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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 18
La nourrice.– Ne m'en dis pas plus long.
La commère.– J'en ai dit assez; mais je veux te conter que le moine, habillé en capitaine de gens d'armes, arriva chez moi à l'heure que je lui avais assignée et, comme il en avait encore trois à attendre, se mit à lire un livre que je gardais pour passer le temps; il ne l'eut pas plus tôt ouvert, qu'il lut à haute voix certaine pièce tournée de la sorte:
Madonna, à parler vrai,
Si je vous le fais, puissé-je mourir;
Car je sais que vous le savez,
Sur votre motte
Souvent Amour joute avec les morpions;
Puis vous avez l'anus si large
Que toute notre époque y entrerait;
Et toi, Amour, crois-moi sans que j'en jure,
Elle pue également de la bouche et des pieds.
Voilà pourquoi, à parler vrai,
Si je vous le fais, puissé-je mourir!
Après avoir lu cela, il se mit à rire à crève-panse et, croyant que je riais de le voir rire, redouble ses ah! ah! sans se douter que la commère se décrochait la mâchoire de ce que le morceau dont il devait tâter était en tout semblable à celui de la canzone.
La nourrice.– Oh! bien.
La commère.– Le moine tourne la page et lit en chantonnant:
Madonna, je veux le dire et que chacun m'entende:
Je vous aime parce que je ne suis pas riche,
Et s'il me fallait acheter
Les façons en quattrino pièce,
A ne pas dire de mensonge,
Je vous verrais moins d'une fois par mois.
Oh! vous pourriez prétendre
Que j'ai dit que le feu
Me consume (en votre honneur) petit à petit;
Je l'ai dit, c'est vrai, mais pour rire,
Et mille fois je mens par la gorge.
Il lut encore toute la suite, que des soucis de plus grande importance m'ont ôtée de la mémoire.
La nourrice.– La belle fin que cette chanson doit avoir!
La commère.– Elle l'a pour sûr. Il se mit ensuite à en lire une terrible, composée à la louange d'une certaine Angela Zaffetta, et que je m'en vais parfois gazouillant quand je n'ai rien de mieux à faire ou quand mes tracas me tourmentent.
La nourrice.– Eh quoi! l'on chasse ses tracas en chantant?
La commère.– Je vais te dire, nourrice. Celui qui à minuit passe par un cimetière chante pour donner du courage à sa frayeur, et celle qui semblablement fredonne en songeant à ses ennuis le fait pour donner le change à son chagrin.
La nourrice.– Jamais, jamais on ne trouvera une autre commère. Aboie qui voudra, par envie ou pour n'importe quoi, c'est la vérité.
La commère.– Voici cette chanson que lut le moine:
Être privé du ciel
N'est plus aujourd'hui que le supplice
De la gent réprouvée.
Savez-vous quel tourment
Accable les âmes damnées?
C'est de ne plus pouvoir contempler l'Angela sur la terre.
Rien que l'envie et la jalousie
Qu'elles ont de notre bonheur,
Et l'espoir perdu de ne jamais la voir
Les plongent à toute heure
Dans l'éternelle douleur.
S'il leur était permis de contempler son visage,
L'Enfer serait un nouveau Paradis.
La nourrice.– Que c'est beau, que c'est bon, que c'est galant! Elle peut s'estimer heureuse celle pour qui la pièce a été faite, bien que les flatteries n'emplissent pas le ventre.
La commère.– Elles l'emplissent, sans l'emplir. Le moine la relut trois fois, puis il entama celle qui dit:
Je meurs, Madonna, et je me tais;
Interrogez Amour là-dessus:
Je suis autant de feu que vous êtes de glace.
Il ne put achever, par la raison que le reste était déchiré; en apercevant une autre, qui était très bien écrite, il voulut la lire et je ne pus lui arracher le livre des mains. Je voudrais bien te dire cette pièce-là, et je voudrais tout autant ne pas te la dire.
La nourrice.– Dis-la, j'en courrai le risque.
La commère:
S'il est possible, Amour,
Répartis dans les cœurs des autres hommes
Cette mienne passion.
Mes esprits, mon âme, mes sens,
Sous la souffrance dont tu m'accables,
Endurent en cette chair un martyre immense;
Et puisque c'est un supplice atroce
Que d'expirer sur l'amoureuse croix,
J'espère en ta pitié à mon dernier soupir.
Mais non; n'aie pas égard, Seigneur,
A mes si grandes peines.
Je veux mourir d'amour,
Et bien qu'en la douleur
Le corps sente son salut,
Que ta volonté soit faite!
La nourrice.– Ce madrigal a été mis en musique et parle de l'amour divin; le maître dit qu'il l'a composé quand il n'était encore qu'un disciple, ainsi que tous ceux que tu as récités et que tu nous réciteras.
La commère.– Le Fléau des Princes les a composés dans la fleur de sa jeunesse. En ce moment, le moine, entendant heurter à la porte, jette le livre, court s'enfermer dans la chambre, et moi j'ouvre à la gourgandine; je la prends par la main, je la mène au beau sire sans lui laisser le temps de reprendre haleine et, après avoir tiré sur moi la porte de la chambre, je reste en suspens une minute; j'entends alors un tic toc, tic le plus brutal dont on ait jamais frappé porte de maquerelle ou de putain, après trahison.
La nourrice.– Qui est-ce qui frappait si fort?
La commère.– Certains miens coupe-jarrets.
La nourrice.– Oh! pourquoi?
La commère.– Par ordre de moi-même.
La nourrice.– Je ne comprends pas.
La commère.– J'avais fait accompagner la drôlesse de peut-être bien treize de mes brigands; ils avaient ordre d'attendre un instant, puis de heurter de toutes leurs forces.
La nourrice.– Pourquoi cela?
La commère.– Pour une bonne raison. Dès que j'entends frapper, j'accours faire signe au moine et je lui dis: – «Cachez-vous sous le lit, vite et sans bruit. Holà là! nous voici déshonorés. Le bargello, avec toute son escouade par derrière, veut nous prendre. Ne vous l'avais-je pas dit de n'en pas souffler mot dans le couvent? Est-ce que je ne connais pas les mœurs des religieux? Ne sais-je pas l'envie qui vous dévore tous, ne le sais-je pas?» Le moine tomba pâmé et la volonté concupiscible lui dévala dans le fond de ses chausses; ne sachant que faire, croyant se fourrer sous le lit, il mit le genou sur le bord de la fenêtre et, si je ne le retenais, il se précipitait du haut en bas.
La nourrice.– Ah! ah!
La commère.– Un larron pris en flagrant délit, voilà à quoi ressemblait le Révérend. Cependant, on ne cesse de frapper à la porte, on me menace avec des hurlements d'enragés, on crie: – «Ouvre, ouvre, sorcière, sinon nous flanquons la porte à bas.» Je tremble et, d'une figure jaune comme une omelette, je lui dis: – «Apaisons-les avec quelques écus. – Pourvu qu'ils s'en contentent, soupire le gros porc. – Essayons toujours», lui dis-je. Lui qui aurait volontiers donné toute la soupe destinée à lui venir en subsistance le reste de ses jours, il me lâche vingt ducats; je me montre à la fenêtre et je dis d'une voix humble: – «Seigneur capitaine, monseigneur, miséricorde et non justice! Nous sommes tous de chair et d'os; ne déshonorez pas Sa Paternité vis-à-vis du Sénateur et du Général…»
La nourrice.– Je suis toute hors de moi d'entendre ce que tu me racontes.
La commère.– «Contentez-vous de cet argent», et je leur jette une couple de ducats pour godailler; j'empoche les autres et je rends grâces au bargello pour rire, qui me dit: – «Votre bonté, votre courtoisie, votre générosité, commère, lui ont ôté la mitre de dessus la tête.» Toute revenue à moi, je déniche le pauvre homme, je le fais sortir de la cachette où je l'avais forcé de se blottir et je lui dis: – «Vous l'avez échappé belle; quand j'y pense, la chose a encore bien tourné; l'argent n'est rien, vous en aurez toujours assez.» Nourrice, il voulait se montrer homme de cœur et retourner saillir la haquenée, mais des étais n'auraient pas pu faire dresser son pal, et il s'en alla sans commettre de péché. Avec cinq Jules je satisfis la drôlesse, et mon sac à tripes ne me souffla plus mot d'amoureuses ni de quoi que ce fût.
La nourrice.– Mal an pour lui!
La commère.– Un jaloux des plus obstinés et des plus maudits qu'on ait jamais vus…; la nuit, il verrouillait la chambre, la fenêtre du lit, celles de la salle et de la cuisine, et il ne se serait pas couché avant d'avoir jeté l'œil et sous le lit et derrière; il furetait jusque dans les armoires et dans le retrait, soupçonnait les parents, les amis et ne voulait même pas souffrir qu'une maîtresse, qu'il tenait en charte privée, dît un mot même à sa mère. Un simple passant dans la rue où il logeait le mettait en fureur: – «Et qui est cet homme-ci? Et qui est cette femme-là?» S'il sortait de la maison, il fermait la porte à double tour de clef et la scellait de son sceau, pour voir si personne le trompait. Pas un pauvre, pas une pauvresse ne heurtait jamais à sa porte, car il leur criait: – «Va-t'en, ruffian; va-t'en, ruffiane.» Moi qui savais, comme je te l'ai dit, ensorceler, médicamenter et ressusciter tout le monde d'un seul mot, j'épie si le jaloux n'a pas quelque infirmité et je découvre que souvent, souvent, une dent le fait horriblement souffrir. Je bâtis là-dessus mon projet et je dis à quelqu'un qui se mourait pour la prisonnière: – «Ne vous désespérez pas.»
La nourrice.– Tu me réconfortes, rien qu'en m'indiquant la façon dont tu l'as réconforté.
La commère.– Après avoir rendu le courage au pauvre dolent, je dépêche un mien vaurien, que nul ne connaissait, à la porte du jaloux, c'est-à-dire à la porte de la maison où il tenait recluse la jeune femme, et je lui dis que, quand il verra passer du monde, il fasse semblant de se trouver mal; que, revenu à lui, il se mette à crier: – «Je suis fou, je meurs d'une rage de dents!» C'est ce qu'il fit; tout en criant et pestant, il se laissa choir par terre et rassembla autour de lui plus de trente personnes qui compatissaient à son mal, si bien que la madonna, malgré l'ordre qu'elle avait de se montrer ni à la fenêtre, ni sur la porte, mit le nez au balcon, attirée par tout ce tapage. En ce moment, je passe comme par hasard et, voyant l'homme qui se roulait par terre, j'en demande la raison; dès qu'on m'eut répondu que c'était la rage de dents qui le crucifiait, je dis: – «Faites-moi place, et toi, ne crains rien, je vais te guérir. Ouvre la bouche.» Le gredin ouvre la bouche et se touche la dent gâtée; je pose dessus deux brins de paille en croix, je mâchonne une oraison et, après qu'il a dit trois fois le Credo, je fais disparaître la douleur. Toute l'assistance reste stupéfiée du miracle et je m'éloigne, suivie d'une ribambelle de gamins dont la simplicité enfantine allait répandre partout l'histoire de la dent.
La nourrice.– Que ne se trouve-t-il ici quelqu'un pour écrire ces belles choses et les faire imprimer!
La commère.– Pendant que je m'en retournais chez moi, le jaloux arrive et, voyant des groupes causer près de sa porte, soupçonne d'abord quelque querelle; mais après qu'on lui eût conté l'histoire, il court à la jeune femme qu'il tenait sous clef et lui dit: – «As-tu vu guérir la dent? – Quelle dent?» répondit-elle; «depuis que je suis tombée entre vos mains, je n'ai même pas songé à respirer l'air, bien loin de songer aux gens qui jappent dans la rue; que je vous voie, et je vois tout mon bonheur.» Le soupçonneux lui apprend la chose, puis vient me trouver et me montrer la dent gâtée qui lui empoisonnait la bouche; je la regarde, et après l'avoir bien regardée, je lui dis: – «Je ne voudrais pas faire le moindre tort à l'avocat des dents, et c'est pour moi un cas de conscience; je saurai cependant bien vous ôter de la bouche cet ennui-là. Mais où demeurez-vous?» Et plus il me l'indiquait, plus je faisais semblant ne pas comprendre; à la fin, il m'emmena avec lui et me fit mettre la main dans la main de celle que je devais enjôler pour l'amour de… et cœtera.
La nourrice.– Tu devins familière dans la maison par le moyen de cette malice; ne m'en dis pas davantage.
La commère.– Écoute la fin de l'histoire sans plus.
La nourrice.– Parle.
La commère.– J'eus le temps et archi le temps d'enfoncer dans le cœur de la madonna la mort que c'était pour elle de rester ainsi sous clef, à la discrétion d'un ennuyeux personnage; et, comme elle avait une bonne judiciaire, elle ne me lanterna pas longtemps à le croire. Non seulement elle consentit à voir le joli garçon, mais elle se sauva avec lui; pourtant ce n'est pas leur fuite que je veux te raconter, c'est une bonne farce que je fis.
La nourrice.– Je serais heureuse de la connaître.
La commère.– Le malheureux jaloux n'eut la rage de dents dont il était coutumier que peut-être une vingtaine de jours après que je fus entrée dans la maison; et comme il craignait de me laisser échapper, à force de cadeaux, de promesses et de cajoleries, il m'arracha de la conscience l'oraison qui guérissait le mal de dents, c'est-à-dire qu'il crut me l'arracher. Moi qui n'avais pour cela ni oraison ni légende, je guette l'heure où celle qu'il retenait recluse s'enfuyait avec l'autre et, rencontrant notre homme dans une église, en train de causer à un ami, je l'aborde et je lui donne ceci cacheté dans une lettre:
Ma dame est divine,
Car elle pisse de l'eau de fleur d'orange et chie serré
Du benjoin, du musc, de l'ambracan et de la civette;
Si par hasard elle peigne ses beaux crins,
Par milliers pleuvent les rubis.
Sa bouche distille continuellement
Du nectar, du corso, de l'ambroisie, du malvoisie,
Et en cet endroit où sont les bons morceaux
Se voient des émeraudes au lieu de morpions.
En somme, si maintenant elle avait à notre service
Un seul trou, au lieu des deux qu'elle a,
Un chacun dirait à la voir:
«Elle est proprement une perle.»
Tu peux penser, nourrice, la mine que fit et les paroles que proféra l'enragé jaloux quand il lut la plaisanterie et qu'arrivé chez lui il n'y trouva plus sa maîtresse.
La nourrice.– Je fais mieux que le penser.
La commère.– Il y a déjà un bon bout de temps que je voulais te parler de la peine qu'a une maquerelle à faire relever leurs jupes pour quelqu'un à ces fileuses de laine, ces dévideuses de soie, ces pelotonneuses de chanvre, ces tisseuses, ces couturières. Sache que si nous pouvions entrer dans les maisons des grandes dames comme nous allons chez ces filles, si nous pouvions leur parler avec pareille sécurité, nous en ferions ce qu'il nous plaît sans la moindre difficulté. Les pauvrettes sont toujours à cheval, obstinément sur le «Je veux me marier!» Il leur semble que, dès qu'elles auront un mari, elles pourront se présenter partout; et comme elles ne sont pas habituées à boire souvent du vin et à manger de la viande, elles ne se soucient pas des aises qu'elles auraient en se donnant à l'un et à l'autre; elles restent là, sans nippes et sans souliers, couchant sur la paille, veillant toutes les nuits d'hiver et celles d'été pour gagner à grand'peine leur pain. Si elles nous prêtent l'oreille, c'est que notre obstination à tarabuster leurs mères, leurs grand'mères, leurs tantes, leurs sœurs, les y force, et j'en connais assez que leurs maris, après avoir perdu de l'argent au jeu ou rentrant ivres, ont beau assommer à coups de bâton, piler aux pieds, traîner du haut en bas de l'escalier, elles n'en supportent pas moins tout, pour vivre en cette honnêteté qui consiste à avoir un mari.
La nourrice.– Certainement, c'est tel que tu le dis.
La commère.– Mais les autres maquerelles ne sont pas la commère: elle, il lui suffit d'un regard pour corrompre des virginités de fer, d'acier ou de porphyre, et non pas seulement des virginités de chair. Ferme comme tu voudras ta porte et tes oreilles: la petite clef de ma malice ouvre tout, si petite qu'elle soit. La commère, hein? il n'en vient pas tous les jours au monde de pareille à elle, non, sur ma foi! et ses talents sont de ceux dont on est doué en naissant. Déblatère qui voudra: elle ne changerait pas son métier contre celui de n'importe quel artisan, et si elle n'était pas maintenant volée par ces entremetteurs dont je t'ai parlé, les capitaines et les docteurs ne lui viendraient pas à la cheville. Si je voulais te dire combien de grands personnages et de jolis garçons se laissent tomber sur notre estomac, je n'aurais pas fini d'ici un mois; on se soulage avec nous autres des fantaisies qu'on n'a pu se passer ailleurs, et nous profitons, sans soupirs et sans plaintes, d'occasions dont pourraient s'estimer heureuses les plus grandes dames de la terre.
La nourrice.– J'ai compris tout le reste, rien qu'à la frottée que t'administra celui que tu avais mis en humeur en lui dépeignant comment était faite, sous le linge, celle que tu lui donnais à croire qu'elle serait venue le trouver, si son mari ou n'importe quel autre n'était revenu de la campagne.
La commère.– Peut-être bien que je t'ai dit; mais je veux terminer en te parlant de la magie. Je te dirai d'abord de quels sortilèges j'usais pour assurer à une femme enceinte si ce sera une fille ou un garçon; pour dire si les objets perdus se retrouveront, si le mariage doit se faire ou non, si le voyage aura lieu, si la marchandise rapportera bénéfice, si un tel vous aime, si un tel autre a d'autres maîtresses que vous, si le dépit passera, si votre amant reviendra bien vite, et un tas d'autres balivernes propres à ces petites folles de femmes.
La nourrice.– Je tiens beaucoup à savoir tous ces attrape-nigauds et nigaudes.
La commère.– J'avais taillé de ma main un petit chérubin de liège, mignon, mignon, et on ne peut mieux colorié; au fond d'un verre percé, au beau milieu se trouvait un pivot, c'est-à-dire une pointe fine, sur laquelle était fixée la plante du pied du chérubin, qu'un souffle faisait tourner; il tenait à la main un lis en fer. Pour dire la bonne aventure, je prenais une baguette dont le bout était une pierre d'aimant; je n'avais qu'à l'approcher du fer pour qu'il tournât aussitôt du côté où je tournais la baguette. Lors donc qu'une femme ou qu'un homme désirait savoir s'il était ou si elle était aimée, si la paix se referait avec celui-ci ou avec celle-là, je pratiquais des conjurations et, marmottant des paroles inintelligibles, j'opérais le miracle à l'aide de ma baguette, vers l'aimant de laquelle le lis de fer tournait aussitôt; le chérubin faisait passer le mensonge pour vérité pure.
La nourrice.– Qui n'y aurait été pris?
La commère.– Par hasard, il m'arrivait quelquefois de tomber juste et, comme la chose paraissait merveilleuse à ceux qui ne connaissaient pas la fourberie, bien des gens pensaient que j'avais tous les démons à mon service. Mais venons à la manière de jeter les fèves.
La nourrice.– Je n'ai jamais vu cette momerie-là, mais j'en ai entendu dire des merveilles.
La commère.– Je vais te dire. Cette sorcellerie n'est pas en grande faveur ici; elle se pratique à Venise, et il y a des gens qui y croient comme les luthériens croient au bon chrétien Fra Martino.
La nourrice.– Qu'est-ce que ces fèves-là?
La commère.– On en prend dix-huit, neuf fèves femelles et neuf mâles; d'un coup de dents on en marque deux qui seront l'une la femme et l'autre l'homme. Il faut avoir avec cela un bout de cierge bénit, une branche de palme et du sel blanc, toutes choses qui symbolisent les peines du cœur des amoureux. On prend ensuite un morceau de charbon qui signifie le courroux dont l'amant est agité et un peu de suie de la cheminée pour savoir quand il reviendra à la maison. Et où laissé-je le pain? A tous les ingrédients ci-dessus, on ajoute une bouchée de pain qui doit servir à connaître le bien que l'amant pourra faire. Après cela, on prend une moitié de fève, en sus du nombre de dix-huit, et cette moitié signifie le bonheur ou le malheur. Lorsqu'on a mis le tout en tas, fèves, bout de cierge, branche de palme, sel, suie, pain, on mêle le tout et, avec les deux mains, on le brouille, on le ressasse légèrement, puis on fait dessus le signe de la croix la bouche ouverte; si par hasard la bouche, placée au-dessus du tas, se met à bâiller, c'est bon signe, parce que les bâillements assurent la réussite. Quand la pratique a fait, elle aussi, le signe de la croix, on prononce ces paroles:
«Ave, Madame Sainte-Hélène, reine; Ave, mère de Constantin, empereur; mère vous fûtes, mère vous êtes; sur la sainte mer vous allâtes, à onze mille vierges vous vous mêlâtes, autant et plus de chevaliers vous accompagnâtes; la sainte table vous dressâtes, avec trois cœurs de mille-feuilles le sort vous jetâtes, la sainte croix vous trouvâtes, au mont Calvaire vous allâtes et le monde entier vous illuminâtes.»
On remêle encore une fois, on éparpille, on ressasse de nouveau les fèves et le reste, et après avoir fait le signe de la croix, on dit:
«Par les mains qui les ont semées, par la terre qui les a fait germer, par l'eau qui les a mouillées, par le soleil qui les a séchées, je vous prie de montrer la vérité. Si un tel lui veut du bien, faites que je le trouve à côté d'elle, sur ces fèves; s'il lui parlera tôt, faites que je le trouve bouche à bouche avec elle; s'il viendra tôt, faites qu'il tombe de ces fèves; s'il lui donnera de l'argent, faites que je voie des fèves en croix à côté d'elle, ou, s'il me mandera quelque chose, montrez-moi la vérité dans cette bouchée de pain.»
On prend ensuite les fèves, on les enveloppe dans un morceau de toile blanche, en faisant trois nœuds, et à chaque nœud on prononce ces paroles:
«Je ne noue pas ces fèves, je noue le cœur d'un tel. Qu'il ne puisse jamais avoir de bonheur, ni de repos, ni de tranquillité en aucun lieu; qu'il ne puisse ni manger ni boire, ni dormir ni veiller, ni marcher ni s'asseoir, ni lire ni écrire, ni parler à homme ou femme, ni travailler, ni faire ni dire quoi que ce soit, jusqu'à ce qu'il soit venu la voir; et qu'il n'aime aucune femme, sinon elle.»
On tourne alors par trois fois au-dessus de sa tête la pièce de toile où sont les fèves et on la laisse tomber par terre: si elle tombe le nœud en dessus, c'est signe d'amour chez l'amant. Après avoir fait toutes les singeries que je t'ai dites, on attache le paquet à la jambe gauche de la femme qui se fait tirer les sorts, et quand elle va se coucher, elle le place sous son oreiller. C'est le moyen de donner de la jalousie à l'amant, et de la sorte elle s'éclaircit de ses soupçons.
La nourrice.– Je ne comprends pas ce «Faites que je le trouve bouche à bouche avec elle, et s'il viendra tôt, faites qu'il tombe de ces fèves.»
La commère.– Cela veut dire: «Faites que la fève mâle touche la fève femelle et qu'en tombant seule, pendant qu'on les mêle, elle montre que l'amant viendra voir sa maîtresse.»
La nourrice.– Je vois clair maintenant; oui, oui, sur ma foi, cela me plaît beaucoup.
La commère.– On prétend que sainte Hélène se lève par trois fois de dessus son siège quand on dit la bonne aventure à l'aide de son oraison, et c'est un péché dont n'absoudraient pas les stations de dix carêmes. J'ai pourtant vu croire à cela des personnes dont tu ne te douterais jamais, et, j'y pense…
La nourrice.– A quoi donc?
La commère.– Pour la magie au chérubin de liège j'ai oublié de te dire l'oraison qui se prononce cinq fois, avant que l'on ne touche le lis avec la baguette.
La nourrice.– Il me semblait aussi qu'il manquait quelque chose. Dis-la-moi.
La commère:
Bon petit Ange, beau petit Ange,
Messire saint Raphaël,
Par vos ailes d'oiseau,
Écoutez ce que je vous demande.
Si un tel méprise une telle,
Tournez-vous par-ci, de grâce,
Et par-là si nulle autre ne le soulage.
La nourrice.– Que de bêtises se disent et se croient!
La commère.– Si on en dit et si on en croit, hein? On ne saurait évaluer à son prix la simplicité des gens, et sois bien sûre que qui ferait le compte des scélérats et des imbéciles ne trouverait pas beaucoup moins de nigauds que de coquins.
La nourrice.– Je n'en fais aucun doute.
La commère.– Pour la bonne aventure à la cire vierge, on prend une marmite neuve et on la met sur le feu avec de la cire dedans. Quand la cire commence à s'échauffer, on prononce l'incantation, puis on prend un verre qui n'ait jamais servi, on y jette dedans la cire fondue et, sitôt qu'elle est refroidie, on y voit tout ce qu'on sait demander.
La nourrice.– Dis-moi l'incantation.
La commère.– Une autre fois.
La nourrice.– Pourquoi pas maintenant?
La commère.– J'ai fait vœu de ne pas la dire le jour où nous sommes, mais je t'enseignerai celle du Pater nostri, l'ensorcellement de l'œuf et jusqu'au sas à bluter la farine où l'on plante des ciseaux, avec l'oraison de saint Pierre et de saint Paul. Tout cela, ce sont des niaiseries, des attrapes, des moqueries, proches parentes de la perversité de celles qui usent de semblables maléfices. Mais comme tout le monde est porté sans peine à croire ce qui lui agrée, la maquerelle donne pour vérités pures les mensonges de sa sorcellerie, et le hasard qui fait parfois tomber l'un d'eux juste sauve celles de ses prédictions qui tournent mal.
La nourrice.– Je me frappe, à cause de ton histoire du vœu.
La commère.– Ne disons pas de mal des vœux, car il est permis de se moquer des valets, non des saints, et tu fais bien de te frapper la bouche en disant ta coulpe comme tu viens de te le faire. Mais me voici bien lasse d'avoir tant parlé, et cela me fatigue de te dire comment, quand je n'avais rien de mieux à faire, j'allais rôder à une heure ou deux de nuit, vers les logis des étrangers et heurter à la porte, sans répondre au «Qui frappe en bas?» Lorsque le valet venait ouvrir, la vérité c'est que je lui demandais: – «N'est-ce pas ici que demeure Sa Seigneurie messire un tel?» L'homme, voyant se montrer puis se cacher telle ou telle petite salope que j'emmenais toujours avec moi, me répondait: – «Oui, madonna, entrez; il y a deux heures qu'il vous attend.» Ce que le drôle en disait, c'était croyant m'attraper et pour donner l'occasion de s'amuser à son maître, qui raffolait des petites putains, ce dont j'étais parfaitement informée. Je m'avançais donc en toute assurance; une fois entrée, le valet fermait à clef la porte derrière moi, pour qu'il me fût impossible de m'en aller, et, montée à l'étage, je pouvais bien m'exclamer, pousser les hauts cris de ce que je n'étais pas dans la maison de celui qui m'attendait! On nous mettait toutes les deux à table à la place d'honneur, et, du moins, s'il n'y avait pas autre chose à regratter, nous y gagnions un bon souper et d'être renvoyées accompagnées chez nous; je laissais aussi la fille coucher avec le messire, quelquefois s'entend, et j'empochais les Jules et les ducats.
La nourrice.– Cette espèce de flouerie ne me déplaît point.
La commère.– Parfois j'allais en trouver un que je n'avais pas vu depuis passé deux ans et, faisant rester cachée par derrière la nymphe que je menais en location, je frappais à la porte. On venait m'ouvrir; je disais: – «Allez avertir votre maître que c'est moi, une telle.» Le particulier accourait aussitôt en personne et s'écriait: – «Je croyais bien que c'était tout autre que toi: la Lune de Bologne, autant dire; mais comment te portes-tu? – Très bien pour vous servir,» répondais-je. «En passant par ici, j'ai voulu vous faire une petite visite; il y a cent fois que j'ai eu l'intention de venir et je n'ai pas osé, de peur de vous ennuyer.» Au moyen de ces fariboles, je l'accointais avec la diva qui me suivait partout.
La nourrice.– Ne te fatigue pas davantage. Maintenant, quand tu m'auras dit comment m'y prendre pour cacher cette cicatrice de mal français que j'ai sur le haut du front et cette balafre que tu me vois là au beau milieu de la joue droite, nous finirons l'entretien.
La commère.– Comment? cacher ta pustule et ta balafre? Je veux que tu t'en estimes bien heureuse; oui, que diable, tu dois t'en estimer heureuse! La balafre et la pustule signifient et démontrent la perfection de l'art du maquerellage; et de même que les blessures attrapées par les soldats dans les batailles les font paraître plus vaillants et plus braves, ainsi les cicatrices du mal français et les balafres de coups de couteau indiquent à tous le mérite de la maquerelle; ce sont des perles dont elle doit faire sa parure. Laissons de côté cette comparaison; il serait impossible de distinguer d'une autre telle ou telle boutique d'apothicaire, telle ou telle auberge, si elles n'avaient pas d'enseignes: l'Épicier du Maure, le Bonhomme, l'Épicier de l'Ange, du Médecin, du Corail, de la Rose, de l'Homme armé, et voici l'auberge du Lièvre, de la Lune, du Paon, des Deux Épées, de la Tour, du Chapeau. N'étaient les armes que parmi les bagages portent quelques maroufles, sur une rosse poussive, au ventre plein de son, qui distinguerait les vrais nobles d'avec les poltrons qui les portent? Les cicatrices et les balafres sont donc nécessaires à la maquerelle, comme aussi les marques aux chevaux: on ne saurait de quelle race ils sont s'ils n'avaient la marque sur la cuisse; et je dirai plus, ils ne seraient nullement privés s'ils venaient à la parade sans une marque.
Ici s'arrêta la commère et, se levant sur les pieds, fit lever aussi la nourrice, la Pippa et sa maman. A la vue de la collation qui était préparée, elle s'humecta légèrement la langue et les lèvres, sèches à force d'avoir parlé, et pencha en même temps l'oreille du côté de la Nanna, qui la félicitait grandement de ses discours et avouait avec stupéfaction que toutes les maquerelles du monde n'en savaient pas si long qu'elle à elle seule. La Nanna se tourna vers la nourrice et lui dit: – Ce pêcher, qui a entendu ce bel entretien, pourrait tenir école rien qu'à l'aide de ce qu'il s'en rappellerait; songe à ce que tu dois en faire, toi.» Puis elle recommanda à sa fille de bien se souvenir de ce qu'elle avait entendu. Cependant Mme la commère buvait coup sur coup, louant fort celui qui inventa le boire, et comme le corso poilu qui lui grattait et lui caressait le gosier lui avait fait venir une petite larme à l'œil, elle en restait in extasis, sans s'occuper de la Nanna, qui se reprochait d'avoir oublié un seul point, dans son premier entretien, à savoir d'enseigner à la Pippa comment s'y prendre pour ne pas lâcher tout à fait ceux qui se seraient ruinés, soit par sa faute, soit par la leur, et comme toutes les femmes les envoient se faire pendre, qu'elles ne se souviennent plus les avoir connus, qu'elles ne veulent plus les voir d'aucune façon, cela lui paraissait une chose d'importance, valant qu'on en dît deux mots: néanmoins elle laissa de côté cette affaire. La commère s'étant mise à se promener par le jardin le regardait curieusement partout et s'écria: – «Nanna, ta maison de passe-temps est un véritable lieu de délices; oh! le beau jardin,» répétait-elle; «pour sûr, il ne pourrait que faire paraître vilains les jardins du Chigi en Transtévère, et ceux de Fra Mariano, sur le Monte Cavallo. C'est une calamité que ce prunier se dessèche. Regarde, regarde; cette treille a tout à la fois le raisin en fleur, en verjus et à maturité. Que de grenades, mon Dieu! douces et demi-douces; je les connais bien, et il faut les cueillir dès maintenant, si l'on ne veut que d'autres les cueillent. Le bel espalier de jasmin; les jolis gobelets de buis; la belle haie tapissée de romarin, et voyez-moi ce miracle: des roses de septembre, miséricorde! des figues noires, hein! Ma foi, j'ai délibéré de venir ici entre avril et mai, et je veux m'emplir le giron et le tablier de violettes, car… Mais que vois-je? Oh! que de touffes de violettes de Damas! Pour finir, le charme de ce petit paradis m'a fait oublier qu'il est déjà tard. Allons, madame la menthe, madonna marjolaine, madame la pimprenelle et messire le bouton de fleur d'oranger me pardonneront de ne pas faire plus longtemps la causette avec eux. Sur ma vie, tout vous sourit en ces lieux; quel zéphyr souffle, quel bon air, quelle jolie vue! Par cette croix, Nanna, s'il y avait ici seulement une petite fontaine d'où l'eau jaillirait en l'air, ou bien se déverserait par-dessus les bords et tout doucement coulant en ruisselet arroserait l'herbe, tu pourrais dire que tu as non pas le jardinet des jardinets, mais le jardin des jardins.»
