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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 15

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La nourrice.– Oui, j'en ai vu.

La commère.– Tu vois ce pauvre, en dépit de ton peu de charité, t'arracher l'aumône de la main, et tu la vois par la même occasion m'arracher de la bouche la cause de mes éclats de rire. La vérité, c'est que je lui fis faire d'abord mille serments de n'en point souffler mot, de ne s'en point courroucer et de me pardonner. Après qu'elle m'eut fait serments sur serments, sans oublier ce «Que le diable soit le maître de mon corps et de mon âme!» qu'on dit lorsqu'on veut obliger quelqu'un à vous croire, je lui dis: – «Un gros bêta, bêta, stupide quand il veut des choses impossibles, car pour tout le reste c'est un gentil, un charmant garçon, qui me voyant sortir de cette maison, qui m'est offerte par votre gracieuseté, non à cause de mes mérites, ne fait plus que courir après moi, et parce qu'il est des plus nobles, des plus galants et des mieux tournés de la ville, il a eu l'audace…» ici, je coupai ma phrase, pour faire languir la belle, et après m'être un peu laissé prier, je poursuivis: «Il a eu l'audace de me prier de faire auprès de vous une commission.»

La nourrice.– O maîtresse des écoles, école des maîtresses!

La commère.– «Comment, que je lui fasse une commission pour vous», lui répondis-je; «suis-je donc une ruffiane? – Hein? quoi?» murmurait la veuve. – «Vous mériteriez que je le dise à son frère. Allez-vous-en donc à vos affaires; allez-y, vous dis-je; sinon vous vous en repentirez. Madonna, je suis votre servante et femme à lui montrer quelle est votre vertu et la mienne.» Voici qu'elle se met à rougir en m'entendant narrer ma perfide histoire, et après être restée un peu bouleversée, elle me dit: – «N'en parlez à qui que ce soit. – Un signe de vous suffit pour que j'obéisse», répliquai-je; «mais le pauvre garçon ne peut pas durer; parce qu'il est beau jouteur, sauteur, chanteur, compositeur, danseur, dénicheur de toutes les jolies modes, une cassette à joyaux et un coffre-fort à écus, il lui semble que vous êtes forcée de mourir pour lui; le pauvre fou! le pauvre sot! Maintenant, que Votre Seigneurie me rende les frisettes! celle à qui elles appartiennent me les redemande, elles ou l'argent.» La veuve ne me répondit rien, absorbée dans ses pensées; puis elle lève les yeux sur moi qui, voyant au même instant l'amoureux sans trêve passer devant la porte, ne ris plus cette fois, non; d'une mine d'excommunié, j'empoigne un pavé laissé là par la servante, qui s'en était servie pour casser des noix, et je fais mine de vouloir lui en briser la tête. La veuve me retient le bras avec un «Non, pour l'amour de Dieu!» et se met à soupirer; je me dis en moi-même: «Je te tiens»; et sans plus vouloir emporter les frisettes ni rester plus longtemps, je dégringole l'escalier, feignant d'avoir oublié de fermer la porte. Je retrouve celui qui, dans l'incertitude d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle, aurait voulu avoir une centaine d'oreilles pour m'écouter et en même temps être sourd, et je lui rends la vie en lui montrant joyeuse mine. Quand je lui eus tout narré, je lui vis dénouer son mouchoir et m'allonger des ducats sans compter, comme en allonge à son avocat celui qui vient d'obtenir sentence en sa faveur.

La nourrice.– Si l'on m'avait dit, il y a deux jours: «La plus avisée caboche de femme qui soit au monde est sur le point de mourir», j'aurais couru aussitôt me confesser, croyant que l'avis était pour moi; mais non, c'eût été à toi d'aller à confesse.

La commère.– Ce fut à moi de retourner près de la veuve qui, en m'écoutant parler des talents et des richesses de l'amoureux d'un air qui semblait fait pour s'en moquer, commença néanmoins à tourner vers lui ses idées, de même que les tourne n'importe quelle autre femme vers les ducats qu'elle voit un homme manier. Elle me remmène bavarder avec elle, je suis de nouveau prise de rires plus visibles que jamais et, dans un intervalle de calme, je lui dis: «Faut-il vous l'avoir?» Le galant, le dieu d'amour, voulait me ficher, bien mieux, il m'a fichu dans le corsage une lettre qui a parfumé toute l'église où je la jetai, avec ses odeurs; et quelle suscription elle portait, à l'encre d'or! Je crois que je ne pourrai pas me retenir de faire quelque malheur. Je suis en une triste situation à cause de cet homme-là; il me suit à la piste, me harcèle de l'aiguillon et je ne puis bouger d'un pas sans avoir ce chien sous la queue. Par cette croix, madonna, croyez-moi, puisque je vous le jure, j'ai été sur le point de prendre la lettre et d'en faire… je ne veux pas dire quoi. – Il fallait le faire, dit-elle; mais dans le cas où il voudrait vous la redonner, apportez-la-moi, nous en rirons un peu ensemble.» Chère nourrice, je lui apportai l'histoire et, comme elle eut remué une montagne, elle la remua, elle; il y eut de conclu un mariage d'un autre genre que celui qu'on cherchait à conclure par le moyen d'une infinité d'intermédiaires, et, par ainsi, ma dextérité vint à bout de la chasteté, en maquerellant sans maquereller, ce qui est un métier plus subtil que de tisser de la soie, un métier savant, louable et de toute sécurité.

La nourrice.– Voilà le point.

La commère.– Vint à moi un galant gentilhomme qui, à force de lorgner une dame de la ville, une fort grande dame, s'en échauffa, sans en penser plus long, et me dit que, si je voulais, je pouvais le mettre au paradis; après m'avoir avoué le pourquoi et le comment de ses désirs, il me donne un ducat, deux ducats et s'y prend si bien que je lui promets de parler à la susdite dame. Il voulait m'indiquer l'église où elle allait à la messe, l'autel où elle s'agenouillait, le banc où elle s'asseyait. Je lui coupe la parole dans la bouche, en m'écriant: «Je sais-bien qui c'est, je connais l'église, l'autel et le banc, mais je ne suis pas une maquerelle. Néanmoins, Votre Seigneurie me paraît, à sa mine, un homme à obliger et, avant demain soir, je vous consolerai en vous apportant quelque bonne petite nouvelle.» L'honnête garçon, le charmant garçon, était étranger: ne nous connaissant nullement, nous autres maquerelles, il se laissa donner à entendre que je m'étais abouchée avec elle et qu'elle m'avait répondu: «S'il tardait un peu plus, j'allais lui envoyer faire la déclaration qu'il vous envoie me faire.»

La nourrice.– Qui croit sans garantie n'a guère d'esprit.

La commère.– Tu penses s'il tenait dans sa peau de se voir ainsi aimé. L'allégresse tenait cour plénière dans la grande salle de sa poitrine et le cœur lui dansait le ballet de ses noces imaginaires. A cette heure, moi, qui le trouvais si bon enfant, je lui fabrique un bout de lettre du dernier galant, où je lui disais, aux lieu et place de la susdite: «Mon cher seigneur, quand pourrai-je jamais être quitte de l'obligation que j'ai à la fortune, aux étoiles, aux cieux, aux planètes, qui m'ont rendu digne d'être la servante de votre courtoisie? Je puis me dire heureuse, puisqu'un si joli garçon que vous me permet de l'adorer. Hélas! infortunée que j'étais, si vous ne vous fussiez trouvé aussi tendre que beau, aussi beau qu'aimable! Les dames de toutes les villes devraient m'envier votre amour, et, si je parviens à en jouir, je ne troquerais pas mon sort contre le sort d'un empereur. Dans le cas où vous ne viendriez pas cette nuit à l'endroit et à l'heure que vous indiquera la fidèle porteuse de cette lettre, soyez sûr que je me tuerai.» Pour que le papier semblât humide de ses larmes, je l'aspergeai de gouttes d'eau et, après avoir fait toutes les cérémonies de la suscription et de la souscription, je la lui portai.

La nourrice.– Ah! ah! eh! eh!

La commère.– Si j'avais eu autant d'écus que je reçus de remerciements et de bénédictions, et la lettre de baisers, quelle aubaine! Il tremblait de joie et ne pouvait ouvrir le billet; il l'ouvrit pourtant et le lut, s'arrêtant à chaque mot pour me dire: «Commère, je ne serai pas un ingrat et je ferai voir à Sa Seigneurie quel homme je suis.» Je lui rends grâces et je lui fais savoir qu'il ait à se trouver à huit heures à tel endroit, qu'il m'y attende. Après en avoir soutiré deux autres petits ducats, je laisse là le Beatus viro qui envoie chercher le barbier et se fait faire une tête à l'antique à l'aide de papillotes et de fers chauds qu'il portait toujours sur lui; puis il change de chemise, se parfume des pieds à la tête, se revêt d'un pourpoint de velours violet constellé de galons et de fils d'argent battu, et soupe uniquement d'œufs frais et de cardons, avec du poivre à pleines mains. Tout en bavardant, plein de cette assurance que l'on voit à un homme qui vient de recevoir une nouvelle à son gré, il envoie quelqu'un faire le guet et écouter l'horloge. Six heures sonnent, voici qu'il ne peut durer au bout du licou; il prend sa cape et son épée, jette un coup d'œil sur un collier de douze ou quatorze ducats environ, qu'il portait grâce à ce qu'il le devait, ainsi qu'à un petit rubis servant de pendeloque, d'une valeur de cinq ou six ducats, et sort de son logis, emmenant avec lui un vaillant laquais. Sept heures sonnèrent comme il arriva au rendez-vous: je ne viens pas; huit heures sonnent, je ne me montre pas davantage.

La nourrice.– Son lot sera d'attendre le retour de la colombe, je veux dire du corbeau.

La commère.– Écoute donc. Quand huit heures sont sonnées, il se met à dire à son valet: – «Tu n'as pas bien compté; Christ lui-même ne pourrait faire que ce fût autre chose que sept heures.» – «Maître, c'est huit heures», réplique celui-ci. – «Grosse bête, c'est sept heures», affirme notre homme; il se promenait de long en large et, au moindre petit bruit qu'il entendait, s'écriait: «La voici; elle n'aura pas pu venir plus tôt.» En parlant de la sorte, il fait encore deux tours en avant, en arrière, puis s'arrête et dit au valet: «Je suis bien sûr que la vieille est venue me trouver à la bonne foi, sans tromperie aucune; mais il arrive souvent des empêchements, on ne peut s'en aller comme on voudrait; je pense à moi qui, parfois, vais mettre mon habit pour sortir et me trouve retenu deux heures par quelqu'un qui vient me voir.»

La nourrice.– Il se le faisait gober à lui-même.

La commère.– Au milieu de ses rêvasseries, voilà neuf heures qui se décrochent. – «Putain de Vierge!» s'écrie-t-il, «si je suis bafoué à la face du ciel, si cette coquine de maquerelle m'a fait poser là, je lui flanquerai tant de coups, je lui en flanquerai tant… Sois tranquille, sois tranquille! Suis-je de ceux qu'on berne, hein?» Puis il se remit à se promener et il soufflait comme un homme qui s'est aperçu qu'on lui plante des cornes. Il lui semble cependant que je ne devais ni pouvais lui manquer de parole et, après avoir fait trois pas en avant pour retourner chez lui, il en faisait quatre en arrière pour revenir où il devait m'attendre. En allant et venant de la sorte, il ressemblait, non pas à l'un de ces buffles qui courent au palio, mais à l'un de ceux qui ne savent quel est le meilleur, de marcher ou de rester en place. Gianicco, pendant ce temps-là, le tourmentait à son aise, lui rôtissait de son souffle aigu les oreilles et la figure, lui mordait les lèvres et lui tirait de la bouche d'étranges et stupéfiants blasphèmes. A la fin, bien éclairé par les huit heures, les neuf heures et les dix heures sonnées, il s'en retourna d'où il était venu, en poussant des «hélas!» tout le long du chemin, et jetant son épée et sa cape par terre, grinçant des dents, s'écria: « – Ne lui couperai-je pas le nez? Ne lui flanquerai-je pas deux cents estafilades! Ne lui mangerai-je pas une joue avec mes crocs! Sale coquine de maquerelle!» En se couchant, il faisait craquer le lit à force de se retourner tantôt sur un côté, tantôt sur l'autre, se tortillait comme une couleuvre entre les draps, se grattait la tête, se mordait les doigts, donnait des coups de poing dans le vide et faisait d'horribles lamentations. Pour passer sa rage, il appela son hôtesse et la fit coucher avec lui; mais comme c'est quelque chose d'incroyable ce dégoût que l'on a pour une femme à qui l'on vient de faire cela pour apaiser le tourment dont vous fait souffrir celle qu'on aime, aussitôt l'affaire finie, il la chassa d'auprès de lui, ne pouvant plus la sentir à son côté, et attendit le jour qui, à son estimation, mit un mois à paraître. Sitôt qu'il fit clair, voilà notre homme qui saute en bas du lit et accourt chez moi; je le reconnais à sa façon de frapper comme un enragé et je vais lui ouvrir. Il entre et je l'entends fulminer: «Est-ce ainsi qu'on me traite, hein? A qui crois-tu donc avoir affaire, hein? – A l'un des plus honnêtes et des plus courtois seigneurs de l'Italie», que je lui réponds, «et je suis stupéfaite de voir Votre Seigneurie se précipiter avec cette fureur sur son affectionnée servante. Maintenant, j'en veux faire le vœu, oui, j'en veux faire le vœu, pour sûr; va, mets-toi dans l'embarras pour de grands personnages, va! Je l'ai attendu jusqu'à l'aube, je me suis gelée du froid qu'il faisait pour vous obliger, et c'est comme si je n'avais rien fait.»

La nourrice.– Oh! la bonne histoire; tu paraissais encore avoir raison, par-dessus le marché!

La commère.– Il me réplique: «J'ai compté six heures, sept heures, huit heures, neuf heures, dix heures, et vous n'êtes pas venue. – Quand donc êtes-vous parti? lui demandai-je. – Au dernier coup de dix heures. – Juste comme le dernier coup sonnait, je suis arrivée, et puis attends, attends toujours: je pouvais attendre! S'il faut tout dire à Votre Seigneurie, j'ai lavé votre dame de mes propres mains, à l'eau de rose et non à l'eau pure, et en lui épongeant les seins, la poitrine, les reins, le cou, je m'émerveillais du satin et de la blancheur de sa peau. Le bain était tiède, le feu allumé, et c'est moi qui suis cause de tout le mal parce que en lui lavant les cuisses, les fesses et le mignon, je fus prise d'une défaillance, au milieu de la douce volupté que j'éprouvais. Oh! quelles chairs délicates, quels membres blancs, quel friand morceau dont ne tâtera plus personne! Je l'ai palpée, je l'ai baisée, je l'ai maniée pour la dernière fois et toujours en lui parlant de vous.» Pourquoi te prolongerais-je l'histoire? Je mis notre homme en belle humeur et, comme son pied d'escabeau se redressait, il se laissa tomber sur moi et il m'en administra une dont on pouvait dire en veux-tu, en voilà.

La nourrice.– Tu me feras crever; ah! ah! ah!

La commère.– Combien m'en suis-je fourré par le bec depuis que j'existe, de cette façon-là! En somme, les bons morceaux, ce sont les cuisiniers qui se les ingurgitent, et nous autres maquerelles nous avons en maquerellant le même plaisir que le gars qui fait les gaufres, à savoir qu'il mange celles qui se cassent; nous sommes comme les bouffons qui prélèvent leur vêtement et leur nourriture sur les habits et la table des seigneurs. Dès qu'il se fut apaisé et soulagé sur moi, il eut tant de déplaisir à me voir sourire de la chose qu'il prit la fuite sur l'heure et à l'instant et que je ne l'ai jamais revu.

La nourrice.– Qui donc n'aurait pas pris la fuite?

La commère.– Je vais t'en conter une autre, grâce à laquelle fut sur le point de s'exaspérer un grand personnage. L'homme dont je te parle s'éprit d'une jolie petite femme, pas si fluette pourtant qu'on ne la retrouvât dans le lit, une gentille mignonne, toute esprit, toute grâce; avec ses œillades d'un certain genre, ses aimables risettes, ses gestes câlins, ses façons, ses manières, sa démarche, elle ensorcelait le cœur d'un chacun. Le susdit personnage s'enflamma à première vue et, à force de faire de la dépense avec elle et avec moi, il parvint à la posséder. Je le laissai prendre cinq ou six fois son plaisir, mais de jour, tantôt de bon matin, tantôt sur le soir, aujourd'hui à none, demain à vêpres, de sorte que cette fureur d'amour dont il avait d'abord fait parade pour l'avoir lui passa subitement, et qu'il lui prodiguait des caresses plutôt par beau semblant que par grande passion; ce fut presque pour en rire qu'un jour il la pria de venir coucher avec lui, ce dont elle me fit confidence. Je m'avisai de le faire un peu jeûner, pour qu'il en vînt mieux à nos fins, et je dis à la belle de lui promettre qu'elle se trouverait à six heures dans la maison d'une sienne voisine. Je le fis de la sorte droguer six nuits de suite; la première s'écoule sans trop d'ennuis; à la seconde, un tantinet de désir fait son apparition; à la troisième, le four commence à chauffer et les soupirs se mettent en branle; à la quatrième, la colère et la jalousie lui font battre la campagne; à la cinquième, la rage et la fureur lui mettent les armes à la main; à la sixième et dernière, tout le mobilier vole en éclats, la patience est à bout, l'intellect déraisonne, la langue va d'estoc et de taille, l'haleine brûle, la cervelle se dérange; il rompt la bride des convenances et se précipite par la maison avec des menaces, cris, gémissements, larmes, désespoir, puis se plante là, toujours à attendre, plus enfiévré de passion que n'avait montré l'être celui qui m'avait fait l'affaire en attendant celle qui ne devait jamais venir. Il se prend à croire que si elle ne vient pas, c'est parce qu'il ne m'a pas donné assez d'argent; il me le dit, m'en donne, m'en promet d'autre et me caresse, tout en menaçant; puis trouve moyen de parler à son amoureuse et la voit lui jurer avec larmes que ce n'est pas sa faute, que sa mère la surveille. «La potion que vous m'avez procurée pour la faire dormir», lui dit-elle, «lui a paru bien amère lorsqu'elle y a goûté, ce qui fait qu'elle a conçu un soupçon et qu'elle ne s'endormirait pas pour tout l'or du monde avant de me voir couchée.» Elle lui promit néanmoins de venir, pour sûr et certain, la nuit prochaine; elle ne vint pas, et c'était à la fois un amusement et une pitié que de voir un homme de ce rang se mettre à la fenêtre cent fois en une minute en demandant: «Quelle heure est-il? La voici qui vient, elle ne peut tarder, je suis sûr qu'elle viendra, elle me l'a juré sur sa religion.» A chaque chauve-souris qui voletait, il croyait que c'était elle qui arrivait et attendant encore un peu, puis un peu plus; lorsqu'une heure se fut écoulée, il se mit à souffler, à se ronger en dedans, à délirer comme quelqu'un qui entend le bargello lui dire: «Prends tes dernières dispositions», en même temps qu'il lui montre le confesseur. L'heure passée depuis longtemps, il se jette tout habillé sur les draps et, qu'il se mette à plat-ventre, sur le dos, sur les flancs, nulle part il ne trouve assez de repos pour pouvoir fermer les yeux; sa pensée est toujours avec celle qui se moque de lui. Il se lève, se promène par la chambre, retourne à la fenêtre, se recouche et, au moment où il va s'endormir, se réveille, brisé de fatigue; alors il s'habille en soupirant, le jour étant déjà haut. L'heure de manger arrive; mais l'odeur de la viande lui pue, lui ôte l'appétit; il essaye de manger une bouchée et il la crache comme si c'était du poison; il évite ses amis; si l'un d'eux chante, il croit qu'on se moque de lui; si un autre se met à rire, il se fâche; il ne se peigne plus la barbe, ne se lave plus le visage, ne change plus de chemise; il erre, seul, et pendant que ses pensées, son cœur, son esprit, son imagination, sa cervelle se perdent dans les rêvasseries, il s'arrête, plus mort que vif, bâtit des jardins en l'air et ne se décide à rien; il écrit des lettres, puis les déchire; envoie des messages, puis s'en repent; tantôt prie, tantôt menace, espère, désespère et toujours déraisonne.

La nourrice.– Je me sens toute bouleversée de t'entendre raconter ce que tu me racontes. Malheur à qui éprouve de tels tourments! C'est d'un cruel martyre qu'Amour flagelle ceux qui aiment. O Dieu, dans quel état se trouve l'infortuné! Tout lui déplaît, le miel lui semble amer; le repos est pour lui une fatigue; il jeûne en mangeant, il a soif en buvant, il veille en dormant.

La commère.– Au bout de dix ou douze jours, si tu l'avais vu, tu l'aurais comparé à n'importe quoi plutôt qu'à un homme; il ne se reconnaissait pas lui-même dans son miroir. Bien sûr, je ne lui avais pas infligé tant de tours de corde parce que je lui en voulais; non, mais j'étais bien aise d'essayer si c'était une bonne recette pour mettre aux hommes martel en tête. Maintenant, nourrice, puisque la recette a opéré, emploie-la, et tu auras tout ce que tu voudras des gens que tu sauras mettre dans un état pareil.

La nourrice.– N'en as-tu pas eu pitié ensuite?

La commère.– Si, tu t'en doutes bien.

La nourrice.– J'en suis contente.

La commère.– Je la fis venir coucher avec lui nombre de fois; lorsque je lui voyais tenir le poing trop serré à mon égard, je raccourcissais les rênes de la haquenée; s'il déliait les cordons de la bourse, je rendais la bride.

La nourrice.– Moi aussi je rendrai ma bride quand un homme comme celui-là ouvrira la main.

La commère.– Fais comme cela, si tu veux bien te gouverner; il opère des miracles l'homme qui parvient à recouvrer sa maîtresse. C'est la vérité; sitôt qu'il la rebaise et la rembrasse, les couleurs lui reviennent sur la figure, la vigueur dans les membres, la joie sur le front, le rire dans les yeux et dans la bouche la faim, la soif et la parole; il reprend goût à ses amitiés; la musique, les danses, les chants lui plaisent, et pour te dire tout d'une haleine, il ressuscite plus vite qu'il n'était mort.

La nourrice.– Amour, malheur à qui tu es contraire!

La commère.– Venons-en à des choses plus gaies. Il y avait certain muguet qui n'aurait pas concédé la main droite à la beauté du Parmigiano, camérier du pape Jules; un de ses valets lui ayant dit que toutes les courtisanes et nobles dames de la ville se retenaient de ne pas se jeter par les fenêtres sur son passage, par amour pour lui, il acheta autant de paillasses et de matelas qu'il put trouver, dans l'intention de les faire porter derrière lui partout où il allait, de peur de les laisser se casser le cou lorsqu'elles se précipiteraient. Il décochait des sourires à toutes, il faisait avec toutes le trépassé, était continuellement en sérénades, écrivait à toute heure quelque nouvelle lettre d'amour, lisait toute la journée des sonnets et subitement se mettait à vous quitter pour courir après quelque porteuse de poulets. Comme il avait besogné des yeux toutes les femmes, il était connu jusque derrière les Blanchi. Je lui en jouai une, à celui-là, et une douce, douce!

La nourrice.– Je veux être ton esclave à la chaîne; je me croirais une comtesse si je voyais jeter dans les latrines un de ces maroufles, et combien y en a-t-il!

La commère.– Il venait tous les matins à la Pace, se plaçait toujours aux endroits les plus honorables et guignait de l'œil toutes les femmes; tu aurais dit en le voyant mugueter: «Celui-là leur met le bât à toutes.» Moi, après m'être aperçue qu'il écoutait ce dont nous parlions, je dis à ma compagne: «Le hibou nous espionne; ne te trouble pas et fais semblant de t'émerveiller de mes paroles.» Cela dit, je hausse un peu la voix et j'ajoute: «Je suis pour le restant de mes jours toute étourdie, à cause des cassements de tête que me donne ce dal Piombo, qui est un si grand peintre. Je lui ai montré le doigt, et il a pris le doigt et la main. – Comment cela?» me demanda-t-elle. « – Je lui ai procuré à faire l'autre jour le portrait d'une charmante, non, d'une miraculeuse jeune fille; cela m'a coûté un mal de chien, mais il m'en a payée: la vérité se doit toujours confesser. A cette heure, il est sans cesse sur mes épaules, pour la peindre de nouveau, quoiqu'il l'ait eue déjà tant de fois; il l'a fait poser pour l'ange Gabriel, pour la Madone, pour la Madeleine, pour sainte Apollonie, pour sainte Ursule, pour sainte Lucie, pour sainte Catherine, et je l'excuse, car elle est bien belle, je te l'assure.» Le bélître, qui avait les oreilles ouvertes à deux battants, dès que j'eus quitté mon amie après nos bavardages, me suit à la piste; si je marche, il marche; si je vais doucement, il ralentit le pas; si je m'arrête, il s'arrête, tousse un brin, s'éclaircit la voix, salue un passant d'une voix si haute que je l'entends, et fait mille gestes pour que je le remarque. Je laisse alors tomber mon chapelet et je poursuis ma route, feignant de ne pas m'en être aperçue; le coïon s'élance d'un bond, le ramasse et avec un «Madonna! Madonna!» me fait retourner; il me tend le chapelet, je m'écrie: – «Tête à l'évent que je suis, grand merci à Votre Seigneurie. Si je puis quelque chose, à votre service»; et je vais pour continuer ma route. Voici qu'il me retient, me tire à l'écart et commence à me dire tout le plaisir de m'être agréable; que, bien qu'il soit jeune encore, je ne l'accuse pas de présomption s'il recherche mon entremise pour profiter d'une bonne aubaine; que grâce à tout le bien qu'il m'a entendu dire de celle dont on fait tant de fois le portrait en ange Gabriel, il en est tombé en un tel feu et en une telle flamme qu'il est prêt à se pâmer.

La nourrice.– Oh! tu le faisais monter à l'échelle galamment.

La commère.– Je lui coupe la parole d'un de ces «Excusez-moi» dont on use quand on veut parler à son tour, et je réponds évasivement en concluant que c'est chose impossible que de l'aboucher avec elle; je lui allègue les convenances, les méfiances, et prenant congé de lui je fais cinq ou six pas, tout en mâchonnant le «Réfléchissez-y bien», sur lequel il m'avait quittée; puis je me retourne et lui fais un signe. Il accourt et me dit: – «Que m'ordonnez-vous, ma mère? – J'ai bon espoir pour vous, je me suis rappelé que… suffit, pour l'instant. Faites en sorte de vous trouver chez moi ce soir, à la demi-heure de nuit, et peut-être, peut-être… Adieu.»

La nourrice.– Quel beau tour!

La commère.– Si tu avais vu la piaffe qu'il faisait et de quel air majestueux il s'éloigna, ce fou à lier, tu aurais bien ri. Il s'en alla tout de suite voir à l'horloge quelle heure venait de sonner et, à chaque ami qu'il rencontrait, il lui posait la main sur l'épaule et lui disait tout bas, tout bas: « – Je m'en vais tâter ce soir d'un morceau dont un Duc s'estimerait heureux; n'en parle à personne, je ne puis t'en dire plus long.»

La nourrice.– Le bélître!

La commère.– Voici que l'heure sonne; il arrive et je lui dis: «Faut-il vous l'avouer? elle vous connaît, ce qui fait qu'elle hésite pour de bonnes raisons. – Comment, pour de bonnes raisons?» réplique le nigaud; «ne suis-je pas un homme, hein? – Oui, signor; ne vous emportez pas», lui répond la commère; «mais elle sait que vous voulez toutes les femmes, que vous les avez toutes, et elle craint qu'une fois rassasié vous ne vous moquiez d'elle. Mais moi qui connais les gens en deux coups d'œil, j'ai tant fait et tant dit qu'elle sera votre servante. – Non pas, ma souveraine, par la potta de sainte Isabella! par le chien de la chatte!» dégaina-t-il. Je poursuivis: «Que Votre Seigneurie le sache: elle m'avait donné une bague absolument pareille à celle que vous portez au doigt, afin que vous la preniez pour l'amour d'elle; mais je lui ai dit: «Non, il veut au contraire vous donner la sienne et que vous la portiez en signe de la foi qu'il vous jure.» A peine eus-je achevé la phrase qu'il se mouilla le bout du doigt de la langue et sortit la bague en me disant: «Vous étiez dans mon sentiment quand vous lui parliez de la sorte; dépêchez-vous d'aller la lui remettre et d'arranger l'affaire.»

La nourrice.– Ah! ah! ah! Qui ne rirait de la manière dont tu lui as flibusté le joyau?

La commère.– La bague obtenue, je lui promets qu'il coucherait la nuit prochaine avec sa belle et, après lui avoir encore soutiré cinq Jules, je le congédie avec un «Portez-vous bien». Puis je me procure une petite gueuse on ne peut plus suffisante, je la nippe d'effets que je loue, je la farde, je l'attife bien gentiment, je la mène dans le taudis d'un mien compère, et je la couche entre les bras du sire qui se met à renier le ciel, parce qu'un mauvais lumignon, alambiqué d'huile par moi et toujours sur le point de s'éteindre, ne lui permettait pas de la voir à son gré. Mais il fut sur le point de prononcer le vœu de se faire moine quand, une heure avant le jour, je vins le trouver au nid et le forçai de se dresser sur pied en m'arrachant les cheveux, en m'écriant: « – Nous sommes découverts, les frères, le mari, les beaux-frères!.. Malheureuse que je suis! misérable!..» Puissé-je faire une triste fin si la peur qu'il eut ne lui fit pas oublier sa bourse sous le traversin. Il revint le matin chez moi, pour causer; mais un mien marlou, qui semblait exaspéré, lui donna tant d'inquiétude que jamais plus il ne se montra.

La nourrice.– Combien je suis aise que de pareils vantards d'amour soient traités de cette façon! Venez-y, freluquets, hochequeues, les femmes ôtent leurs cottes pour vous appliquer sur leur estomac; bestioles, chie-musc, crache-rubis, museaux de singes!

La commère.– A l'histoire d'une nonne.

La nourrice.– Que d'affaires à la maquerelle! il faut qu'elle soit partout, qu'elle mette la main à tout, qu'elle promette et dépromette, qu'elle nie et qu'elle affirme.

La commère.– Cappe! Oui, ce sont de grosses affaires que celles de la maquerelle! Une maquerelle doit se métamorphoser en tailleur.

La nourrice.– Comment, en tailleur?

La commère.– Oui, elle doit ressembler au tailleur, qui toujours promet. Le voici en train de te couper un habit, une casaque, une paire de chausses, un pourpoint; et bien qu'il soit certain de ne point pouvoir te servir non seulement pour le jour qu'il te promet, mais même pour le lendemain, le surlendemain et le jour d'après, néanmoins il ne se fait pas faute de promettre, de certifier, et ce qu'il en fait, c'est pour ne pas se laisser échapper l'ouvrage des mains. Le matin arrive, et celui qui croit s'habiller à neuf, après l'avoir attendu une ou deux heures au lit, lui envoie dire qu'il se dépêche: – «Tout de suite, tout de suite», répond le tailleur; «j'achève de coudre une dizaine de points qui manquent et j'arrive.» Trois heures sonnent, l'heure du dîner, puis l'heure de none, et il ne paraît pas; le messire vous le coupe en quatre, à force de blasphèmes et d'injures. Le rusé tailleur, dès qu'il a fini, court à la maison du personnage, déplie l'habit, jacasse, s'excuse, s'humilie, s'enfonce dans ses épaules, donne raison à sa pratique, souffre tout et ne tient nul compte des épithètes de voleur et de fainéant qui pleuvent sur lui dès qu'il se montre. Ainsi fait la maquerelle; elle laisse criailler ceux qui criaillent de ce qu'elle n'a pas tenu ponctuellement ses promesses faites à crédit, et quand il ne lui arrive rien de plus que d'être appelée grosse maquerelle, vieille ribaude, sale truie, c'est un vrai plaisir.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
350 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/43822
Telif hakkı:
Public Domain