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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 12

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Pippa.– Qu'il soit laissé à la discrétion du couperet, quand le bourreau le lève pour couper le cou à des gens qui ne le méritent pas autant!

Nanna.– On prétend, et c'est vrai, que comme elle s'en revenait et voulait cacher sa pudeur avec ses mains, un essaim d'abeilles vint se blottir entre ses cuisses, croyant que c'était là leur ruche à miel.

Pippa.– Il lui manquait cela.

Nanna.– Je suis fort la servante d'une jeunesse des plus huppées entre les putains de Rome, laquelle fut alléchée par trois cents ducats que lui laissait dans son testament un homme qui se mourait d'amour pour elle. Elle s'aperçut qu'il feignait d'être à toute extrémité et que le testament, qui chantait la gamme des trois cents ducats, ne servait qu'à la faire courir et à lui faire voir ce qu'elle pouvait espérer en lui étant favorable. Sais-tu ce qu'elle fit?

Pippa.– Je n'en sais rien, mais je voudrais bien le savoir.

Nanna.– Elle lui administra une pincée de poison et l'envoya sur la civière; de la sorte, le testament dut lui lâcher l'argent comptant.

Pippa.– Je veux dire le chapelet pour elle: je veux que, par l'intermédiaire de mes Pater nostri, le bon Dieu d'Imola laisse les citrouilles en fleur et lui pardonne un si galant péché.

Nanna.– Mais une épine ne fait pas un buisson, pas plus qu'un épi une gerbe de blé. Si celle-là sut bien se tirer d'affaire, celle que je vais te dire s'amusait à remettre les coquelicots sur leurs jambes; après avoir à tort et à péché reçu de son amant une grosse balafre plutôt cuite que crue, une balafre à sept branches, moyennant quelques larmes qu'il répandit avec je ne sais combien de soupirs et sous la foi de ses faux serments, alors qu'elle avait encore le bandeau sur la figure, non seulement elle consentit à ne pas lui en vouloir, mais elle se remit à coucher avec lui presque tous les soirs. Au moment où elle s'attendait à recevoir quelque riche cadeau en réparation du dommage, elle se trouva, un beau matin, en pire position que feu Dom Felcuccio, d'heureuse mémoire; il la nettoya de tout, jusqu'à un dé d'argent, et la laissa se donner tant de coups de poing dans la poitrine, s'arracher tant les cheveux, que les filles qui viennent de fermer les yeux à leurs mères ne s'en font pas davantage.

Pippa.– Du diable si je ne sais pas me tirer des ténèbres quand vous marchez devant moi avec la chandelle allumée.

Nanna.– Pippa, te souviens-tu de ce qui t'arrivait lorsque tu te levais pour pisser pendant que je dormais?

Pippa.– Oui, maman, oui.

Nanna.– Ne sais-tu pas qu'en voulant te recoucher, le plus souvent tu ne retrouvais pas le lit et que, plus tu marchais à tâtons, plus tu te perdais, de sorte que tu ne t'y serais jamais reconnue si tu ne m'avais réveillée?

Pippa.– C'est vrai.

Nanna.– Par conséquent si, même dans les moindres choses, tu ne peux rien faire sans moi, tâche encore que, dans les grandes, je te serve encore de chandelier, et, en tout ce que tu voudras faire, souviens-toi de moi, obéis-moi, tiens-toi près de moi; si tu agis ainsi, n'aie pas peur, je ne veux pas te dire des nains, mais des géants. Certainement, il faut toujours être en éveil parce que nous sommes comme les joueurs qui, s'ils parviennent à se vêtir, grâce aux cartes et aux dés, n'arrivent pas à acheter des souliers. Prends n'importe quelle putain, si riche, si aimée, si belle qu'elle soit, en fin de compte elle ressemble à un vieux cardinal tout cassé, qui n'arrive pas à être pape, parce que c'est la mort qui vient lui donner sa voix.

Pippa.– Vous parlez éloquemment.

Nanna.– Je sors des sillons pour avoir voulu les faire trop droits, et cela advient aussi à ceux qui accouplent les mots comme on accouple les grappes de raisins. Je voudrais t'amener à croire que la plus heureuse et la plus contente des putains est au fond malheureuse et mécontente. Laisse bavarder et jaser qui veut jaser; c'est comme ça. Le majordome de Malfetta avait coutume de dire que le bonheur et le contentement d'une putain étaient sœurs des espérances d'un courtisan qui tient dans sa main l'avis par lequel il apprend qu'un tel se meurt; l'homme guérit juste au moment où l'autre vient d'obtenir ses bénéfices. Qu'elles me disent donc, celles qui se font si fières, est-elle heureuse cette femme qui, ainsi que je te l'ai montré, qu'elle soit à la maison, qu'elle se promène, qu'elle dorme, qu'elle mange, toujours, que cela lui plaise ou non, il lui faut s'asseoir avec le cul d'un autre, marcher avec les pieds d'un autre, dormir avec les yeux d'un autre, manger avec la bouche d'un autre? Est-elle contente celle que partout on montre au doigt comme une bagasse, comme une femme publique?

Pippa.– Oh! toute putain est-elle femme publique?

Nanna.– Oui.

Pippa.– Comment, oui?

Nanna.– Quiconque paye pour s'en amuser doit lui grimper dessus, qu'il soit riche à crever ou bien un pouilleux, un rustre, n'importe, par la raison que les ducats reluisent tout autant dans la main des laquais que dans celle des maîtres. De même que les écus d'un porteur d'eau mêlés à ceux d'un chieur d'épiceries sont de la même valeur, et que celui qui les reçoit ne fait aucune différence entre ceux-ci et ceux-là; de même, du moment qu'il y a de l'argent, il faut ouvrir au valet tout aussi bien qu'au roi. Par conséquent, toute putain qui veut avoir des deniers et non des épées ou des bâtons est la pâture du public.

Pippa.– On ne peut mieux dire.

Nanna.– Demande-le non seulement aux prédicateurs, mais à leurs chaires de bois elles-mêmes, si nous sommes heureuses et contentes. Ils s'y redressent de toute leur hauteur, et les voilà qui nous tombent dessus: «Ah! scélérates concubines du diable! épouses d'esprits follets, sœurs de Lucifer, honte du monde entier, déshonneur de votre sexe in mulieribus! Les dragons de l'enfer vous dévoreront votre âme, ils vous la brûleront; les chaudières de soufre bouillant vous attendent, les broches rougies au feu vous réclament, les griffes des démons vont vous dépecer, vous serez de la viande pour leurs crocs et vous serez flagellées à coups de serpents in eternum, in eternum!» Voici maintenant les confesseurs: – «Ite in igne, in igne, vous dis-je, ribaudes, sacs à péchés, spoliatrices des hommes, sorcières, stryges, démoniaques, espionnes du diable, misérables louves!» et ils ne veulent pas même nous écouter, bien loin de nous donner l'absolution. Quand vient la semaine sainte, les juifs, qui clouèrent en croix Notre-Seigneur, sont mieux vêtus que nous, et de plus la conscience nous harcèle et nous crie: «Allez vous ensevelir sous un tas de fumier, ne vous montrez pas parmi les chrétiens.» Et comment en sommes-nous réduites à si triste condition? Rien que pour les hommes, pour leur complaire. Pourquoi nous ont-ils faites ce que nous sommes?

Pippa.– Pourquoi ne crie-t-on pas contre les hommes aussi bien que contre nous?

Nanna.– C'est ce que je voulais te dire. La Paternité de la Révérence de messire le prédicateur devrait se tourner du côté de Leurs Seigneuries et leur dire: – «O vous, esprits tentateurs, pourquoi prenez-vous de force, pourquoi contaminez-vous, pourquoi tournez-vous à l'envers ces putains de femmes, ces bonnes pâtes de femmes, ces étourdies de femmes? Si du moins vous les arrangez comme bon vous semble, à quelle fin les dévalisez-vous, dans quel but les battez-vous, pourquoi les diffamez-vous?» Le moine devrait bien faire en sorte que ces serpents, ces chaudrons, ces broches, ces fouets à lanières de couleuvres et les harpons, ces crochets et tous les diablotins, se tournassent un peu contre les vices des hommes.

Pippa.– C'est ce qu'ils feront peut-être.

Nanna.– N'y pense pas, ne le crois pas, ne l'espère pas, et la raison c'est que malheur aux faibles. Voilà pourquoi les hommes sont cajolés, et non pas gourmandés, par les moines. Maintenant arrivons aux moyens de se faire payer de ceux qui nous tracassent par en bas et par en haut.

Pippa.– Il me semble que vous m'en avez déjà parlé.

Nanna.– Ce n'est pas vrai, puis les messages qui ont de l'importance doivent être répétés deux ou trois fois. Pippa, je voudrais bien savoir de ces galants freluquets qui nous brocardent parce que nous cherchons notre profit et que nous nous faisons payer les services rendus à qui nous les demande, je voudrais bien savoir à quel propos et de quel droit nous serions forcées d'obliger le prochain pour ses beaux yeux? Voici le barbier qui te lave et te rase: pourquoi? pour ton argent; les vignerons ne donneraient pas un coup de pioche dans la vigne, les tailleurs ne pousseraient pas une aiguille dans une paire de chausses, si les sous ne pleuvaient pas dans leurs bourses; sois malade et n'aie pas d'argent, tu verras venir le médecin, oui, demain soir; prends une servante et ne lui paye pas son salaire, tu seras forcée de faire sa besogne toi-même; va chercher une botte de radis, va chercher de l'huile, va chercher du sel, va chercher tout cela sans argent et tu reviendras les mains vides; tout se paye, même la confession, même l'absolution.

Pippa.– Cela ne se paye plus, arrêtez-vous là.

Nanna.– Qu'en sais-tu?

Pippa.– Le pénitencier me l'a dit, quand il m'a donné le petit coup de baguette sur la tête.

Nanna.– Ça peut bien être, mais regarde le prêtre ou celui qui a reçu la confession, si tu ne lui offres rien, et tu verras la jolie mine qu'il te fera. Qu'il en soit ce qu'on voudra, les messes se payent, et celui qui ne veut pas être enseveli dans le cimetière ou le long du mur, encore lui faut-il payer le Kyrie eleison, le Porta inferi et le Requiem eternam. Je ne veux pas t'en dire plus long; les prisons de Corte-Savella, de Torre di Nonna et du Capitole vous tiennent enfermés et bien à l'étroit; elles n'en veulent pas moins être surpayées et il n'y a pas jusqu'au bourreau qui ne touche trois ou quatre ducats pour chaque cou qu'il pend et pour chaque tête qu'il coupe, et il ne ferait pas une marque sur le front d'un voleur, il ne couperait pas un gredin de nez ou une traîtresse d'oreille si le sénateur ou le gouverneur, le podestat et le capitaine ne lui donnaient ce qui est dû. Va-t'en à la boucherie et aie en plus du poids quatre petites onces de mouton, si on te les laisse emporter sans que tu n'ajoutes de l'argent, dis que je ne suis plus Nanna. Tous, jusqu'aux fichus prêtres qui bénissent les œufs, prélèvent leur portion. Si donc il te semble juste à toi de donner tout ton corps, tous tes membres et toute ta tendresse pour un «Grand merci, madonna», c'est ton affaire. S'il te plaît de te livrer à ces marchands qui ne regardent personne en face, à moins d'avoir à en tirer quelque usure, livre-toi.

Pippa.– Non, non, je ne veux point.

Nanna.– Comprends-moi donc bien alors et quand tu m'auras comprise, mets en œuvre mes conseils. Si tu les suis, les hommes ne sauront pas se garder de toi, tandis que tu sauras te garder d'eux. Laisse-les mugueter des fenêtres des chambres qui donnent sur les tiennes, avec des colliers à la main, des fourrures de zibeline, des perles, des bourses pleines dont ils feront résonner les doublons qui sont dedans en les frappant du poing; ces amorces-là sont des contes en l'air, des niaiseries, des attrape-nigauds, des jeux d'enfants, des moyens de duper ceux qui jettent les yeux dessus; sitôt qu'ils s'aperçoivent que tu leur fais de l'œil, croyant qu'ils vont te le donner, ils te font la figue en s'écriant: – «Tiens, prends-moi ça, carogne, truie, garce!»

Pippa.– S'ils me font de pareilles niches, je ne laisserai pas à mes enfants le soin de m'en venger.

Nanna.– Paye-toi encore des pots et des chaudrons de poix qu'ils viendront mettre sous tes fenêtres, pour les incendier et les fracasser, ajoutes-y les chiffons enduits de cire avec lesquels ils feront sauter les gonds de ta porte et la renverseront de haut en bas. Pour te bien assaisonner la bouillie de fèves, voudront en être aussi tout le vacarme, les cris, les sifflets, les plaisanteries, les injures, les pets, les rots, les bravades dont ils se servent en guise de réveille-matin quand tu dors; les voici qui te font la procession autour de ta maison, criant à haute voix tes défauts, absolument comme on devrait crier les leurs.

Pippa.– Que la fluxion de poitrine les étouffe!

Nanna.– Un de ces oiseaux désœuvrés eut un jour une solennelle lubie, la plus folle que se mit jamais en tête un amant plein de mensonge, de faussetés et de sottise.

Pippa.– Quelle lubie?

Nanna.– Pour montrer qu'il ne vivait que de l'espérance d'obtenir la dame de ses pensées et pour que celle-ci, quand elle l'aurait compris, songeât à le rendre heureux, il s'habilla tout en vert: la toque verte, la cape, le pourpoint, les chausses, le fourreau, le bout du fourreau et le manche de l'épée, la ceinture, la chemise, les bottes, jusqu'à sa chevelure et sa barbe, car je crois qu'il les teignit aussi en vert, le plumet et l'agrafe, les ferrets, les aiguillettes, la casaque, tout.

Pippa.– Quel plat d'épinards!

Nanna.– Ah! ah! ah! Il ne mangeait que des choses vertes, des courges, des citrouilles, des melons, des purées d'herbes, des choux, des laitues, de la bourrache, des amandes fraîches, des pois chiches. Pour que le vin lui semblât vert, il le versait dans un gobelet de cristal vert; s'il mangeait une galantine à la gelée, il se contentait de sucer les feuilles de laurier qu'on met dedans; il se faisait pétrir son pain de romarin broyé dans l'huile, pour qu'il participât de la couleur verte, et s'asseyait sur un banc peint en vert. Il couchait dans un lit vert et causait d'herbes, de prairies, de jardins et de printemps. S'il chantait, il n'était jamais question que de l'espérance poussant ses frondaisons dans les champs couverts d'épis, et il entrelaçait ses vers de pampres, de pimprenelles et de pissenlits. S'il envoyait quelque lettre à la diva, il l'écrivait sur des feuilles vertes, et je crois que lorsqu'il allait du corps, il faisait vert, de la couleur de sa figure et de son urine.

Pippa.– Quel fou achevé!

Nanna.– Folle achevée était celle qui croyait que l'on faisait tout cela en l'honneur de ses perfections divines, et non à cause de sa sottise. Veux-tu en savoir encore davantage? Il simula si bien l'espérance, il prêcha si haut que la bonne bête, ne voulant pas le démentir, s'y laissa prendre et s'imagina que cette invention du vert était un suprême hommage à sa beauté; le bénéfice qu'elle retira de ce Vert-de-gris, c'est qu'il la planta là, après l'avoir dévalisée de tout, jusqu'à la paillasse de son lit.

Pippa.– Filou digne de la potence!

Nanna.– Certaine pauvre dame Quinimina, à laquelle la nature avait concédé un peu de physionomie et un peu de belle prestance, pour mieux la faire se casser le cou et pour sa plus sûre ruine, comme il arrive à celui qui sait assez jouer pour avoir l'occasion de perdre, connaissait si bien ses lettres qu'elle put lire une épître à elle adressée par un farceur. O Dieu! comment se fait-il que Cupidon prenne les gens sans y voir clair? Comment est-il possible qu'un chie-en-culotte comme lui sache tirer de l'arc et transpercer les cœurs? Qu'il nous crève donc l'aposthume qui puisse nous venir à nous autres femmes, quand nous prêtons créance aux charlataneries, quand nous croyons avoir des yeux comme des soleils, une chevelure d'or, des joues de roses, des lèvres de rubis, des dents de perles, un air majestueux, une bouche divine, une langue angélique; quand nous nous laissons aveugler par des billets doux que nous envoient des attrapeurs de femmes, de la même façon que se laissa duper l'infortunée dont je parle. Pour que tout le quartier jasât de ce qu'elle savait lire, chaque fois qu'elle pouvait dérober une minute, elle se plantait à sa fenêtre, un livre à la main, ce qui fit qu'un regratteur de rimes l'aperçut et, s'avisant qu'il pourrait peut-être fort bien l'encocher par le moyen de quelque sornette en style d'or, teignit une feuille de papier dans du suc de giroflée, de celles qui sont rouges, trempa sa plume dans du lait de figuier et lui écrivit que ses charmes faisaient le désespoir de ceux des anges; que l'or empruntait son éclat à ses cheveux et le printemps ses fleurs à ses joues; il lui fit aussi archicroire que le lait se blanchirait à la blancheur de sa gorge et de ses mains. Juge maintenant si elle commit le péché de vaine gloire à s'entendre exalter de la sorte!

Pippa.– Niaise!

Nanna.– Quand elle eut achevé de lire sa perdition, cette lettre dans laquelle elle vit qu'on l'accablait de plus d'éloges qu'on en donne au Laudamus, elle s'attendrit de tout son être et, comme on la conjurait de rendre réponse, elle se jeta de confiance dans les bras de ce «seul et en secret», qu'au milieu de leurs bavardages les trompeurs ne manquent pas de promettre en toutes lettres, afin que de prime abord nous leurs prêtions l'oreille. Après lui avoir assigné rendez-vous pour le surlendemain, parce que ce jour-là son mari allait à la campagne, elle se mit aux aguets, attendant le moment.

Pippa.– Quoi! elle avait un mari?

Nanna.– Oui, à la male heure.

Pippa.– Et en plus mauvais point.

Nanna.– Dès que messire le faiseur de sonnets eut obtenu ce oui, il ramassa je ne sais combien de barbouilleurs de papier, de racleurs de chansonnettes et leur dit: – «Je veux donner la sérénade à une petite putain, mariée, assez gentille créature, que je vais mettre sous presse un de ces jours. Preuve que c'est vrai, la voici là couchée par écrit, manu propria»; et il leur montra quelques lignes de son écriture, ce dont ils se mirent à rire un bout de temps ensemble. Puis il empoigna un luth, l'accorda en un clin d'œil et pinça un trille assez gaillardement à la villageoise. Après un ah! ah! poussé à gorge déployée, il se posta sous la fenêtre de la chambre de la bonne amie, laquelle donnait sur une ruelle où il passait une personne par an, et, s'appuyant les reins au mur, l'instrument appliqué sur sa poitrine, leva la tête vers le ciel; pendant qu'elle se montrait par instants en haut il chantonna cette chansonnette:

 
Pour tout l'or du monde,
Dame, à vous louanger ne dirais menteries:
Cela me ferait honte, à moi comme à vous.
Par Dieu, non, je ne dirai pas
Qu'en votre bouche avez parfums de l'Inde ou d'Arabie;
Ni que vos cheveux
Sont plus beaux que l'or;
Ni que dans vos yeux soit niché l'Amour;
Ni que le Soleil leur emprunte sa splendeur;
Ni que vos lèvres et vos dents
Soient de blanches perles et de beaux rubis ardents;
Ni que vos gentilles manières
Fassent au bordel accourir les rivières:
Mais bien dirai que vous êtes un friand morceau,
Plus que dame qui soit au monde,
Et que vous avez tant de grâce
Que pour vous le faire se défroquerait un ermite.
Partout je ne veux dire que vous soyez divine,
Car vous ne pissez pas d'eau de fleur d'orange en guise d'urine.
 

Pippa.– Moi, pour mon compte, je lui aurais jeté le mortier par la tête; oui, je lui aurais jeté, c'est sûr.

Nanna.– Elle, qui n'était pas plus cruelle que tu ne le seras toi-même, s'en estima bien heureuse et bien grande; elle n'attendit pas le départ de son mari, et dès le lendemain se rendit en cachette à la maison d'un boulanger, ami du hâbleur, auquel elle donna à garder une de ses parures qui se mettent à la taille des femmes. Quand le messire eut vu la ceinture, il se dit à part soi: – «Les grains d'ambre seront excellents pour me faire un bracelet, et les grosses noix d'or pour remplir ma bourse.» Ce disant, il s'en fut à la Monnaie et changea le métal non frappé en métal frappé au bon coin; il eut trente-sept ducats d'or des Pater nostri qui entrecoupaient le chapelet d'ambre et les joua tout de suite. Quand il revint, sans plus les avoir, à la maison du boulanger, il se mit dans une de ces colères qui passent par la tête de ceux qui restent sans un as, grâce à l'as, et, rejetant sur l'hépatique la faute du persil ou du prezzemolo, comme l'appellent les savants sybilles, il roua la malheureuse de coups de bâton et la fit rouler du haut de l'escalier sous une grêle de coups de poing.

Pippa.– Grand bien lui fasse!

Nanna.– Elle s'en fut dans la chambrette de je ne sais quelle lavandière et y resta la nuit, sans dormir pour une once; elle eut donc bien le temps de songer à sa vengeance, et elle y songea de la façon que je vais te dire. La ceinture que le mauvais drôle venait de gaspiller avait été volée par son mari dans cette maison, tu sais, appartenant au cardinal della Vella, où il y eut le feu il n'y a pas longtemps; elle-même l'avait soustraite à son mari, qui l'avait serrée dans un coffre. A cette heure, se voyant sans cette ceinture, pour se venger de celui qui l'avait si bien moulue, et sans penser à ce qui pouvait en advenir, elle alla trouver le propriétaire de la maison brûlée et lui conta comment un tel se trouvait avoir la ceinture. Le gentilhomme, mis au fait de l'histoire, commença par faire jeter le grappin sur celui qui l'avait volé, et le capitaine de la Corte-Sevella, jugeant sur cet indice qu'il avait dû dérober encore bien d'autres objets, lui fit appliquer bon nombre de tours de corde. De la sorte, la pécore en fut pour sa mésaventure et pour sa honte, ainsi que son mari, et celui qui l'avait traitée à sa façon s'esquiva par les mailles du filet.

Pippa.– Tant pis pour qui se laisse attraper!

Nanna.– Mais, jusqu'à présent, je ne t'ai encore montré que les grains de poivre, de millet et de blé, des pépins de raisins ou de grenade; maintenant je vais déplier le drap du haut en bas et, après t'en avoir conté une dernière où il n'y a pas trace de bourre, je te congédie. Écoute-moi donc, et si tu peux te retenir de pleurer, retiens-toi.

Pippa.– Ce sera quelque femme engrossées, puis mise à la porte?

Nanna.– Pis.

Pippa.– Quelque enfant enlevée au papa et à la maman, puis rouée de coups de bâton et abandonnée au milieu de la rue?

Nanna.– Pis que moulue de coups, le nez coupé, laissée en chemise, déshonorée, pourrie de mal français et arrangée le plus pitoyablement qu'il soit possible.

Pippa.– Dieu, viens à notre aide!

Nanna.– C'est ce qui attend quiconque aime à crédit.

Pippa.– Bien sûr, pareille chose doit venir d'un de ces poètes à qui vous voulez que j'ouvre et que je me livre.

Nanna.– Je ne t'ai pas dit cela, moi; je veux que tu les cajoles sans leur donner jamais un fétu; il faut agir de la sorte, pour qu'ils ne t'assassinent pas de leurs louanges ironiques ou que, s'ils se moquent de toi dans leurs mordantes satires, cela ne paraisse pas s'adresser à ta personne.

Pippa.– De cette façon, cela peut aller.

Nanna.– Je ne me souviens plus de ce que je voulais te dire.

Pippa.– Ni moi.

Nanna.– Alors ne me coupe pas la parole dans la bouche.

Pippa.– Il faut pourtant bien que je m'occupe de ce qui me regarde.

Nanna.– Je m'en ressouviens, il s'agit d'un roi: d'un roi et non pas d'un fichu docteur, d'un chef d'escouade, d'un roi, te dis-je. Celui-là, à la tête d'une multitude de gens à pied et à cheval, se mit en campagne à travers le pays d'un autre roi, son ennemi, et après l'avoir saccagé, brûlé, ruiné, vint poser le siège autour d'une ville forte où l'autre, ne pouvant arriver à le fléchir par aucune espèce de concession, s'était réfugié avec sa femme et une fille unique qu'il avait. La guerre se continuant ainsi, le roi qui voulait prendre la ville pouvait bien se démener: elle était si forte que le seigneur Jean des Médicis, c'est-à-dire Mars en personne, n'en serait pas venu à bout; il aurait eu beau la bombarder, la fusiller, l'arquebuser tant et plus. Quoi qu'il en soit, le roi qui la battait en brèche jetait feu et flamme dans les escarmouches; à l'un il fendait la tête, à l'autre il coupait un bras, à l'autre il tranchait une main; d'un coup de lance il envoyait un autre en l'air, à un mille de haut, de sorte qu'amis et ennemis ne savaient plus qu'en dire. Cela fut cause que la présomptueuse renommée se fit son guide, le promena triomphalement par tout le camp, puis entra dans la ville, rencontra la fille de l'infortuné monarque et lui dit: – «Viens sur les murailles et tu verras le plus beau, le plus vaillant et le mieux armé de tous les jeunes gens qui soient nés jamais.» A peine lui eut-elle dit cela que la jeune fille y courut, et l'ayant reconnu au terrible panache qui se balançait sur son cimier, à la casaque de toile d'argent qui aveuglait les rayons du soleil quand leur éclat venait la frapper, elle se sentit toute hors d'elle-même; tandis qu'elle dévorait des yeux et le cheval et l'armure et les gestes du roi, le voici qui se lance jusqu'auprès des portes, et comme il brandissait son épée pour tuer un soldat qui fuyait devant lui clopin-clopant, la courroie de son heaume se détacha, le casque lui tomba de la tête; elle aperçut alors ce visage de roses, devenu vermeil dans l'ardeur du combat, et la sueur qui y faisait perler la fatigue ressemblait à la rosée qui les baigne quand l'aube les fait entr'ouvrir.

Pippa.– Abrégeons.

Nanna.– Elle s'enflamma de telle façon qu'elle en devint aveugle et que, sans plus se soucier de ce qu'il avait fait à son père, de ce qu'il voulait lui faire encore, elle en vint à l'aimer plus qu'il ne haïssait celui dont elle tenait l'existence; l'infortunée, elle savait pourtant bien que tout ce qui reluit n'est pas or! N'importe, Amour la rendit si courageuse qu'une nuit elle ouvrit la poterne secrète de son palais, une poterne qui avait été ouverte pour les besoins des temps et par où on pouvait entrer et sortir sans être vu. Comme elle en avait les clefs, elle s'échappa de la ville et toute seule elle alla trouver celui qui avait soif de son sang.

Pippa.– Comment put-elle se diriger dans les ténèbres?

Nanna.– On dit que le feu de son cœur lui servit de flambeau.

Pippa.– Eh bien! on peut dire qu'elle brûlait comme il faut.

Nanna.– Elle brûlait tant qu'elle ne se contenta pas de se faire reconnaître du roi perfide et déloyal, mais qu'elle coucha avec lui et se laissa engluer parce qu'il lui dit: «Signora, je vous accepte pour ma femme et je reconnais votre père pour mon beau-père et mon seigneur, à la condition que vous m'ouvriez les portes de la ville, car ce n'est point par haine, c'est pour l'amour de la gloire que je fais la guerre à Sa Majesté. Aussitôt que je serai le maître de tout, je lui ferai hommage du gain de ma victoire et de mon propre royaume par-dessus le marché.»

Pippa.– Comment il se peut faire qu'ils se soient ensorcelés l'un et l'autre, ce serait merveilleux de l'entendre de leurs bouches.

Nanna.– Tu peux penser si, endoctrinée, conseillée et poussée par l'amour, elle articula, refusa, concéda tout ce que lui suggéra d'articuler, de refuser et de concéder l'amour. On doit croire qu'elle ne semblait pas être une fillette inexpérimentée et craintive, mais une femme avisée et hardie, qu'elle usait des paroles propres à attendrir tout noble cœur, qu'elle y mêlait de ces charmes, de ces soupirs entrecoupés de sanglots, de ces tristesses câlines par le moyen desquelles on obtient ce que l'on désire. On doit croire aussi que le galant si doucereux au dehors, si cruel au dedans, pour qui la vie du père était sa mort à lui, sut emmieller son langage et, par des serments et de grandes promesses, la décider à lui ouvrir ces portes qu'enfin lui ouvrit l'écervelée. La première chose que fit le traître, ce fut de s'emparer du vieux et de la vieille dont elle avait reçu le jour et de leur couper la tête à l'un et à l'autre en sa présence.

Pippa.– Et elle n'en mourut point?

Nanna.– On ne meurt pas de douleur.

Pippa.Ave Maria!

Nanna.– Eux tués, il mit le feu aux maisons, aux églises, aux palais, aux boutiques, laissa brûler une moitié du peuple et passa l'autre moitié au fil de l'épée, sans faire de différence entre les petits et les grands, entre les mâles et les femelles.

Pippa.– Et elle ne se pendit point?

Nanna.– Ne t'ai-je pas dit que l'amour l'avait aveuglée et mise toute hors d'elle-même? Comme une folle, elle délirait, elle se lamentait, et chaque fois qu'elle tournait les yeux vers celui qui était plutôt son bourreau que son mari, elle le contemplait ni plus ni moins que si elle lui avait eu quelque obligation.

Pippa.– C'était de la folie et non de l'amour.

Nanna.– Dieu garde les chiens, Pippa; Dieu préserve les Maures d'un tourment pareil! Ah! oui, l'amour est une cruelle histoire, et crois-en une qui l'a éprouvé; crois-m'en, Pippa, l'amour, ah!.. Pour moi, je préférerais mourir que d'endurer un mois la torture d'un homme qui n'a plus aucune espérance de ravoir la femme qu'il adore; j'aimerais mieux la fièvre. Se trouver sans un sou, ce n'est rien; avoir des ennemis, bagatelle; le vrai supplice, c'est celui d'un homme qui aime et qui ne dort, ni ne boit, ni ne mange, qui ne peut rester ni debout, ni assis; l'imagination toujours obsédée par elle, il s'épuise à y penser, mais ses idées ne peuvent pourtant pas s'assouvir en idée.

Pippa.– Tout le monde aime cependant.

Nanna.– C'est vrai; mais tous y gagnent ce visage pâle qu'à force de faire la putain finit par avoir le troupeau, le bataillon, l'innombrable quantité de filles folles, car sur cent putains quatre-vingt-dix-neuf n'existent qu'en perspective, comme disait la Romanello. Le putanisme, dans son ensemble, est tout semblable à une boutique d'épicerie tombée secrètement en faillite: elle a toutes ses petites boîtes bien en ordre, ses pots rangés à la file avec des étiquettes où on lit: dragées, anis, amandes confites, noix pralinées, poivre en grains, safran, pignons; mais ouvre celle-ci ou celle-là, il n'y a rien du tout dedans. De même les chaînettes d'or, les éventails, les bagues, les jolies robes, les coiffes les plus huppées sont les étiquettes des pots et des boîtes vides dont je te parle. Ainsi, pour un amoureux qui a lieu de se féliciter de son amour, il y en a mille qui en tombent dans le désespoir.

Pippa.– Revenez-en donc à votre histoire, si vous ne voulez pas qu'on dise que votre fil est emmêlé.

Nanna.– On ne le dira jamais, parce que les femmes sont des femmes, et que quand elles vont contre leur naturel, elles peuvent toujours répondre à qui les en reprend: «Vous ne savez pas ce que vous dites.» Or donc, la pauvre enfant ainsi trahie reste avec celui qui a saccagé son pays, tué son père et sa mère, et s'en va avec lui. Mais voici venir le moment où, étant grosse de lui, elle est sur le point d'accoucher. Le scélérat l'apprend et commande qu'elle soit jetée toute nue sur un buisson d'épines, pour que les pointes la déchirent, elle et son fruit. Hélas! elle montrait tant de courage qu'elle se déshabilla d'elle-même en disant: – «Ingrat! Est-ce la récompense de mon amour? Te semble-t-il qu'une reine mérite un pareil sort? Où jamais a-t-on ouï dire qu'un père assassinât son enfant avant qu'il eût commis aucun crime, avant même qu'il fût né?»

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
350 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/43822
Telif hakkı:
Public Domain