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Kitabı oku: «Les mystères d'Udolphe», sayfa 17
–Je ne balance pas, dit Emilie.
–Partons, dit Morano en lui baisant la main et se levant à la hâte, ma voiture m'attend: elle est sous les murs du château.
–Vous vous trompez, monsieur, dit Emilie; je vous rends grâces de l'intérêt que vous prenez à mon sort; mais laissez-moi le décider moi-même. Je resterai sous la protection de M. Montoni.
–Sous sa protection! s'écria fièrement Morano, sa protection! Emilie, vous laisserez-vous donc abuser? je vous ai dit ce que serait sa protection.
–Excusez-moi, monsieur, si dans cet instant je n'en crois pas une simple assertion, et si j'exige quelques preuves.
–Je n'ai ni le temps, ni le moyen d'en produire, reprit le comte.
–Et je n'aurais, monsieur, aucune volonté de les entendre.
–Vous vous jouez de ma patience et de ma peine, continua Morano. Un mariage avec l'homme qui vous adore est-il donc si terrible à vos yeux?
–Ce discours, comte Morano, prouve assez que mes affections ne sauraient vous appartenir, dit Emilie avec douceur. Cette conduite prouve assez que je ne serais point hors d'oppression tant que je serais en votre pouvoir. Si vous voulez m'en détromper, cessez de m'accabler aussi longtemps de votre présence. Si vous me refusez, vous me forcerez à vous exposer au ressentiment de M. Montoni.
–Qu'il vienne! s'écria Morano en fureur, qu'il vienne! qu'il ose braver le mien; qu'il ose considérer en face l'homme qu'il a si insolemment outragé! je lui apprendrai ce que c'est que la morale, la justice, et surtout la vengeance: qu'il vienne, et je lui plongerai mon épée dans le cœur!
La véhémence avec laquelle il s'exprimait devint pour Emilie une nouvelle cause d'alarme. Elle se leva de sa chaise, mais ses jambes tremblantes n'eurent pas la force de la soutenir, elle retomba. Ses paroles expirèrent sur ses lèvres. Elle regardait attentivement la porte fermée du corridor; elle voyait qu'elle ne pouvait fuir sans que Morano la vît et s'opposât à son dessein.
–Comte Morano, dit Emilie en retrouvant enfin la voix, calmez-vous, je vous en conjure. Ecoutez la raison, si ce n'est pas la pitié; vous vous méprenez également dans votre amour et dans votre haine. Je ne pourrais jamais répondre à l'affection dont il vous a plu de m'honorer, et certainement je ne l'ai jamais encouragée. M. Montoni n'a pu vous outrager; vous devez savoir qu'il n'a pas droit de disposer de ma main, quand même il en aurait eu le pouvoir. Laissez-le, quittez ce château; vous le pouvez avec sûreté. Epargnez-vous les affreuses conséquences d'une vengeance injuste et le remords certain d'avoir prolongé mes souffrances.
–Est-ce pour ma sûreté, ou pour celle de Montoni que vous sentez ces vives alarmes? dit Morano froidement et la regardant avec amertume.
–Pour l'une et l'autre, dit Emilie d'une voix tremblante.
–Une injuste vengeance! s'écria le comte en reprenant subitement le ton et l'éclat de la passion; oui, je quitterai ce château, mais je n'en sortirai pas seul. Mes gens m'attendent; ils vous porteront à ma voiture; vos cris seront inutiles; personne ici ne peut les entendre. Soumettez-vous donc en silence et laissez-vous conduire.
–Comte Morano, je suis maintenant en votre pouvoir; mais observez qu'une pareille conduite ne peut vous acquérir l'estime dont vous prétendez être digne. Vous vous préparez mille remords dans les chagrins d'une orpheline sans amis, qui ne peut plus vous éviter. Croyez-vous donc votre cœur si endurci que vous puissiez être témoin insensible des cruelles souffrances auxquelles vous allez me condamner?
Emilie fut interrompue par le murmure de son chien, qui se jeta une seconde fois hors du lit; Morano regarda l'escalier, et n'y voyant personne, il cria à haute voix: Cesario!
Un homme parut à la porte de l'escalier, on entendit les pas de quelques autres. Emilie poussa un grand cri, pendant que Morano l'entraînait à travers la chambre. A l'instant elle entendit du bruit à la porte qui ouvrait sur le corridor. Le comte s'arrêta, comme s'il eût hésité entre l'amour et la vengeance; la porte s'ouvrit, et Montoni, suivi du vieil intendant et de quelques autres personnes, se précipita dans la chambre.

L'enlèvement.
—En garde! cria Montoni. Le comte n'attendit point un second défi; il remit Emilie à ses gens, qui remplissaient tout l'escalier, et se retournant avec fierté: C'est à ton tour, infâme, dit-il en fondant sur lui. Montoni para le coup, et chercha lui-même à frapper; quelques-uns des assistants tentèrent de les séparer, d'autres arrachèrent Emilie aux gens de Morano.
–Est-ce pour cela, comte Morano, dit Montoni d'un ton d'ironie, est-ce pour cela que je vous recevais sous mon toit et que je vous permettais, à vous, mon ennemi déclaré, d'y passer la nuit? Etiez-vous venu pour récompenser mon hospitalité par une indigne trahison, et m'enlever ainsi ma nièce?
–Que celui qui parle de trahison, répliqua Morano avec une véhémence concentrée, ose se montrer sans rougir. Montoni, vous êtes un infâme: s'il y a trahison dans cette affaire, c'est vous seul qui en êtes l'auteur.
–Lâche! cria Montoni échappant à ceux qui le retenaient, et courant sur le comte. Ils sortirent dans le corridor, et le combat fut si furieux que personne n'osait approcher. Montoni jurait d'ailleurs que si quelqu'un s'avançait, il périrait dans l'instant sous ses coups.
La jalousie, la vengeance, prêtaient à Morano leur rage et leur aveuglement. Montoni, de sang-froid, habile et se possédant, avait l'avantage. Il blessa son adversaire, il en fut blessé; mais à l'instant il lui fit lui-même une large blessure, et d'un coup de fouet fit voler au loin son épée. Le comte tomba entre les bras de son valet de chambre. Montoni, lui appuyant son épée sur la poitrine, voulut l'obliger à lui demander la vie. Morano, succombant à sa blessure, eut à peine répliqué par un geste et par quelques mots qu'il n'y consentait pas, qu'il s'évanouit. Montoni, cependant, allait lui plonger l'épée dans le sein; Cavigni lui arrêta le bras. Il ne céda pas sans une extrême peine; mais en voyant son ennemi renversé, il ordonna qu'on l'emportât sur-le-champ hors du château.
A cet instant, Emilie, qui n'avait pu sortir de sa chambre pendant tout cet affreux tumulte, Emilie vint au corridor, et plaida pour l'humanité avec le sentiment de la plus vive bienveillance. Elle supplia Montoni d'accorder à Morano, dans le château, le secours que demandait son état. Montoni, qui rarement écoutait la pitié, semblait en ce moment être affamé de vengeance. Avec la cruauté d'un monstre, il ordonna pour la seconde fois que son ennemi vaincu fût enlevé du château dans l'état où il était; et les environs, couverts de bois, offraient à peine une chaumière solitaire pour l'abriter pendant la nuit.
Les domestiques du comte déclarèrent qu'ils ne l'emporteraient pas, jusqu'à ce qu'il eût au moins donné quelque signe de vie. Ceux de Montoni restaient immobiles. Cavigni faisait des représentations; Emilie seule, supérieure aux menaces de Montoni, apporta de l'eau à Morano, et commanda aux assistants de bander sa plaie. Montoni, à la fin, sentit quelque douleur à la sienne, et se retira pour la faire visiter.
Le comte, pendant ce temps, revenait à lui peu à peu. Le premier objet qui le frappa, lorsqu'il ouvrit les yeux, fut Emilie penchée sur lui avec l'expression d'une extrême inquiétude. Il la contempla d'un air douloureux.
–J'ai mérité ceci, dit-il, mais non pas de Montoni. C'est de vous, Emilie, que je méritais une punition, et je n'en reçois que de la pitié.
Cesario proposa d'aller d'abord s'informer d'une chaumière avant de le déplacer. Mais Morano était trop impatient de partir. L'angoisse de son esprit paraissait encore plus violente que n'était celle de sa blessure. Il rejeta dédaigneusement la proposition de Cavigni, et ne voulut point qu'on obtînt pour lui de Montoni la permission de passer la nuit au château. Cesario voulait faire avancer la voiture; mais le comte le lui défendit.—Je ne pourrais pas la supporter, dit-il; appelez mes domestiques, ils me transporteront à bras.
A la fin, néanmoins, Morano, se calmant un peu, consentit que Cesario allât d'abord préparer la chaumière. Emilie, voyant qu'il avait repris ses sens, allait quitter le corridor, quand un messager de Montoni vint à elle pour le lui prescrire, et ajouta que, si le comte n'était point parti, il s'éloignât aussitôt. L'indignation étincela dans les regards de Morano, et colora vivement ses joues.
–Dites à Montoni, reprit-il, que je m'éloignerai quand cela me conviendra. Je quitterai ce château, qu'il lui plaît d'appeler le sien, comme on quitte le nid d'un serpent. Mais ce n'est pas la dernière fois qu'il entendra parler de moi. Dites-lui que, si je puis l'empêcher, je ne laisserai pas un autre meurtre sur sa conscience.
–Comte Morano, savez-vous ce que vous dites? dit Cavigni.
–Oui, signor, je sais bien ce que je dis, et il entendra ce que je veux dire. Sa conscience, sur ce point, secondera son intelligence.
–Comte Morano, dit Verezzi, qui jusque-là observait en silence, osez encore insulter mon ami, et je vous plonge mon épée dans le cœur.
–Cette action serait digne de l'ami d'un infâme, dit Morano. Et la violence de son indignation le fit soulever des bras de ses serviteurs. Mais cette énergie ne fut que momentanée: il retomba épuisé par cet effort. Les gens de Montoni retenaient alors Verezzi, qui semblait disposé à remplir sa menace. Cavigni, moins dépravé que lui, tâchait de le faire sortir. Emilie, qu'une vive compassion avait jusqu'alors retenue, se retirait en ce moment avec une nouvelle terreur; la voix de Morano l'arrêta. Il fit un geste faible, et lui demanda de s'approcher plus près. Elle avança d'un pas timide; mais la langueur qui décomposait tous les traits du blessé, excita son extrême pitié, et vainquit toute sa terreur.
–Je vous quitte pour toujours, lui dit-il, peut-être ne vous verrais-je plus. Je voudrais, Emilie, emporter mon pardon. Le dirai-je? je voudrais emporter jusqu'à votre bienveillance.
–Recevez ce pardon, dit Emilie, et les vœux bien sincères que je fais pour votre heureuse guérison.
–Et seulement pour ma guérison! dit Morano en soupirant.—Pour votre bonheur, ajouta Emilie.
–Peut-être devrais-je être content, reprit-il, je n'en mérite pas davantage. Mais j'ose vous le demander, Emilie, pensez à moi; oubliez mon offense, et rappelez-vous seulement toute la passion qui la causa.
Emilie paraissait impatiente de s'éloigner.—Je vous prie, comte, dit-elle, songez à votre sûreté, et ne restez pas plus longtemps: je tremble des conséquences de l'emportement de Verezzi et du ressentiment de Montoni, s'il apprenait que vous êtes ici.
Le visage de Morano se couvrit de rougeur.—Vous prenez intérêt à ma sûreté, dit-il, j'en prendrai soin et je sortirai d'ici; mais avant que je me retire, laissez-moi entendre de vous que vous faites des vœux pour moi; et en disant ces mots il la regarda d'un air tendre et affligé.
Emilie en renouvela l'assurance; il prit sa main qu'elle retirai à peine, et la porta jusqu'à ses lèvres.—Adieu, comte Morano, dit Emilie; elle allait se retirer, quand un second message arriva de la part de Montoni; elle conjura Morano, s'il voulait conserver sa vie, de quitter à l'instant le château, et n'osant pas désobéir au second ordre de Montoni, elle sortit pour l'aller trouver.
Il était au salon de cèdre qui joignait la grande salle, couché sur un sopha; il souffrait tellement de sa blessure, que peu de personnes y eussent mis autant de courage. Sa physionomie sévère, mais froide, exprimait la noirceur de la vengeance, mais aucun symptôme de douleur. Dans tous les temps il avait méprisé toutes les douleurs physiques, et ne cédait jamais qu'aux crises violentes de son âme. Il était entouré du vieux Carlo et du signor Bertolini; mais madame Montoni n'était pas avec lui.
Emilie tremblait en approchant: elle reçut une forte réprimande pour n'avoir pas obéi à ses ordres, et elle vit bien qu'il attribuait sa station dans le corridor à des motifs dont son âme pure n'avait pas même conçu l'idée.
–C'est un exemple du caprice des femmes, dit-il, et j'aurais dû le prévoir. Vous rejetiez obstinément le comte, pendant que je le favorisais; vous le favorisez au moment où je le congédie.
–Je ne vous comprends pas, dit Emilie surprise; vous ne prétendez sûrement pas que le comte, en visitant la double chambre, ait été approuvé par moi.
–Vous ajoutez l'hypocrisie au caprice, dit Montoni en fronçant le sourcil: vous vous livrez à la satire; mais avant de vous permettre de gouverner les autres, songez à bien apprendre à pratiquer les vertus qu'on exige des femmes, la sincérité, la modestie et l'obéissance.
Emilie, qui s'était toujours efforcée de conformer sa conduite à la plus stricte délicatesse, et dont l'esprit concevait si bien non-seulement tout ce qui est juste en morale, mais tout ce qui embellit le caractère d'une femme, fut choquée de ces paroles. Montoni parut s'apaiser; et quand Ludovico vint annoncer que Morano était hors du château, il dit à Emilie qu'elle pouvait se retirer.
Elle s'éloigna volontiers de sa présence; mais la pensée de rester toute la nuit dans une chambre dont la porte pouvait s'ouvrir à tout le monde, lui fit alors plus de frayeur que jamais. Elle se détermina à frapper chez madame Montoni, et à demander qu'il lui fût permis de retenir Annette.
En approchant de l'appartement de sa tante, Emilie le trouva fermé; bientôt il fut ouvert par madame Montoni elle-même.
On peut se souvenir qu'Emilie, peu d'heures avant, s'était glissée dans la chambre à coucher de sa tante, mais c'était par une petite porte. Le calme de madame Montoni lui fit juger qu'elle ignorait l'accident de son époux; elle voulut le lui raconter, et commença avec une extrême précaution; sa tante l'interrompit en lui disant qu'elle savait tout.
Emilie savait par elle-même qu'elle avait peu de raisons pour aimer Montoni, mais elle ne la croyait pas capable d'une aussi complète indifférence. Elle obtint la permission d'emmener Annette dans sa chambre, et elle s'y retira aussitôt.
Une trace de sang, qui marquait le corridor, conduisait droit à son appartement; et sur la place où le comte Morano avait combattu, le carreau en était tout couvert. Emilie frissonna, et se soutint sur Annette en y passant; elle voulut en arrivant, puisque la porte de l'escalier avait été ouverte, et qu'Annette était avec elle, examiner l'issue de cet escalier; à cette circonstance tenait essentiellement sa tranquillité. Annette, moitié curieuse, moitié effrayée, consentit volontiers à descendre; mais en se rapprochant elles retrouvèrent la porte verrouillée par dehors, et tout ce qu'elles purent faire fut de l'assurer en dedans, en y plaçant les meubles les plus lourds qu'il leur fut possible de remuer. Emilie alla se mettre au lit, et Annette resta sur une chaise près de la cheminée, où quelques charbons fumaient encore.
CHAPITRE XIX
Il est nécessaire de rapporter maintenant quelques circonstances dont le brusque départ de Venise et la suite rapide d'événements qui se succédèrent au château n'avaient pas permis de s'occuper.
Le matin même de ce départ, Morano, à l'heure convenue, se rendit à la maison de Montoni, pour y recevoir son épouse. Il fut un peu surpris du silence et de la solitude des portiques, que remplissaient ordinairement les domestiques de Montoni; mais sa surprise bientôt fit place au comble de l'étonnement, et cet étonnement à la rage, quand une vieille femme ouvrit la porte, et dit à ses serviteurs que son maître, sa famille et toute sa suite avaient quitté Venise de très-bonne heure pour aller en terre ferme. N'en pouvant croire ses gens, il sortit de sa gondole, et courut dans la salle pour en apprendre davantage. La vieille femme, qui seule avait soin de la maison, persista dans son histoire, et la solitude des appartements déserts le convainquit de la vérité.
Quand la bonne femme se fut remise de sa frayeur, elle lui conta tout ce qu'elle savait; c'était, à la vérité, bien peu de chose, mais assez pour apprendre à Morano que Montoni était allé à son château des Apennins. Il l'y suivit, aussitôt que ses gens eurent achevé ses préparatifs. Un ami l'accompagnait, ainsi qu'un grand nombre de domestiques. Il était décidé à obtenir Emilie, ou à faire tomber sur Montoni toute sa vengeance. Quand son esprit fut remis de sa première effervescence, et que ses idées se furent éclaircies, sa conscience lui suggéra certains souvenirs qui expliquaient assez toute la conduite de Montoni. Mais comment ce dernier aurait-il pu soupçonner une intention que lui seul connaissait, et qu'il ne pouvait deviner? Sur ce point, néanmoins, il avait été trahi par l'intelligence sympathique qui existe pour ainsi dire entre les âmes peu délicates, et qui fait juger à un homme ce qu'un autre doit faire dans une circonstance donnée. C'est ce qui était arrivé à Montoni. Il avait acquis, à la fin, la preuve irrécusable de ce que déjà il soupçonnait: c'est que la fortune de Morano, au lieu d'être considérable, comme d'abord il l'avait cru, était, au contraire, en assez mauvais état. Montoni n'avait favorisé ses prétentions que par des motifs personnels, par orgueil, par avarice. Une alliance avec un noble vénitien aurait sûrement satisfait l'un, et l'autre spéculait sur les propriétés d'Emilie en Gascogne, qu'on devait lui abandonner le jour même de son mariage. Il avait, dès le premier moment, suspecté en quelque chose le dérangement et la folie du comte, mais c'était seulement à la veille des noces projetées qu'il s'était convaincu de sa ruine. Il n'hésita pas à conclure que Morano le frustrait sûrement des propriétés d'Emilie, et cette pensée ne fut plus un doute quand, après être convenus de signer le traité la nuit même, le comte manqua à sa parole. Un homme aussi peu réfléchi, aussi distrait que Morano, dans un moment où ses noces l'occupaient, avait bien pu oublier un pareil engagement, sans que ce fût à dessein; mais Montoni n'hésita point à l'expliquer dans ses propres idées. Après avoir attendu longtemps l'arrivée du comte, il avait commandé à tous ses gens d'être prêts au premier signal. En se pressant de gagner Udolphe, il voulait soustraire Emilie à toutes les recherches de Morano, et rompre cette affaire sans s'exposer à aucune altercation. Si le comte, au contraire, n'avait, comme il les appelait, que des prétentions honorables, il suivrait sans doute Emilie, et signerait l'écrit projeté. Avec cette condition, l'intérêt de Montoni pour elle était si nul, qu'il l'aurait sacrifiée sans scrupule aux désirs d'un homme ruiné, dans l'unique vue de s'enrichir lui-même. Il s'abstint néanmoins de lui dire un seul mot sur les motifs de son départ, dans la crainte qu'une autre fois un rayon d'espérance ne la rendît moins traitable.
C'est par ces considérations qu'il avait soudain quitté Venise; et, par des considérations opposées, Morano l'avait poursuivi à travers les précipices de l'Apennin. Quand on annonça son arrivée, Montoni, ne doutant pas qu'il ne vînt accomplir sa promesse, se hâta de le recevoir; mais la rage, les expressions, le maintien de Morano lorsqu'il entra, le détrompèrent au moment même. Montoni expliqua en partie les raisons de son brusque départ, et le comte, persistant à demander Emilie, accabla Montoni de reproches, sans parler de l'ancien traité.
Montoni, à la fin, las de cette dispute, en remit la conclusion au lendemain, et Morano se retira avec quelque espérance sur l'apparente indécision de Montoni. Néanmoins, quand, au milieu du silence de sa chambre, il se rappela leur entretien, son caractère et les exemples de sa duplicité, le peu d'espoir qu'il conservait l'abandonna, et il résolut de ne pas perdre l'occasion d'obtenir autrement Emilie. Il appela son valet de confiance, lui dit son dessein, et le chargea de découvrir parmi les domestiques de Montoni quelqu'un qui voulût consentir à seconder l'enlèvement d'Emilie: il s'en remettait au choix et à la prudence de son agent; ce n'était pas à tort. Celui-ci découvrit un homme que Montoni dernièrement avait traité avec rigueur, et qui ne songeait qu'à le trahir. Cet homme conduisit Cesario autour du château, et par un passage secret l'introduisit à l'escalier: il lui indiqua ensuite un chemin plus court dans le bâtiment, et lui donna les clefs qui pouvaient favoriser sa retraite. L'homme fut d'avance bien récompensé de sa peine, et l'on a vu comment la trahison du comte avait été récompensée.
Montoni le lendemain fut comme à l'ordinaire; il avait seulement le bras soutenu par une écharpe: il fit le tour des remparts, et visita ses ouvriers: il en demanda un plus grand nombre, et revint au château, où des nouveaux venus l'attendaient.
Pendant ce temps, le comte se trouvait sous le chaume, dans les forêts de la vallée, accablé d'une double souffrance, et méditant une vengeance profonde contre Montoni. Son serviteur, qu'il avait dépêché à la ville la plus voisine, qui était encore fort éloignée, ne revint que le lendemain avec un chirurgien. Le docteur refusa de s'expliquer avant d'avoir suivi les progrès de la blessure; il fit prendre au malade une potion calmante, et resta près de lui pour juger de son effet.
Emilie, tout le reste d'une nuit si troublée, avait cependant dormi en repos. A son réveil, elle se rappela qu'enfin elle était délivrée des persécutions de Morano; elle se sentit soulagée subitement d'une grande partie des maux qui depuis longtemps pesaient sur elle. Tout ce qui l'affligeait encore venait des ouvertures qu'avait jetées Morano sur les vues de Montoni; il avait dit que ses projets ne pouvaient se concevoir, mais qu'ils étaient terribles. Pour en éloigner la pensée, elle chercha ses crayons, se mit à une fenêtre, et contempla le paysage pour y choisir un point de vue.
Ainsi occupée, elle reconnut sur les remparts les hommes nouvellement arrivés au château. La vue de ces étrangers la surprit, mais plus encore leur extérieur. Il y avait une singularité dans leur costume, une fierté dans leurs regards, qui captiva son attention. Elle se retira de la fenêtre pendant qu'ils passaient au-dessous; mais elle s'y remit pour les mieux observer. Leurs figures s'accordaient si bien avec l'aspérité de toute la scène, que, pendant qu'ils regardaient le château, elle les dessina en bandits et les plaça dans son tableau.

Les trois étrangers.
Carlo, ayant procuré à ces hommes les rafraîchissements nécessaires, revint près de Montoni, comme il en avait reçu l'ordre. Celui-ci voulait découvrir quel était le domestique de qui, la nuit précédente, Morano avait reçu les clefs; mais Carlo, trop fidèle à son maître pour souffrir paisiblement qu'on pût lui nuire, n'aurait pas dénoncé son camarade à la justice elle-même. Il assura qu'il l'ignorait, et que l'entretien des deux domestiques étrangers ne lui avait pas appris autre chose que le complot.
Montoni se rendit à l'appartement de son épouse. Emilie ne tarda pas à l'y joindre; elle les trouva dans une violente contestation; elle voulait se retirer quand sa tante la rappela et prétendit qu'elle fût présente.—Vous serez témoin, dit-elle, de ma résistance. Maintenant, monsieur, répétez le commandement auquel j'ai si souvent refusé d'obéir.
Montoni se retourna, et prenant un visage sévère, il enjoignit à Emilie de se retirer sur-le-champ. Sa tante insista pour qu'elle ne partît point. Emilie désirait échapper au spectacle d'une pareille querelle: elle désirait de servir sa tante, mais elle désespérait d'apaiser Montoni, dans les regards duquel se peignait en traits de feu la violente tempête de son âme.
–Sortez, dit-il d'une voix de tonnerre. Emilie obéit, et se retira sur le rempart où les étrangers n'étaient plus. Elle médita sur le malheureux mariage qu'avait fait la sœur de son père, et sur l'horreur de sa propre situation, dont la ridicule imprudence de sa tante était aussi devenue la cause.
Pendant qu'elle se promenait ainsi sur le rempart, Annette parut à la porte de la salle, et regardant avec précaution, s'avança pour la joindre.
–Ma chère demoiselle, je vous cherche dans tout le château, dit-elle; si vous voulez me suivre, je vous montrerai un tableau.
–Un tableau! s'écria Emilie en frémissant.
–Oui, mademoiselle, un portrait de l'ancienne dame de ce château. Le vieux Carlo vient de me dire que c'était elle, et je pensais que vous seriez curieuse de la voir. Quant à ma maîtresse, vous savez, mademoiselle, qu'on ne peut pas lui parler de cela.
–Ainsi, dit Emilie, vous en parlez donc à tout le monde?
–Oui, mademoiselle; que faire ici, à moins que d'y parler? Si j'étais dans un cachot, et qu'on me laissât parler, ce serait du moins un peu de consolation. Oui, je voudrais parler, quand ce ne serait qu'aux murailles. Mais venez, mademoiselle, ne perdons point de temps, il faut que je vous montre le tableau.
–Est-il voilé? dit Emilie après un moment de silence.
–Ma chère demoiselle, reprit Annette en regardant Emilie, pourquoi donc pâlissez-vous? Vous vous trouvez incommodée?
–Non, Annette, je me trouve fort bien; mais je n'ai aucun désir de voir ce tableau; vous pouvez aller dans la salle.
–Quoi! mademoiselle, ne pas voir la dame du château, la dame qui disparut si étrangement! Oh bien! pour moi, j'aurais franchi toutes les montagnes pour voir un semblable portrait. Pour vous dire au fond ce que je pense, il n'y a que cette histoire singulière qui puisse me soutenir dans ce vieux château, et pourtant d'y penser je sens que je frissonne.
–Etes-vous sûre que c'est un tableau? dit Emilie. L'avez-vous vu? est-il voilé?
–Sainte vierge Marie! mademoiselle, oui, non et oui. Je suis sûre que c'est un tableau. Je l'ai vu. Il n'est pas voilé.
Le ton, l'air de surprise avec lesquels tout cela fut dit, rappelèrent à Emilie sa prudence ordinaire; un sourire dissimula son émotion. Elle dit à Annette de la conduire à son tableau. Il était dans une chambre mal éclairée, voisine de celle où se tenaient les domestiques.
–Le voilà, mademoiselle, dit Annette d'une voix basse et en le montrant. Emilie s'avança et regarda le tableau. Il représentait une dame à la fleur de l'âge et de la beauté. Les traits en étaient nobles, réguliers, pleins d'une expression forte, mais non pas de cette séduisante douceur que voulait trouver Emilie, et de cette mélancolie pensive qu'elle aimait à rencontrer.
–Combien s'est-il passé d'années, dit Emilie, depuis que cette dame a disparu?
–Vingt ans, mademoiselle, ou environ, à ce qu'ils disent. Je sais qu'il y a longtemps.
Emilie continuait à examiner le portrait.
–Je pense, reprit Annette, que monsieur devrait le placer dans une plus belle chambre que celle-ci. A mon avis, le portrait de la dame dont il tient ses richesses devrait être logé dans l'appartement d'honneur.
–C'était une belle dame assurément, continua Annette, et monsieur pourrait sans rougir le faire porter au grand appartement où se trouve le tableau voilé. Emilie se retourna. Mais quant à cela, on ne l'y verrait pas mieux qu'ici; j'en trouve toujours la porte fermée.
–Sortons d'ici, dit Emilie, et laissez-moi, Annette, vous le recommander encore. Soyez très-réservée dans vos discours, et ne laissez pas soupçonner que vous sachiez la moindre chose au sujet de ce tableau.
–Sainte mère de Dieu! cria Annette, ce n'est pas un secret. Tous les domestiques l'ont bien vu.
Emilie tressaillit.—Comment cela se peut-il? dit-elle. L'avoir vu! Quand? Comment?
–Ma chère demoiselle, il n'y a rien de surprenant. Nous avons tous un peu plus de curiosité que vous n'en avez vous-même.
–Vous m'aviez dit, à ce que je croyais, dit Emilie, que la porte en était fermée?
–Si cela était, mademoiselle, dit Annette en regardant de tous côtés, comment aurions-nous pu entrer?
–Oh! vous parlez de ce tableau-ci, dit Emilie en se calmant. Venez, Annette. Je ne vois plus rien qui soit digne d'attention; il faut sortir.
Emilie, en rentrant chez elle, vit Montoni descendre dans la salle. Elle retourna au cabinet de sa tante, qu'elle trouva seule et toute en pleurs. La douleur et le ressentiment luttaient sur sa physionomie. L'orgueil jusqu'à ce moment avait retenu ses plaintes. Jugeant d'Emilie par elle-même, et ne pouvant se dissimuler ce que méritait d'elle l'indignité de son traitement, elle croyait que ses chagrins exciteraient bien plutôt la joie de sa nièce qu'aucun sentiment de sympathie. Elle pensait qu'elle la mépriserait, et sûrement ne la plaindrait pas. Mais elle connaissait mal la bonté d'Emilie.
Les peines de madame Montoni l'emportèrent enfin sur son orgueil. Quand Emilie était entrée le matin, elle les aurait dévoilées toutes, si son époux ne l'eût prévenue: et dans ce moment où sa présence ne la contraignait plus, elle exhala ses plaintes amères.
–O Emilie! s'écria-t-elle, je suis la plus malheureuse des femmes! Je suis traitée d'une manière cruelle! Qui l'eût prévu, quand j'avais devant moi une si belle perspective, que j'éprouverais un si affreux destin? Qui l'eût pensé, quand j'épousai un homme comme M. Montoni, que j'empoisonnais toute ma vie? Il n'est aucun moyen de juger le meilleur parti qu'on ait à prendre; il n'en est point pour reconnaître un bien solide. Les plus flatteuses espérances nous abusent; les plus sages y sont trompés. Qui eût prévu, quand j'épousais M. Montoni, que je me repentirais de ma générosité?
Emilie s'assit près de sa tante, prit sa main; et de cet air compatissant qui indiquerait un ange gardien, elle lui parla dans l'accent le plus tendre. Tous ses discours ne calmaient point madame Montoni. Elle avait besoin de se plaindre encore plus que d'être consolée; et ce fut seulement par ses exclamations qu'Emilie en connut la cause particulière.
–Homme ingrat! dit madame Montoni, il m'a trompée de toute manière. Il a su m'arracher à ma patrie, à mes amis; il m'enferme dans ce vieux château, et il pense me faire plier à tous ses desseins! Il verra bien qu'il s'est trompé; il verra bien qu'aucune menace ne peut m'engager à… Mais qui donc l'aurait cru? qui l'aurait supposé qu'avec son nom, son apparente richesse, cet homme n'avait aucune fortune? non, pas un sequin qui lui appartînt! J'avais fait pour le mieux: je le croyais un homme d'importance; je lui croyais de grandes propriétés. Autrement, l'aurais-je épousé? Ingrat, perfide mortel! Elle s'arrêta pour respirer.
