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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 16

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La nourrice.– Un vrai plaisir.

La commère.– C'est le portrait ressemblant de celui qui se ronge en attendant ses habits neufs, l'homme qui voit passer l'heure du rendez-vous. Il veut étrangler la maquerelle; mais celle-ci, en toute occurrence, doit faire au particulier qu'elle a dupé le même visage que fait un hôtelier au voyageur amené à l'auberge par son garçon.

La nourrice.– Comment, à l'auberge?

La commère.– Je vais te le dire. Les garçons d'hôteliers s'en vont tous les soirs à un mille de l'auberge et, s'ils aperçoivent un voyageur, se mettent à lui dire: – «Signor, oh! messire, venez avec moi; nous vous donnerons des perdrix, des faisans, des grives, des truffes, des becs-figues, du Trebiano»; ils lui promettent jusqu'à du suc amer; et après qu'ils l'ont mené où ils veulent, à peine trouve-t-il quelque poulet maigre et d'un seul vin. L'homme tempête; l'hôte s'excuse en lui disant: – «Il n'y a qu'un instant, un monseigneur voyageant à franc étrier nous a dévoré tout ce que mon valet croyait encore que nous avions ici.» Force est bien à l'autre, qui est descendu de cheval et qui a ôté jusqu'à ses bottes, de manger ce qu'on lui donne.

La nourrice.– Ainsi doit faire le particulier à qui la maquerelle a promis une signora, une grande dame, et à qui elle sort un petit veau tout près de devenir vache.

La commère.– Tu le tiens. Revenons à la nonne, à la sœur, à ta bigote dont je corrompis la chasteté à l'aide d'un brin de blasphème et d'un soupçon de serment. Mais de peur de l'oublier, avant de parler des monastères, je veux t'enseigner un joli coup. Fais obstinément profession de ne jamais blasphémer ni jurer et tâche de toutes façons que cela se sache, qu'au milieu de toutes tes imperfections tu as gardé une vertu bien rare chez une maquerelle, celle de ne blasphémer ni jurer de rien.

La nourrice.– Pourquoi dois-je faire ce que tu dis?

La commère.– Parce que notre but est de tirer des carottes, de faire croire ce qui n'est pas ni ne peut être. S'il te vient le désir de tromper ou de duper quelqu'un, étant donné le renom que tu possèdes de ne blasphémer ni ne jurer, tu n'as qu'à proférer un blasphème et un serment pour lui faire avaler la bourde, et il te prêtera plus de créance qu'on ne prête à usure sur des gages d'or et d'argent.

La nourrice.– Je supplie ma mémoire de me laisser plutôt oublier le Memento mei qu'un si sage conseil.

La commère.– A la nonne, maintenant. Un de ceux qui se délectent méchamment à planter des cornes sur le front des monastères s'alambiquait la cervelle pour l'amour d'une petite religieuse, toute gracieuse, toute mignonne, toute gentille. En dernier expédient, il vient me trouver, pleurniche autour de moi, me conte ses tourments, enfin me donne des promesses et de l'argent, ce qui fait qu'à la mode des charlatans qui s'engagent à vous guérir de toute espèce de chancre en huit jours, je lui promets d'y aller, de parler, et je me mets en route. Mais en levant les yeux sur le monastère, je considère la sainteté du lieu, la hauteur des murailles, le danger d'entrer, la pudicité des sœurs, et je m'arrête, en disant à moi-même: – «Que feras-tu, commère? Iras-tu? n'iras-tu pas? Si, si, j'irai; ma foi non, je n'irai pas. Et pourquoi non? et pourquoi oui?..»

La nourrice.– C'est toi toute crachée.

La commère.– «Sur ma parole, je veux m'en retourner à la maison. Comment, à la maison? Est-ce donc la première fois?..» J'étais ainsi à me débattre, sitôt que j'examinai le monastère, et comme je tenais à la main de ces collerettes de toile, tissées de ce menu fil qui ne se fait pas blanchir, je les replace dans mon corsage et j'ouvre un petit livre de la Vierge écrit tout entier à la plume, avec des miniatures enluminées d'ors, d'azurs, de verts et de violets. J'avais eu cet office d'un chenapan de mes amis, qui l'avait volé à cet évêque d'Amelia, dont la gale a laissé à Rome un bon souvenir: je le tenais enveloppé dans une couverture et, sous prétexte de le vendre, j'allais bavarder avec les sœurs de tous les couvents. Après l'avoir ouvert et regardé, en m'émerveillant, je le resserre, je me le remets sous le bras, puis je recommence à inspecter le logis des recluses; comme j'en causais plus tard à quelqu'un qui avait fait campagne, il me dit que je ressemblais à un capitaine qui veut livrer bataille à une ville, examine l'épaisseur des murailles, la profondeur et la largeur des fossés, l'endroit où les créneaux sont moins garnis de monde, puis donne l'assaut. Quoi qu'il en fût de ce que j'étais et de ce à quoi je ressemblais, j'entrai dans l'église et, pour ne pas faire tort à la robe de bure dont je m'habillais toutes les fois que je mêlais mes ruffianeries aux chastetés conventuelles, je pris d'abord de l'eau bénite, puis je me jetai à genoux et, après avoir marmotté un instant, m'être donné quelque Maxima culpa dans la poitrine et avoir allongé les bras en joignant les mains, je courbe la tête, je baise le sol, et alors je me relève et vais frapper au tour. Dès que j'ai frappé comme cela, tout doucement, tout doucement, j'entends un Ave qui me répond et, en me répondant, ouvre la grille. Je me renfonce entre mes épaules et je demande s'il n'y a pas ici une sœur qui veuille acheter le livre du Psalmiste.

La nourrice.– Tu disais tout à l'heure que c'était l'office de la Vierge.

La commère.– Ne peut-on pas avancer une erreur et être laissée en repos?

La nourrice.– Plût au ciel qu'on y fût laissé aussi bien pour avoir avancé deux vérités!

La commère.– A la bonne heure, donc. Quand la tourière entend que je veux vendre le livre, elle s'élance dans le couvent et n'y reste pas longtemps sans revenir vers moi avec un troupeau de jeunes sœurs; on me fait entrer et voici que je lâche un soupir en disant: « – Jamais je ne mets les pieds dans un monastère sans que mon âme frémisse; rien que l'odeur de sainteté, de virginité qui s'exhale de votre église opère ma conversion et me fait regretter mes péchés. Enfin, vous êtes dans le paradis, vous n'avez aucun embarras d'enfants, de maris, de mondanités: vos offices, vos vêpres vous suffisent, et la récréation que vous prenez dans votre jardin, dans votre vigne, vaut mieux que tous les plaisirs dont nous jouissons.» Cela dit, je vais m'asseoir à côté de celle pour qui j'étais venue; j'ôte le livre de son enveloppe, je rencontre la première miniature et je la lui montre; aussitôt toutes les autres font cercle autour d'elle.

La nourrice.– Je les vois regarder le livre et je les entends babiller.

La commère.– Le cercle fait, elles reconnaissent Adam et Ève, et en voici une qui s'écrie: « – Maudit soit ce vilain figuier ou plutôt ce traître de serpent qui tenta la femme que voilà!» Elle la touchait du doigt et soupirait. Une autre lui répond et lui dit: « – Nous vivrions éternellement, n'était cette gourmandise pour un fruit. Mais si nous ne venions pas à mourir, nous nous mangerions l'un l'autre et le dégoût de la vie nous prendrait. Ève a donc bien fait de le manger.» « – Non, elle n'a pas bien fait,» cria le reste de la troupe. «Mourir, ah! retourner en poussière, hélas!» « – Pour moi, dit une petite fûtée, j'aime mieux vivre nue et déchaussée que mourir chaussée et vêtue; la mort à qui en veut!» Là-dessus, je tourne les feuillets et je trouve le Déluge; dès que je l'ai trouvé, je les entends dire: « – Oh! comme l'arche de Noé est naturelle! Ils semblent vivants, ceux qui se sauvent au haut des arbres et sur la cime des montagnes!» Une autre admire la foudre qu'il semble qu'on voit tomber dans le pêle-mêle des éclairs et des nuages; une autre, les oiseaux effrayés par la pluie; une autre, les gens qui s'efforcent de se raccrocher à l'arche; une autre, d'autres détails encore.

La nourrice.– On les avait volées à la chapelle, ces peintures-là.

La commère.– C'est ce qui se raconte. Après qu'elles eurent examiné le Déluge, je leur montrai le bois où tombe la manne, et à voir une si grande multitude, hommes et femmes, s'en remplir les tabliers, les girons, les mains, les corbeilles, elles étaient toutes joyeuses. En ce moment survint l'abbesse; aussitôt qu'elles l'aperçurent, elles coururent vers elle le livre à la main et, pendant qu'elles l'occupaient à voir les miniatures, je restait seule avec celle que je convoitais. L'occasion était favorable; j'exhibai les guimpes finement brodées et je lui dis: « – Que vous semble de ce travail?» « – Oh! que c'est galant,» s'écria-t-elle. « – Celui à qui cela appartient est bien galant aussi, lui dis-je, et je veux vous apporter demain quelques-unes de ses chemises brodées d'or, elles vous émerveilleront; mais sa grâce et sa gentillesse vous émerveilleraient encore bien davantage. Oh! le discret jeune homme! le riche personnage! Je vous confesserai mon péché: je voudrais être telle que je fus jadis et… suffit!» Tandis que je lui disais cela, je la regardais dans les yeux et les voyant comme je les voulais, je change de ton et je lui dis: « – Dieu pardonne à votre père et à votre mère qui vous ont mise en prison ici! et je sais bien ce que m'a dit le gentilhomme à qui sont les guimp…»

La nourrice.– L'adroit moyen!

La commère.– «… Il se pâme, il se meurt, il se ronge pour l'amour de vous. Vous êtes avisée, je crois que vous pensez à ce que vous êtes faite de chair et d'os, à ce que la jeunesse n'a qu'un temps…» Enfin, nourrice, les femmes ont dans le sang une douceur qui surpasse celle du miel, mais la douceur des religieuses surpasse le miel, le sucre et la manne. Celle-ci prit donc bien gentiment une lettre que je lui apportais de la part de celui qui me l'avait donnée; la chose fut conclue, on trouva les voies et moyens; il put venir près d'elle et elle put venir près de lui. Ma bonne astuce fut de laisser le livre qui m'ouvrait les portes à deux battants; toujours je feignais de vouloir non le leur vendre mais le leur donner et jamais le marché ne se concluait.

La nourrice.– Ah! Ah!

La commère.– En deux jours, je rendis toutes les religieuses folles de mon babil; je leur racontais les plus étranges aventures du monde et contrefaisant tantôt la folle, tantôt la sage, bienheureuse était celle qui pouvait le mieux me choyer. Je leur disais ce que l'on pensait de Milan et qui allait en devenir le duc; je leur déclarais si le pape était pour le parti impérial ou pour celui de la France; je leur prêchais la grandeur des Vénitiens, leur disais combien ils sont habiles, combien ils sont riches. Puis je me mettais sur le chapitre d'une telle ou d'un tel, je divulguais les amants de celle-là, je leur disais qui était grosse, qui ne faisait pas d'enfants, quels étaient ceux qui traitaient bien ou mal leurs femmes, et je leur expliquais jusqu'aux prophéties de sainte Brigitte et de Fra Giacopone da Pietrapena.

La nourrice.– Quelle tête!

La commère.– Me voici maintenant sur le seuil d'une dame noble, riche (mariée à un grand gentilhomme que l'on attendait de jour en jour), le chapelet à la main; mâchonnant des Pater nostri et des soupirs, un billet doux dans le corsage et portant en outre quelques écheveaux de fil fin dans une pochette que j'avais au tablier. Je frappe doucement et je prie la servante, qui du haut de la fenêtre demandait: «Qui est là?» de vouloir bien dire à sa maîtresse que c'est moi; que je lui apporte du fil si beau qu'on lui dirait vous; comment cela se trouvait une occasion par suite d'un marché défait. Je l'entends qui vient m'ouvrir et je pénètre à l'intérieur aussi furtivement que le filou qui, à l'aide de pinces et de limes sourdes, démonte enfin la serrure d'une boutique guignée par lui depuis un mois. Je monte à l'étage et, avec une révérence qui pouvait passer pour un agenouillement, je dis à la dame: « – Dieu vous conserve cette grâce, cette beauté, ce charme de votre personne, ornée de toute vertu, noblesse et courtoisie!»

La nourrice.– Belle salutation!

La commère.– Elle me dit: « – Asseyez-vous, vous dis-je.» Je m'assieds, en m'asseyant je soupire bien fort et, avec deux petites larmes sèches et altérées, je me ramasse en un peloton, je lui raconte mes tourments, la cherté de tout, le peu d'aumône qu'on fait. Mes paroles l'émeuvent de compassion et, dès que je la vois émue, je lui lâche d'une bouche tremblante: « – Si les autres étaient comme vous, la pauvreté serait une richesse pour une femme comme moi. Qu'est-ce que vaut une beauté cruelle? quels éloges peut-on en faire? quel paradis est le sien? Combien d'infortunées meurent dans les rues sans que personne y prenne garde? Combien dans les hôpitaux ne sont visitées à jamais de l'Œuvre de miséricorde? Mais laissons tranquilles les pauvres femmes; combien d'hommes au lieu d'ouvrir la main la ferme, grâce à la cruauté, à la dureté que le diable a mise au milieu du cœur de celles qui pourraient venir en aide aux affligées et, rien que d'une parole ou d'un regard, sans la moindre action, les tirer de peine ou de misère? Soyez donc bénie, vous, soyez adorée, puisque votre pitié, votre compassion ne souffrira pas que je sois forcée de donner pour rien ce paquet de fil.» Et en le lui posant dans la main, je me mets à sourire et je lui dis: « – Il m'arrive aujourd'hui une chose qui ne m'était pas encore arrivée de ma vie.»

La nourrice.– Le comble de l'art du maquerellage de la maquerelle est ton élève.

La commère.– La dame se tourne vers moi et me dit: « – Que vous arrive-t-il?» Je lui réponds: « – En regardant les gracieux mouvements de vos yeux, les boucles de vos cheveux qui s'échappent de dessous votre voile, votre front spacieux, l'arc délié de vos sourcils, le vermillon de vos lèvres et toutes les autres divinités de Votre Seigneurie, je me sens éprouver plus de consolation que je n'avais de chagrin avant que ma bonne fortune et votre courtoisie ne m'eussent fait la grâce de m'amener en votre présence.» Elle, en se rengorgeant me dit: « – Toute la grâce est vôtre. – Non, vôtre,» répondis-je; «j'en fais l'honneur à Votre Seigneurie. Ah! qu'il a bien raison de vous adorer, de brûler pour vous!..» Ici je m'arrête, j'entame le chapitre du fil et j'en demande tant la livre, plus ou moins, comme il lui plaira. Quelle pauvre chose est la femme et de combien peu de cervelle! A peine lui ai-je lâché ce «Il a bien raison de vous adorer et de brûler pour vous,» qu'elle devient toute rouge et que, s'enchevêtrant dans le marché du fil, elle ne peut arriver à le conclure. Je m'aperçois qu'elle a grand désir d'approfondir cette matière, bien plus importante que tous les écheveaux et toutes les aiguillées de fil, et je la gratte où cela la démange en ajoutant: «Qui n'a pas d'esprit, tant pis pour lui; mieux vaut vivre désespéré à cause de vous que satisfait auprès d'une autre.» Comptant alors qu'elle est abattue du coup de lance que vient de lui porter mon patelinage, je tire la lettre de ma poche et je la lui plante dans la main. Voici qu'elle se jette sur moi en s'écriant: « – A moi, hein? à moi, ha?.. Et pour qui me prends-tu? Qui crois-tu que je suis? Il me vient une envie de t'arracher les yeux avec les ongles; avec mes ongles il me vient envie de te les arracher, excommuniée, ruffiane, fainéante que tu es! Va-t'en avec Dieu; sors-moi de la maison, et si jamais tu as l'audace de revenir, tu me le payeras pour cette fois-ci et pour cette fois-là. Est-ce ainsi qu'on me traite d'une telle façon?»

La nourrice.– Je me compisse de peur à ton intention.

La commère.– Pense à ce que je dus faire en me voyant jetée du haut en bas de l'escalier. Comme je cherchais à battre en retraite, le mari survient, la maman accourt au bruit et, par surcroît, le frère, lui qui ne sortait jamais du cabinet d'étude. Me voyant en de si mauvais draps, je ramène l'assurance dans mon cœur, mes menteries habituelles sur le bout de ma langue, l'effronterie sur ma figure; en une minute je hausse la voix et je dis à la jeune: « – S'il vous semble que je vous demande trop cher pour le fil dites: «Il ne fait pas mon affaire», sans m'accabler d'injures»; à la vieille: «Qui sait mieux que vous combien il vaut la livre?»; au frère: «Vous n'avez rien à régler avec moi»; au mari qui me heurte en criant: «Que viens-tu faire ici?» je réponds: « – Je me suis trompée de porte, que Votre Seigneurie m'excuse.» A l'aide de ces expédients, je me tirai du mauvais pas.

La nourrice.– Une autre s'y serait perdue.

La commère.– En semblables occurrences, il faut user du stratagème dont use le renard quand il se voit acculé par les chiens, les bâtons, les filets et la paille enflammée. Il ne perd pas la tête, garde son sang-froid et fait mine de vouloir s'échapper tantôt par ce côté, tantôt par cet autre; chaque mouvement qu'il fait, ses assaillants l'imitent et ils le laissent se sauver sans savoir comment.

La nourrice.– Dix fois, j'ai vu ce que tu dis là.

La commère.– Mais tu crois peut-être que celle dont je pensais fuir le courroux s'était mise en fureur pour tout de bon? Nullement, nourrice; elle recueillit les morceaux de la lettre qu'elle avait déchirée, foulée aux pieds, criblée de crachats; elle la reconstitua, et la lut et la relut mille fois; de sa fenêtre elle la montra à celui qui m'avait envoyée la porter et, pour que je ne conservasse pas un seul doute, l'amant me fit voir de mes propres yeux comment elle devint sa maîtresse, sans autres messages. Un jour après dîner, il me fit place en secret quelque part d'où je la vis se déshabiller toute nue (il faisait grand chaud) et se coucher avec lui; la chambre donnait sur un jardin, ce qui fut cause que les cigales, dont le babil était étourdissant à cette heure, m'empêchèrent d'entendre ce que Madonna lui disait. Mais je la vis très bien, si j'ai de bons yeux, je la vis on ne peut mieux, car il la contempla sur toutes ses faces. Elle s'était relevé les cheveux sur la tête sans aucun voile et ses tresses lui faisaient une toiture à son beau front; ses yeux flambaient et riaient tout ensemble sous l'arc de l'un et de l'autre de ses sourcils; ses joues semblaient, à proprement parler, du lait parsemé de graines d'écarlate, d'une couleur tendre, tendre; oh! le joli nez, sœur, le gracieux menton qu'elle avait! Sais-tu pourquoi je ne te parle ni de la bouche ni des dents? Pour ne pas gâter leur réputation en en parlant. Elle avait un cou, ô Dieu! une gorge, nourrice, et deux tétins à faire se corrompre les vierges et mettre froc bas aux martyrs. Je m'égarai en contemplant le bas du corps, avec son bijou pour nombril au mitan, et je me perdis dans la gentillesse de cet objet qui est la cause de tant de folies, de tant de querelles, de tant de dépenses et de tant de paroles; quant aux cuisses, aux jambes, aux pieds, aux mains, aux bras, que ceux qui savent louer dignement les louent à ma place. Encore ne t'ai-je parlé que des parties du devant. Les merveilles qui me mirent hors de moi, ce sont les épaules, les reins et le reste de ses charmes. Je te jure par mon petit mobilier, et je permets au feu, aux voleurs, aux sbires de le mettre à sac, si pendant cette contemplation je ne portai la main à ma chosette et me la frottai comme se frotte le machin quiconque n'a pas où le mettre.

La nourrice.– Pendant que tu étais en train de me raconter tout cela, j'ai éprouvé cette douceur qu'on éprouve quand on rêve avoir son amoureux entre les jambes et qu'on se réveille au bon moment.

La commère.– Après tous ces badinages, ils se jetèrent sur le lit, s'embrassèrent étroitement et firent désespérer l'air de la chambre parce qu'il ne trouvait plus moyen de se glisser entre eux deux. Comme ils se tenaient ainsi embrassés, les cigales se turent par bonheur pour moi, car ce que disent les amoureux n'est pas moins charmant que ce qu'ils font. Avant d'en venir à croiser le fer, le jeune homme, qui était aussi spirituel que noble, la fixa, les yeux dans les yeux, et la contemplant sans lever son regard, lui dit ces vers que je voulus tenir de lui par écrit et que je me suis colloqués dans la mémoire avec bien d'autres rimes que je réciterais le cas échéant:

 
Qu'il n'ait cure du Ciel celui qui vit sur terre
En amant heureux, content de son amour;
Qu'il ne souhaite d'aller là-haut, parmi les dieux,
Jouir du bonheur auquel toute âme aspire;
Car au bien suprême atteint, à ce qu'il semble,
Rien que le jeu d'amour, et dans le moment
Où sur la joue de sa Dame on imprime un baiser,
On goûte presque les plaisirs du Paradis.
 
 
Oh! bienheureux ceux qui ont deux cœurs
En un seul cœur, et deux âmes en une âme,
Deux vies en une vie, et calment leurs ardeurs
Dans un apaisement voluptueux et doux!
Plus heureux encore ceux dont les tendresses
Étant partagées sont exemptes de toute crainte!
Jalousie, ni envie, ni destin contraire
Ne gâtent leur plaisir, jusques à la mort.
 

La nourrice.– Ces vers me sont rentrés dans l'âme; qu'ils sont doux, qu'ils sont suaves!

La commère.– Après qu'il eut récité les deux stances, dont se délectèrent les oreilles de la jeune femme, ils en vinrent au fait. Leurs seins se pressaient si fort l'un contre l'autre que leurs cœurs pouvaient se confondre en un même battement; ils se becquetaient si amoureusement que leurs âmes montaient de plaisir jusqu'à leurs lèvres et qu'en se les buvant ils goûtaient les joies célestes; oui, les susdites âmes tressaillirent d'allégresse pendant que les «Ah! ah! Oh! oh!» les «ma vie, mon cœur, je me meurs, attends que j'y sois», allèrent jusqu'au bout. Alors tous les deux retombèrent épuisés, en se soufflant l'un à l'autre leur âme dans la bouche avec un soupir.

La nourrice.– Une Sapho, un Tibaldeo, un Pétrarque ne saurait pas raconter aussi bien la chose. Mais ne me parle pas d'eux davantage et laisse-moi avec le miel à la bouche.

La commère.– Je le veux bien, mais je te fais tort du sommeil qui lentement, lentement envahit leurs yeux, de sorte que leurs paupières se relevaient et s'abaissaient, leur ôtant puis leur rendant la lumière, absolument comme un petit nuage ôte et rend son éclat au soleil, selon qu'il passe devant lui ou s'en éloigne.

La nourrice.– Comme il lui plaira.

La commère.– Un homme de qualité, un renommé personnage, qui avait plus de vertus que n'en a la bétoine, remarqua certaine veuve, ni vieille ni jeune, fort belle et pleine d'agréments, qui presque chaque matin venait à la messe. Pour attraper l'un ou l'autre, comme j'en vins à bout, j'arrivais toujours à l'église avant elle et je m'installais sur les marches de son autel préféré; j'en usais ainsi d'abord pour lui donner l'occasion de me parler, ne fût-ce que pour me dire: «Ote-toi de là», et c'est ce qui advint; chaque fois qu'elle me voyait, elle me saluait gracieusement et souvent me demandait comment allait ma santé, si j'avais un mari, combien je payais de loyer et autres histoires. Celui qui la lorgnait en prit occasion de me faire l'intermédiaire de ses amours; un soir, il vint me trouver en secret et m'exposa sa requête d'honnête façon. Moi qui ai mon latin en bouche je promets sans promettre; je promets en lui disant: «Une pauvre femme comme moi n'est que l'humble servante d'un homme comme vous»; et je me rétracte en ajoutant: «Je doute de réussir; toutefois, je lui parlerai, soyez-en certain.» Je le fais alors venir à l'église, je m'approche de la veuve et je l'entretiens d'autre chose, puis, me retournant vers lui, je lui fais entendre par signes qu'elle riait de ce que je lui avais parlé de lui, tandis qu'elle riait de mon simple bavardage; le voilà bien content.

La nourrice.– Quelle pitié!

La commère.– L'office achevé, je retourne à la maison et il arrive; je lui touche la main et je lui dis: – «Bon profit vous fasse tout le bien qu'elle vous veut! Je ne pouvais lui parler de chose qui lui agréât davantage. Pour la première fois, elle ne s'est pas risquée à me dire toute sa pensée, mais qui ne la devinerait pas? Écrivez-lui donc une lettre, avec quelque petit sonnet, car elle en est friande, et je la lui remettrai.» Dès qu'il entendit parler de la lettre, il sortit une couple de ducats: – «Je ne vous les donne pas en payement», me dit-il, «ce sont les arrhes de ce que je compte vous offrir, et ce soir même j'apporterai la lettre.» Il s'en va et revient avec la lettre enveloppée dans un morceau de velours noir, liée avec un cordon de soie vert; il la baise et me la présente: je la rebaise et je la prends.

La nourrice.– Cérémonies pour cérémonies.

La commère.– Après l'avoir empochée, je congédie mon homme et je promets de porter la lettre le lendemain. Je me rends à l'église, je rencontre la dame et je ne lui parle pas, voyant avec elle une servante qu'elle n'avait pas coutume d'amener; sans rien de plus, je m'excuse vis-à-vis de lui. – «C'est bien», me dit-il, «ce qui ne se peut ne se peut; pourvu que vous pensiez à moi, cela me suffit.» – «Comment cela, penser à vous? Je remettrai la lettre aujourd'hui même, ou je crèverai; laissez-moi faire, je veux aller chez elle. Soyez ici à deux heures et j'aurai quelque chose à vous dire.» Il me remercie, renouvelle ses promesses, lâche un autre petit ducat et tourne les talons. Un bout de temps après, je me rends chez la veuve, à qui je ne demande que si elle n'a pas un peu de lin, d'étoupe ou de chanvre à me donner, pour filer. Tu te souviens bien de ce que je t'ai dit que dans les maisons riches j'allais vêtue en pauvresse et, dans les maisons pauvres, vêtue en femme riche. J'obtins du lin et tout ce que je voulais, puis, l'homme étant revenu me voir, je lui dis: «Je la lui ai remise de la façon la plus adroite, la plus rusée du monde», et après lui avoir conté une histoire qui n'était ni vraie ni même approchant du vrai, je lui fais croire que j'irai le lendemain soir chercher la réponse. Le lendemain matin arrive, et j'avais à aller endoctriner une de ces petites dévideuses de soie, assez jeune, gentille et pauvre au possible. Je laisse une nièce que j'ai à la maison et j'oublie la lettre que je n'avais ni donnée ni l'intention de donner; elle était dans le tiroir de ma table; fatal oubli qui faillit causer ma perte, car le particulier qui me l'avait remise vient chez moi sans que j'y fusse et la gamine lui ouvre; il farfouille dans le tiroir, trouve sa lettre et la met dans sa poche en se disant: «Je veux voir ce que va dire cette gueuse de maquerelle, en retour de mes bons offices.»

La nourrice.– Te voilà les os moulus.

La commère.– Doucement. Je rentre, mais comme le cœur me disait: «Il y a quelque chose», je regarde dans le tiroir, je n'y vois plus la lettre et je fais venir la gamine; elle me dit: «Messire un tel est arrivé», et tout de suite je songe à imaginer une excuse. Aussitôt, le voici qui vient à moi, sans se troubler aucunement; il m'aborde en souriant comme à l'ordinaire et me parle tout au naturel. Mais ta madrée commère ne s'y laisse pas prendre, elle se rapproche de lui et lui dit: «Je sais que vous n'accordez pas à vos pauvres servantes le temps de dormir, ni celui de digérer leur dîner; sur mon âme, j'ai passé l'une des plus mauvaises soirées et des plus tristes nuits que l'on puisse avoir. Il est vrai que je vous ai dit avoir remis la lettre, je ne le nie pas, et je ne vous ai pas dit cela pour vous en conter. Mais je n'ai pas trouvé l'occasion de la remettre et, certaine que j'étais de pouvoir le faire ce soir même, je me dis: Peu importe de lui en avoir donné l'assurance, du moment que sa commission sera faite à temps. Maintenant, vous avez repris votre lettre et je suis sûre que vous ne croiriez plus de moi la vérité même. Mais rendez-la-moi et vous verrez, non pas demain, mais après-demain, ce dont je suis capable.»

La nourrice.– La bonne trame!

La commère.– Notre homme, tout radouci et tout bonasse, tire la lettre de sa poche et me la rend. « – Certes, j'étais un peu en colère, dit-il, parce qu'il me semblait être traité en nigaud, mais je suis un homme raisonnable; j'accepte donc vos excuses et tout mécontentement s'est envolé; la faute se réparera par la diligence. – Je sais bien, répliquai-je, que c'est chose grave de ne pas dire la vérité à un seigneur tel que vous; mais c'est fait, songeons au remède.» Il s'en va empochant ces bêtises, et moi de rire et de déplier la lettre. Nourrice, jamais on ne vit plus belle affaire; chaque lettre semblait une perle et il n'y aurait pas au monde une dame, si dure et si revêche fût-elle, que n'eussent remuée les paroles qu'on y lisait. Oh! les belles imaginations! les jolies façons de supplier! les engageantes manières d'attendrir et de faire brûler quiconque! Je pris un étonnant amusement à lire et à relire ce petit madrigal, qui s'y trouvait inclus:

 
Dame, la beauté qui passe toute merveille
Est belle seulement parce qu'elle vous ressemble.
Pour la rendre plus belle encore,
Dissipez vos glaçons et éteignez ma flamme;
Vous serez d'autant plus belle à merveille
Qu'avec la pitié vous aurez plus de ressemblance,
Car enfin vous en recevrez blâme
Si c'est en vain que mon espoir espère,
Et l'on dira: Est cruelle à merveille
La cruauté, rien que parce qu'elle vous ressemble.
 

La nourrice.– C'est gentil.

La commère.– Après l'avoir lue tout à mon aise, je la laissai là et, avec le velours dont elle était enveloppée, je me confectionnai deux sachets à porter au cou, tout en riant de celui qui attendait la réponse, laquelle vint comme tu vas voir. Quand je retournai chez la veuve, j'entendis que l'on y criait à propos de je ne sais quelle chaîne de cou brisée en quatre morceaux pendant qu'on tirait dessus: c'était le plus beau travail qu'on eût jamais vu, un travail comme personne à Rome n'en sait faire; aussi madonna menait-elle grand tapage. En femme rusée, je pense à la malice et je lui dis: « – Ne vous emportez pas: quand vous viendrez à la messe, je vous aboucherai avec un maître orfèvre, que vous avez peut-être aperçu quelquefois, et il vous la raccommodera si bien qu'elle sera plus belle aux endroits brisés que là où elle est restée intacte.» Elle se calma aussitôt et me répondit: « – Tâchez de venir à l'église demain matin sans faute.» Je lui promets, rentre au galop chez moi et, le temps de dire un bénédicité à table, le galant apparaît. « – Il faut être femme, lui dis-je, et avoir la volonté de vous servir comme je viens de le faire. Votre lettre a plu, et tellement; tellement, que cela vous semblera étrange; c'étaient des larmes, un tas d'affaires, des soupirs, ne m'en parlez pas, sans compter les petites risettes. Dix fois elle a lu les vers et en a fait des éloges, je ne peux pas vous dire; ce ne fut pas sans la baiser et la rebaiser qu'elle la nicha entre ses deux seins de neige et de roses, et la conclusion c'est que demain matin à l'église, quand tout le monde sera parti, elle désire vous parler.» En apprenant cela, voici notre homme qui veut me remercier à voix haute. « – Doucement, lui dis-je, on chemine doucement aux endroits scabreux. – Comment, quels endroits scabreux? me demanda-t-il. – Je vais vous le dire, répliquai-je.» Elle ne se fie pas à sa suivante et, de peur que votre secret ne se découvre, nous avons trouvé un joli expédient. La noble dame a brisé une chaîne à laquelle elle tient beaucoup; elle fera semblant de prendre Votre Seigneurie pour un orfèvre et, afin que cette rapporteuse de suivante ne s'aperçoive de rien, elle vous présentera la chaîne, vous demandera ce qu'il en coûtera pour la raccommoder et quand elle pourra la ravoir. Tâchez de ne pas sortir de votre rôle et arrangez-vous de manière à la contenter.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
350 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/43822
Telif hakkı:
Public Domain