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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 13

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Pippa.– Miséricorde!

Nanna.– Comme elle prononçait ces paroles, les épines en furent attendries et s'écartèrent, de sorte que les herbes vertes et fraîches qui poussaient sous le buisson la reçurent dans leur lit; elle y mit au monde un poupon qui avait la ressemblance de celui qui le lui avait fait. Là-dessus, voici accourir un valet à face de démon qui prend la petite créature par le bras et dit: – «Le roi veut que je la tue, pour en finir en même temps avec sa haine, avec ta vie et avec ta sale race.» Ce disant, d'un coup de couteau, qu'il me semble sentir dans le cœur, il perça ce corps à peine formé, et la petite âme, qui vit le ciel avant d'apercevoir le soleil, eut le fil de sa vie coupé juste quand il y était fait le premier nœud. Mais une telle mort est plus douce que l'existence: mourir avant de savoir ce que c'est que la vie, c'est goûter là béatitude des saints.

Pippa.– Je vous crois, mais qui pourrait souffrir une pareille cruauté?

Nanna.– Cela fait, on la revêtit, et comme elle allait se noyer dans ses larmes, voici qu'on lui apporte dans un bassin d'or le lacet, le poison et le poignard. Quand l'infortunée entendit qu'on lui disait: «Choisis l'un de ces moyens qui par trois routes différentes te tireront d'embarras le corps et l'âme», sans s'effrayer ni s'émouvoir, elle prit la corde, le poison et le couteau, et s'efforça de s'ôter la vie des trois façons tout ensemble; n'y pouvant réussir, elle s'en prit au Ciel de ce qu'il ne consentait pas à ce qu'elle pût en même temps se pendre, s'empoisonner et se poignarder.

Pippa.– O mon Dieu!

Nanna.– Elle se noua la corde autour du cou, l'attacha quelque part et se lança dans l'espace; la corde se rompit et elle ne put mourir; elle but l'arsenic et n'en éprouva aucun mal, parce qu'étant encore enfant son père l'avait prémunie contre les poisons; elle s'empara du poignard, leva le bras pour se percer le cœur et, au moment où elle allait enfoncer la pointe, l'Amour se glissa entre le fer et son corsage, et lui montra le portrait de sa fausse idole, qu'elle s'était brodé sur le sein en soie de toutes couleurs; le couteau lui tomba des mains, car elle eut plus d'égards pour son image peinte qu'il n'en avait, lui, pour sa personne vivante.

Pippa.– Jamais plus on n'a entendu parler de choses si extraordinaires.

Nanna.– Lui, qui la haïssait plus que la mort, pour être du sang de son ennemi, ne va pas croire qu'il en devint plus pitoyable en apprenant cette marque de sa tendresse. Loin de là, il la fit précipiter dans la mer, qui était proche: les déesses marines la ramenèrent au rivage, saine et sauve.

Pippa.– Je veux brûler deux chandelles en l'honneur de ces déesses que vous dites.

Nanna.– Quand le serpent la vit sur le rivage, il appela un homme terrible et lui dit: – «Dégaine ton épée et coupe-lui le cou.» L'homme obéit, voici l'épée haute, elle retombe et Notre-Dame arrive au secours de la pauvrette.

Pippa.– Comment?

Nanna.– En faisant que l'épée ne la toucha que du plat.

Pippa.– Loué soit Dieu!

Nanna.– Ce n'est pas fini. Le cruel fit allumer un grand feu et la fit jeter de force dedans, mais elle ne brûla pas; dès qu'elle fut pour y tomber, le Ciel, qui en eut pitié, s'obscurcit tout à coup et versa une telle quantité d'eau que cela aurait pu éteindre, non seulement un monceau de copeaux et de branchages, mais les fournaises de l'enfer.

Pippa.– Honnête Ciel, Ciel miséricordieux!

Nanna.– Sitôt que fut éteinte la flamme, qui tâchait de s'élever en l'air avec la fumée, le peuple se mit à crier: – «Eh! sire, ne persistez pas à vouloir ce que ne veut pas Celui qui est là-haut. Hélas! pardonnez à l'innocente qui vous aime trop; c'est le trop d'amour qu'elle eut pour vous qui vous a permis de vous venger et d'obtenir la victoire.»

Pippa.– Et il ne fléchissait pas, en entendant de telles prières?

Nanna.– Est-ce que les porte-mitres sont accessibles aux supplications des honnêtes gens?

Pippa.– Patience!

Nanna.– Écartée du bûcher éteint par la pluie, en dépit de ceux qui intercédaient pour elle, on la fit entrer dans une cage où était enfermé un lion; la vérité pourtant c'est qu'à peine vint-il la flairer, par égard pour sa noblesse et de peur de faire mal à une femme si infortunée.

Pippa.– Dieu lui veuille du bien!

Nanna.– As-tu jamais vu un chien enragé qui mord jusqu'à ses propres pattes?

Pippa.– Oui, j'en ai vu.

Nanna.– Si tu en as vu, tu as vu ce diable incarné se ronger les mains de désespoir de ce qu'il ne pouvait se rassasier de son trépas. Il l'empoigna par les cheveux et la traîna au fin fond d'une cour où il la fit demeurer huit jours sans vouloir que personne lui portât à boire et à manger. Mais elle mangea tout de même, à son chien de dépit.

Pippa.– De quelle façon?

Nanna.– Demande-le à son désespoir et à ses larmes qui te diront comment ils lui servirent de pain et de vin. On ouvrit la maison et on la retrouva vivante, ce dont le mâtin de renégat s'en alla cogner de la tête par tous les murs. Après qu'il se la fut ainsi abîmée, à son grand dommage, il lia sa femme de sa propre main au tronc d'un arbre et la fit cribler de flèches par ses archers. Qui croirait que le vent, ému de compassion, écartait d'elle tous les coups et, partageant en deux la nuée de flèches, en faisait tomber la moitié d'un côté, la moitié de l'autre?

Pippa.– Gentil vent!

Nanna.– Voici maintenant la cruauté suprême. Gonflé de ce poison dont se gonfle quiconque ne peut noyer le feu que la colère lui a allumé dans le sein, il ordonna de la précipiter de la plus haute tour. Elle fut donc prise et menée sur le faîte; mais lorsqu'elle vit qu'on lui attachait les mains, elle s'écria: – «Les filles de roi doivent-elles donc mourir de la mort des servantes?» La tour touchait presque le ciel avec ses créneaux, et parmi les bourreaux qui devaient la précipiter il ne s'en trouvait pas un seul qui eût le cœur de regarder le peuple; d'en bas, les yeux écarquillés, il attendait le saut qu'elle devait faire malgré elle, tandis que la malheureuse, digne d'un meilleur sort, frissonnait de tout son corps en plongeant le regard dans si peu que ce fût de la profondeur. Le soleil, qui en ce moment luisait de tout son éclat, se cacha entre les nuages, de peur de la voir se fracasser. Pour elle, elle se mit à pleurer et fit de ses yeux un Tibre et un Arno; mais elle ne pleurait pas de la frayeur d'avoir à se meurtrir et à se briser en tombant; non, elle avait honte de rencontrer l'ombre de sa mère, dans l'autre monde; il lui semblait déjà être en présence de l'âme de sa mère, qui lui disait: – «O ciel, abîme, voilà celle qui me dépouilla de la chair dont je l'avais revêtue.»

Pippa.– Je n'en puis plus d'émotion.

Nanna.– Ne t'émeus pas encore. Lorsqu'elle se sentit soulevée de terre par ces cruelles mains, elle haussa la voix et dit: – «Vous qui restez après moi, excusez-moi auprès de ceux qui vivent actuellement et de ceux qui viendront plus tard; j'ai été coupable plus que personne, pour avoir aimé plus que personne…»

La Nanna venait d'achever ces mots quand des cris ébranlèrent la maison. – «Holà, Pippa», s'écria-t-elle, «holà, ma fille! Vite, un couteau; vite, coupez-lui ses lacets; de l'eau pour lui en jeter à la figure; aidez-moi à la porter sur le lit.» A ce vacarme accoururent les deux servantes qu'avait la Nanna; elles firent reprendre connaissance à la Pippa qui s'était évanouie rien qu'à voir l'autre précipitée en paroles du haut de la tour, semblable à ces femmes qui ne peuvent voir le sang couler sur les reins des Génois, dans la nuit du vendredi saint, quand derrière le crucifix ces insensés se déchirent à coups de discipline. Lorsqu'elle fut revenue à elle, la Nanna, pour ne plus lui donner de sujet d'émoi, ne voulut pas achever l'histoire qu'elle était en train de conter délicatement, sur la pointe du pied, car elle savait bien dire, quand le grillon lui trottait par la tête. Pendant qu'elle faisait apporter des réconfortants, voici la commère et la nourrice qui viennent frapper à la porte en toute assurance; les embrassades faites à la mère ainsi qu'à la fillette, la commère prit la parole: «Nanna – dit-elle – nous voulons demain, puisque c'est à moitié fête, et une fête chômée plutôt que non, venir jouir de ton jardin. Je serais bien aise que tu m'entendes et que tu me dises si je mets dans la bonne voie la nourrice, qui veut s'adonner à la ruffianerie.» – «Justement, je le désirais aussi – répondit la Nanna – et j'ai du dépit jusqu'au fond de l'âme de ce que vous n'étiez pas là à m'écouter, hier et aujourd'hui, quand je contais à ma Pippa comment il faut s'y prendre pour être une bonne putain et quelles sont les scélératesses que les hommes font aux putains comme aux autres. De même que je n'ai pas ma pareille (je ne dis point cela pour me vanter) dans l'art de la putanerie, toi, tu n'as personne qui te vienne à l'épaule dans celui de la ruffianerie. Venez donc, de toute façon, pour que ma petite coco, ma chérie, ma mignonne, vous écoute et, en vous écoutant, apprenne non à faire la maquerelle, mais à savoir se conduire vis-à-vis des maquerelles.»

Il ne se dit ni ne se répondit autre chose entre elles trois, mais le lendemain elles vinrent comme il était convenu, et lorsqu'elles s'assirent sous le pêcher il échut à la commère de se placer entre la nourrice et la Nanna; la gentille Pippa se mit en face de la commère. Au même instant une grosse pêche, la seule qui restât sur l'arbre, tomba sur la tête de la commère, ce qui fit que la nourrice s'écria en riant à n'en plus pouvoir: – «Tu ne peux nier maintenant que ton grand plaisir, jadis, c'était d'offrir ton panier de pêches.» – «Cela non – répondit-elle – le peu de fois ou le grand nombre de fois que j'y ai été forcée, il m'a semblé aller à la potence. Mais si l'argent fait tout et peut tout, quel miracle y a-t-il à ce qu'il nous fasse tourner à l'envers?» Après les rires qu'avait occasionnés la chute de la pêche, la Pippa se mit à écouter, la bouche ouverte, si attentivement qu'on aurait cru qu'elle voulait boire avec ses oreilles les paroles de la commère; celle-ci commença.

TROISIÈME JOURNÉE
La Ruffianerie

Ci commence la Troisième journée de la seconde partie des capricieux «Ragionamenti» de l'Arétin, dans laquelle la Nanna et la Pippa, assises au milieu du jardin, écoutent la Commère et la Nourrice converser sur la Ruffianerie

La commère.– La maquerelle et la putain, ma chère nourrice, ne sont pas seulement des sœurs, mais des sœurs jumelles; Mme Luxure est leur mère, et messire Bordel est leur père: ainsi parlent les chroniques. Mais moi je croirais plutôt que la ruffianerie est fille de la putanerie ou mieux encore que la putanerie est issue du ventre de la ruffianerie.

La nourrice.– A quel propos veux-tu m'engager dans de semblables discussions?

La commère.– A propos de la cuisse que je voudrais voir se casser celui qui nous a ôté le haut du pavé, parce que force est que la maquerelle ait engendré la putain. Tiens-le pour chose assurée, cela est; mais si cela est, on ne devrait pas souffrir que n'importe quelle petite merdeuse de putain prenne place au-dessus de nous aux fêtes.

La nourrice.– Oh! très bien.

La commère.– Je m'émerveille de ce que Salomon n'ait pas mordu à ces subtilités-là. Mais n'importe, contentons-nous de notre métier; je vais te faire renaître en t'en racontant les finesses, et en temps et lieu je te montrerai comment la putain nous rend, sans le vouloir, les honneurs qu'elle nous doit; comment il n'est pas jusqu'aux seigneurs qui ne confessent notre supériorité en nous mettant, lorsqu'ils nous parlent en secret, a dextram patribus. Écoute-moi d'abord, tu pourras parler ensuite.

La nourrice.– Me voici attentive.

La commère.– Nourrice, je suis plus que sûre de ce que la Nanna que voici a pu enseigner à la Pippa, et je sais fort bien que faire la putain ce n'est pas le lot de la première venue. Cette vie-là, c'est comme un jeu de hasard, et pour une qui amène bénéfice, il y en a mille qui tirent blanque; néanmoins, faire la ruffiane demande encore plus d'adresse. Je ne nie pas que vouloir les séparer l'une de l'autre, ce soit se mettre dans l'embarras où se trouvent les mains quand, désireuses de se laver sans l'aide de personne, il leur faut se verser l'eau à elles-mêmes; toutefois la maquerelle pêche plus à fond que la putain: qu'on ne vienne pas me faire la moue là-dessus, c'est la vérité.

La nourrice.– Qui est-ce qui fait la moue?

La commère.– Que sais-je?

La nourrice.– Cela me paraît bien s'adresser à moi.

La commère.– Regarde une maquerelle qui a de la réputation grâce à ses talents, et tu croiras voir quelqu'un des plus fameux médecins du monde. Écoute-moi bien, si tu veux que je t'inculque mon savoir. Voici un médecin, grave dans sa manière de marcher, doctoral dans sa manière d'être debout; il parle par sentences, écrit par ordonnances et fait toutes choses en les mesurant à la pointe du compas. La foule s'adresse à lui, comme elle s'adresse à moi, me connaissant pour une femme entendue, habile, une doctoresse. Un médecin entre avec assurance dans toutes les maisons, et une maquerelle, qui sait ce qu'elle vaut, fait de même. Un médecin connaît les complexions, le pouls, les défauts, les biles, les maladies de l'un et de l'autre: la maquerelle connaît les lubies, les humeurs, le caractère, les vices de n'importe qui. Le médecin trouve remède aux maladies du foie, du poumon, de la poitrine, du flanc; la maquerelle, au mal de jalousie, de martel en tête, au mal de rage et au mal de cœur, tant pour les femmes que pour les hommes. Le médecin apporte réconfort, et la maquerelle consolation; le médecin vous guérit, et la maquerelle, en vous amenant dans votre lit la femme aimée, fait exactement la même chose. La mine joyeuse du médecin ragaillardit le malade, et la mine effrontée de la maquerelle rend la vie à l'amoureux; mais la maquerelle l'emporte d'autant sur le médecin que le mal d'amour est plus tenace et plus endiablé que le mal de l'utérus. Le médecin touche à chaque fois de bons écus, la maquerelle aussi, et ce serait tant mieux pour qui tombe malade si le médecin voyait dans les urines tout ce que voit la maquerelle sur le visage de quiconque vient lui demander aide et conseil. De même que le médecin doit être un gai parleur, rempli de bons contes, de même la maquerelle ne vaut rien si elle n'a toujours à point cent bonnes histoires. Le médecin sait promettre à qui se meurt de le guérir le lendemain, et la maquerelle redonne l'espoir à qui est en train de se pendre.

La nourrice.– Tu n'en laisses pas perdre une seule.

La commère.– Le médecin a des robes de plus d'une sorte; il porte celle-ci à Pâques, cette autre les jours de fêtes solennelles, une autre les dimanches; la maquerelle change d'habits, non selon les époques, mais selon les personnes avec lesquelles elle s'abouche, pour les mener à qui les attend. Supposé que j'aille parler à quelque noble dame ou à quelque riche courtisane, je m'habille en pauvresse pour les induire à prendre en compassion ma missive, puis celle d'autrui; chez les femmes de basse condition et de peu de moyens, je me montre dans tous mes atours, et ce que j'en fais, c'est pour me donner du crédit à moi-même, en même temps que de l'espérance à elles.

La nourrice.– Comment cela, de l'espérance à elles?

La commère.– L'espérance de s'enrichir en me croyant moi-même riche, grâce aux bons partis que je leur mets dans la main.

La nourrice.– Il faut vivre en ce temps-ci.

La commère.– Pour en revenir à ce que je te disais, le médecin a dans sa chambre des poudres, des eaux, des électuaires, des herbes, des racines, des cornets, des boîtes, des alambics, des cloches, des chaudrons et un tas d'autres savateries; la maquerelle n'a pas seulement toutes ces bêtises, elle a jusqu'à des esprits contraints par la magie à la servir, et elle jure qu'elle en tient un renfermé dans sa baguette. Le médecin, avec ses médecines, tire du corps à son malade ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de mauvais; la maquerelle, avec son savoir-faire, tire des escarcelles les ducats et les petits sous. Le médecin, pour qu'on croie en lui, doit être d'un âge moyen, et la maquerelle doit être de moyen âge pour qu'on ait confiance en elle. Mais, montrons-nous à découvert, venons-en à l'introibo, et pendant que je vais te narrer les procédés ruffianesques, rafle-les au passage, tâche d'apprendre, en voyant comment je m'y prenais, la façon dont tu devras t'y prendre.

La nourrice.– Si je l'apprendrai; ah!

La commère.– Entre tant d'autres dont j'ai usé, et dont j'userai encore (pourvu que je reste en bonne santé), je veux t'en conter une des meilleures. Moi qui ai toujours eu pour habitude d'aller flairer vingt-cinq églises chaque matin, attrapant par-ci une bribe d'évangile, par-là un morceau d'Orate fratres, par l'autre une goutte de Sanctus, Sanctus, de ce côté un tout petit peu de Non sum dignus, et ailleurs une bouchée d'Erat verbum, comme je reluquais toujours et celui-ci et celle-là, et celle-là et celui-ci, j'avise un jour un beau brin de gentilhomme, un de ces personnages qui se passeraient plutôt de boire et de dormir que de manquer même une fête sans vigiles, comme qui dirait Saint Joseph, Saint Jérôme, Saint Job et Saint Jean Bouche-d'Or. Il pouvait avoir trente-six ans, ou davantage, était bien vêtu, honnêtement, et pour autant que j'en pouvais présumer aux saluts que lui faisait tout le monde, c'était un savant, savant homme; il portait une longue barbe, noire et brillante comme un miroir. Ne va pas t'imaginer qu'il fût prodigue de ses paroles et de ses regards, non: placé tout auprès de l'eau bénite, il répondait aux saluts par des signes de tête, par des sourires graves, et s'il regardait les belles, c'était de telle façon que presque personne ne s'en apercevait. Quand l'une ou l'autre se mouillait le bout du doigt dans le bénitier, puis s'aspergeait la figure, il louait la main de la dame si galamment qu'elle passait outre avec un sourire et se plaçait de façon à ne pas le perdre de vue. Parfois il se plaçait sur un seul pied et, d'un air pensif et noble, faisait froncer ses épais sourcils sur son front sérieux; après être ainsi resté le temps d'un Credo, il se rassérénait le visage, nourrice, avec une grâce qui aurait ensorcelé jusqu'au goupillon à l'eau bénite.

La nourrice.– Il me semble le voir.

La commère.– C'est à ce particulier que ta bonne petite commère délibéra de jouer un tour, et elle le lui joua comme je vais te le dire, sœur. Jamais il ne quittait une église avant de la voir déserte de tout ce qui se trouvait de jolies femmes, et c'est à San-Salvador qu'il faisait les plus nombreuses stations. Je l'y aborde donc un beau matin qu'il avait tendu en grand ses embûches à l'adresse de je ne sais pas qui, et en l'abordant, feignant de le prendre pour un autre, je lui dis à voix basse d'un air joyeux: – «Que Votre Seigneurie ne s'éloigne pas; j'ai tant fait que la dame en question vous recevra, mais il ferait beau voir que je m'exposasse à de si terribles dangers pour tout autre que vous!» Le galant homme, en m'entendant parler de la sorte, comprit parfaitement que je me trompais de personne, mais en homme avisé il ne se troubla nullement et me répondit d'une bouche souriante: – «Vous ne faites pas le bonheur d'un ingrat.» En même temps le cœur commençait à lui battre dans la poitrine: ce frémissement que l'attente de la volupté donne à quiconque est sur le point de jouir lui embarrassait déjà la langue, et la couleur de son visage avait tourné au blanc et au rouge. Aussitôt je me dirige vers la porte et, regardant devant moi, je vois se montrer une petite putain de vingt sous, qui, selon ma recommandation, se rendait à l'église.

La nourrice.– Quelle ruse!

La commère.– Dès que je suis sûre que c'est bien elle, je fais un signe au messire et je lui dis de la main: – «La voilà.» Mon homme se lisse la barbe en la caressant de la main, et, se pavanant de toute sa personne, se redresse sur ses jambes, tousse, crache; moi, au moment où la nymphe s'approche de la porte, je redouble mes signes, et lorsqu'elle pénètre dans le sanctuaire, je la lui désigne d'un haussement de tête, puis je me retire à l'intérieur; à cet instant même, elle laissait tomber son gant et, se baissant pour le ramasser, s'avisait d'une gentille inadvertance.

La nourrice.– Dis-moi-la.

La commère.– En ramassant le gant, elle releva en même temps le bord de sa robe et laissa voir assez de ses jambes pour que le faucon désencapuchonné aperçût ses caleçons bleus et ses mules de velours noir, élégances qui le firent haleter de luxure. Mais voici qu'elle s'agenouille sur les marches du grand autel; je m'avance en jetant les yeux tout autour de moi, comme si j'avais grand'peur d'être surprise, je m'approche du galant et je lui dis tout bas, tout bas, tout bas: – «Allez lui lancer adroitement deux œillades; pendant ce temps-là sa servante fera le guet à la porte.»

La nourrice.– Ah! ah!

La commère.– Le gentilhomme m'obéit et, dès qu'il se fut rajusté ses habits sur le corps, déploya les grâces de cette façon de marcher toute nouvelle qui accorde trois pas au ducat, deux remuements de lèvres au Jules et un simple regard au quattrino; sur son visage, dans ses yeux, sur ses joues, sur sa bouche, il dessina l'amabilité d'un gracieux sourire en passant devant elle et s'arrêta un peu, afin de la pouvoir mieux considérer, mais avec une désinvolture qui ne pouvait pas être prise pour un trop grand empressement; la belle amie se couvrit seulement la joue gauche du bout de l'éventail et lui laissa voir le reste tout à son aise. En accomplissant deux ou trois fois ce manège, il parvint à lui dérober du regard quelques-unes de ses beautés, qui n'étaient cependant pas trop belles, et, après m'être placée derrière un pilier, je lui fis signe de venir. Quand il fut près de moi: – «Hein! que vous semble?» lui dis-je. – «Vraiment rien de bon», répondit-il; «mais je ne puis la voir comme je voudrais; je n'ai pas pu y parvenir. – Allons, lui répliquai-je, je veux que Votre Seigneurie l'examine et même la palpe à sa fantaisie. En advienne que pourra; pourvu que je fasse votre plaisir, tout m'est égal. Son mari est allé à la Magliana et ne rentrera pas avant le coucher du soleil; marchez donc tranquillement derrière moi, bien averti toutefois que je ne demeure plus dans mon ancienne maison, j'ai changé de domicile hier. Prenez garde aussi, en entrant où nous allons, d'être vu de personne.» Nourrice, sur ma foi, le Gratia agamus à grand'peine aurait su me remercier aussi chaleureusement que l'homme me remercia de mon «suivez-moi par derrière», et en m'entendant prononcer ce «prenez garde quand vous entrerez dans la maison que personne ne vous voie», il hocha la tête comme pour me dire: «Est-ce à un homme tel que moi que cela se recommande?»

La nourrice.– Je le vois, je te vois, je la vois, elle et sa servante et toutes vos simagrées.

La commère.– Je sors alors de l'église et je fais signe à Madame la drôlesse, la guenippe; elle me répond en branlant la tête qu'elle ne veut pas venir. Je cours vers elle et, les mains en croix, les yeux levés au ciel, le cou renversé, je fais mine de la conjurer, de la supplier pour qu'elle vienne. Tu peux croire si le bélître reniait sa confirmation en la voyant se démener de la sorte: son cœur lui trépassait dans le corps, comme à celui qui laisse échapper de ses mains un bijou précieux, qui va se casser. Le souffle lui revint, comme à celui qui en se réveillant s'aperçoit de la fausseté d'un songe où il lui arrivait malheur, lorsqu'il nous vit nous acheminer vers mon logis; et pendant qu'il marchait derrière nous, c'était chose risible de le voir poser la pointe des pieds dans les traces qu'il présumait provenir de la semelle de Mme Couche-avec-le-premier-venu.

La nourrice.– Quelles folies!

La commère.– Nous voici arrivées à la maison; j'ouvre la porte; en rentrant je regarde aux fenêtres des voisins, de peur qu'ils nous aperçoivent, et toute tremblante en apparence, mais toute joyeuse de si bien l'attraper, je me blottis derrière la porte et, après l'avoir attiré en dedans, je soupire, je frissonne, je me ramasse en moi-même en m'écriant: – «Gare à moi si cela se sait! Si du moins j'avais été à confesse, pour les cas qui peuvent advenir! – Mais non», fait l'autre, qui croyait déballer ses soies espagnoles et comptait s'en vanter après à tout le monde, «il n'y a pas le moindre danger, et quand bien même, quel homme croyez-vous donc que je sois? – Ne le sais-je pas bien?» répliquai-je. – «Soyez donc tranquille.» Tu te demandes la fin? Il entra dans la chambre avec la belle, et déjà la tentation de la chair lui sortait de la braguette; ses mains, plus hardies que celles des prêtres et des moines, voulaient faire des perquisitions non seulement dans le corsage, mais sub umbra alarum tuarum, comme disait l'enseigne de la boutique d'apothicaire du Pouzetta, de constipée, purgative et pulmonique mémoire. Moi qui pendant ce temps-là faisais le guet et ressemblais à une de ces espionnes qui sont cause que l'on prive, pour désobéissance, un pauvre serviteur de manger à l'office toute une semaine, je me précipite dans la chambre et, attachant fixement mes yeux sur la figure du galant signor, écartant mes bras et jetant mes mains en l'air, je m'écrie d'une voix étouffée: – «Ah! malheureuse infortunée, misérable que je suis! me voilà morte, me voilà cassée par morceaux!» Si tu as jamais fait attention à une chatte qui, au moment d'allonger sa griffe pour saisir n'importe quoi, voit tomber sur elle aux cris de «Au chat! Au chat!» une volée de coups de bâton, de sorte qu'elle ne fait qu'un saut et va se blottir sous le lit, tu vois la mine de notre homme resté en suspens, faute de saisir la cause de mes lamentations. Je continue: «Eh quoi; c'est ainsi que Votre Seigneurie, que j'ai prise pour un autre, se conduit envers moi? Doit-on traiter de la sorte une femme? De grâce, allez-vous-en où vous voudrez et, en vous retirant, promettez-moi de ne pas en ouvrir la bouche, parce que… parce que…» je voulais ajouter: «vous causeriez ma perte», mais je fis semblant de ne pas pouvoir dire le mot, étouffée par les larmes que j'eus l'adresse de me faire jaillir des yeux.

La nourrice.– Malheur à qui ne se doute de rien!

La commère.– Sitôt qu'il connut la raison de mon désespoir, il releva en riant sa large figure et me dit: «Allons donc! je ne suis pas celui que vous croyez, mais je vaux mille de ses pareils, et j'ai le moyen de dépenser, de jeter l'argent autant qu'homme au monde; je ne suis pas la trompette du déshonneur de qui que ce soit; au contraire, je suis plus discret que la cachette où l'on enfouit un trésor. Par conséquent, chère madonna, ne vous tourmentez pas de l'accident qui vous est arrivé: quand vous saurez ma qualité, vous bénirez le hasard qui m'a fait me prendre pour n'importe quel autre.» A ces paroles, je me réconforte un peu, je calme toutes mes agitations et lui dis: – «Votre mine m'en dit encore plus long que votre bouche, et tout est pour le mieux. Mais à vous dire vrai, le grand personnage, je vous parle d'un grand, grand, à qui je l'avais promise il y a plus d'une année, devait lui faire un riche cadeau.»

La nourrice.– Tu lui touchais un mot du riche cadeau pour le lui faire débourser, hein?

La commère.– Une taupe aveugle y verrait clair. Voilà qui est bien. Après m'avoir promis Montemari et sa croix par-dessus le marché, il se rapproche de la muchacha, comme dit don Diego; je tire la porte sur moi et je fiche le lampion d'un de mes yeux à travers une fente; je vois alors se darder leurs langues de la même façon que croisent le fil des épées ceux qui font de l'escrime pour s'amuser, et tout en les voyant, ces langues, tantôt dans sa bouche à lui, tantôt dans sa bouche à elle, je brochais des babines ni plus ni moins que si celle d'un mien marlou se fût trouvée dans ma bouche ou la mienne dans la sienne. Quand je le vis relever le cotillon, je poussai un gros soupir, un de ceux du temps du Sac; mais c'était un doux spectacle, un joli spectacle, que de lui voir peloter les fesses, les cuisses de la blanche main de Sa Seigneurie. Oh! les suaves paroles que susurrait la bouche de Sa Sagesse! Bientôt, voici frère Bernardo qui heurte à la porte du couvent: on la lui ouvrit sans le laisser mener grand tapage du frappoir, et il entra donnant de la tête dans tous les coins, trébuchant comme un ivrogne, pendant que toute heureuse, les yeux renversés, l'haleine sifflante, elle se trémoussait et faisait faire de la musique au bois de lit; puis les voici qui s'arrêtent, voici qu'ils ont achevé.

La nourrice.– Ne disais-tu pas qu'elle était comme la viande d'Isdrau, dont on dit que qui en a mangé une fois n'en veut plus?

La commère.– Je t'ai dit que c'était une fille de quatre sous, mais elle lui parut excellente, grâce à ce que je devais la procurer à un autre. Je ne dis pas de mensonge, et la preuve en est dans les trois ducats à l'effigie du pape Nicolas, tout moisis, tout rouillés de ce vert-de-gris qui s'amasse sur l'or des avares, qu'il lui ficha dans la main en lui disant: – «Demain soir, je veux que nous couchions ensemble.» Et il y couchait, si le diable ne s'était mis à la traverse.

La nourrice.– Comment, à la traverse?

La commère.– En sortant de chez moi, il rencontre un de ses amis qui lui dit: «D'où diable venez-vous? Qui jamais aurait cru vous rencontrer dans ces parages? Bien sûr, bien sûr, Ruffa, la commère, vous aura joué quelqu'un de ses tours.» Il n'en fallut point davantage, nourrice: informé de ce que j'étais, il se mit à rire, en homme sage, et confessa de quel lacet je m'étais servi pour le prendre au piège.

La commère.– Ah! ah! ah!

La nourrice.– Il faut qu'une maquerelle ait une grande audace, une grandissime audace; en voici une raison militaire. Si l'homme ainsi bafoué par moi avait été un de ces «notre, votre putain», je tâtais du tiens-toi tranquille, et rendre les ducats eût été la moindre mésaventure. Par conséquent, force est de s'armer d'une langue qui ait le fil, d'un cœur qui ait de l'audace, d'une présomption qui partout pénètre, d'un front effronté, d'un pied qui jamais ne trébuche, d'une patience qui supporte tout, d'un mensonge qui s'obstine à tout, d'un oui qui cloche et d'un non qui se tienne ferme sur ses quatre jambes. Le métier de maquerelle? oh! oh! oh! Qu'on ne doute pas de la science qu'il exige; il ramènerait à l'école les maîtres des écoliers. Ce n'est pas une plaisanterie: c'est à l'école de ruffianerie qu'ont pris le bonnet de docteur les Sybilles, les Fées, les Striges, les Esprits, les Nécromanciennes, les Poétesses.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
350 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/43822
Telif hakkı:
Public Domain