Kitabı oku: «Démence de Madame de Panor»

Yazı tipi:

Anne-Jeanne-Félicité Mérard de Saint-Just

Démence de Madame de Panor


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066332365

Table des matières

LETTRE DE LA MARQUISE VICTORINE D’ORTINMAR, A sa soeur, la Comtesse Elinore D’IMMO-ROTARNI.

LETTRE DE MADAME LA VICOMTESSE D E VERMENIL, A Madame la Marquise D’ORTINMAR.

DÉMENCE D’AMOUR DE MADAME DE PANOR, EN SON NOM, ROZADELLE SAINT-OPHÉLE.

HISTOIRE DE GIROUETTE PREMIER, DIT LE DUPE. SOUVERAIN D’UN GRAND ROYAUME DANS LA LUNE.

L’EMPIRE D E VÉNUS, RÉTABLI PAR L’ESPÉRANCE; FRAGMENT D’ANTIQUÈS.

ROSINE ET COLETTE, OU IL N’EST DE BONHEUR QUE DANS L’ÉGALITÉ DES CONDITIONS; CONTE PASTORAL, plus vrai que beaucoup d’histoires.

A MON MARI, LE JOUR DE SA FÊTE.

A MADAME LA MARQUISE DE VEZANCE, LE JOUR DE SAINT-LOUIS, SA FÊTE.

DEMENCE

DE

MADAME DE PANOR,

EN SON NOM

ROZADELLE SAINT-OPHÈLE;

SUIVIE

d’un Conte de Fées;

d’un Fragment D

’ANTIOUÈS;

d’une Anecdote villageoise,

et de quelques Couplets

;

Par l’Auteur de l’Histoire de

LA BARONNE D’ALVIGNY

ou

LA JOUEUSE.

A PARIS,

Rue Helvétius, No. 605.

L’Anecdote suivante, exactement vraie dans ses moindres détails, et rendue publique en1780, a donné lieu à toutes les histoires de FOLLES qu’on a fait imprimer depuis.

Nous réclamons la priorité pour celle-ci, parce qu’elle lui appartient; car jusqu’à l’époque de1780nous ne connaissions d’aventure de FOLLES D’AMOUR, écrite et publiée, que celle de CLÉMENTINE dans Grandisson.

Au reste, antérieure ou postérieure, l’intérêt seul qu’elle pourra inspirer, lui donnera la supériorité ou l’infériorité sur les autres du même genre.

Nous avertissons que celle-ci n’est que la suite de MON JOURNAL D’UN AN.


LETTRE
DE LA MARQUISE
VICTORINE D’ORTINMAR,
A sa soeur, la Comtesse Elinore D’IMMO-ROTARNI.

Table des matières

Ce22Août, 1781.

VOUS êtes en vérité, ma soeur, prodigue de remercimens! Le récit des aventures de la Baronne d’Alvigny est si peu de chose, que je suis presque fachée de vos éloges beaucoup trop flatteurs; je ne les mérite pas. Votre indulgente amitié pour moi vous a seule fait trouver dans mon style un agrément que je n’ai point l’amour propre d’y voir. Au surplus, si j’ai été assez heureuse pour vous distraire quelques momens dans votre retraite, je suis pleinement et plus que récompensée. Je vous dois, ma soeur, ce premier essai de ma plume; ainsi mes succès vous appartiennent: mon triomphe devient le vôtre. Il faut que je vous remercie à mon tour de l’occasion aimable que vous m’avez procurée de vous plaire. Que d’avantages vous avez sur votre soeur! Véritablement c’est Victonne qui doit de la reconnaissance à sa chère Élinore.

Puisque vous vous amusez de mes lettres, et que vous m’engagez à exercer le talent que vous croyez reconnaître en moi, je veux vous punir d’exciter ma vanité, en vous envoyant, en réponse à toutes vos cajoleries, un manuscrit que j’achève de mettre au net; manuscrit qui intéressera, j’en suis sûre, votre coeur sensible et bon, et vous délassera une soirée, «de l’ennui que vous donne, depuis quinze jours, une vingtaine d’ouvriers auxquels Vous ne pouvez rien faire finir».

J’étais encore fort jeune, comme vous savez, lorsque je perdis mon mari: vous faisiez alors votre voyage de Pologne. J’allai passer mon année de deuil à l’abbaye de la Croix. Ce fut dans ce couvent que je fis la connaissance de madame de Vermenil, une des plus aimables femmes avec lesquelles j’aie jamais été liée. Depuis mon retour dans le monde, je n’ai point cessé de la cultiver par de fréquentes visites, ou d’en recevoir les plus charmantes lettres. Elle vient tout récemment de perdre une de ses amies. Elles vivaient ensemble, depuis dix ans, dans la plus grande intimité. Non, on ne peut rien lire de plus touchant que ce que madame de Vermenil m’écrit au sujet de cette perte. Son ame parait si sincèrement affligée, que son affliction devient la mienne. Aussi l’amie qu’elle regrette était bien intéressante. Quoique je ne l’aie vue que trois ou quatre fois, au plus, je sens que je pleure, que je pleure pour elle-même, mademoiselle de Rozadelle–St.–Ophèle, ou plutôt madame de Panor, dont vous m’avez souvent entendu parler. Ce sont ses mémoires que je vous envoie; mémoires écrits par elle-même, et donnés à madame de Vermenil, qui scrupuleusement discrète, n’en avait fait part à personne.

Je me rappelle que vous aviez presqu’autant de curiosité que moi de savoir les détails de ses malheurs. Ils seront bientôt sous vos yeux. Ou je me trompe fort, ou vous ne les lirez pas sans répandre des larmes.

Si madame de Panor ne fût morte avant nous, nous n’aurions jamais su qu’imparfaitement les évènemens de sa vie. Madame de Vermenil avait promis de ne jamais les communiquer, du vivant de son amie. Fidèle à sa promesse, malgré mes pressantes instances, je n’ai jamais pu parvenir à tirer aucun éclaircissement sur ce que je désirais savoir. Ah! que ne suis-je encore dans mon ignorance! Madame de Panor existerait, et mon amie ne serait pas dans la douleur. Votre coeur sera brisé; le mien est flétri.

Adieu, ma soeur.

La marquise Victorine D’ORTINMAR.


LETTRE
DE MADAME LA VICOMTESSE
D E VERMENIL,
A Madame la Marquise D’ORTINMAR.

Table des matières

Ce18Juillet, 1781,

OPHÈLE!... Ophèle!.... ma douce et tendre amie!... Elle n’est plus!... Hélas, Madame, ses beaux yeux sont fermés pour toujours! Sa bouche ne me sourira plus. Son coeur naguère si brûlant pour l’amour et son amie, ne respire plus, ne sent plus rien; il est froid, anéanti. Je ne vous peindrai point en ce moment mes regrets: je n’en ai pas la force. Pour vous en entretenir, j’attendrai que mon ame se relève un peu du coup affreux qui l’a frappée. Je suis mourante. Oh! mon Ophèle! pourquoi la religion s’oppose-t-elle à ce que je me réunisse à toi dans ta tombe? Ta tombe! Oh! oui, je voudrais m’y ensevelir! Peines, souffrances, je serais délivrée de tous les tourmens! La douleur, les larmes, la mort même n’ont vraiment de réalité que pour l’amie qui survit à son amie.

Je vous ai parlé cent fois, Madame, de ce qui me détermina à aimer celle qu’aujourd’hui je pleure si amèrement. Ses malheurs... ah! je n’en ai jamais connus de semblables, de si dignes d’intérêt, d’un intérêt si tendre! A la fleur de l’âge, belle de sa jeunesse, de sa langueur, de son délire même; l’impression qu’elle me fit, restera éternellement gravée dans mon coeur. Ophèle était alors privée de sa raison, mais non de sensibilité: la sienne déchirait l’ame.

Qu’il vous suffise en ce moment, Madame, d’apprendre ce que jai dû vous cacher jusqu’à ce jour. En descendant au tombeau, mon Ophèle m’a permis de révéler son secret, dont il m’a toujours fallu vous faire un mystère impénétrable. Puissè-je, par la vérité démon récit, que je n’essaierai point d’orner, d’embellir, rendre pour vous Ophèle à la vie! vous en sentiriez mieux toute ma perte!

Adieu, Madame: je ne vous dis rien de mes sentimens. Toute entière à ma tristesse, à mon chagrin, je n’existe que par la douleur.

EULALIE DE VERMENIL.


DÉMENCE
D’AMOUR
DE
MADAME DE PANOR,
EN SON NOM,
ROZADELLE SAINT-OPHÉLE.

Table des matières

Elle nourrit son mal, elle pleure, soupire; Se consume d’amour et chérit son délire.

DEPUIS près d’un mois, on ne s’entretenait dans mon couvent que d’une jeune insensée, dont chacun récitait quelque trait de démence. On la plaignait, ou l’on s’en mocquait; car il est des, êtres qui rient de tout, même de ce qu’il y a de plus affligeant dans la nature. Je n’avais pas encore eu la curiosité de connaître cette infortunée. Livrée à la solitude, mes longs chagrins m’en avaient fait un besoin; je sortais peu de ma chambre: et je me trouvais rarement avec les dames pensionnaires de l’abbaye, lorsque je ne recevais pas l’honneur de leurs visites. Cependant, à force d’entendre parler de madame de Panor, je pris à elle un secret intérêt, et conçus même un désir très-vif de la voir et de l’entretenir. On me dit que cette intéressante créature avait choisi dans un lieu écarté du jardin, un bosquet, pour y dresser une espèce de mausolée à l’objet de son amour; que là, deux fois dans la journée, elle venait répandre des larmes et des fleurs sur la tombe d’un amant chéri, en lui adressant les choses les plus tendres.

Je m’informai des heures de ses promenades; j’appris qu’elle ne les faisait plus qu’au lever de l’aurore, ou vers la chûte du jour, depuis que quelques indiscrètes, ayant épié ses démarches, étaient venues la surprendre et interrompre ses offrandes.

Un matin qu’éveillée de fort bonne heure, je m’occupais de LA FOLLE; car c’est ainsi qu’on l’appellait assez généralement; je me lève et descends au jardin. J’entre dans le petit bois, où j’apperçois distinctement le monument consacré à l’amour.

Assise et cachée derrière une haute et épaisse charmille, il y avait à peu-près un quart d’heure que j’étais là, lorsque j’entends courir légèrement quelqu’un à ma droite: j’écarte doucement les branchages; je vois une femme charmante. Elle accourait comme une personne poursuivie: elle s’arrête tout à coup, lève par trois fois ses bras vers le ciel, et dit, d’un son de voix, si doux! «Toujours ils me tourmentent!... toujours! toujours!»....

Apparemment qu’elle s’imaginait être observée; cependant qui que ce soit ne la suivait. Elle savance seule, vêtue de deuil; une ceinture blanche marquait sa jolie taille; ses cheveux épars flottaient sur sa gorge; sa pâleur, (les roses de son teint avaient disparu), la rendait plus intéressante. Sa physionomie était douce, aimable; et sans ses yeux, où se peignaient le trouble et l’égarement de son ame, on aurait pu la prendre pour une inforfunée accablée de langueur, qui recherchait le calme du matin, et soupirait après la paix, nécessaire à ses peines.

Son examen fini, sure qu’on ne l’observait point, elle se détourne de ma droite et marche vers le côté opposé, où était son petit temple. Vîte je passe à ma gauche, pour ne point perdre de vue Ophèle; mais involontairement je fis un peu de bruit, causé par des feuilles qui se détachèrent. Ophèle prit un air inquiet, et la plus sombre tristesse se répandit sur son visage. Eh! quoi? encore! dit-elle: ils sont là! qu’on me laisse en repos! ah! de grâce, laissez-moi donc en repos! je ne trouble celui de personne, et tout le monde met son plaisir à me chagriner! MAIS LE FERMIER ET SON CHEVAL ME DÉLIVRERONT.

Peu à peu Ophèle reprit sa sérénité ordinaire: elle me parut tranquile, fit plusieurs lois très religieusement le tour du triste coenotaphe, et dit à voix haute, d’un ton pénétré, en étendant un de ses bras sur le monument de ses regrets: Il est là mon ami! portant ensuite l’autre main à sa tête, elle ajoute: Il est là encore! Enfin pressant fortement son coeur: Toujours, répète-t-elle, toujours il est là!..

Ensuite Ophèle tombe dans une profonde réverie; sa poitrine s’oppresse: je l’entends soupirer, sanglotter, pousser de longs gémissemens. Le nom de d’Eloncour frappe mon oreille. Je jugeai que c’était celui du mortel qu’elle implorait: je ne me trompai point.

A cet abattement tendre succéda bientôt un accès assez semblable à de la fureur: je craignis qu’elle n’y succombât. Ses regards éteincelaient de colère. Ophèle recula cinq ou six pas, comme une personne à qui inopinément apparaîtrait un monstre hideux, épouvantable, horrible.–Cruelle, s’écrie l’amante de d’Éloncour, laisse-moi! laisse-moi! viens-tu pour me traîner encore aux pieds des autels? femme méchante! barbare furie! viens-tu pour me ravir une seconde fois mon bien aimé? Ta rage doit être assouvie: tu nous as donné le trépas à tous deux. Fuis, fuis loin de moi, spectre effrayant, et fais place à une ombre chérie!

Un instant Ophèle prête une oreille attentive: elle semblait écouter quelqu’un qui lui parlait.–Eh! que me fait ton repentir, quand il devient inutile! Vivante, as-tu jamais été sensible à nos tourmens? Jamais nos pleurs ont-elles pu toucher ton coeur de bronze? Il est bien temps, aujourd’hui que je n’existe plus! Garde tes remords; qu’ils déchirent ton ame féroce; qu’elle en soit la proie. Les larmes sont le partage des coeurs aimans... Toi, ma mère?... ma mère m’aurait aimée! Non, tu n’es que mon tourment. Ote-toi de ma présence; ôte-toi, te dis-je: ta vue sèche mes larmes, et je sens que j’ai besoin de pleurer.

Aussitôt deux ruisseaux de larmes s’échapent de ses yeux. Elle tire de sa poche un flacon qu’elle porte sous ses paupières: après avoir recueilli ses pleurs, elle les répandit sur le mausolée.

Oh! mon cher d’Éloncour, grace! grace pour ton Ophèle! Reçois l’offrande de ses larmes.

Si un autre que toi est mon époux, c’est qu’ils m’ont trompée. Je ne suis point mariée: ils ont profité de mon évanouissement.

Tout à coup la voilà riant aux éclats.–LE FERMIER ET SON CHEVAL... ils sont là... sur ce clocher; mais ils viendront, et je me sauverai; oui, ils viendront: ils ont bien fait d’autres courses!

Ophèle s’éloigna. Je la crus partie. Je sors de ma cachette; j’examine le mausolée, où je déchiffre quelques inscriptions. Elles avaient rapport aux malheurs d’Ophèle. J’étais encore à les lire, lorsqu’elle reparut, portant des roses dans ses mains. Je me range un peu, pour la laisser passer; car je n’eus pas le temps de rentrer dans le petit bois. Ne m’appercevant pas encore, cette jeune victime de l’amour reprit ainsi la parole: Oh! mon amant, mon doux ami! toi qu’un lien de fleurs devait unir à ta maîtresse, accepte celles-ci: je les ai cueillies pour toi. Comme l’abeille, fais-en ta nourriture; l’absinthe sera la mienne. Hélas! comme il est malade, mon pauvre coeur, depuis que je ne t’ai vu!

En se retournant, Ophèle m’apperçoit: elle veut fuir; je ne trouvai rien de mieux pour la retenir que de prononcer le nom de son cirer d’Éloncour. Cela produisit l’effet que je m’en étais promis. Elle revint sur ses pas; m’examina avec un trouble inexprimable; se rapprocha de moi, prit doucement ma main qu’elle baisa, et me sourit. Quel sourire enchanteur!–Qu’avez-vous dit? d’Eloncour? Oui, répétè-je, le cher, le bien aimé d’Éloncour.–Que vous êtes bonne! que vous me faites de bien! Je croyais qu’il n’y avait plus que moi sur la terre qui sut ce beau nom. Mais, continua-t-elle, en m’attirant sur un banc, vous le connaissez sans doute; car votre ligure est céleste? En disant cela, elle me regardait fixement.–Oui, elle a quelque chose de divin! il vous a envoyée vers moi: mes soupirs lui sont parvenus. Ne me le cachez point: ne craignez pas de me donner trop de plaisir. Il y a si longtemps que personne ne me parle de lui. Plus j’attache mes yeux sur les vôtres, et plus je crois remarquer en vous quelques traits du Comte. Il vous les aura prêtés pour me consoler. Il a bien fait, ce cher Comte!

Alors elle se mit à rêver. Jettez la vue là-bas, me dit-elle, … là-bas... Puis elle appuya sa main sur son front, comme quelqu’un qui cherche à se rappeler un fait de quelque importance, et qui a du chagrin de ce que la mémoire lui manque. Ah! reprit-elle, en soupirant profondément, je n’étais pas autrefois comme vous me voyez... ni comme cela non plus, me montrant sa robe de deuil. Un nuage bien noir... oh! oui, bien noir.... ce sont tous mes chagrins dont je suis entourée; vous en voyez beaucoup. Il ne faut pas, chère Ophèle, lui dis-je, perdre tout espoir: le Comte, peut-être reviendra.–Non; pas possible!... pas possible! Eh! comment reviendrait–il? les cruels ont bâti une maison sur son corps: vous savez bien pourquoi? Ophèle a fait tout ce qu’elle a pu pour l’aider à sortir. Rien: ils ont barricadé sa prison de manière qu’il y restera toujours; et moi, me voilà morte aussi. Mais, lui dis-je, vous aimiez donc bien votre amant? il vous chérissait donc avec bien de la tendresse?–Votre question m’étonne! tout le monde sait cela.

Ophèle se met à chanter. Sa voix douce, sonore et flatteuse, m’enchantait; mais elle s’arrêta au milieu de sa chanson, et dit: Comte, c’est pour toi que je chante.... Mais tu ne m’entends pas; car tu me répondrais... Et tu gardes le silence! Écoutez, ajouta Ophèle en m’embrassant: cher portrait de mon ami! tâchez donc de lui ressembler encore un peu plus, si vous pouvez. Vos yeux sont trop bleus.... Elle se tut, et reprit presqu’aussitôt.– Je n’ai jamais compris comment autrefois, ne faisant qu’un, nous étions deux; et qu’aujourd’hui qu’il est en moi, (il y est bien: je le sens; son coeur presse le mien), et qu’aujourd’hui qu’il habite en moi, je suis pourtant seule, toujours seule.

Voyant couler mes larmes, Ophèle me dit: vous pleurez! avez-vous perdu un ami? et moi j’avais un ami.... L’infortunée retomba dans un nouvel accès. Elle se lève, et va se précipiter sur le gazon qu’elle imaginait être le dépositaire du corps de son amant. Elle le tint embrassé jusqu’à ce que ne sentant plus sa douleur par l’excès de sa douleur même, elle s’évanouit et resta sans connoissance sur une des marches du monument funèbre.

Comme deux coeurs sont prêts l’un de l’autre, quand tous deux sont infortunés! Je cours vers Ophèle, la relève; je la rassieds, et lui faisant respirer des sels, que je porte toujours sur moi, je parvins enfin à la rappeller, non pas à la vie, car ce n’est point vivre que d’exister ainsi, mais je lui rendis assez de force pour pouvoir se soutenir.

Vous êtes donc encore–là, me dit-elle, en promenant sur moi des regards languissants? j’ignore d’où je viens. Si je ne m’en souviens pas, vous, vous le savez: qu’il l’apprenne par vous. Vous le voulez bien? oui, vous le voulez bien?

Laure, c’est le nom de la femme-de-chambre d’Ophèle, vint la chercher pour la reconduire à son appartement. Je pris une estime sincère pour cette excellente fille si touchée du déplorable état de sa jeune maîtresse. Elle lui prodiguait ses soins avec tant d’affection! Elle conservait pour elle le plus tendre respect, et n’abusait jamais de son égarement, qui la mettait à sa merci.

Remplié d’admiration pour Laure, de reconnaissance envers la bonté céleste, dans un vif élan de mon ame, je remerciai le ciel de laisser encore sur la terre, pour nous consoler, quelques êtres de notre espèce, bons, compatissants à nos misères; qui nous les adoucissent, et nous les font supporter avec plus de résignation. Que je vous chéris, ames sensibles, qui vous attendrissez à nos pleurs!

Adieu, me dit Ophèle, en me tendant une de ses mains; adieu: vous reviendrez, et moi aussi je reviendrai. Et s’appuyant sur le bras de Laure, elle se retira bien lentement.

Pensive, et l’ame livrée à la mélancolie, je les regardais s’éloigner de moi. Tant que je les apperçus, je les suivis des yeux et du coeur. Quand je ne les vis plus, je songeai alors à me retirer. Plongée dans la tristesse, je regagne mon appartement. Mon ame était abattue, déchirée, brisée. De retour chez moi, je donnai un libre cours à ma sensibilité. Comme je m’y abandonnais avec délices! Je m’y livrai toute entière; j’étouffais. Si long–temps je m’étais contrainte! je respirais à peine; je me sentais oppressée. Mon coeur était dans une situation difficile à rendre.

Un peu soulagée, je surmontai mon accablement, et me mis à mon secrétaire, où, pour ne rien oublier de la scène intéressante dont je venais d’être témoin, j’écrivis avec rapidité les propres paroles, et confiai au papier le récit fidèle des actions touchantes de la plus sensible des créatures.

Quelques jours après ma première entrevue avec Ophèle, un soir, sur les neuf heures, je fus très surprise de voir entrer Laure dans mon appartement. Que voulez–vous, lui dis–je? Hélas! madame, reprit cette fille avec l’expression, du plus vif sentiment, pardonnez à mon importunité: pardonnez, si je viens troubler votre solitude; je suis excusable. Ma maîtresse, comme vous le savez, est dans un bien pénible état. J’en suis pénétrée d’affliction. Eh! qui ne le serait de même à ma place? Je cherche, autant qu’il est en mon pouvoir, à lui porter le plus de soulagement possible. C’est ce motif qui me fait venir vous trouver. Depuis que ma maîtresse s’est entretenue au jardin avec Madame, elle n’a qu’un cri après elle. Puis-je entrer, demande-t-on doucement? et sans attendre de réponse, on poussa ma porte qui s’ouvrit et me laissa voir Ophèle dans le plus aimable abandon. –Ah! ma bonne amie, continua-t-elle, en se précipitant dans mes bras, et me tenant serrée dans les siens, je vous cherche depuis long-temps. J’y suis revenue, moi; et vous, vous n’y étiez pas; (elle entendait le jardin). J’ai pensé que vous vouliez me quitter ainsi que les autres: mais si le Comte m’a abandonnée, n’allez pas croire que ce fût sa volonté. Il ne l’a pas fait exprès. Oh! non: Laure vous le certifiera. On la forcé, contraint. Peut-être ne pourrai-je plus jamais le revoir.–Elle pleure. –Chut! Paix! reprit-elle, d’un air mystérieux. Si les ennemis qui sont cachés, peut-être là-dessous, (elle montrait mon lit), vous entendaient, ils vous en voudraient sûrement de me plaindre: ils vous feraient peut-être périr. Ah!... les voilà qui s’envolent. Les voyez–vous? Bon! à présent causons librement: plus de crainte.

Je vous dirai que j’avais besoin de vous voir. Vous êtes si bonne! Ah! c’est bien! c’est bien! vous aimez les infortunés: moi je les aime aussi. Eh! comment ne les aimerais-je pas? je suis si malheureuse!

Laure me raconta dans cette soirée plusieurs particularités de la vie de sa maîtresse, Ophèle présente; particularités qui me mirent au fait de son genre d’aliénation. Par exemple, je compris alors une des phrases qu’Ophèle répétait le plus souvent; celle du FERMIER et DE SON CHEVAL. Il était question de Jacques, lequel Jacques avait contribué à son évasion, quand elle se sauva du Château-Noir, appartenant à monsieur de Panor.

Je m’apperçus que durant tout le récit de Laure, Ophèle prêta silence, et toute l’attention dont une femme, dans son bon sens, peut être capable. A peine osait-elle respirer, dans la crainte d’interrompre Laure. Ophèle semblait examiner l’impression que ses malheurs faisaient sur moi. Sitôt qu’elle eut cessé de parler, présumant que sa maîtresse allait avoir un accès, Laure, l’attentive Laure voulut la faire retirer. Ophèle poussa des cris douloureux, lesquels m’émurent jusqu’au fond de l’ame. Je promis à Laure de venir voir Ophèle, et de partager ses soins pour une femme qui, de jour en jour, me devenait plus chère. Sans savoir pourquoi, je me sentais flattée de la préférence qu’elle me donnait sur toutes les autres dames du couvent. Elle a bien jugé de mon coeur, me disais-je. Je veux lui montrer qu’elle ne s’est pas trompée dans son choix: oui, j adoucirai, je diminuerai du moins ses peines.

Dès le lendemain, je rendis visite à madame de Panor. Je sonnai a sa porte; ce fut elle-même qui m’ouvrit. Elle ne m’eut pas plutôt reconnue, que transportée de joie, elle s’écria, en retournant sur ses pas, et courant se jetter dans le sein de Laure: Bonne! Bonne! ah! c’est elle! c’est LA BELLE DAME! elle ne me nommait jamais autrement. Bonne! elle me l’avait bien dit qu’elle viendrait. Elle ne trompe pas, la Belle Dame. Ah! c’est bien; c’est très-bien! elle aime à faire plaisir: sûrement qu’elle en éprouve aussi.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
90 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066332365
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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