Kitabı oku: «Mimi Pinson : profil de grisette ; La mouche»

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Alfred de Musset

Mimi Pinson : profil de grisette ; La mouche


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066302412

Table des matières

MIMI PINSON

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

L A MOUCHE

I

II

III

IV

V

VI

MIMI PINSON

Table des matières

I

Table des matières

PARMI les étudiants qui suivaient, l’an passé, les cours de l’École de médecine, se trouvait un jeune homme nommé Eugène Aubert. C’était un garçon de bonne famille, qui avait à peu près dix-neuf ans. Ses parents vivaient en province, et lui faisaient une pension modeste, mais qui lui suffisait. Il menait une vie tranquille et passait pour avoir un caractère fort doux. Ses camarades l’aimaient; en toute circonstance, on le trouvait bon et serviable, la main généreuse et le cœur ouvert. Le seul défaut qu’on lui reprochait était un singulier penchant à la rêverie et à la solitude, et une réserve si excessive dans son langage et ses moindres actions, qu’on l’avait surnommé la Petite Fille, surnom, du reste, dont il riait lui-même, et auquel ses amis n’attachaient aucune idée qui pût l’offenser, le sachant aussi brave qu’un autre au besoin; mais il était vrai que sa conduite justifiait un peu ce sobriquet, surtout par la façon dont elle contrastait avec les mœurs de ses compagnons. Tant qu’il n’était question que de travail, il était le premier à l’œuvre; mais s’il s’agissait d’une partie de plaisir, d’un dîner au Moulin-de-Beurre, ou d’une contredanse à la Chaumière, la Petite Fille secouait la tête et regagnait sa chambrette garnie. Chose presque monstrueuse parmi les étudiants: non seulement Eugène n’avait pas de maîtresse, quoique son âge et sa figure eussent pu lui valoir des succès, mais on ne l’avait jamais vu faire le galant au comptoir d’une grisette, usage immémorial au quartier Latin. Les beautés qui peuplent la montagne Sainte-Geneviève et se partagent les amours des Écoles lui inspiraient une sorte de répugnance qui allait jusqu’à l’aversion. Il les regardait comme une espèce à part, dangereuse, ingrate et dépravée, née pour laisser partout le mal et le malheur en échange de quelques plaisirs. «Gardez-vous de ces femmes-là, disait-il: ce sont des poupées de fer rouge.» Et il ne trouvait malheureusement que trop d’exemples pour justifier la haine qu’elles lui inspiraient. Les querelles, les désordres, quelquefois même la ruine, qu’entraînent ces liaisons passagères, dont les dehors ressemblent au bonheur, n’étaient que trop faciles à citer, l’année dernière comme aujourd’hui, et probablement comme l’année prochaine.

Il va sans dire que les amis d’Eugène le raillaient continuellement sur sa morale et son scrupule. «Que prétends-tu? lui demandait souvent un de ses camarades, nommé Marcel, qui faisait profession d’être un bon vivant. Que prouve une faute, ou un accident arrivé une fois par hasard?

–Qu’il faut s’abstenir, répondait Eugène, de peur que cela n’arrive une seconde fois.

–Faux raisonnement, répliquait Marcel, argument de capucin de cartes, qui tombe si le compagnon trébuche De quoi vas-tu t’inquiéter? Tel d’entre nous a perdu au jeu; est-ce une raison pour se faire moine? L’un n’a plus le sou, l’autre boit de l’eau fraîche; est-ce qu’Élise en perd l’appétit? A qui la faute si le voisin porte sa montre au Mont-de-Piété pour aller se casser un bras à Montmorency? La voisine n’en est pas manchote. Tu te bats pour Rosalie, on te donne un coup d’épée, elle te tourne le dos, c’est tout simple: en a-t-elle moins fine taille? Ce sont de ces petits inconvénients dont l’existence est parsemée, et ils sont plus rares que tu ne penses. Regarde, un dimanche, quand il fait beau temps, que de bonnes paires d’amis dans les cafés, les promenades et les guinguettes!Considère-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourrés de grisettes, qui vont au Ranelagh ou à Belleville. Compte ce qui sort, un jour de fête seulement, du quartier Saint-Jacques: les bataillons de modistes, les armées de lingères, les nuées de marchandes de tabac; tout cela s’amuse, tout cela a ses amours, tout cela va s’ébattre autour de Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des volées de friquets. S’il pleut, cela va au mélodrame manger des oranges et pleurer; car cela. mange beaucoup, c’est vrai, et pleure aussi très volontiers: c’est ce qui prouve un bon caractère. Mais quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d’exemple, le dimanche, l’oubli des maux et l’amour du prochain? Et que peut faire de mieux un honnête homme qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde et la belle nature?

–Sépulcres blanchis! disait Eugène.

–Je dis et maintiens, continuait Marcel, qu’on peut et doit faire l’éloge des grisettes, et qu’un usage modéré en est bon. Premièrement, elles sont vertueuses, car elles passent la journée à confectionner les vêtements les plus indispensables à la pudeur et à la modestie; en second lieu, elles sont honnêtes, car il n’y a pas de maîtresse lingère ou autre qui ne recommande à ses filles de boutique de parler au monde poliment; troisièmement, elles sont très soigneuses et très propres, attendu qu’elles ont sans cesse entre les mains du linge et des étoffes qu’il ne faut pas qu’elles gâtent, sous peine d’être moins bien payées; quatrièmement, elles sont sincères, parce qu’elles boivent du ratafia; en cinquième lieu, elles sont économes et frugales, parce qu’elles ont beaucoup de peine à gagner trente sous, et s’il se trouve des occasions où elles se montrent gourmandes et dépensières, ce n’est jamais avec leurs propres deniers; sixièmement, elles sont très gaies, parce que le travail qui les occupe est en général ennuyeux à mourir, et qu’elles frétillent comme le poisson dans l’eau dès que l’ouvrage est terminé. Un autre avantage qu’on rencontre en elles, c’est qu’elles ne sont point gênantes, vu qu’elles passent leur vie clouées sur leur chaise dont elles ne peuvent pas bouger, et que par conséquent il leur est impossible de courir après leurs amants comme les dames de bonne compagnie. En outre, elles ne sont pas bavardes, parce qu’elles sont obligées de compter leurs points. Elles ne dépensent pas grand’chose pour leurs chaussures, parce qu’elles marchent peu, ni pour leur toilette, parce qu’il est rare qu’on leur fasse crédit. Si on les accuse d’inconstance, ce n’est pas parce qu’elles lisent de mauvais romans ni par méchan ceté naturelle; cela tient au grand nombre de personnes différentes qui passent de vant leurs boutiques; d’un autre côté, elles prouvent suffisamment qu’elles sont capables de passions véritables, par la grande quantité d’entre elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre, ou qui s’asphyxient dans leurs domiciles. Elles ont, il est vrai, l’inconvénient d’avoir presque toujours faim et soif, précisément à cause de leur grande tempérance, mais il est notoire qu’elles peuvent se contenter, en guise de repas, d’un verre de bière et d’un cigare: qualité précieuse qu’on rencontre bien rarement en ménage. Bref, je soutiens qu’elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées, et que c’est une chose regrettable lorsqu’elles finissent à l’hôpital.»

Lorsque Marcel parlait ainsi, c’était la plupart du temps au café, quand il s’était un peu échauffé la tête; il remplissait alors le verre de son ami, et voulait le faire boire à la santé de mademoiselle Pinson, ouvrière en linge, qui était leur voisine; mais Eugène prenait son chapeau, et tandis que Marcel continuait à pérorer devant ses camarades il s’esquivait doucement.


II

Table des matières

MADEMOISELLE PINSON n’était pas précisément ce qu’on appelle une jolie femme. Il y a beaucoup de différence entre une jolie femme et une grisette. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommée en langue parisienne, s’avisait de mettre un petit bonnet, une robe de guingamp et un tablier de soie, elle serait tenue, il est vrai, de paraître une jolie grisette. Mais si une grisette s’affuble d’un chapeau, d’un camail de velours et d’une robe de Palmyre, elle n’est nullement forcée d’être une jolie femme; bien au contraire, il est probable qu’elle aura l’air d’un portemanteau, et en l’ayant elle sera dans son droit. La différence consiste donc dans les conditions où vivent ces deux êtres, et principalement dans ce morceau de carton roulé, recouvert d’étoffe et appelé chapeau, que les femmes ont’jugé à propos de s’appliquer de chaque côté de la tête, à peu près comme les œillères des chevaux. (Il faut remarquer cependant que les œillères empêchent les chevaux de regarder de côté et d’autre, et que le morceau de carton n’empêche rien du tout.)

Quoi qu’il en soit, un petit bonnet autorise un nez retroussé, qui à son tour veut une bouche bien fendue, à laquelle il faut de belles dents et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux brillants; le mieux est qu’ils soient le plus noirs possible, et les sourcils à l’avenant, les cheveux sont ad libitum, attendu que les yeux noirs s’arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est loin de la beauté proprement dite. C’est ce qu’on appelle une figure chiffonnée, figure classique de grisette, qui serait peut-être laide sous le morceau de carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et plus jolie que la beauté.

Ainsi était mademoiselle Pinson.

Marcel s’était mis dans la tète qu’Eugène devait faire la cour à cette demoiselle; pourquoi? je n’en sais rien, si ce n’est qu’il était lui-même l’adorateur de mademoiselle Zélia, amie intime de mademoiselle Pinson. Il lui semblait naturel et commode d’arranger ainsi les choses à son goût et de faire amicalement l’amour. De pareils calculs ne sont pas rares et réussissent assez souvent, l’occasion, depuis que le monde existe, étant de toutes les tentations la plus forte. Qui peut dire ce qu’ont fait naître d’événements heureux ou malheureux, d’amours, de querelles, de joies ou de désespoirs, deux portes voisines, un escalier secret, un corridor, un carreau cassé?

Certains caractères, pourtant, se refusent à ces jeux du hasard. Ils veulent conquérir leurs jouissances, non les gagner à la loterie, et ne se sentent pas disposés à aimer parce qu’ils se trouvent en diligence à côté d’une jolie femme. Tel était Eugène, et Marcel le savait; aussi avait-il formé depuis longtemps un projet assez simple, qu’il croyait merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la résistance de son compagnon.

Il avait résolu de donner un souper, et ne trouva rien de mieux que de choisir pour prétexte le jour de sa propre fête. Il fit donc apporter chez lui deux douzaines de bouteilles de bière, un gros morceau de veau froid avec de la salade, une énorme galette de plomb et une bouteille de vin de Champagne. Il invita d’abord deux étudiants de ses amis, puis il fit savoir à mademoiselle Zélia qu’il y avait le soir gala à la maison, et qu’elle eût à amener mademoiselle Pinson. Elles n’eurent garde d’y manquer. Marcel pas sait, à juste titre, pour un des talons rouges du quartier Latin, de ces gens qu’on ne refuse pas; et sept heures du soir venaient à peine de sonner, que les deux grisettes frappaient à la porte de l’étudiant, mademoiselle Zélia en robe courte, en brodequins gris et en bonnet à fleurs, mademoiselle Pinson, plus modeste, vêtue d’une robe noire qui ne la quittait pas, et qui lui donnait, disait-on, une sorte de petit air espagnol dont elle se montrait fort jalouse. Toutes deux ignoraient, on le pense bien, les secrets de leur hôte.

Marcel n’avait pas fait la maladresse d’inviter Eugène d’avance; il eût été trop sûr d’un refus de sa part. Ce fut seule ment lorsque ces demoiselles eurent pris place à table, et après le premier verre vidé, qu’il demanda la permission de s’absenter quelques instants pour aller chercher un convive, et qu’il se dirigea vers la maison qu’habitait Eugène; il le trouva, comme d’ordinaire, à son travail, seul, entouré de ses livres. Après quelques propos insignifiants, il commença à lui faire tout doucement ses reproches accoutumés, qu’il se fatiguait trop, qu’il avait tort de ne prendre aucune distraction, puis il lui proposa un tour de promenade. Eugène, un peu las, en effet, ayant étudié toute la journée, accepta; les deux jeunes gens sortirent ensemble, et il ne fut pas difficile à Marcel, après quelques tours d’allée au Luxembourg, d’obliger son ami à entrer chez lui.


Les deux grisettes, restées seules et ennuyées probablement d’attendre, avaient débuté par se mettre à l’aise; elles avaient ôté leurs châles et leurs bonnets, et dansaient en chantant une contredanse, non sans faire, de temps en temps, honneur aux provisions, par manière d’essai. Les yeux déjà brillants et le visage animé, elles s’arrêtèrent joyeuses et un peu essoufflées, lorsque Eugène les salua d’un air à la fois timide et surpris. Attendu ses mœurs solitaires, il était à peine connu d’elles; aussi l’eurent-elles bientôt dévisagé des pieds à la tête avec cette curiosité intrépide qui est le privilège de leur caste; puis elles reprirent leur chan son et leur danse comme si de rien n’était. Le nouveau venu, à demi décon certe, faisait déjà quelques pas en arrière, songeant peut-être à la retraite, lorsque Marcel, ayant fermé la porte à double tour, jeta bruyamment la clef sur la table.

«Personne encore!s’écria-t-il. Que font donc nos amis? Mais n’importe, le sauvage nous appartient. Mesdemoiselles, je vous présente le plus vertueux jeune homme de France et de Navarre, qui désire depuis longtemps avoir l’honneur de faire votre connaissance, et qui est particulièrement grand admirateur de mademoiselle Pinson.»

La contredanse s’arrêta de nouveau; mademoiselle Pinson fit un léger salut, et reprit son bonnet.

«Eugène! s’écria Marcel, c’est aujourd’hui ma fête; ces deux dames ont bien voulu venir la célébrer avec nous. Je t’ai presque amené de force, c’est vrai; mais j’espère que tu resteras de bon gré, à notre commune prière. Il est à présent huit heures à peu près; nous avons le temps de fumer une pipe en attendant que l’appétit nous vienne.»

Parlant ainsi, il jeta un regard significatif à mademoiselle Pinson, qui, le comprenant aussitôt, s’inclina une seconde fois en souriant, et dit d’une voix douce à Eugène: «Oui, monsieur, nous vous en prions.»

En ce moment les deux étudiants que Marcel avait invités frappèrent à la porte. Eugène vit qu’il n’y avait pas moyen de reculer sans trop de mauvaise grâce, et, se résignant, prit place avec les autres.


III

Table des matières

LE souper fut long et bruyant. Ces messieurs, ayant commencé par remplir la chambre d’un nuage de fumée, buvaient d’autant pour se rafraîchir. Ces dames faisaient les frais de la conversation et égayaient la compagnie de propos plus ou moins piquants aux dépens de leurs amis et connaissances, et d’aventures plus ou moins croyables, tirées des arrière-boutiques. Si la matière manquait de vraisemblance, du moins n’était-elle point stérile. Deux clercs d’avoué, à les en croire, avaient gagné vingt mille francs en jouant sur les fonds espagnols, et les avaient mangés en six semaines avec deux marchandes de gants. Le fils d’un des plus riches banquiers de Paris avait proposé à une célèbre lingère une loge à l Opéra et une maison de campagne, qu elle avait refusées, aimant mieux soigner ses parents et rester fidèle à un commis des Deux-Magots. Certain personnage qu’on ne pouvait nommer, et qui était forcé par son rang à s’envelopper du plus grand mystère, venait incognito rendre visite à une brodeuse du passage du Pont-Neuf, laquelle avait été enlevée tout à coup par ordre supérieur, mise dans une chaise de poste à minuit, avec un portefeuille plein de billets de banque, et envoyée aux États-Unis, etc.

«Suffit, dit Marcel, nous connaissons nia. Zélia improvise, et quant à mademoiselle Mimi (ainsi s’appelait mademoiselle Pinson en petit comité), ses renseignements sont imparfaits. Vos clercs d’avoué n’ont gagné qu’une entorse en voltigeant sur les ruisseaux; votre banquier a offert une orange, et votre brodeuse est si peu aux États-Unis, qu’elle est visible tous les jours, de midi à quatre heures, à l’hôpital de la Charité, où elle a pris un logement par suite de manque de comestibles.»

Eugène était assis auprès de mademoiselle Pinson. Il crut remarquer, à ce dernier mot, prononcé avec une indifférence complète, qu’elle pâlissait. Mais, presque aussitôt, elle seleva, alluma une cigarette, et s’écria d’un air délibéré:

«Silence à votre tour Je demande la parole. Puisque le sieur Marcel ne croit pas aux fables, je vais raconter une his toire véritable, et quorum pars magna fui.

–Vous parlez latin? dit Eugène.

–Comme vous voyez, répondit ma demoiselle Pinson; cette sentence me vient de mon oncle, qui a servi sous le grand Napoléon, et qui n’a jamais man qué de la dire avant de réciter une bataille. Si vous ignorez ce que ces mots signifient, vous pouvez l’apprendre sans payer. Cela veut dire «Je vous en donne «ma parole d’honneur.» Vous saurez donc que, la semaine passée, je m’étais rendue, avec deux de mes amies, Blanchette et Rougette, au théâtre de l’Odéon.

–Attendez que je coupe la galette, dit Marcel.

–Coupez, mais écoutez, reprit mademoiselle Pinson. J’étais donc allée avec Blanchette et Rougette à l’Odéon, voir une tragédie. Rougette, comme vous savez, vient de perdre sa grand’mère; elle a hérité de quatre cents francs. Nous avions pris une baignoire; trois étudiants se trouvaient au parterre; ces jeunes gens nous avisèrent, et, sous prétexte que nous étions seules, nous invitèrent à souper.

–De but en blanc? demanda Marcel. En vérité, c’est très galant. Et vous avez refusé, je suppose!

–Non, monsieur, dit mademoiselle Pinson, nous acceptâmes, et, à l’entr’acte, sans attendre la fin de la pièce, nous nous transportâmes chez Viot.

–Avec vos cavaliers?

–Avec nos cavaliers. Le garçon com mença, bien entendu, par nous dire qu’il n’y avait plus rien; mais une pareille in convenance n’était pas faite pour nous arrêter. Nous ordonnâmes qu’on allât par la ville chercher ce qui pouvait manquer. Rougette prit la plume et commanda un festin de noces; des crevettes, une ome lette au sucre, des beignets, des moules, des œufs à la neige, tout ce qu’il y a dans le monde des marmites. Nos jeunes inconnus, à dire vrai, faisaient légèrement la grimace.

–Je le crois parbleu bien!dit Marcel.

–Nous n’en tînmes compte. La chose apportée, nous commençâmes à faire les jolies femmes. Nous ne trouvions rien de bon, tout nous dégoûtait. A peine un plat était-il entamé, que nous le renvoyions pour en demander un autre. «Garçon, emportez cela; ce n’est pas to«lérable; où avez-vous pris des horreurs «pareilles?» Nos inconnus désirèrent manger, mais il ne leur fut pas loisible. Bref, nous soupâmes comme dînait Sancho, et la colère nous porta même à briser quelques ustensiles.

–Belle conduite! Et comment payer?

–Voilà précisément la question que les trois inconnus s’adressèrent. Par l’entretien qu’ils eurent à voix basse, l’un d’eux nous parut posséder six francs, l’autre infiniment moins, et le troisième n’avait que sa montre, qu’il tira généreu sement de sa poche. En cet état, les trois infortunés se présentèrent au comptoir, dans le but d’obtenir un délai quelconque. Que pensez-vous qu’on leur répondit?

–Je pense, répliqua Marcel, que l’on vous a gardées en gage, et qu’on les a conduits au violon.

–C’est une erreur, dit mademoiselle Pinson. Avant de monter dans le cabinet, Rougette avait pris ses mesures, et tout était payé d’avance. Imaginez le coup de théâtre, à cette réponse de Viot: «Mes-«sieurs, tout est payé!» Nos inconnus nous regardèrent comme jamais trois chiens n’ont regardé trois évêques, avec une stupéfaction piteuse mêlée d’un pur attendrissement. Nous, cependant, sans feindre d’y prendre garde, nous descendîmes et fîmes venir un fiacre. «Chère marquise, me dit Rougette, il faut reconduire ces messieurs chez eux.–Volontiers, chère comtesse,» répondis-je. Nos pauvres amoureux ne savaient plus quoi dire. Je vous demande s’ils étaient penauds! Ils se défendaient de notre politesse, ils ne voulaient pas qu’on les reconduisit, ils refusaient de dire leur adresse... Je le crois bien! Ils étaient convaincus qu’ils avaient affaire à des femmes du monde, et ils demeuraient rue du Chat-Qui-Pêche!»

Les deux étudiants, amis de Marcel, qui, jusque-là, n’avaient guère fait que fumer et boire en silence, semblèrent peu satisfaits de cette histoire. Leurs visages se rembrunirent; peut-être en savaient-ils autant que mademoiselle Pinson sur ce malencontreux souper, car ils jetèrent sur elle un regard inquiet, lorsque Marcel lui dit en riant:

«Nommez les masques, mademoiselle Mimi. Puisque c’est de la semaine dernière, il n’y a plus d’inconvénient.

–Jamais, monsieur, dit la grisette. On peut berner un homme, mais lui faire tort dans sa carrière, jamais!

–Vous avez raison, dit Eugène, et vous agissez en cela plus sagement peut-être que vous ne pensez. De tous ces jeunes gens qui peuplent les Écoles, il n’y en a presque pas un seul qui n’ait derrière lui quelque faute ou quelque folie, et cependant c’est de là que sortent tous les jours ce qu’il y a en France de plus distingué et de plus respectable: des médecins, des magistrats...

–Oui, reprit Marcel, c’est la vérité. Il y a des pairs de France en herbe qui dînent chez Flicoteaux, et qui n’ont pas toujours de quoi payer la carte. Mais, ajouta-t-il en clignant de l’œil, n’avez-vous pas revu vos inconnus?

–Pour qui nous prenez-vous? répondit mademoiselle Pinson d’un air sérieux et presque offensé. Connaissez-vous Blanchette et Rougette? Et supposez-vous que moi-même...

–C’est bon, dit Marcel, ne vous fâchez pas. Mais voilà, en somme, une belle équipée!Trois écervelées qui n’avaient peut-être pas de quoi dîner le lendemain, et qui jettent l’argent par les fenêtres pour le plaisir de mystifier trois pauvres diables qui n’en peuvent mais!

–Pourquoi nous invitent-ils à souper?» répondit mademoiselle Pinson.


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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
101 s. 20 illüstrasyon
ISBN:
4064066302412
Yayıncı:
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