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Kitabı oku: «Les mystères d'Udolphe», sayfa 25

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L'effroi de ce qu'elle allait trouver devint alors si excessif, qu'elle se vit prête à perdre connaissance. Elle pensait en même temps à son bien-aimé père, et à ce qu'il aurait souffert s'il avait pu prévoir les étranges et cruels événements de sa vie. Avec quel soin n'eût-il pas évité de confier sa fille orpheline à une femme aussi faible que madame Montoni! Sa position actuelle lui paraissait à elle-même si romanesque, si invraisemblable, elle se rappelait si bien le calme et la sérénité de ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque victime de quelque songe épouvantable, et d'une imagination en délire.

La contrainte que lui imposait la présence de ses guides changea sa terreur en un sombre désespoir. La perspective affreuse de ce qui pouvait l'attendre la rendait presque indifférente aux dangers qui l'environnaient; elle considérait sans émotion les difficultés et l'obscurité de la route, et les montagnes, dont les contours se distinguaient à peine dans les ténèbres; objets pourtant qui avaient si vivement affecté ses esprits, et dont la teinte sévère avait ajouté récemment aux horreurs de son avenir.

Il faisait alors si noir, qu'en avançant au plus petit pas, les voyageurs voyaient à peine assez pour se conduire. Les nuages, qui semblaient chargés de foudre, passaient lentement sous la voûte des cieux, et, dans leurs intervalles, laissaient voir les tremblantes étoiles. Les masses de cyprès et de sycomores qui ombrageaient les rochers se balançaient au gré des vents, et les bois où ils s'engouffraient rendaient au loin le plus triste murmure. Emilie frissonnait malgré elle.

–Où est la torche? dit Ugo; le temps se couvre.

–Non, pas encore, reprend Bertrand; nous voyons le chemin. Il vaut mieux ne pas allumer tout le temps qu'on le pourra. Si quelque parti ennemi se trouvait en campagne, notre flambeau pourrait nous trahir.

Ugo lui dit quelques paroles, qu'Emilie ne put entendre. Ils continuèrent d'avancer dans l'obscurité; et Emilie désirant presque que quelque ennemi pût les surprendre, l'idée d'un changement prêtait à l'espérance; elle pouvait à peine imaginer une position plus effroyable que la sienne.

Tout en allant, son attention fut attirée par une légère flamme qui brillait par moments à la pointe de la pique portée par Bertrand; elle ressemblait à celle qu'elle avait observée sur la lance de la sentinelle, la nuit où madame Montoni mourut. La sentinelle lui avait dit que cette flamme était un présage. L'événement qui avait suivi avait paru justifier l'assertion, et l'esprit d'Emilie en avait conservé une impression superstitieuse. L'apparition actuelle la confirma; elle crut voir le présage de son propre destin. Elle remarquait dans un morne silence l'éclat et la disparition de la flamme. Bertrand dit à la fin:

–Allumons la torche, et cherchons un abri dans les bois. Il se prépare un grand orage: voyez ma lance.

Il la montra, et la flamme brillait à la pointe.

–A la bonne heure, dit Ugo, vous n'êtes pas de ceux qui croient aux pronostics; nous avons laissé des poltrons au château, qui pâliraient à cet aspect. J'ai souvent aperçu la même chose avant le tonnerre; elle en est le présage. Nous en aurons, soyez-en sûr; les nuages se fendent en éclairs.

Ugo trouva enfin une pierre, et la torche fut allumée. Les hommes mirent pied à terre, aidèrent Emilie à descendre, et conduisirent les mules à la bordure du bois, à gauche. Le sol, inégal et rompu, était embarrassé de buissons et de plantes sauvages; il fallut faire un détour pour ne pas tomber au milieu.

Emilie ne pouvait approcher de ce bois sans éprouver de plus en plus le sentiment de son danger. Le profond silence qui y régnait, leur épais feuillage que n'agitait pas le moindre souffle, leur ombre noire que rembrunissaient encore la vive clarté des éclairs, la flamme rougeâtre de la torche, tout contribuait à renouveler ses plus terribles appréhensions. Elle crut qu'à ce moment la figure de ses conducteurs déployait une fierté plus farouche, et la joie d'un triomphe qu'ils cherchaient à dissimuler. Son imagination troublée lui suggéra qu'on la menait dans un bois pour y compléter, par un meurtre, la vengeance de Montoni. Cette horrible pensée arracha un soupir de son cœur. Ses compagnons, surpris, revinrent promptement à elle. Elle leur demanda pourquoi ils la menaient à ces bois, les engagea à continuer leur chemin sur la route, et leur représenta que, pendant un orage, elle serait moins dangereuse que les bois.

–Non, non, lui dit Bertrand, nous savons bien où est le danger. Voyez les nuages qui s'ouvrent sur nos têtes; en outre, sous les bois, nous risquons moins d'être vus par l'ennemi, si par hasard il passait dans le chemin. Par saint Pierre et sa compagnie! j'ai autant de cœur que les plus braves: il y a bien quelques pauvres diables qui pourraient en convenir s'ils étaient vivants; mais que peut-on contre le nombre?

–Que marmottez-vous donc là? dit Ugo d'un air de mépris. Et qui est-ce qui craint le nombre? Qu'ils viennent, qu'ils viennent; et tant qu'il en tiendrait au château du signor Montoni, je voudrais leur montrer à quel homme ils auraient affaire. Pour vous, je vous laisserais tranquillement au fond de quelque trou; vous regarderiez, et vous verriez comme je ferais fuir mes coquins… Qui parle de crainte?

Bertrand lui répliqua, avec un serment effroyable, qu'il n'aimait pas les plaisanteries. Il y eut entre eux une très-violente altercation, le tonnerre la fit cesser; la foudre tout à coup éclata au-dessus de leurs têtes avec un tel fracas, que la terre parut ébranlée jusque dans ses fondements. Les brigands firent une pause, et se regardèrent tous deux. Les lueurs bleues de l'éclair sillonnaient le sol entre les touffes des arbres, et Emilie, qui regardait à travers le feuillage, voyait à tout moment les montagnes se couvrir d'une flamme livide et sulfureuse. Alors, peut-être, elle avait moins peur de l'orage que de ses guides, et d'autres craintes occupèrent son esprit.

Les hommes s'étaient placés sous un grand châtaignier; ils avaient mis leurs piques en terre. Emilie plusieurs fois remarqua la flamme légère qui se jouait autour de leurs pointes.

–Je voudrais bien que nous fussions au château, dit Bertrand, et je ne sais pourquoi le signor nous a chargés de cette affaire. O mon Dieu! quel vacarme là-haut! Je me ferais prêtre, en vérité! Ugo, dis-moi, aurais-tu un rosaire?

–Non, répliqua Ugo. Je laisse à des poltrons comme toi le soin de porter des rosaires; moi, je porte une épée.

–Elle te servira bien pour combattre une tempête, dit Bertrand.

Un autre coup, répercuté dans les immenses cavités des montagnes, les fit taire pour un moment. Le tonnerre roulait toujours. Ugo proposa d'avancer: Nous perdons notre temps, dit-il; les sentiers, dans les bois, sont aussi bien garantis par les feuilles, qu'on l'est ici par celles du châtaignier.

Ils firent marcher les mules entre des massifs d'arbres, sur un gazon glissant qui en cachait les hautes racines. Le vent s'était élevé, et disputait avec la foudre; il précipitait avec rage ses tourbillons au-dessus des bois; la lueur rougeâtre de la torche en jetait un éclat plus fort, et laissait voir alors des retraites faites uniquement pour les loups, dont Ugo avait d'abord parlé.

A la fin la force du vent parut écarter les orages; la foudre résonnait au loin, et ne se faisait que faiblement entendre. Après une heure de marche dans les bois, les éléments parurent un peu calmés; les voyageurs du vallon se trouvèrent à la crête brune d'une montagne; une large vallée s'étendait à leurs pieds, et se laissait voir à la clarté douteuse de la lune encore voilée. Quelques nuages parcouraient encore le ciel éclairci de la tempête, et se retiraient lentement aux bords de l'horizon.

Quand Emilie se vit hors de ces bois, elle se sentit ranimée; elle pensait que, si ces deux hommes avaient eu l'ordre de la détruire, ils auraient certainement exécuté ce dessein barbare dans le désert affreux dont elle venait de sortir, et où jamais un regard humain n'en aurait pu trouver la trace. Rassurée par cette réflexion et par la tranquillité de ses guides, elle descendit en silence par un chemin fait pour les troupeaux, et pratiqué à droite aux bords des bois. Emilie ne put sans plaisir contempler la beauté de la vallée, qui lui semblait entrecoupée de bois, de prairies et de terres cultivées: elle était couronnée au nord et à l'orient par l'amphithéâtre des Apennins. Au couchant et au sud, le paysage s'étendait dans les belles plaines de la Toscane.

–Voilà la mer au delà, dit Bertrand, comme s'il avait deviné que Emilie examinait les objets que le clair de lune lui permettait d'apercevoir, elle est au couchant, quoique nous ne puissions la distinguer.

Emilie aperçut déjà une différence dans le climat. Ce n'était plus la température des montagnes affreuses qu'elle quittait; on descendait toujours, et l'air la parfumait des odeurs de mille plantes qui parsemaient la pelouse, et dont la dernière pluie augmentait l'exhalaison. Le pays qui l'environnait annonçait une beauté si douce; elle contrastait si fortement avec la grandeur effrayante des lieux où elle s'était vue confinée, et avec les mœurs de ceux qui les habitaient, qu'Emilie se crut transportée à la vallée, sa demeure chérie: elle s'étonnait que Montoni l'eût envoyée dans cette contrée charmante, et ne pouvait croire qu'un théâtre si enchanteur fût choisi pour le théâtre d'un crime. Hélas! ce n'était pas le pays, mais les personnes qu'il avait dû choisir pour l'exécution de ses plans.

Emilie osa demander s'ils approchaient de leur destination. Ugo lui répondit qu'ils n'en étaient pas loin. A ce bois de châtaigniers dans le vallon, dit-il, près du ruisseau où se réfléchit la lune. Je désire bien m'y voir en repos avec un flacon de bon vin et une tranche de jambon.

Emilie reprit courage en apprenant que son voyage allait finir; elle vit le bois de châtaigniers dans une partie ouverte du vallon, et au bord du ruisseau.

En peu de moments ils atteignirent l'entrée du bois. Ils aperçurent au travers du feuillage une lumière dans une chaumière éloignée. Ils s'avancèrent en côtoyant le ruisseau. Les arbres qui le couvraient dérobaient les rayons de la lune; mais une longue ligne de lumière qui venait de la cabane se distinguait sur sa surface tremblante et sombre. Bertrand s'arrêta le premier; Emilie entendit qu'il frappait fortement et appelait à la porte. On ouvrit la petite fenêtre où paraissait une lumière. Un homme demanda ce que l'on voulait, descendit aussitôt, et les reçut dans une chaumière propre, mais rustique. Il appela sa femme pour apporter quelques rafraîchissements aux voyageurs. Cet homme causait souvent à part avec Bertrand. Emilie l'observa: c'était un paysan grand, mais non pas robuste, d'une complexion pâle et d'un regard perçant. Son extérieur n'annonçait pas un caractère qui pût gagner la confiance d'une jeune personne; il n'y avait rien dans ses manières qui pût lui concilier la bienveillance.

Ugo s'impatientant demandait à souper, et prenait même un ton d'autorité qui ne semblait admettre aucune réplique.—Je vous attendais il y a une heure, dit le paysan; car j'avais eu vers les trois heures une lettre du signor Montoni. Moi et ma femme, nous ne comptions plus sur vous, nous avions été nous coucher. Comment vous êtes-vous trouvés de l'orage?

–Mal, répliqua Ugo, fort mal; et nous serons aussi mal ici, si vous ne vous dépêchez pas davantage. Donnez plus de vin, et dites-nous ce que nous mangerons.

Le paysan plaça devant eux tout ce que contenait la chaumière: lard, vin, figues, et des raisins d'un goût exquis et d'une grosseur prodigieuse.

Après qu'Emilie se fut un peu rafraîchie, la femme du paysan lui indiqua sa chambre, Emilie fit quelques questions au sujet de Montoni; la femme, qui se nommait Dorine, répondit avec réserve, et prétendit qu'elle ignorait les intentions de Son Excellence en envoyant Emilie en ce lieu: elle convint que son époux les connaissait. Emilie s'aperçut bientôt qu'elle n'obtiendrait aucun renseignement sur sa destinée, elle congédia Dorine, et se mit au lit; mais les scènes étonnantes qui venaient de se passer, toutes celles qu'elle prévoyait, se présentèrent ensemble à son esprit inquiet, et concoururent avec le sentiment de la situation nouvelle pour la priver de tout sommeil.

CHAPITRE XXXI

Quand le lendemain matin Emilie ouvrit sa fenêtre, elle fut surprise en contemplant toutes les beautés qui l'entouraient. La chaumière était ombragée de bois; c'étaient surtout des châtaigniers, entremêlés de cyprès, de mélèses et de sycomores. Sous leurs rameaux épais et étendus se découvraient, au nord et à l'orient, les Apennins couverts de bois, qui s'élevaient en amphithéâtre avec une extrême majesté. De noires forêts de sapin ne les encombraient pas de ce côté comme des autres. Leurs sommets les plus hauts étaient couronnés de châtaigniers, de chênes antiques et de platanes d'Orient, que décoraient alors les teintes variées dont l'automne enrichit le feuillage. Des vignobles s'étendaient le long de ces montagnes. Les élégantes maisons de la noblesse toscane ornaient les détails de la scène, et bornaient des coteaux chargés d'oliviers, de mûriers et d'orangers.

La chaumière était préservée par les bois des plus forts rayons du soleil; elle ne s'ouvrait qu'au couchant. Ses murs étaient couverts de vignes, de figuiers et de jasmins, et jamais Emilie n'avait trouvé des fleurs ni si grandes ni si parfumées. Des raisins mûrs pendaient autour de sa petite fenêtre; le gazon, sous les arbres, était émaillé de fleurs et d'herbes odorantes. A l'autre bord du petit ruisseau, dont le courant rafraîchissait le bocage, s'élevait un bosquet de citronniers et d'orangers; ce bosquet, presque en face de la fenêtre d'Emilie, augmentait les charmes de la vue. Le sombre de la verdure ajoutait aux effets de perspective. C'était pour Emilie un bosquet enchanté, dont les charmes successivement communiquèrent à son esprit quelque chose de leur douceur.

Elle fut appelée à l'heure du déjeuner par la fille du paysan: c'était une jeune personne d'environ dix-sept ans, et d'un extérieur agréable. Emilie vit avec plaisir qu'elle semblait animée des plus pures affections de la nature; tous ceux qui l'entouraient annonçaient plus ou moins de mauvaises dispositions. Cruauté, férocité, finesse, duplicité; ce dernier caractère distinguait spécialement les traits du paysan et de sa femme. Maddelina parlait peu; mais ce qu'elle disait était dit d'une voix douce, accompagné d'un air modeste et complaisant qui intéressait Emilie. On la fit déjeuner à part avec Dorine, tandis qu'Ugo, Bertrand et leur hôte prenaient devant la porte un repas de jambon et de vins de Toscane. A peine fut-il fini, que Ugo, se levant à la hâte, alla chercher sa mule. Emilie sut alors qu'il allait retourner à Udolphe, et que Bertrand resterait à la chaumière. Cette circonstance ne la surprit pas, mais l'affligea.

Quand Ugo fut parti, Emilie proposa une promenade dans les bois. On lui apprit qu'elle ne pourrait sortir sans être accompagnée de Bertrand. Elle aima mieux se retirer dans sa chambre.

Préférant la solitude à la société des gens de la maison, Emilie dîna dans sa chambre, et Maddelina eut la permission de la servir. Sa conversation simple apprit à Emilie que le paysan et sa femme étaient depuis longtemps habitants de la chaumière; qu'elle était un présent de Montoni, et la récompense d'un service que lui avait rendu Marco, parent très-proche du vieux Carlo, son intendant.—Il y a tant d'années, signora, dit Maddelina, que j'en sais très-peu de chose; mais mon père, sans doute, fit un grand bien au signor, puisque ma mère a dit souvent que cette chaumière était le moins qu'on pût lui donner.

Emilie écoutait ce détail avec un pénible intérêt. Il donnait une couleur effrayante au caractère de ce Marco. Un service que Montoni récompensait ainsi ne pouvait guère être que criminel. Elle croyait donc de plus en plus qu'elle n'était remise en de telles mains que pour un coup désespéré.—Savez-vous combien il y a de temps, dit Emilie, qui songeait à celui où la signora Laurentini avait disparu d'Udolphe; savez-vous combien il y a de temps que votre père a rendu au signor le service dont vous me parlez?

–Ce fut un peu avant d'habiter cette chaumière, répondit Maddelina; il y a environ dix-huit ans.

C'était à peu près le temps où l'on disait que la signora Laurentini avait disparu. Il vint à l'esprit d'Emilie que Marco avait pu servir dans cette mystérieuse affaire, et peut-être avait pu seconder un meurtre. Cette horrible pensée la plongea dans une telle rêverie, que Maddelina s'éloigna sans qu'elle s'en aperçût, et elle resta longtemps étrangère à ce qui l'entourait.

Elle resta seule jusqu'au soir; elle vit le soleil descendre à l'occident, dorer la cime des montagnes, et prolonger leur ombre dans la plaine; elle le vit étinceler sur les voiles flottantes, et se plonger au sein des flots. Au moment du crépuscule, sa rêverie plus douce la reporta vers Valancourt. Elle réunit les circonstances qui se liaient à la musique nocturne, et tout ce qui appuyait ses conjectures sur son emprisonnement au château. Confirmée dans l'idée qu'elle avait entendu sa voix, elle se remit à songer à ce triste séjour avec une douloureuse émotion et des regrets momentanés.

Elle se jeta sur son petit lit, et céda enfin au sommeil. Un coup frappé à sa porte ne tarda pas à l'éveiller. Elle entendit une voix, et tressaillit de terreur. L'image de Bertrand, un stylet à la main, s'offrit à son cerveau troublé. Elle n'ouvrait point, ne répondait point, et gardait un profond silence. La voix enfin ayant tout bas répété son nom, elle demanda qui appelait.—C'est moi, signora, reprit la voix; c'était celle de Maddelina. De grâce, ouvrez la porte; n'ayez pas peur, c'est moi.

–Qui vous amène si tard, Maddelina? dit Emilie en la faisant entrer.—Chut! signora; pour l'amour de Dieu, ne faisons pas de bruit. Si l'on nous entendait, on ne me le pardonnerait pas. Mon père, ma mère et Bertrand sont couchés, dit-elle en refermant la porte. Je vous apporte à souper, signora. Vous n'avez pas soupé en bas. Ce sont des raisins, des figues, et un demi-verre de vin. Emilie la remercia, mais témoigna sa crainte qu'elle ne fût exposée au ressentiment de Dorine, quand on s'apercevrait que le fruit était ôté.—Reprenez-le, Maddelina, dit Emilie; je souffrirai moins en ne l'acceptant pas, que je n'aurais à souffrir si votre bonté mécontentait votre mère.

–O signora, il n'y a point de danger, reprit Maddelina. Ma mère ne s'en apercevra point. C'est de mon souper. Vous me rendriez malheureuse si vous me refusiez, signora. Emilie fut tellement attendrie de la générosité de cette bonne fille, qu'elle demeura sans réplique. Maddelina, qui la regardait, se méprit à son émotion.—Ne pleurez pas, signora, lui dit-elle. Ma mère est un peu vive; mais c'est bientôt passé. Ne le prenez pas si fort à cœur. Elle me gronde bien souvent, mais j'ai appris à le souffrir; et si je peux, quand elle a fini, m'échapper dans les bois et jouer des castagnettes, je l'oublie tout aussitôt.

Emilie sourit malgré ses larmes. Elle dit à Maddelina qu'elle avait un bon cœur, et elle accepta son présent. Elle désirait beaucoup de savoir si Bertrand et Dorine avaient parlé de Montoni et de ses desseins en présence de Maddelina; mais elle se refusa à séduire cette innocente fille, et à lui faire trahir les secrets de ses parents. Quand elle se retira, Emilie la pria de venir chez elle aussi souvent qu'elle l'oserait, sans offenser sa mère. Maddelina le promit, et s'éloigna très-doucement.

Plusieurs jours se passèrent. Emilie restait dans sa chambre. Maddelina venait seulement à ses repas. Sa douce physionomie, ses manières intéressantes, consolaient Emilie mieux que depuis deux mois elle ne l'avait été. Elle aimait sa chambre, qui semblait tenir au berceau; elle commençait à y goûter ce sentiment de sécurité qui nous attache naturellement à notre demeure. Pendant cet intervalle aussi, son esprit n'ayant reçu aucune secousse nouvelle de douleur ou de crainte, elle reprit assez de force pour jouir de ses lectures. Elle retrouva quelques esquisses, quelques feuilles de papier blanc, ses crayons, et se sentit en état de s'amuser, en choisissant quelques parties de l'agréable perspective qu'elle avait sous les yeux.

Une belle soirée, à la suite d'un jour fort chaud, engagea enfin Emilie à essayer d'une promenade, quoique Bertrand dût l'y accompagner. Elle prit Maddelina, et sortit suivie de Bertrand, qui lui laissa le choix du chemin. Le temps était doux et frais; Emilie ne put voir sans plaisir la belle contrée qui l'entourait. Le ciel pur et brillant était d'un bleu d'azur, que doraient au couchant les derniers rayons de l'astre du jour. Des traits de feu frappaient encore la cime des plus grands arbres, et la pointe des roches les plus élevées. Emilie suivit le cours du ruisseau, marchant à l'ombre des bois qui le bordaient. Sur la rive opposée, quelques brebis blanches comme la neige décoraient la verdure. Au-delà se voyaient des bosquets de citronniers et d'orangers, chargés de fleurs et de fruits dorés. Emilie marcha vers la mer, qui réfléchissait tous les feux du couchant. La vallée se terminait à droite par un cap fort élevé, dont le sommet, élancé au-dessus des vagues, supportait une tour en ruines: elle servait alors de phare; ses créneaux brisés, les oiseaux de mer dont elle était le refuge, et qui voltigeaient autour d'elle, recevaient encore la lumière du soleil, dont le disque avait disparu sous les eaux; et les fondements de l'édifice, ainsi que le rocher qui lui servait de base, étaient déjà couverts des ombres du crépuscule.

Arrivée à cette éminence, Emilie vit avec plaisir les rochers qui bordaient le rivage, et, regardant la mer, pensait à la France, pensait aux temps passés; elle désirait, oh! combien elle désirait que ces vagues la reportassent au pays de sa naissance!

–Ah! disait-elle, ce vaisseau, ce vaisseau qui fend si majestueusement les ondes, et dont les grandes voiles blanches se répètent sur leur miroir, peut-être est-il parti pour la France! Heureux navire! elle le regarda aller dans la plus violente émotion, jusqu'à ce que les ombres du soir eussent obscurci les lointains, et l'eussent dérobé à sa vue. Le bruit monotone des vagues augmentait la tendresse qui faisait couler ses pleurs. Ce fut longtemps l'unique son qui troublât les airs. Emilie côtoya le rivage. Tout à coup un chœur de voix se fit entendre. Elle s'arrête, elle écoute; mais elle craint de se faire voir. La première fois elle regarde Bertrand comme un protecteur. Il la suivait d'assez près en s'entretenant avec un homme. Rassurée par cette certitude, elle s'avance derrière un petit promontoire. La musique avait cessé: bientôt une voix de femme chanta seule. Emilie double le pas, elle tourne le rocher, et voit une baie couronnée de grands arbres. Elle y remarque deux groupes de paysans; l'un assis sous les berceaux, l'autre au bord de la mer, autour d'une jeune fille qui chantait, et tenait une guirlande qu'elle semblait prête à laisser tomber dans la mer.

Après cette soirée, elle se promena souvent avec Maddelina; mais jamais sans la compagnie de Bertrand. Son esprit par degrés devint aussi tranquille que sa situation et les circonstances le permettaient. Le repos où elle vivait l'engageait à croire qu'on n'avait point de mauvais desseins contre elle; et, sans l'idée probable que Valancourt, en ce moment, habitait Udolphe, elle eût voulu rester à la chaumière, jusqu'à l'instant de retourner au lieu de sa naissance. Cependant, en réfléchissant aux motifs de Montoni pour la faire aller en Toscane, son inquiétude ne diminuait pas; elle ne pouvait croire que le seul intérêt de sa sûreté eût déterminé cette conduite.

Emilie avait passé quelque temps dans la chaumière avant de se souvenir que, dans son départ précipité, elle avait laissé à Udolphe ceux des papiers de sa tante qui étaient relatifs aux propriétés du Languedoc. Ce souvenir lui fit de la peine, mais à la fin elle espéra que, dans le lieu obscur où ils étaient cachés, ils échapperaient aux recherches de Montoni.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
03 ağustos 2018
Hacim:
624 s. 25 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain