Kitabı oku: «L'hôtel du dragon»

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Alfred de Bréhat

L'hôtel du dragon


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319328

Table des matières

L’HOTEL DU DRAGON

I

II

III

IV

SOUVENIRS DE VOYAGE

I

II

III

DEUX VISITES

I

II

LES GENS QUI POSENT


L’HOTEL DU DRAGON

Table des matières

I

Table des matières

Le mois de mai touchait à sa fin. De nombreux voyageurs commençaient à sillonner l’Allemagne pour se rendre aux divers établissements d’eaux minérales des bords du Rhin. Les hôtels avaient fait leur toilette d’été et leurs kellners (garçons) en habit noir se tenaient prêts à recevoir les touristes. Vers quatre ou cinq heures de l’après-midi, un jeune homme se présenta à l’hôtel des Quatre-Saisons. Une malle, un carton à chapeau, un nécessaire, une boîte à couleurs, un chevalet portatif, un pliant et un de ces vastes parapluies à l’usage des peintres, tel était le bagage du nouveau débarqué. Les arts et la fortune marchant rarement de compagnie, les hôteliers n’ont qu’une fort médiocre estime des Raphaëls et des Titiens en herbe. Le moindre épicier au ventre et au gousset rebondis leur paraît bien plus respectable. Imbu de ces bons principes, le garçon qui servait de guide au jeune Anglais montait devant lui, d’un air dégagé fort différent de l’empressement obséquieux qu’il savait si bien témoigner d’habitude. Il paraissait disposé à grimper ainsi jusqu’au toit de la maison, mais le voyageur s’arrêta résolûment au second étage.

— Je ne monte pas davantage, dit-il au domestique.

— C’est que nous n’avons ici que de grandes chambres.

— Eh bien! donnez-m’en une.

Le garçon lui jeta sournoisement ce regard investigateur qui jauge un homme à deux cents francs près.

— Je vais chercher l’oberkellner, dit-il.

L’oberkellner ou premier garçon est, en Allemagne, une sorte de fondé de pouvoirs du maître d’hôtel. C’est lui qui dirige le service, commande aux autres domestiques et répond aux voyageurs. Le maître d’hôtel ne se montre que dans les grandes occasions. Quant à l’oberkellner, c’est le plus souvent le fils de quelque maître d’hôtel des environs, qui étudie ainsi son métier avant de prendre la direction de la maison paternelle. Tous parlent couramment pulsieurs langues, et la plupart ont reçu une excellente éducation.

Il ne fallut qu’un seul coup d’œil à l’oberkellner des Quatre-Saisons pour juger le voyageur. Des vêtements d’été simples, mais d’une coupe élégante, du linge fin, des gants frais, l’air distingué, la voix douce et ferme d’un homme habitué à être obéi promptement, c’était là plus qu’il n’en fallait pour donner à l’oberkellner une bonne opinion du nouvel arrivé. Il l’installa dans une jolie chambre du second étage, et descendit avec l’autre garçon, en faisant à ce dernier un cours de physiologie que Lavater n’eût pas désavoué.

Il y avait quelque chose de si aristocratique dans la figure et dans la tournure du jeune voyageur, que l’oberkellner fut presque surpris de n’avoir à inscrire sur son registre que le nom plébéien de William Mewill, esquire. Le passe-port, visé par l’Autriche, la Prusse et divers petits États allemands, portait le signalement suivant:

Age, vingt-quatre ans; taille, cinq pieds neuf pouces; nez droit; front élevé ; yeux bleus; cheveux blonds; menton rond; visage ovale; teint clair.

Le signalement aurait pu ajouter que Mewill avait une figure douce, rêveuse et très-sympathique, mais les passe-ports n’en disent pas si long.

L’hôtel des Quatre-Saisons n’avait jamais possédé un hôte plus tranquille que celui-là. Il se faisait servir dans sa chambre, ne mettait jamais le pied au kursaal (casino) et ne parlait à personne. Il allait deux fois par jour à la poste pour porter les nombreuses lettres qu’il écrivait, ou pour retirer les lettres bureau restant qu’il recevait assez fréquemment. La plupart avaient des enveloppes et des cachets qui révélaient une origine bureaucratique et provenaient de divers consuls anglais de l’Allemagne. Une partie de la: journée de William se passait à répondre à ces lettres, ou bien à compulser des papiers contenus dans un petit coffret garni de bandes d’acier.

M. Mewill attendait sans doute quelqu’un à Wiesbaden, car il ne manquait jamais d’assister à l’arrivée de chaque train. Coiffé d’un chapeau de paille à larges bords, et vêtu d’un paletot-sac qui le rendait méconnaissable, il se plaçait derrière quelque voiture et regardait attentivement chaque personne qui descendait des wagons.

Le soir, il prenait un livre et s’en allait tout seul faire de grandes promenades dans la campagne. De temps en temps il partait par le chemin de fer et faisait des absences de deux ou trois jours.

Un soir que, revenant de Mannheim, il arrivait à Mayence, il se fit conduire de la station du chemin de fer à la maison du consul anglais. Ses bureaux étaient déjà fermés. Il prit le part de coucher à Mayence. Après le dîner il alla se promener sur les bords du Rhin.

La lune qui se levait en ce moment éclairait de sa lueur argentée la campagne verdoyante et les flots rapides du grand fleuve allemand.

Absorbé dans la contemplation de ce magnifique spectacle, William marchait lentement sur la route poudreuse.

—Aufgeschaut! (gare!) lui cria la voix enrouée d’un cocher de droski (voiture de place).

Tout en se rangeant sur le côté de la route, William jeta un regard distrait vers les personnes qui se trouvaient dans la voiture. Tout à coup il tressaillit et porta la main à son front comme quelqu’un qui se réveille en sursaut; puis, prenant sa course, il se précipita sur les traces du droski, qui s’éloignait au grand trot.

La voiture ayant déjà beaucoup d’avance, William avait fort à faire, non-seulement pour la rejoindre, mais pour ne pas la perdre de vue. La sueur ruisselait à flots sur son visage, et ses tempes commençaient à battre avec violence. Lorsqu’il se sentait sur le point de tomber il s’arrêtait durant quelques secondes; puis, dès que la respiration commençait à lui revenir, il reprenait sa course.

A la fin cependant, le droski s’arrêta devant le jardin d’une de ces brasseries qu’on trouve aux environs de presque toutes les villes allemandes, et qui ressemblent un peu aux guinguettes de la banlieue parisienne. Leurs bosquets, leurs tonnelles et leurs berceaux de verdure abritent chaque dimanche une foule nombreuse de buveurs et d’amoureux.

Un jeune homme sauta lestement de la calèche. Il offrit sa main à une vieille dame que suivit une jeune femme fort jolie.

— Ainsi, Henriette, tu ne veux pas venir avec moi chez le capitaine Zufriedlen? dit un vieillard qui était resté dans la voiture.

— Non, bien certainement, mon père, répondit la jeune femme; Mme de Vesperren et moi nous vous attendrons ici.

— En buvant de la bière? demanda le vieillard en riant.

— Certainement, monsieur, repartit le jeune homme, ma mère a déjà commandé pour elle seule trois moos et trois butterbrod (petits pains fendus par la moitié et beurrés).

— Une vraie partie de cabaret enfin, dit la jeune femme en riant.

— Très-bien! Alors dans une demi-heure je viendrai vous prendre, répliqua M. de Splittern en leur faisant un geste d’adieu.

Le droski s’éloigna, tandis que Mme de Vesperren, son fils et Mlle de Splittern s’enfonçaient gaiement dans les bosquets de la brasserie.

Ils s’attablèrent sous une tonnelle qui donnait sur la route, et se firent servir des rafraîchissements.

Henriette de Splittern et Philip de Vesperren étaient fiancés. L’anneau de fiançailles, en Allemagne, est un pavillon à l’ombre duquel l’amour navigue hardiment et souvent pendant bien des années avant d’atteindre le port de l’hymen. On assure que les naufrages sont fort rares. Il est vrai qu’en cas de malheur les navires désemparés en sont quittes pour arborer un nouveau pavillon.

La conversation d’Henriette révélait une femme vive et spirituelle. Quant à son fiancé, c’était un très-bel homme, fort bien habillé. Avec la meilleure volonté du monde, on n’aurait pu trouver autre chose à dire sur son compte. Il avait l’air très-content d’être au monde et devait jouir d’un fort bon caractère, malgré la suffisance qui perçait dans ses moindres paroles.

Au bout de quelques minutes, Mme de Vesperren s’éloigna un peu des deux fiancés, sous prétexte de regarder ce qui se passait sur la route.

Tandis qu’Henriette et Philip exécutaient à demi-voix leurs variations sur ce thème inépuisable qu’on appelle l’amour, William Mewill s’était silencieusement installé dans un bosquet voisin de celui qu’ils occupaient.

Dès que la servante de la brasserie lui eut apporté la bière qu’il avait demandée et se fut retirée, il se glissa à travers les arbres jusqu’à la charmille qui abritait les amoureux. Quoiqu’il s parlassent à voix basse, il en entendait assez pour apprendre qu’ils étaient fiancés depuis un mois, et qu’ils se rendaient à Ems. Ils devaient y rester jusqu’aux premiers jours de juillet et revenir ensuite à Münschen pour s’y marier.

M. de Vesperren aurait voulu visiter, en passant, Wiesbaden, dont on n’était qu’à une demi-lieue par chemin de fer. Mais Henriette s’y opposa avec une vivacité singulière. Comme il insistait, elle lui répondit d’un ton si impatient, si contrarié, qu’il en resta tout surpris. Elle tourna la chose en plaisanterie et le tout se termina par un raccommodement à l’allemande, c’est-à-dire par un baiser rapidement échangé après un regard furtif jeté du côté de Mme de Vesperren.

Au bout de quelques minutes, la servante apporta des gâteaux et de la limonade gazeuse. Tandis que cette fille essuyait la table, Henriette remarqua qu’elle portait à la ceinture une très-jolie montre d’or d’une forme bizarre, mais assez gracieuse. Mlle de Spittern fit un geste de surprise.

— Vous avez là une bien jolie montre, dit-elle en se penchant pour examiner de plus près l’objet en question.

— On vient de me la donner à l’instant, répondit la servante.

— Un jeune homme?

— Oui, mademoiselle, un bien joli jeune homme, je vous assure, qui a l’air si doux et si triste! Quand je suis arrivée il allait la broyer sous un cruchon d’eau de seltz qu’il avait déjà levé au-dessus. Je lui ai crié bien vite:

— Ah! monsieur, donnez-la-moi plutôt que de la casser. Il s’est retourné et m’a regardée quelque temps avant de répondre, puis il me l’a donnée.

— Sans rien dire? demanda Mlle de Splittern, qui cherchait à prendre un air moqueur pour dissimuler son émotion.

— Sans rien dire, repartit la servante.

— Quelque fou! dit Vesperren en haussant les épaules.

Lorsque la servante se fut retirée, Philip essaya de renouer la conversation avec Henriette, mais il trouva celle-ci distraite et préoccupée.

— Il fait froid ici, dit-elle un instant après avec une sorte de frisson. Allons rejoindre madame votre mère et marchons un peu.

Au moment où ils arrivaient à côté de Mme de Vesperren, le droski du baron de Splittern s’arrêtait à la porte du jardin. Mme de Vesperren, son fils et Henriette remontèrent dans la voiture, qui se dirigea vers Mayence aussi vite que peut marcher un cheval allemand conduit par un cocher allemand.

Une demi-heure après, Lisette vint voir si le généreux consommateur qui lui avait donné la montre n’avait pas besoin de quelque chose. A sa grande frayeur, elle le trouva étendu par terre et complètement évanoui.

Aux cris de Lisette, toutes les autres servantes accoururent. On transporta Mewill dans l’intérieur du café. Lorsqu’il rouvrit enfin les yeux, il jeta autour de lui un regard vague et brûlant et murmura quelques mots sans suite.

— Il a le délire, dit quelqu’un.

— Et une fièvre épouvantable, ajouta la maîtresse de la brasserie, qui tenait la main du jeune homme. On chercha dans la poche de sa redingote pour voir si l’on n’y trouverait pas quelque papier qui indiquât son nom et son adresse. Une facture de gants, livrés le jour même à M. Mewill à l’Hôtel du Dragon, ayant fourni le renseignement demandé, on transporta M. Mewill dans une voiture qu’on avait envoyé chercher à Mayence.

Quelques minutes après, il arrivait à l’Hôtel du Dragon. M. Reinhold Seiffert, le maître de l’hôtel, était absent; mais l’oberkellner, un brave garçon à figure ouverte et bienveillante, fit placer un matelas sur une sorte de civière, et ce fut sur ce brancard improvisé qu’on transporta Mewill de la voiture dans sa chambre.

Pendant ce temps, un autre garçon courait chercher le médecin.

William resta plusieurs jours dans un état qui donna quelques inquiétudes. Il revint enfin à la santé, mais la secousse qu’il avait éprouvée avait été tellement violente qu’il lui fallut longtemps avant de recouvrer ses forces. Son état de faiblesse ne lui permettant pas de retourner à Wiesbaden, dont le séjour semblait d’ailleurs lui être devenu odieux, il fit venir tout son bagage à Mayence.

De profonds accès de mélancolie, provenant autant peut-être de son état de faiblesse que de tristes souvenirs, retardaient sa convalescence. Si le médecin ne l’y avait forcé, il ne serait sorti de sa chambre que pour aller à la poste porter ou réclamer ses lettres. De temps en temps, pour obéir aux prescriptions de la Faculté en prenant un peu d’exercice et de distraction, il se faisait conduire en droski à l’une des promenades publiques qui entourent Mayence. Il marchait un peu; puis, bientôt fatigué, il s’asseyait sur un banc, et y restait quelquefois des heures entières plongé dans ses tristes pensées.

Sans ami pour le consoler, sans motif impérieux pour l’arracher à ses sombres préoccupations en le forçant à travailler, William tournait tout doucement à la consomption. Il lui man quait un coup de fouet qui rendît à son organisation le ressort dont elle avait besoin pour réagir contre l’état de faiblesse et de morne indifférence qui lui était devenu habituel.

II

Table des matières

Parmi les villes échelonnées sur les bords du Rhin, il en est peu dont l’ensemble offre plus de contrastes et d’originalité que Mayence.

A partir de l’endroit où le Mein se réunit au Rhin, la vieille cité des archevêques déroule le long du fleuve agrandi ses vastes promenades, ses fortifications neuves et coquettes et ses vieilles maisons aux étroites fenêtres. Non loin du pont de bateaux qui réunit Mayence à Cassel, s’élèvent comme deux géants le Deutches-Haus et le château électoral. L’aspect sombre et imposant de leurs murs d’un brun rougeâtre révèle tout un passé de grandeur et de puissance.

Au centre de Mayence, le dom ou cathédrale, dominant de sa haute tour les habitations entassées dans l’intérieur de la ville, semble faire planer au-dessus de la cité les ombres majestueuses des anciens archevêques. A l’extrémité de Mayence, de l’autre côté de la Neuthor, une charmante promenade, connue sous le nom de Neue-Anlage (Nouvelles Plantations), étend ses pelouses et ses jardins sur la colline située en face de l’endroit où le Mein et le Rhin réunissent leurs ondes.

Un soleil splendide rayonnait sur l’azur du ciel et diamantait d’éblouissantes étincelles le mobile miroir du fleuve.

Une foule nombreuse circulait dans les allées, autour des pelouses, des massifs et des parterres; les deux restaurations ou cafés-restaurants, établis à l’extrémité de la promenade, étaient remplis de consommateurs.

Tout autour de ces cafés s’étendaient en plein air des rangées de tables, de bancs et de chaises, occupées par des gens de tout âge et de toutes conditions., Ici, des officiers autrichiens à la courte tunique blanche; là, des lieutenants prussiens à l’uniforme bleu foncé, à la tenue raide et compassée; puis de bons bourgeois à l’honnête figure, entourés de leurs familles en habits de dimanche.

Tout ce monde travaillait consciencieusement de la fourchette, de la cuiller et du verre. Jambon, langue fumée, butterbrod, bière, vin du Rhin et café au lait, disparaissaient comme par enchantement devant le robuste appétit de la rêveuse Allemagne.

Il est bon de le remarquer en passant, ce sont les peuples les plus portés au sentiment et à la rêverie qui sont en même temps les plus grands consommateurs de comestibles.

Pendant ce temps, la musique d’un régiment autrichien, groupée sur une estrade, non loin des restaurations, lançait dans les airs des bouffées d’harmonie que la brise emportait jusqu’aux points les plus éloignés de la promenade. Au milieu des soldats se promenant bras dessus bras dessous, des bonnes traînant leurs enfants, des petits commerçants remorquant leurs épouses et leurs héritiers, marchaient nonchalamment quelques couples amoureux se tenant par la main ou par la taille, ces tendres fiancés se parlaient tout bas et s’embrassaient bravement coram populo, sans que personne trouvât à redire à leurs naïfs épanchements. Assis sur un banc, presque à l’extrémité de la promenade, du côté opposé aux restaurations, William Mewill s’abandonnait à ses rêveries habituelles. Ses yeux fixés à terre ou perdus dans l’espace ne voyaient ni les gens qui passaient, ni les jeunes filles, dont plus d’une se détournait pour le regarder. Au milieu Je tout ce monde qui semblait si gai, si heureux, il se sentait plus triste, plus désolé que jamais.

A quelques pas de lui, une douzaine d’enfants de sept à huit ans jouaient au soldat avec un zèle et une animation qui eussent fort réjoui l’ombre du grand Frédéric. Armés qui d’un fusil, qui d’une lance, celui-ci d’un sabre, celui-là d’un arc avec son carquois, ils s’efforçaient de marcher au pas sur la trace de leur colonel, qui caracolait à cheval sur un bâton, en brandissant un sabre de bois.

En tête de la colonne, un tambour battait la marche avec un certain talent dont un observateur eût deviné la source en examinant l’entretien animé qui avait lieu tout près de là, entre la bonne du gamin et un jeune tambour autrichien. Ce dernier était évidemment en train de réclamer le prix de ses leçons à la bonne de son élève, et celle-ci ne semblait nullement disposée à lui faire banqueroute.

Tandis que les futurs guerriers manœuvraient bravement entre les jambes des promeneurs, une recrue vint les rejoindre.

C’était un charmant petit garçon de quatre ans environ. Ses longs cheveux blonds voltigeaient autour de sa mignonne figure comme des flocons de soie dorée. Ses joues rosées, légèrement brunies par le soleil, indiquaient un enfant heureux et bien portant. Un sourire mutin retroussait ses jolies lèvres vermeilles et donnait une charmante expression d’espièglerie à sa figure de chérubin. Ses grands yeux petillants de vivacité brillaient de cet amour du mouvement et du bruit si puissant à son âge.

Il avait probablement couru de toute la vitesse de ses petites jambes pour rejoindre les autres enfants, car il était encore tout essoufflé. Cela ne l’empêchait pas de taper vigoureusement sur le tambour qu’il portait en sautoir, en compagnie d’un magnifique sabre doré.

Malheureusement pour lui, le pauvre petit ne savait pas encore que, dans ce monde, l’homme qui se présente seul devant une réunion d’autres individus est fort exposé à devenir leur esclave, s’il n’a pas la force de s’imposer à eux. Déjà hommes sous ce rapport, les gamins accueillirent assez mal l’innocente recrue qui venait se mêler à leurs plaisirs. On commença par lui rire au nez; on le railla, puis on le poussa. Enfin le Thersite de la bande lui tira la langue.

En sa qualité de tambour, le petit garçon se plaça résolûment en tête dé la colonne. Son collègue, dont il troublait les savantes mélodies, détourna sa baguette de son usage habituel, et ce fut sur les doigts de son rival qu’il continua la marche commencée. Le petit riposta en criant, mais sans quitter son poste. Alors le colonel (j’en rougis pour lui) saisit la caisse du nouveau venu et la lui enfonça sur la tête.

Aveuglé par cet étrange colback qui lui descendait jusqu’aux épaules, et bousculé par toute la colonne, le pauvre petit tomba par terre en poussant des cris déchirants. Ses ennemis n’y répondirent que par des éclats de rire.

Comme on venait de recommencer la musique, l’allée était presque déserte en ce moment. Heureusement pour le pauvre tambour, William avait assisté de loin à toute cette petite scène. Il courut à l’enfant, le remit sur les pieds et lui enleva sa coiffure improvisée. Je crois même qu’il administra deux ou trois taloches au colonel et à l’autre tambour. Cette démonstration mit en fuite tout le régiment, qui se sauva dans le plus grand désordre.

La déroute de ses ennemis apaisa un peu l’enfant, mais il n’en continua pas moins à pleurer. Le pauvre petit ne pouvait se consoler de son humiliation. De grosses larmes remplissaient ses grands yeux bruns et des sanglots soulevaient sa poitrine.

Pour le consoler, son protecteur feignit de courir après les gamins en faisant siffler sa badine. Puis, voyant que le sourire avait reparu sur les lèvres du petit garçon, il le prit par la main et le fit asseoir sur un banc à côté de lui.

— Comment t’appelles-tu, mon petit ami? lui demanda-t-il.

— Diepold Smithson, répondit l’enfant, mais mon tambour est cassé.

— Je vais te le raccommoder. Assieds-toi là.

— Et toi, monsieur, comment t’appelles-tu?

— William Mewill.

— C’est difficile ton nom, monsieur. Pourquoi n’en as-tu pas pris un plus commode à dire?

— On ne choisit pas son nom, répondit William en souriant; puis, je ne pouvais deviner qu’il te déplaisait. Voyons, donne-moi ton tambour.

Au bout de cinq minutes, le jeune homme et l’enfant étaient les meilleurs amis du monde. A cheval sur le genou de son protecteur, et le bras passé autour de son cou, Diepold suivait attentivement chaque mouvement des doigts de ce dernier, qui raccommodait tant bien que mal l’instrument endommagé.

— Est-ce que vous êtes tout seul dans ce jardin, mon ami? demanda M. Mewill.

— Oh! non, monsieur, ma tante Martha est avec moi.

Comme il achevait ces paroles, une jeune fille de dix-neuf à vingt ans parut à l’extrémité de l’allée. Elle marchait fort vite et ses yeux inquiets semblaient chercher quelqu’un. En apercevant Diepold, elle se dirigea vivement de son côté.

En dépit de sa tristesse et de sa préoccupation, William ne put s’empêcher de regarder cette jeune fille; elle avait plutôt l’air d’une Anglaise que d’une Allemande. Sa taille mince et svelte ondulait insensiblement à chaque pas comme la tige d’un jeune peuplier, et ses pas légers semblaient à peine effleurer le sable de l’allée.

Tordus en nattes épaisses qui se réunissaient en arrière, ses magnifiques cheveux blonds encadraient son front de leurs tresses dorées. Il y avait quelque chose de si pur et de si limpide dans les yeux de cette jeune fille, qu’en les contemplant un instant, on semblait voir son âme à travers, comme le sable d’une rivière sous le cristal transparent de l’onde. Une nuance rosée animait la blancheur de l’albâtre de son teint, que sillonnaient çà et là de légers filets d’azur.

— Quelle figure angélique! murmura William.

Telle était, en effet, l’impression que cette jeune fille devait produire sur tous ceux qui l’apercevaient pour la première fois.

Arrivée à huit ou dix pas de l’enfant, la jeune fille lui fit signe de venir la rejoindre. Ce n’était pas le compte de maître Diepold, qui tenait à se ménager l’appui de M. Mewill. Il tourna la tête d’un autre côté et ne leva plus les yeux.

— Voyons, mon petit ami, dit William, il ne faut pas désobéir ainsi à ta tante. Donne-moi la main; nous irons au-devant d’elle et je ferai la paix entre vous.

L’enfant se leva en sautillant. Rassuré par la présence de William, qu’il voyait à côté de lui, il courut se jeter dans les bras de sa tante. Celle-ci voulut le gronder, mais le petit drôle lui ferma la bouche par des baisers. Mewill arriva sur ces entrefaites et raconta ce qui s’était passé.

La jeune fille le remercia, tandis que Diepold, appuyant ses joues roses sur la main de Martha, qu’il tenait dans les siennes, regardait tour à tour sa tante et son protecteur.

— Maintenant, dit la jeune fille, remercie monsieur et partons.

— Non, non, s’écria l’enfant; monsieur m’a promis de raccommoder mon tambour; je veux mon tambour pour m’en aller.

— C’est vrai, mademoiselle, dit M. Mewill; si vous voulez bien attendre deux minutes, je vais remplir ma promesse.

Il reprit sa place sur le banc. Sans attendre d’autre invitation, Diepold s’installa sur ses genoux.

— Tu gênes monsieur, lui dit Martha en anglais.

— Non, non, répondit l’enfant dans la même langue. N’est-ce pas, monsieur, que je ne te gêne pas? continua-t-il en embrassant William.

Ce dernier leva son regard doux et triste sur Martha et lui fit signe de laisser l’enfant sur son coursier improvisé.

— Vous parlez anglais comme si vous étiez ma compatriote, dit-il à la jeune fille.

— Je suis née en Allemagne, répondit-elle, mais mon père était Anglais.

— Voulez-vous me permettre de vous demander son nom? dit William avec une certaine vivacité.

— Smithson, monsieur, répondit-elle après un instant d’hésitation et presque d’embarras.

Il parut désappointé.

— Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle à son tour.

— Pour rien, répondit-il.

Il se remit à raccommoder le tambour et retomba dans ses tristes pensées, en dépit du gentil bavardage de maître Diepold.

Tandis qu’il travaillait silencieusement, Martha remarquait combien il avait l’air pâle et affaibli. Sans trop savoir comment cela s’était fait, elle se trouva assise à côté de lui sur le banc. Comme elle se penchait pourvoir l’ouvrage de William, elle s’aperçut qu’il avait les yeux remplis de larmes.

— Pauvre jeune homme! murmura-t-elle, qu’a-t-il donc?

Grâce à cette sensation inexplicable qui nous avertit qu’on nous regarde, William sentit que Mlle Smithson l’observait et leva les yeux sur elle. La jeune fille rougit et détourna précipitamment la tête. William en fit autant et s’essuya les yeux.

— Vous avez quelque chagrin? murmura Mlle Smithson avec un accent si doux et si timide qu’elle semblait réclamer le pardon de son indiscrétion.

— Oui, mademoiselle, répondit-il, touché de l’affectueux intérêt qui vibrait dans cette voix émue. Vous devez me trouver bien peu courageux, mais je crois que cela tient un peu à mon état de faiblesse.

— Vous avez été malade?

— Oui, mademoiselle. Ce n’est que depuis cinq ou six jours qu’on me permet de sortir.

Il y eut un instant de silence. Martha passa la main sur le front de Diepold afin d’arranger les cheveux de l’enfant et l’attira vers elle pour l’embrasser.

— Vous l’aimez bien? lui dit William.

— Oh! oui, monsieur, autant que s’il était mon fils. Ma pauvre sœur est morte il y a trois ans, et depuis ce temps, Diepold ne m’a jamais quittée.

William lui fit quelques compliments sur la gentillesse de l’enfant.

La jeune fille y répondit avec une effusion reconnaissante qui prouvait toute sa tendresse pour son neveu. Celui-ci se mêla à la conversation, et son joyeux babil établit bientôt une sorte de familiarité entre les deux jeunes gens.

An moment de partir avec sa tante, Diepold se jeta au cou de son nouvel ami et lui dit mystérieusement:

— Vous reviendrez ici demain, n’est-ce pas, monsieur? Moi, j’y viens tous les jours avec tante Martha. rapporterai mon fusil et je vous montrerai à faire l’exercice.

— Nous verrons cela, répondit William en souriant.

Mais les enfants ne se payent point de réponses évasives.

— Vous viendrez, n’est-ce pas? reprit Diepold. Il faut me promettre de venir.

— Eh bien, je te le promets, mon ami, dit enfin William en embrassant l’enfant, que Martha, un peu confuse, cherchait à emmener.

— Où demeurez-vous? demanda Diepold, qui méditait probablement d’aller cherchera domicile son nouvel ami, dans le cas où ce dernier lui manquerait de parole.

— A l’hôtel du Dragon, répandit William; sais-tu où il se trouve?

— Oh! oui, monsieur, c’est l’hôtel du méchant M. Seiffert; n’est-ce pas, tante Martha?

Une expression de contrariété se peignit sur les traits de la jeune fille. Son neveu prit aussitôt l’air contrit d’un enfant qui sent qu’il vient de faire une sottise.

— Vous connaissez mon maître d’hôtel? demanda Mewill à Mlle Smithson.

— Oui, monsieur, un peu, répondit-elle après un instant d’hésitation; mais, ajouta-t-elle avec un certain embarras, dans le cas où vous vous trouveriez à causer avec M. Seiffert, je vous prie de ne lui parler ni de Diepold ni de moi.

— Cela me sera d’autant plus facile, répliqua-t-il, que je n’ai pas encore adressé la parole à M. Seiffert. Il n’est guère probable que j’aie jamais l’occasion de causer avec lui.

Mlle Smithson et son neveu s’éloignèrent. Du bout de l’allée, Diepold se retournait encore pour envoyer des baisers à M. Mewill et lui crier: A demain!

Pourquoi a-t-elle paru embarrassée quand je lui ai demandé le nom de son père? murmura William en regagnant son hôtel. Quel motif peut-elle avoir pour me défendre de parler d’elle à M. Seiffert? Après tout, que m’importe? C’est une femme, et, par conséquent, elle ne vaut pas mieux que les autres; c’est dommage pourtant. Elle a une physionomie si douce et si sympathique! N’y pensons plus...

Et il y pensa toute la soirée.

Mewill avait pour principe qu’on ne doit jamais manquer à sa parole, même pour les choses les plus insignifiantes, et surtout envers les enfants.

«Il faut, disait-il, les habituer de bonne heure à regarder une promesse comme une chose sacrée.»

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
131 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066319328
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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