami.

En ce moment, et au milieu de ces futiles entretiens sous lesquels les deux conspirateurs cachaient la joie et l'orgueil du succès, Aramis entendit quelque chose qui lui fit dresser l'oreille.

– Qu'y a-t-il? dit Philippe.

– Le jour, Sire.

– Eh bien?

– Eh bien! avant de vous coucher, hier, sur ce lit, vous avez probablement décidé de faire quelque chose ce matin, au jour?

– J'ai dit à mon capitaine des mousquetaires, répondit le jeune homme vivement, que je l'attendrais.

– Si vous lui avez dit cela, il viendra assurément, car c'est un homme exact.

– J'entends un pas dans le vestibule.

– C'est lui.

– Allons, commençons l'attaque, fit le jeune roi avec résolution.

– Prenez garde! s'écria Aramis. Commencer l'attaque, et par d'Artagnan, ce serait folie. D'Artagnan ne sait rien, d'Artagnan n'a rien vu, d'Artagnan est à cent lieues de soupçonner notre mystère; mais qu'il pénètre ici ce matin le premier, et il flairera que quelque chose s'y est passé dont il doit se préoccuper. Voyez-vous, Sire, avant de laisser pénétrer d'Artagnan ici, nous devons donner beaucoup d'air à la chambre, ou y introduire tant de gens, que le limier le plus fin de ce royaume ait été dépisté par vingt traces différentes.

– Mais comment le congédier, puisque je lui ai donné rendez-vous? fit observer le prince, impatient de se mesurer avec un si redoutable adversaire.

– Je m'en charge, répliqua l'évêque, et, pour commencer, je vais frapper un coup qui étourdira notre homme.

– Lui aussi frappe un coup, ajouta vivement le prince.

En effet, un coup retentit à l'extérieur.

Aramis ne s'était pas trompé: c'était bien d'Artagnan qui s'annonçait de la sorte.

Nous l'avons vu passer la nuit à philosopher avec M. Fouquet; mais le mousquetaire était bien las, même de feindre le sommeil; et aussitôt que l'aube vint illuminer de sa bleuâtre auréole les somptueuses corniches de la chambre du surintendant, d'Artagnan se leva de son fauteuil, rangea son épée, repassa son habit avec sa manche et brossa son feutre comme un soldat aux gardes prêt à passer l'inspection de son anspessade.

– Vous sortez? demanda M. Fouquet.

– Oui, monseigneur; et vous?

– Moi, je reste.

– Sur parole?

– Sur parole.

– Bien. Je ne sors, d'ailleurs, que pour aller chercher cette réponse, vous savez?

– Cette sentence, vous voulez dire.

– Tenez, j'ai un peu du vieux Romain, moi. Ce matin, en me levant, j'ai remarqué que mon épée ne s'est prise dans aucune aiguillette, et que le baudrier a bien coulé. C'est un signe infaillible.

– De prospérité?

– Oui, figurez-vous le bien. Chaque fois que ce diable de buffle s'accrochait à mon dos, c'était une punition de M. de Tréville, ou un refus d'argent de M. de Mazarin. Chaque fois que l'épée s'accrochait dans le baudrier même, c'était une mauvaise commission, comme il m'en a plu toute ma vie. Chaque fois que l'épée elle-même dansait au fourreau, c'était un duel heureux. Chaque fois qu'elle se logeait dans mes mollets, c'était une blessure légère. Chaque fois qu'elle sortait tout à fait du fourreau, j'étais fixé, j'en étais quitte pour rester sur le champ de bataille, avec deux ou trois mois de chirurgien et de compresses.

– Ah! mais je ne vous savais pas si bien renseigné par votre épée, dit Fouquet avec un pâle sourire qui était la lutte contre ses propres faiblesses. Avez-vous une tisona ou une tranchante? Votre lame est-elle fée ou charmée?

– Mon épée, voyez-vous, c'est un membre qui fait partie de mon corps. J'ai ouï dire que certains hommes sont avertis par leur jambe ou par un battement de leur tempe. Moi, je suis averti par mon épée. Eh bien! elle ne m'a rien dit ce matin. Ah! si fait!.. la voilà qui vient de tomber toute seule dans le dernier recoin du baudrier. Savez-vous ce que cela me présage?

– Non.

– Eh bien! cela me présage une arrestation pour aujourd'hui.

– Ah! mais, fit le surintendant plus étonné que fâché de cette franchise, si rien de triste ne vous est prédit par votre épée, il n'est donc pas triste pour vous de m'arrêter?

– Vous arrêter! vous?

– Sans doute… le présage…

– Ne vous regarde pas, puisque vous êtes tout arrêté depuis hier. Ce n'est donc pas vous que j'arrêterai. Voilà pourquoi je me réjouis, voilà pourquoi je dis que ma journée sera heureuse.

Et, sur ces paroles, prononcées avec une bonne grâce tout affectueuse, le capitaine prit congé de M. Fouquet pour se rendre chez le roi.

Il allait franchir le seuil de la chambre, lorsque M. Fouquet lui dit:

– Une dernière marque de votre bienveillance.

– Soit, monseigneur.

– M. d'Herblay; laissez-moi voir M. d'Herblay.

– Je vais faire en sorte de vous le ramener.

D'Artagnan ne croyait pas si bien dire. Il était écrit que la journée se passerait pour lui à réaliser les prédictions que le matin lui aurait faites.

Il vint heurter, ainsi que nous l'avons dit, à la porte du roi. Cette porte s'ouvrit. Le capitaine put croire que le roi venait ouvrir lui-même. Cette supposition n'était pas inadmissible après l'état d'agitation où le mousquetaire avait laissé Louis XIV la veille. Mais, au lieu de la figure royale, qu'il s'apprêtait à saluer respectueusement, il aperçut la figure longue et impassible d'Aramis. Peu s'en fallut qu'il ne poussât un cri, tant sa surprise fut violente.

– Aramis! dit-il.

– Bonjour, cher d'Artagnan, répondit froidement le prélat.

– Ici? balbutia le mousquetaire.

– Sa Majesté vous prie, dit l'évêque, d'annoncer qu'elle repose, après avoir été bien fatiguée toute la nuit.

– Ah! fit d'Artagnan, qui ne pouvait comprendre comment l'évêque de Vannes, si mince favori la veille, se trouvait devenu, en six heures, le plus haut champignon de fortune qui eût encore poussé dans la ruelle d'un lit royal.

En effet, pour transmettre au seuil de la chambre du monarque les volontés du roi, pour servir d'intermédiaire à Louis XIV, pour commander en son nom à deux pas de lui, il fallait être plus que n'avait jamais été Richelieu avec Louis XIII.

L'oeil expressif de d'Artagnan, sa bouche dilatée, sa moustache hérissée, dirent tout cela dans le plus éclatant des langages au superbe favori, qui ne s'en émut point.

– De plus, continua l'évêque, vous voudrez bien, monsieur le capitaine des mousquetaires, ne laisser admettre que les grandes entrées ce matin. Sa Majesté veut dormir encore.

– Mais, objecta d'Artagnan prêt à se révolter et surtout à laisser éclater les soupçons que lui inspirait le silence du roi; mais, monsieur l'évêque, Sa Majesté m'a donné rendez-vous ce matin.

– Remettons, remettons, dit du fond de l'alcôve la voix du roi, voix qui fit courir un frisson dans les veines du mousquetaire.

Il s'inclina, ébahi, stupide, abruti par le sourire dont Aramis l'écrasa, une fois ces paroles prononcées.

– Et puis, continua l'évêque, pour répondre à ce que vous veniez demander au roi, mon cher d'Artagnan, voici un ordre dont vous prendrez connaissance sur-le-champ. Cet ordre concerne M. Fouquet.

D'Artagnan prit l'ordre qu'on lui tendait.

– Mise en liberté? murmura-t-il. Ah!

Et il poussa un second ah! plus intelligent que le premier.

C'est que cet ordre lui expliquait la présence d'Aramis chez le roi; c'est qu'Aramis, pour avoir obtenu la grâce de M. Fouquet, devait être bien avant dans la faveur royale; c'est que cette faveur expliquait à son tour l'incroyable aplomb avec lequel M. d'Herblay donnait les ordres au nom de Sa Majesté.

Il suffisait à d'Artagnan d'avoir compris quelque chose pour tout comprendre. Il salua et fit deux pas pour partir.

– Je vous accompagne, dit l'évêque.

– Où cela?

– Chez M. Fouquet; je veux jouir de son contentement.

– Ah! Aramis, que vous m'avez intrigué tout à l'heure, dit encore d'Artagnan.

– Mais, à présent, vous comprenez?

– Pardieu! si je comprends, dit-il tout haut.

Puis, tout bas:

– Eh bien! non! siffla-t-il entre ses dents; non, je ne comprends pas. C'est égal, il y a ordre.

Et il ajouta:

– Passez devant, monseigneur.

D'Artagnan conduisit Aramis chez Fouquet.

Chapitre CCXXVII – L'ami du roi

Fouquet attendait avec anxiété; il avait déjà congédié plusieurs de ses serviteurs et de ses amis qui, devançant l'heure de ses réceptions accoutumées, étaient venus à sa porte. À chacun d'eux, taisant le danger suspendu sur sa tête, il demandait seulement où l'on pouvait trouver Aramis.

Quand il vit revenir d'Artagnan, quand il aperçut derrière lui l'évêque de Vannes, sa joie fut au comble; elle égala toute son inquiétude. Voir Aramis, c'était pour le surintendant une compensation au malheur d'être arrêté.

Le prélat était silencieux et grave; d'Artagnan était bouleversé par toute cette accumulation d'événements incroyables.

– Eh bien! capitaine, vous m'amenez M. d'Herblay?

– Et quelque chose de mieux encore, monseigneur.

– Quoi donc?

– La liberté.

– Je suis libre?

– Vous l'êtes. Ordre du roi.

Fouquet reprit toute sa sérénité pour bien interroger Aramis avec son regard.

– Oh! oui, vous pouvez remercier M. l'évêque de Vannes, poursuivit d'Artagnan, car c'est bien à lui que vous devez le changement du roi.

– Oh! dit M. Fouquet, plus humilié du service que reconnaissant du succès.

– Mais vous, continua d'Artagnan en s'adressant à Aramis, vous qui protégez M. Fouquet, est-ce que vous ne ferez pas quelque chose pour moi?

– Tout ce qu'il vous plaira, mon ami, répliqua l'évêque de sa voix calme.

– Une seule chose alors, et je me déclare satisfait. Comment êtes-vous devenu le favori du roi, vous qui ne lui avez parlé que deux fois en votre vie?

– À un ami comme vous, repartit Aramis finement, on ne cache rien.

– Ah! bon. Dites.

– Eh bien! vous croyez que je n'ai vu le roi que deux fois, tandis que je l'ai vu plus de cent fois. Seulement, nous nous cachions, voilà tout.

Et, sans chercher à éteindre la nouvelle rougeur que cette révélation fit monter au front de d'Artagnan, Aramis se tourna vers M. Fouquet, aussi surpris que le mousquetaire.

– Monseigneur, reprit-il, le roi me charge de vous dire qu'il est plus que jamais votre ami, et que votre fête si belle, si généreusement offerte, lui a touché le coeur.

Là-dessus, il salua M. Fouquet si révérencieusement, que celui-ci, incapable de rien comprendre à une diplomatie de cette force, demeura sans voix, sans idée et sans mouvement.

D'Artagnan crut comprendre, lui, que ces deux hommes avaient quelque chose à se dire, et il allait obéir à cet instinct de politesse qui précipite, en pareil cas, vers la porte celui dont la présence est une gêne pour les autres; mais sa curiosité ardente, fouettée par tant de mystères, lui conseilla de rester.

Alors, Aramis, se tournant vers lui avec douceur:

– Mon ami, dit-il, vous vous rappellerez bien, n'est-ce pas, l'ordre du roi touchant les défenses pour son petit lever?

Ces mots étaient assez clairs. Le mousquetaire les comprit; il salua donc M. Fouquet, puis Aramis avec une teinte de respect ironique, et disparut.

Alors M. Fouquet, dont toute l'impatience avait eu peine à attendre ce moment, s'élança vers la porte pour la fermer, et, revenant à l'évêque:

– Mon cher d'Herblay, dit-il, je crois qu'il est temps pour vous de m'expliquer ce qui se passe. En vérité, je n'y comprends plus rien.

– Nous allons vous expliquer tout cela, dit Aramis en s'asseyant et en faisant asseoir M. Fouquet. Par où faut-il commencer?

– Par ceci, d'abord. Avant tout autre intérêt, pourquoi le roi me fait-il mettre en liberté?

– Vous eussiez dû plutôt me demander pourquoi il vous faisait arrêter.

– Depuis mon arrestation, j'ai eu le temps d'y songer, et je crois qu'il s'agit bien un peu de jalousie. Ma fête a contrarié M. Colbert, et M. Colbert a trouvé quelque plan contre moi, le plan de Belle-Île, par exemple?

– Non, il ne s'agissait pas encore de Belle-Île.

– De quoi, alors?

– Vous souvenez-vous de ces quittances de treize millions que

M. de Mazarin vous a fait voler?

– Oh! oui. Eh bien?

– Eh bien! vous voilà déjà déclaré voleur.

– Mon Dieu!

– Ce n'est pas tout. Vous souvient-il de cette lettre écrite par vous à La Vallière?

– Hélas! c'est vrai.

– Vous voilà déclaré traître et suborneur.

– Alors, pourquoi m'avoir pardonné?

– Nous n'en sommes pas encore là de notre argumentation. Je désire vous voir bien fixé sur le fait. Remarquez bien ceci: le roi vous sait coupable de détournements de fonds. Oh! pardieu! je n'ignore pas que vous n'avez rien détourné du tout; mais enfin, le roi n'a pas vu les quittances, et il ne peut faire autrement que de vous croire criminel.

– Pardon, je ne vois…

– Vous allez voir. Le roi, de plus, ayant lu votre billet amoureux et vos offres faites à La Vallière, ne peut conserver aucun doute sur vos intentions à l'égard de cette belle, n'est-ce pas?

– Assurément. Mais concluez.

– J'y viens. Le roi est donc pour vous un ennemi capital, implacable, éternel.

– D'accord. Mais suis-je donc si puissant, qu'il n'ait osé me perdre, malgré cette haine, avec tous les moyens que ma faiblesse ou mon malheur lui donne comme prise sur moi?

– Il est bien constaté, reprit froidement Aramis, que le roi est irrévocablement brouillé avec vous.

– Mais qu'il m'absout.

– Le croyez-vous? fit l'évêque avec un regard scrutateur.

– Sans croire à la sincérité du coeur, je crois à la vérité du fait.

Aramis haussa légèrement les épaules.

– Pourquoi alors Louis XIV vous aurait-il chargé de me dire ce que vous m'avez rapporté? demanda Fouquet.

– Le roi ne m'a chargé de rien pour vous.

– De rien!.. fit le surintendant stupéfait. Eh bien! alors, cet ordre?..

– Ah! oui, il y a un ordre, c'est juste.

Et ces mots furent prononcés par Aramis avec un accent si étrange, que Fouquet ne put s'empêcher de tressaillir.

– Tenez, dit-il, vous me cachez quelque chose, je le vois.

Aramis caressa son menton avec ses doigts si blancs.

– Le roi m'exile?

– Ne faites pas comme dans ce jeu où les enfants devinent la présence d'un objet caché à la façon dont une sonnette tinte quand ils s'approchent ou s'éloignent.

– Parlez, alors!

– Devinez.

– Vous me faites peur.

– Bah!.. C'est que vous n'avez pas deviné, alors.

– Que vous a dit le roi? Au nom de notre amitié, ne me le dissimulez pas.

– Le roi ne m'a rien dit.

– Vous me ferez mourir d'impatience, d'Herblay. Suis-je toujours surintendant?

– Tant que vous voudrez.

– Mais quel singulier empire avez-vous pris tout à coup sur l'esprit de Sa Majesté?

– Ah! voilà!

– Vous le faites agir à votre gré.

– Je le crois.

– C'est invraisemblable.

– On le dira.

– D'Herblay, par notre alliance, par notre amitié, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, parlez-moi, je vous en supplie. À quoi devez-vous d'avoir ainsi pénétré chez Louis XIV? Il ne vous aimait pas, je le sais.

– Le roi m'aimera maintenant, dit Aramis en appuyant sur ce dernier mot.

– Vous avez eu quelque chose de particulier avec lui?

– Oui.

– Un secret, peut-être?

– Oui, un secret.

– Un secret de nature à changer les intérêts de Sa Majesté?

– Vous êtes un homme réellement supérieur, monseigneur. Vous avez bien deviné. J'ai, en effet, découvert un secret de nature à changer les intérêts du roi de France.

– Ah! dit Fouquet, avec la réserve d'un galant homme qui ne veut pas questionner.

– Et vous allez en juger, poursuivit Aramis; vous allez me dire si je me trompe sur l'importance de ce secret.

– J'écoute, puisque vous êtes assez bon pour vous ouvrir à moi. Seulement, mon ami, remarquez que je n'ai rien sollicité d'indiscret.

Aramis se recueillit un moment.

– Ne parlez pas, s'écria Fouquet. Il est temps encore.

– Vous souvient-il, dit l'évêque, les yeux baissés, de la naissance de Louis XIV?

– Comme d'aujourd'hui.

– Avez-vous ouï dire quelque chose de particulier sur cette naissance?

– Rien, sinon que le roi n'était pas véritablement le fils de

Louis XIII.

– Cela n'importe en rien à notre intérêt ni à celui du royaume. Est le fils de son père, dit la loi française, celui qui a un père avoué par la loi.

– C'est vrai; mais c'est grave, quand il s'agit de la qualité de races.

– Question secondaire. Donc, vous n'avez rien su de particulier?

– Rien.

– Voilà où commence mon secret.

– Ah!

– La reine, au lieu d'accoucher d'un fils, accoucha de deux enfants.

Fouquet leva la tête.

– Et le second est mort? dit-il.

– Vous allez voir. Ces deux jumeaux devaient être l'orgueil de leur mère et l'espoir de la France; mais la faiblesse du roi, sa superstition, lui firent craindre des conflits entre deux enfants égaux en droits; il supprima l'un des deux jumeaux.

– Supprima, dites-vous?

– Attendez… Ces deux enfants grandirent: l'un, sur le trône, vous êtes son ministre; l'autre, dans l'ombre et l'isolement.

– Et celui-là?

– Est mon ami.

– Mon Dieu! que me dites-vous là, monsieur d'Herblay. Et que fait ce pauvre prince?

– Demandez-moi d'abord ce qu'il a fait.

– Oui, oui.

– Il a été élevé dans une campagne, puis séquestré dans une forteresse que l'on nomme la Bastille.

– Est-ce possible! s'écria le surintendant les mains jointes.

– L'un était le plus fortuné des mortels, l'autre le plus malheureux des misérables.

– Et sa mère ignore-t-elle?

– Anne d'Autriche sait tout.

– Et le roi?

– Ah! le roi ne sait rien.

– Tant mieux! dit Fouquet.

Cette exclamation parut impressionner vivement Aramis. Il regarda d'un air soucieux son interlocuteur.

– Pardon, je vous ai interrompu, dit Fouquet.

– Je disais donc, reprit Aramis, que ce pauvre prince était le plus malheureux des hommes, quand Dieu, qui songe à toutes ses créatures, entreprit de venir à son secours.

– Oh! comment cela?

– Vous allez voir. Le roi régnant… Je dis le roi régnant, vous devinez bien pourquoi.

– Non… Pourquoi?

– Parce que tous deux, bénéficiant légitimement de leur naissance, eussent dû être rois. Est-ce votre avis?

– C'est mon avis.

– Positif?

– Positif. Les jumeaux sont un en deux corps.

– J'aime qu'un légiste de votre force et de votre autorité me donne cette consultation. Il est donc établi pour nous que tous deux avaient les mêmes droits, n'est-ce pas?

– C'est établi… Mais, mon Dieu! quelle aventure!

– Vous n'êtes pas au bout. Patience!

– Oh! j'en aurai.

– Dieu voulut susciter à l'opprimé un vengeur, un soutien, si vous le préférez. Il arriva que le roi régnant, l'usurpateur… Vous êtes bien de mon avis, n'est-ce pas? c'est de l'usurpation que la jouissance tranquille, égoïste d'un héritage dont on n'a, au plus, en droit, que la moitié.

– Usurpation est le mot.

– Je poursuis donc. Dieu voulut que l'usurpateur eût pour premier ministre un homme de talent et de grand coeur, un grand esprit, outre cela.

– C'est bien, c'est bien, s'écria Fouquet. Je comprends: vous avez compté sur moi pour vous aider à réparer le tort fait au pauvre frère de Louis XIV? Vous avez bien pensé: je vous aiderai. Merci, d'Herblay, merci!

– Ce n'est pas cela du tout. Vous ne me laissez pas finir, dit

Aramis, impassible.

– Je me tais.

– M. Fouquet, disais-je, étant ministre du roi régnant, fut pris en aversion par le roi et fort menacé dans sa fortune, dans sa liberté, dans sa vie peut-être, par l'intrigue et la haine, trop facilement écoutées du roi. Mais Dieu permit, toujours pour le salut du prince sacrifié, que M. Fouquet eût à son tour un ami dévoué qui savait le secret d'État, et se sentait la force de mettre ce secret au jour après avoir eu la force de porter ce secret vingt ans dans son coeur.

– N'allez pas plus loin, dit Fouquet bouillant d'idées généreuses; je vous comprends et je devine tout. Vous avez été trouver le roi quand la nouvelle de mon arrestation vous est parvenue; vous l'avez supplié, il a refusé de vous entendre, lui aussi; alors vous avez fait la menace du secret, la menace de la révélation, et Louis XIV, épouvanté, a dû accorder à la terreur de votre indiscrétion ce qu'il refusait à votre intercession généreuse. Je comprends, je comprends! vous tenez le roi; je comprends!

– Vous ne comprenez pas du tout, répondit Aramis, et voilà encore une fois que vous m'interrompez, mon ami. Et puis, permettez-moi de vous le dire, vous négligez trop la logique et vous n'usez pas assez de la mémoire.

– Comment?

– Vous savez sur quoi j'ai appuyé au début de notre conversation?

– Oui, la haine de Sa Majesté pour moi, haine invincible! mais quelle haine résisterait à une menace de pareille révélation?

– Une pareille révélation? Eh! voilà où vous manquez de logique. Quoi! vous admettez que, si j'eusse fait au roi une pareille révélation, je puisse vivre encore à l'heure qu'il est?

– Il n'y a pas dix minutes que vous étiez chez le roi.

– Soit! il n'aurait pas eu le temps de me faire tuer; mais il aurait eu le temps de me faire bâillonner et jeter dans une oubliette. Allons, de la fermeté dans le raisonnement, mordieu!

Et, par ce mot tout mousquetaire, oubli d'un homme qui ne s'oubliait jamais, Fouquet dut comprendre à quel degré d'exaltation venait d'arriver le calme, l'impénétrable évêque de Vannes. Il en frémit.

– Et puis, reprit ce dernier après s'être dompté, serais-je l'homme que je suis? serais-je un ami véritable si je vous exposais, vous que le roi hait déjà, à un sentiment plus redoutable encore du jeune roi? L'avoir volé, ce n'est rien; avoir courtisé sa maîtresse, c'est peu; mais tenir dans vos mains sa couronne et son honneur, allons donc! il vous arracherait plutôt le coeur de ses propres mains!

– Vous ne lui avez rien laissé voir du secret?

– J'eusse mieux aimé avaler tous les poisons que Mithridate a bus en vingt ans pour essayer à ne pas mourir.

– Qu'avez-vous fait, alors?

– Ah! nous y voici, monseigneur. Je crois que je vais exciter en vous quelque intérêt. Vous m'écoutez toujours, n'est-ce pas?

– Si j'écoute! Dites.

Aramis fit un tour dans la chambre, s'assura de la solitude, du silence, et revint se placer près du fauteuil dans lequel Fouquet attendait ses révélations avec une anxiété profonde.

– J'avais oublié de vous dire, reprit Aramis en s'adressant à Fouquet, qui l'écoutait avec une attention extrême, j'avais oublié une particularité remarquable touchant ces jumeaux: c'est que Dieu les a faits tellement semblables l'un à l'autre, que lui seul, s'il les citait à son tribunal, les saurait distinguer l'un de l'autre. Leur mère ne le pourrait pas.

– Est-il possible! s'écria Fouquet.

– Même noblesse dans les traits, même démarche, même taille, même voix.

– Mais la pensée? mais l'intelligence? mais la science de la vie?

– Oh! en cela, inégalité, monseigneur. Oui, car le prisonnier de la Bastille est d'une supériorité incontestable sur son frère, et si, de la prison, cette pauvre victime passait sur le trône, la France n'aurait pas, depuis son origine peut-être, rencontré un maître plus puissant par le génie et la noblesse de caractère.

Fouquet laissa un moment tomber dans ses mains son front apposant par ce secret immense. Aramis s'approchait de lui:

– Il y a encore inégalité, dit-il en poursuivant son oeuvre tentatrice, inégalité pour vous, monseigneur, entre les deux jumeaux, fils de Louis XIII: c'est que le dernier venu ne connaît pas M. Colbert.

Fouquet se releva aussitôt avec des traits pâles et altérés. Le coup avait porté, non pas en plein coeur, mais en plein esprit.

– Je vous comprends, dit-il à Aramis: vous me proposez une conspiration.

– À peu près.

– Une de ces tentatives qui, ainsi que vous le disiez au début de cet entretien, changent le sort des empires.

– Et des surintendants; oui, monseigneur.

– En un mot, vous me proposez d'opérer une substitution du fils de Louis XIII qui est prisonnier aujourd'hui au fils de Louis XIII qui dort dans la chambre de Morphée en ce moment?

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
27 eylül 2017
Hacim:
660 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain