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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 17
La nourrice.– Quelle diable d'intrigue!
La commère.– La comédie fut jouée; ils s'abouchèrent ensemble et tu aurais crevé de rire si, pendant que le benêt maniait la chaîne, tu avais vu lui trembler les lèvres et les mains. Il s'efforçait de parler par paraboles, ne parvenait pas à se faire entendre et comprenait encore moins la veuve. A la fin, il s'éloigna en lui promettant de lui envoyer, pour quelle pût le voir, un travail de même genre que celui de la chaîne brisée. Il se laissa mener par le bout du nez trois mois durant, grâce à mes «Aujourd'hui ou demain, vous serez aux prises avec elle», et je parlai de lui à la veuve tout autant que tu lui en parlas toi-même. A la dernière extrémité, il vit clair, et, de la honte qu'il eut de s'être laissé promener de la sorte, n'osa souffler mot. Entre autres bonnes farces, il rougissait surtout d'une bonne aubade donnée par lui à la veuve, pour laquelle aubade il avait rassemblé les premiers musiciens d'Italie, avec ou sans instruments, et s'était mis à chanter de jolis vers tout à fait nouveaux.
La nourrice.– Si tu t'en souviens, dis-les-moi.
La commère.– Que je me souvienne aussi bien de la mort, qui viendra, et des prières que ma mère m'enseignait quand j'étais petite! Il lui chanta sur son luth:
Ma douce flamme, ma maîtresse,
Quand je vois tout mon bonheur sur votre visage,
Je dis que là seulement est le Paradis;
S'il est autre part,
Il doit être une image prise sur vous,
Et il n'est beau que pour ressembler à votre figure.
La nourrice.– Court et bon.
La commère.– Puis ils chantèrent sur le livre, entourés d'une foule de gens:
Puisque le monde refuse de croire
Qu'en moi, grâce à l'amour, habite tout malheur,
Tandis que tout bonheur réside en mon ennemie,
O Roi cruel des races maudites,
Et toi, le Dieu des Dieux,
Pour grâce je voudrais
Qu'un de vous arrachât aux flammes, aux monstres, aux glaçons,
La plus tourmentée des âmes,
Et l'autre l'âme la plus heureuse;
Aux anges du ciel;
Que la mal partagée fût une heure avec moi
Et la bienheureuse avec ma Dame.
Je suis certain que la coupable dirait à tous,
Mise en fuite par mes gémissements:
«J'endure pour mes péchés moindre supplice;»
Et que pleine de joie, l'âme bienheureuse,
Prise au filet de ce doux visage,
Ne voudrait plus retourner là-haut;
Car en moi est un Enfer plus cruel,
Et en elle un Paradis plus sempiternel.
La nourrice.– Voilà qui est stupidement beau; tes bavards de poètes peuvent se vanter de dire de grandes sottises et de délirer continuellement.
La commère.– Aux peintres et aux poètes il est permis de mentir, et c'est pour eux une façon de parler que de grandir les dames qu'ils aiment et le tourment qu'ils éprouvent à les aimer.
La nourrice.– Une corde! et qu'on m'attache ensemble peintres, sculpteurs et poètes: ce sont tous des fous.
La commère.– Les peintres et les sculpteurs (j'en demande pardon au Baccino) sont des fous volontaires; la preuve, c'est qu'ils s'ôtent le sentiment à eux-mêmes pour en douer un tableau, un morceau de marbre.
La nourrice.– Raison de plus pour les lier.
La commère.– Nous oublions ceux qui chantent:
Beaux yeux, pour vous, pour vous, j'aime à mourir,
Vous m'avez, vous m'avez assassiné.
La nourrice.– Va, si tu veux.
La commère.– Et celui qui dit à la fin, s'adressant à je ne sais quels yeux:
Ah! si le soleil, sur cette terre,
Faisait la nuit claire, comme vous faites!
Je veux te raconter les moindres vétilles, parce qu'il n'y a pas de doute que la maquerelle doive parfois ressembler à l'araignée; s'il arrive que ses projets soient renversés, elle les reprend comme l'araignée refait sa toile à l'endroit rompu. De même que l'araignée reste tout un jour pour attraper une mouche, ainsi la maquerelle doit guetter, immobile, pour attraper n'importe qui, et, l'occasion se présentant, elle en tire aussitôt profit, comme l'araignée se jette sur le moucheron tombé dans ses fils; le gibier a beau n'être pas bien gros, qu'importe! suffit qu'on puisse becqueter une bouchée. Quand la maquerelle parvient à se faire héberger à crédit, grâce à la bêtise de quelqu'un, elle suce le sang de la bourse, comme l'araignée suce le sang des mouches qu'elle attrape. L'araignée est toujours éveillée: la maquerelle de même; l'araignée court au moindre fétu qui vole sur la toile: la maquerelle court immédiatement ouvrir à qui frappe à sa porte, et toujours guette, comme guette l'araignée.
La nourrice.– Je ne crois pas que la nature, quoiqu'elle fasse les choses dont tu tires tes comparaisons, sût aussi bien que toi trouver toutes ces similitudes.
La commère.– Oh! songe à ce que ce serait si je m'y appliquais.
La nourrice.– Si tu t'y appliquais, tu stupéfierais le ciel.
La commère.– Oui, je ferais de belles choses, bien que je ne me soucie pas de la gloire et que je ne sois pas de ces vaniteuses qui tiennent toute la rue et gonflent les joues à la Renommée. Je reste dans mes jupes et me contente de ce que je suis. Mais laissons là les autres murmurer. Moi, ma chère nourrice, j'ai navigué par tous les temps, sans jamais perdre une heure, et j'ai toujours gagné peu ou prou. Parfois, après dîner, je m'en allais du côté des Banchi, par le Borgo, jusqu'à Saint-Pierre, et je guignais de l'œil ces imbéciles d'étrangers, que l'on reconnaît autrement que ne se peuvent reconnaître les melons. Dès que j'en avais avisé un, je l'abordais tout bonnement, bêtement, je le saluais et lui disais: « – De quel pays êtes-vous, homme de bien?» Puis je lui demandais depuis combien de temps il était à Rome, s'il cherchait quelque protecteur et autres balivernes. Je me familiarisais tout de suite avec lui, et l'amitié conclue je m'émerveillais comme lui de tout ce monde qui, continuellement, passe sur le pont Saint-Ange. A la fin, je lui disais: « – De grâce, venez donc avec moi jusqu'où je loge, j'ai des comptes à rendre à ma maîtresse et je ne connais rien à ces baïoques, à ces demi-Jules, à ces Jules tout entiers; je ne sais ce que vaut un ducat de chambre ou un autre.» Le nigaud, avec un «Très bien, volontiers», sans se douter de rien, venait avec moi et je l'emmenais dans une chambrette où se trouvait quelque petite salope de putain, à qui en arrivant je disais: « – Appelez votre mère.» Elle, qui comprenait l'argot, me répondait: « – Ma mère vous attend chez sa tante, elle a dit que vous alliez la trouver tout de suite, quelqu'un voudrait vous parler, puis vous reviendrez faire les comptes.»
La nourrice.– Que de ruses, de trames et de manigances! Mais je ne vois pas clair encore.
La commère.– «C'est bien», disais-je, et me retournant vers le dindon: «Je suis à vous à l'instant, faites la collation en m'attendant.» Lui, qui guignait de l'œil, du haut en bas, la pouliche toute dressée, répondait: « – Allez, allez, je vous attendrais une année entière plutôt qu'une seule minute.» Mais à quoi bon perdre le temps à bavarder? Le pauvre homme, ne pouvant résister aux agaceries que lui faisait la petite gueuse, tombait dans le panneau, et, au moment où il croyait pouvoir s'en aller sans payer l'écot, elle se mettait à hurler, lui arrachait sa cape de dessus les épaules et le flanquait à la porte avec un torrent d'injures.
La nourrice.– Ah! ah! ah!
La commère.– Tous les jours, j'attrapais ainsi quelqu'un, et qui n'avait pas un quattrino en poche y laissait les habits qu'il avait sur le dos. Ils pouvaient tous attendre mon retour.
La nourrice.– Qui ne sait pas nager et se lance au plus creux sans ceinture de jonc et sans calebasse est sûr de se noyer vite. Je dis cela pour celles qui se mettent en tête de vouloir maquereller sans guide.
La commère.– Tu comprends le métier.
La nourrice.– Si je ne le comprends pas, du moins il me semble le comprendre.
La commère.– Écoute bien attentivement celle que je vais te dire.
La nourrice.– Je ne souffle plus mot.
La commère.– Je ne sais comment s'y prit le diable pour faire faire le faux pas à la femme d'un homme de marque, fameuse par sa beauté; elle se sauva et personne ne sut jamais avec qui. Pendant que l'on ne parlait que de son départ, j'appelle le favori d'un grand personnage et je lui fais jurer sur la sainte pierre de tenir secret ce que je vais lui dire; il jure. Je lui annonce alors, pendant qu'il me donnait la main en signe de foi, que la femme du bel ami était dans ma chambre, mais enfermée dans une obscurité complète et qu'il en adviendrait grand malheur s'il découvrait la chose à personne. M'entendant dire qu'elle est entièrement à ma disposition, il se met à m'accabler de câlineries, me donner de la maman, de la madonna, de la petite sœur, de la souveraine; moi: « – Je ne voudrais pas que cela se sût», lui dis-je, «car outre que la pauvrette courrait le risque d'être tuée, moi je me casserais le cou, l'épaule et la cuisse; je serais fouettée, marquée, brûlée peut-être.»
La nourrice.– Notre homme va besogner quelque chambrière; il me semble voir cela d'ici.
La commère.– Quelle autre voudrais-tu qu'il besognât?
La nourrice.– Ne te l'ai-je pas dit?
La commère.– Nourrice, après bien des cérémonies et non sans lui avoir souhaité bonne chance, je le conduisis à tâtons entre les bras de la chambrière que tu as devinée: il la paya et la besogna comme il faut et, après m'avoir remerciée, s'en fut trouver un ambassadeur, en exigeant sa parole, lui raconta la trame, et force fut à l'ambassadeur de venir sous un déguisement tâter de la chambrière: il en tâta et retâta plus de dix fois, et non seulement lui, mais une centaine de chevaliers, d'officiers et de courtisans vinrent le lui mettre; je gagnai à ce jeu presque tout ce que je possède.
La nourrice.– Dis moi, la filouterie fut-elle découverte?
La commère.– Oui, elle fut découverte.
La nourrice.– Comment?
La commère.– Un beau matin que par hasard elle s'était appliqué sur l'estomac un tonsuré, comme il faisait grand froid, un réchaud de charbons allumés que j'avais placé dans la chambre jeta un peu de flamme, et le monsignor aperçut le visage de la donzelle. Voyant que ce n'était pas celle qu'il croyait, il voulut me manger, m'envoya une bordée d'injures, des plus grosses, deux ou trois fois m'enfonça les doigts dans les yeux pour me les arracher et ne put se retenir de m'administrer une volée de coups de poing. Si ma langue n'était venue à mon secours, j'étais démolie. Peu s'en fallut ensuite, quand le bruit courut du tour que j'avais joué à tant de monde, que le mari de la femme envolée ne me taillât en pièces et en morceaux: il lui semblait véritablement que cette seconde histoire le déshonorait plus que la première. Mais qui échappe une fois échappera cent fois; bientôt ma bonne farce ne fit plus que rire.
La nourrice.– A la bonne heure!
La commère.– Que de putains, que d'hommes j'ai trahis, assassinés, bafoués, durant ma vie!
La nourrice.– Ton âme en payera les arrérages.
La commère.– Patience! On ne peut pas être en même temps une sainte et une maquerelle; et supposé que mon âme paye les dettes de mon corps dans l'autre monde, elle pourra dire: «Qui jouit une bonne fois ne pâtit pas toujours»; puis, il est toujours temps de se repentir.
La nourrice.– C'est vrai!
La commère.– J'ai fait coucher vingt marchands de volailles, trente porteurs d'eau et cinquante meuniers avec les plus huppées courtisanes qu'il y ait ici, en leur faisant accroire que c'étaient des seigneurs et des chevaliers «venus pour leurs beaux yeux», comme dit l'Innamoramento; la vérité, c'est qu'ils payent en conséquence. Puis, tournant le feuillet, j'ai fait travailler de grandes salopes par de hauts personnages, en fardant leurs laideurs de belles nippes louées à la journée, et je ne puis me tenir de t'en raconter une bonne que je fis, au très utile profit de la signora et au mien. Prends-y garde, petite sœur, quoique je te dépeigne comme on ne peut plus accorte la courtisane dont je te parle, enfonce-toi bien dans la tête que toutes ses gentillesses étaient accommodées à mon huile et à mon sel.
La nourrice.– Il n'est pas permis de croire le contraire.
La commère.– Débarqua par chez nous un marchand étranger, qui y restait pour ses affaires huit mois de l'année. Comme le voulut Amour, il s'éprit d'une des plus huppées, une femme qui se tenait beaucoup mieux que je ne saurais te dire. Notre homme en étant échauffé, comme de juste, et n'avisant aucun moyen, me tomba entre les mains et me confia son tourment. Je lui répondis par ces: «Je verrai;… je ne sais pas;… cela se pourrait;… peut-être bien;… mais…» qu'on entremêle, dans le doute où l'on est d'obtenir quelque chose. Néanmoins, je vais la voir, je parle, j'y retourne; je donne à l'homme quelque espoir, puis je le lui ôte, un tas de singeries. Il me donne à porter des lettres, puis des sonnets, et je vais les remettre à sa dame.
La nourrice.– Toujours billets doux et sonnets sont envoyés les premiers en ambassade; pourquoi pas de bons écus? Il faut pourtant offrir autre chose que du papier et des vers, si l'on ne veut se le secouer à l'odeur d'une telle ou d'une telle.
La commère.– Tu parles bien; néanmoins, les gentillesses sont des gentillesses, et les chansons étaient déjà fort à la mode en ce temps-là. Celle qui n'en aurait pas su une foule, des plus belles et des plus nouvelles, en serait morte de honte, et les putains ne s'en délectaient pas moins que les maquerelles. La Nanna que voici ne me laisserait pas dire une fausseté, et je sais bien tout le profit qu'elle en tira de ses chansons, sans compter l'amusement qu'elle procura un bout de temps à tout le monde avec celle qui dit:
Je possède, mesdames, certain objet,
Qu'alors que de deux l'Amour en fait un,
Vous possédez également:
Il est blanc, sa tête est pourpre,
Ses cheveux sont noirs comme l'encre.
Il se redresse si on le touche
Et toujours a le lait en bouche;
Il croît et diminue souvent;
Il n'a pas d'oreilles et entend.
Maintenant, sur votre foi,
Dites-moi donc ce que c'est.
La nourrice.– Je le sais bien; tu veux parler de la queue.
La commère.– De la queue, oui, madonna. Mais plus le monde se fait vieux, plus il devient méchant, et les talents des courtisanes consistent aujourd'hui à savoir paraître; celle-là en est remplie qui a de l'adresse et de la chance, comme la Pippa doit l'avoir entendu dire à sa mère. Mais revenons au marchand à qui je dis, après la moitié d'un mois de démarches: – «La signora est heureuse de vous faire plaisir, et ne croyez pas que ce qu'elle en fait ce soit pour vos écus, l'argent ne lui manque pas. C'est votre gracieuseté, votre belle mine qui l'ont mise à mal.» Après lui avoir dit qu'elle viendra chez moi et que, pour garder les convenances, elle ne peut accepter qu'il vienne chez elle, je l'amène effectivement et ils font l'affaire ensemble; il l'eut plusieurs fois, toujours à la dérobée, et il fit de riches cadeaux, persuadé qu'elle venait chez moi parce qu'elle mourait d'amour pour lui et dans la crainte qu'un grand personnage, qui l'entretenait, ne s'aperçût de rien. Cela m'était sorti de la tête. Le marchand lui fit tant de promesses et tant de présents qu'il la força, qu'il la contraignit à venir coucher deux nuits sur mon grabat. Habituée aux lits de plume, aux matelas, aux draps de fine toile, aux couvertures de soie, aux courtines de velours, elle lui dit, en se tournant vers lui pour l'embrasser: « – L'amour que j'ai pour vous me fait venir coucher où ne coucherait pas la plus malheureuse servante que je puisse jamais avoir; mais les épines, oui les épines me semblent douces, du moment que vous êtes là.» Et lui appliquant un baiser, elle ajouta: «La nuit prochaine, je veux que vous veniez coucher dans mon lit; qu'importe s'il m'arrive malheur?»
La nourrice.– La poudre prend feu en dedans, le mousquet va partir.
La commère.– Sur la foi de cette promesse, le galant toujours empressé lui envoie de quoi faire le souper, des faisans, toutes sortes de bonnes choses, et, au coup d'une heure, se présente chez elle; il entre à la clarté d'une torche de cire blanche, monte l'escalier et, parvenu dans la salle, voit qu'elle est toute tapissée et fort vaste; introduit dans la chambre, stupéfait de son luxueux ameublement, il se dit: «Comment pourrai-je la dédommager des ennuis qu'elle a supportés pour moi pendant qu'elle couchait dans ce lit où je l'ai fait coucher?» Pour abréger, ils soupèrent, puis allèrent reposer, et, peu après qu'on eut éteint la lumière, au moment où il allait fermer les yeux dans le premier sommeil, voici qu'un gros pavé est lancé par la chambre, où il fracasse tout. La belle se presse contre lui de toutes ses forces en s'écriant: «Hélas!» Puis voici que la couverture du lit est enlevée, ils en restent presque tout nus et, la ramenant à eux, ils entendent éclater de rire. Le marchand, terrifié, lui dit: – «Seraient-ce les Esprits?»
La nourrice.– J'y pensais.
La commère.– «Ma foi oui, mon cher Seigneur», répond-elle. «Outre l'homme qui m'a faite ce que je suis et qui ne peut souffrir qu'une mouche me regarde, ce qui m'oblige à dérober le peu de temps que je passe à vous complaire, l'esprit d'un pauvre ancien amant à moi, qui se pendit par amour pour moi, me persécute et toujours, toujours, quand je dors avec un autre, il me joue quelque tour comme celui-ci. Quand je dors seule, il reste tranquille.» Aussitôt une petite soubrette, qui était cachée sous le lit, tire de nouveau la couverture et éclate de rire.
La nourrice.– O Dieu, voilà de plaisantes momeries!
La commère.– En écoutant parler la belle et en entendant les rires de la servante, le marchand commençait à fantastiquer, et si elle ne lui avait pas rendu quelque courage, force était de l'attacher au pilier. Le matin, une fois levé, il fit exorciser de signes de croix et d'eau bénite la chambre, la salle, la cuisine, le cellier au vin, l'endroit où l'on met le bois, le toit, toute la maison, et s'étant abouché avec un prêtre, le moins galeux qu'il put trouver, il lui dit en lui donnant un ducat: – «Dites les messes de saint Grégoire pour l'âme de l'Esprit qui revient dans la maison de la signora une telle.»
La nourrice.– Ah! ah!
La commère.– Le gros bêta, qui faisait le savant et l'entendu, se laissa fourrer dans la tête que l'Esprit n'avait jamais fait autant d'espiègleries que lorsqu'il était couché avec la dame, et la raison, c'est que jamais elle n'avait aimé de cœur personne autant qu'elle l'aimait.
La nourrice.– Dindon!
La commère.– Le plus joli, c'est que le balourd racontait l'histoire de l'Esprit, et, comme on le reprenait de prêter foi à de telles bourdes, il voulait se battre contre tous ceux qui refusaient d'y croire.
La nourrice.– Marchand de peaux d'anguilles!
La commère.– Il était riche ce gobe-lasagnes!
La nourrice.– Tant pis.
La commère.– Si je m'en souviens bien, j'ai promis de te dire comment les putains nous rendent l'honneur qu'elles ont usurpé sur nous.
La nourrice.– Tu m'as parlé de je ne sais quelle main droite.
La commère.– Quand les putains, qui nous méprisent en ce qui regarde la préséance, se trouvent avoir un tel besoin de nous que, dussent-elles en crever, impossible à elles de s'en passer, elles nous abordent gentiment, nous mènent dans leur chambre, nous font asseoir au-dessous d'elles, nous donnent du vous, se recommandent à nos bontés, nous font des promesses, des cadeaux, nous embrassent, et la moindre parole qu'elles profèrent c'est: «Vous êtes mon espérance, notre existence est dans vos mains»; et nous autres bonnes femmes, nous nous refaisons leurs servantes. Mais il nous faut changer de nature, ne pas ainsi agir à la bonne franquette, et quand elles se pâment de jalousie, de maladie ou de misère, les laisser pâmer, ne pas leur offrir remède à toute chose, ou si nous le leur offrons, de faire qu'il leur en coûte bon et qu'elles nous rendent l'honneur qui nous est dû. Je ne connais pas un seul homme, je parle des seigneurs et des princes, qui ne quitte non seulement la table, mais les affaires d'État, sitôt qu'on lui fait savoir que la maquerelle est là; ils s'enferment avec nous, traitent amicalement, et toujours à main droite.
La nourrice.– Je ne te donnerais pas un sou de tes mains droites.
La commère.– Tu es une folle; j'ai vu des gens en venir aux coups de poing pour tel banc près de la chaire du recteur de l'Université, et quand le Pape chevauche pontificalement, tout dignitaire se chamaille pour son rang à droite ou à gauche; les camériers sont au-dessus des écuyers, les écuyers au-dessus des estafiers, les estafiers au-dessus des valets d'écurie, les valets d'écurie au-dessus des marmitons. Que de peines on endure pour passer messire de simple sieur, et de messire seigneur! Tout doit aller par ordre; voici les nobles dames, les bourgeoises, les artisanes: que nous ayons à cheminer ensemble ou à nous asseoir, la noble dame se placera au milieu, la bourgeoise à main droite et l'artisane à main gauche, la maquerelle a donc raison, et si je ne savais que les procès sont des ruine-plaideurs et des engraisse-avocats ou procureurs, comme on les appelle, je voudrais plaider ce litige contre n'importe quelle putain. Les filouteries de ces espèces de gens me font seules rester ainsi tranquille.
La nourrice.– Plaider, hein? Il vaut mieux avoir à payer qu'à recevoir.
La commère.– Je ne t'ai point parlé de la dévotion d'une maquerelle; non, ma foi, je ne t'en ai point parlé.
La nourrice.– Non.
La commère.– Hypocrisies et dévotions sont les dorures de notre méchante vie. Voici que je passe devant une église, j'y entre, je me mouille le bout du doigt dans l'eau bénite, je m'en fais une croix sur le front, je dis un Pater, un Ave, et je m'en vais. J'aperçois une image peinte, dans la rue; je me donne sur la bouche d'un «Confesse ton péché» et fais le signe de la croix avant de continuer ma route. Je salue les religieux et, faisant deux morceaux d'un petit bout de cierge, j'en donne un en aumône, avec deux bouchées de pain, un denier et une tête d'ail encore! Je porte toujours quelque petite pochette sous le bras et j'ai dedans soit une vingtaine de figues sèches, soit une douzaine de noix à moitié piquées des vers, tantôt un plat de bouillie de fèves, tantôt une écuelle de pois chiches, tantôt trois gousses d'ail, quelques fuseaux, des croûtes de pain, de vieilles savates. J'ai toujours en main de petits cierges, des Agnus Dei; quelquefois, tout en cheminant, je roule entre mes doigts un billet de confession et j'égrène mon chapelet; si quelque pauvre diable tombe par terre, j'aide à le relever; j'enseigne les fêtes à qui me les demande et je donne par écrit le moyen de connaître le jour de la Saint-Paul, en vers de la façon suivante:
S'il fait grand ou petit soleil,
Nous sommes au milieu de l'hiver;
S'il tonne ou s'il pleut,
De l'hiver nous sommes hors;
S'il fait brouillard ou s'il bruine,
Signe de disette ou d'abondance.
Je ne m'en rappelle pas plus; il y a si longtemps que je ne les ai dits! Qu'il faisait beau me voir pendant la semaine sainte me promener partout, la corbeille pleine d'un tas de choses et, sans jamais cracher dans l'église, écouter toute la Passion, tenant en main mon cierge allumé et le rameau d'olivier; au moment de baiser la croix, des larmes longtemps comprimées me ruisselaient le long des joues, suavement, suavement. Le samedi saint, je restais debout tout le temps de l'office et, à la lecture de la Passion, j'accompagnais de mes cris le clerc comme une vieille bigote, une qui se tape sur la poitrine. J'acquis un grand crédit par le moyen d'une bonne niche de ma façon.
La nourrice.– Comment, une niche?
La commère.– En me promenant, un jour, je tombe dans une rue où se tenaient peut-être une douzaine de femmes en train de filer la fleur du coton. Je les salue, je leur tire ma révérence, elles me font asseoir au milieu d'elles et commencent à me mettre sur le chapitre de mes petites affaires. Je leur plantai les plus belles carottes du monde; je leur parlai d'un vieux confrère qui, pour m'en avoir fait la promesse avant de mourir, était revenu me voir et ne m'avait causé aucune frayeur; je leur fis croire qu'une stryge m'avait non seulement emmenée au Noyer, mais sous les fleuves et sur la mer, sans jamais nous mouiller les pieds; je leur appris de quelles façons il faut interpréter les voix des bêtes de la Beffana, quelles vertus possèdent les croisements de routes; et après leur avoir donné à tous des conseils, des préceptes, jusqu'à des remèdes pour les chaud et froid, en me levant pour m'en aller je laissai tomber un bout d'étoffe dans lequel était enveloppée une discipline; à peine l'eut-on aperçue que toute la séquelle me tint fermement pour un Magnificat femelle, bien loin de ne me croire qu'un Sanctificetur et un Alleluia.
La nourrice.– Le monde est aux attrape-bon-Dieu.
La commère.– Maintenant et toujours. Feignez la dévotion, vous qui voulez duper les autres; allez à la messe, à vêpres, à complies, restez à genoux des heures entières; quand même on n'en croirait rien, vous trônerez dans les admirations et dans les gloires. Combien y a-t-il de femmes que je connais, vêtues de bure grise, pratiquant le jeûne, faisant l'aumône, qui se l'ôtent d'où on leur a mis! Combien de mangeurs d'indulgences ai-je vus s'adonner à l'ivrognerie, à la sodomie, à la putanerie! Parce qu'ils savent plier le cou et faire vœu de ne manger ni d'esturgeon ni de viande coûtant plus de trois sous la livre, ils gouvernent Rome et la Romagne. Une maquerelle bonne catholique est donc une cornaline appréciée de tout le monde.
La nourrice.– Qui refuse de te croire est hérétique.
La commère.– Maintenant, à l'art de tenir une école.
La nourrice.– Une école! et pourquoi faire?
La commère.– Pour faire plus de choses à la fois, pour passer le temps, pour être estimée d'une foule de monde et gagner quelques petits profits. J'aurais pu te montrer, autrefois, à présent non, quinze ou seize bambines placées sous ma direction, et je leur enseignais à compter le pain qui vient du four, à plier le linge sec de la lessive, à faire la révérence, à mettre le couvert sur la table, à dire le bénédicité, à répondre à Madonna et à Messer, à se signer, à s'agenouiller, à tenir l'aiguille entre les doigts et tous autres petits talents de fillettes.
La nourrice.– Quelle femme!
La commère.– Je débarbouillais les gamins et j'achevais l'éducation des hommes faits. Mais où laissé-je les servantes? J'en avais toujours cinq ou six en réserve, et après en avoir tiré tout le suc en les faisant essayer par l'un ou par l'autre, je les donnais à celui-ci pour filles d'adoption, à celui-là pour des pucelles, à cet autre pour des expertes en toutes choses. Lorsqu'elles partaient de chez moi, je leur adressais des conseils, des recommandations qu'une mère n'aurait pu bonifier. Par-dessus tout, je les avertissais de fermer les yeux sur les écarts de leurs maîtresses. «Soyez discrètes, leur disais-je à part; si vous savez l'être, vos maîtresses deviendront vos servantes et vous deviendrez leurs maîtresses; elles partageront avec vous leur lit, leurs chemises, leur pain, leur vin, et vous boirez toujours de celui qui est si doux au gosier.»
La nourrice.– Tu leur rappelais la pure vérité.
La commère.– Je saute, avec ma cervelle, qui toujours vole, à un grand diable de moine, gros, joufflu, à ronde tonsure, vêtu du plus fin drap qui se puisse acheter; il cherchait à me rendre son amie, il y parvint et, pour y réussir, me donna tantôt des petits cordons artistement tressés, tantôt de grosses salades, des prunes, que sais-je? un tas d'histoires de moines. Lorsqu'il m'apercevait à l'église, il quittait n'importe qui pour venir à moi, et comme je voyais bien de quel pied boitait mon mulet, je faisais celle qui est absorbée dans la contrition et cherche le bien de son âme en infligeant toutes les souffrances à son corps. A la fin des fins, il se découvre à moi, me fait la confidence de sa passion amoureuse et veut m'envoyer faire une ambassade qui aurait donné à réfléchir à des ambassadeurs eux-mêmes, eux qui ne portent pas la peine de ce qu'il leur est ordonné de dire.
La nourrice.– Les moines aussi se plaisent donc à jouer des basses marches?
La commère.– Oui, ils trouvent du goût à la chose, à quelque sauce qu'on la leur serve.
La nourrice.– Au feu de saint Ban, que l'on éteint à coups de pierres!
La commère.– Moi qui ne pouvais faire faux bond à la paterne paternité du père, du moment qu'il m'ouvrit son cœur, je lui dis: «Soyez-sans crainte; je ferai plus qu'il ne faut, et demain matin je suis à votre disposition.» Je le laisse sur cette parole et je m'en vais, toute songeuse, après l'avoir quitté, me demandant par quel moyen je pourrais lui tirer de l'âme une centaine de ducats dont il me mettait souvent, souvent l'eau à la bouche, rien qu'en vue de me donner des ailes pour le contenter; je n'eus pas à aller pêcher bien loin pour le trouver, ce moyen.
La nourrice.– Peux-tu me dire comment tu l'as pêché?
La commère.– Tu sais bien que oui.
La nourrice.– Dis-le, alors.
La commère.– J'arrêtai mon idée sur une gourgandine qui, de taille et pour la grosseur, les membres dodus, ressemblait (j'entends dans l'obscurité) à la matrone que désirait Sa Révérence; pour ce qui est du reste, le diable ne l'aurait pas flairée. Elle avait apaisé la soif des valets des Espagnols et des Allemands, qui vinrent faire à Rome le beau remue-ménage, et rassasié la faim des assiégés de Florence, sans compter tout ce qu'il y eut jamais de gens à Milan, tant dedans qu'au dehors. Songe maintenant, si elle s'était si bien conduite durant la guerre, quelles prouesses elle dut faire durant la paix dans les écuries et les cuisines et les tavernes! Mais ses charmes suppléaient au peu de fraîcheur de sa virginité: elle avait deux yeux dont, à la barbe de la chanson, qui dit:
Deux vivants soleils…
on pouvait dire que c'étaient deux mortes lunes.
La nourrice.– Pourquoi? Est-ce qu'ils étaient chassieux!
La commère.– Ma foi oui, madonna; outre cela, un goître abominable lui produisait un apostume à la gorge, et l'on prétendait que Cupidon y avait amassé toute la rouille des flèches qu'il donnait à fourbir à je ne sais quel forgeron, son beau-père. Ses tétons ressemblaient à ces civières dans lesquelles l'Amour dépêche à l'hôpital les gens qui tombent malades à son service.
