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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 5

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Pippa.– Venez-en donc un peu aux Vénitiens.

Nanna.– Je ne veux pas te renseigner sur eux, parce que si je t'en disais autant de bien qu'ils en méritent, on me riposterait: «L'amour te déçoit!» et certes il ne me déçoit nullement, car ce sont les dieux, les maîtres de l'univers, et les plus beaux jeunes gens, les plus beaux hommes faits, les plus beaux vieillards du monde. Dépouille-les de ces vêtements austères qu'ils portent, tous les autres hommes te paraîtront des fantoches de cire, en comparaison, et bien qu'ils soient fiers, parce qu'ils sont riches, ils sont la bonté même, pourtraite au naturel. Quoiqu'ils vivent en marchands vis-à-vis de nous autres, ils se comportent royalement, et celle qui sait les prendre peut s'estimer heureuse: toute chose en ce monde est plaisanterie, sauf ces grands coffres qu'ils ont, pleins jusqu'au bord de ducats, et qu'il tonne ou pleuve, ils n'en font pas plus de cas qu'un bagattino13.

Pippa.– Dieu les protège!

Nanna.– Il les protège bien.

Pippa.– Mais maintenant que je m'en souviens, expliquez-moi donc pourquoi la signora qui est revenue de chez eux l'autre jour n'a pu y rester; à ce que ma marraine disait, elle s'en est revenue avec vingt paires de caisses remplies de cailloux.

Nanna.– Je vais te le dire. Les Vénitiens ont le goût fait à leur façon particulière; ils veulent des fesses, des tétons et des chairs fermes, de quinze à seize ans jusqu'à vingt ans, au plus, et non pas des pétrarquesqueries. Pour cette raison, ma fille, avec eux mets dans le coin les manières de courtisane et régale-les au naturel, si tu veux qu'ils te jettent à pleines mains de l'or couleur de braise et non des sornettes couleur de brouillard. Pour moi, si j'étais homme, je voudrais coucher avec une femme qui aurait plutôt la langue emmiellée que bien endoctrinée, et j'aimerais mieux tenir dans mes bras la plus grande catin que messire Dante; crois-moi, c'est une autre mélodie que la sienne, celle d'une main qui s'égare, qui va cherchant au bas du ventre les cordes du luth et sait s'arrêter sur ce nerf alors qu'il n'est pas trop rentré en dedans ni trop poussé au dehors. La musique de cette main qui tapote le sanctuaire des fesses me paraît d'une autre suavité que celle des fifres du château, quand les cardinaux s'en vont au palais sous ces vastes capuchons qui les font ressembler à des chouettes blotties dans leur trou. C'est comme si je la voyais, cette main dont je te parle, cesser un peu la musique, puis reprendre le manche qui, en retenant et en déchargeant sa colère, se hausse et se baisse comme ferait une peinture, supposé qu'elle fût animée.

Pippa.– Oh! vous peignez suffisamment bien en paroles. Je me suis toute troublée en vous écoutant et j'aurais volontiers cru que cette main dont vous parliez se glissait au bas de mes tétons et allait me prendre… je ne veux pas dire quoi.

Nanna.– Je me suis aperçue de ton émotion à ta figure, qui a commencé par changer, puis qui s'est couverte de rougeur pendant que je te montrais ce qui ne se voit pas. Pour te faire faire un saut de Florence à Sienne, je te dirai que les Siennois, ces grosses bêtes, sont de bons fous, pas méchants, encore bien que depuis quelques années ils aient empiré, à ce que disent certaines gens. De la quantité d'hommes que j'ai pratiqués, ils me semblent être le superlatif; ils ont quelque chose des gentillesses et des talents des Florentins, mais sans être si adroits, si fins de nez, et qui sait les duper les rase et les pèle jusqu'au vif; ce sont de bons couillards, plutôt que non, d'un commerce honorable et agréable.

Pippa.– Ils sont faits exprès pour moi.

Nanna.– Oui, certes; maintenant passons à Naples.

Pippa.– Ne m'en parlez pas; rien que d'y songer, je rends l'âme.

Nanna.– Écoute, ma petite signora, par la vie de ta mort! Les Napolitains sont mis au monde pour vous faire perdre le sommeil ou pour que l'on en prenne une bonne lippée une fois par mois, un jour qu'on en a la fantaisie en tête, que l'on est seule ou avec quelqu'un de peu d'importance. Je dois t'en prévenir, leurs hâbleries vont jusqu'au ciel; parle-leur chevaux: ils possèdent les meilleurs d'Espagne; parle vêtements: ils en ont plein deux ou trois garde-robes; de l'argent, ils en regorgent, et toutes les belles du royaume meurent d'amour pour eux. Si tu laisses tomber ton mouchoir, ton gant, ils te le ramassent, avec les plus galantes paraboles qu'on ait ouïes jamais à la cour de Capoue; oui, signora.

Pippa.– Quel amusement!

Nanna.– J'avais pris l'habitude jadis de désespérer un de ces brigands, appelé Giovanni Agnese, en m'efforçant de le contrefaire (en paroles, car en actions le bourreau n'y parviendrait pas: c'est l'écume de la ribauderie des ribauds), et un Génois s'en étouffait de rire. Je me tournai un jour vers celui-ci et je lui dis: «Ma Gênes à toi, ta superbe à toi, vous savez si bien, vous autres, acheter la vache sans vous laisser mettre un seul os, que nous n'avons pas grand'chose à gagner avec vous.» C'est vrai; ils trouvent moyen de raffiner le fin, d'aiguiser l'aigu, sont excellents ménagers, coupent la tranche aussi mince qu'elle doit l'être et ne t'en donneraient pas un tantinet de plus. Glorieux au demeurant, je ne saurais te dire comme, amateurs des gentilles façons napolitaines espagnolisées, respectueux, te faisant paraître de sucre le peu qu'ils te donnent, et ce peu ne leur manque jamais. Ces gens-là, contente-toi de les payer de fumet et mesure-leur les denrées comme ils te mesurent les leurs; sans trop te dégoûter de ce qu'ils parlent de la gorge et du nez, avec des hoquets, prends avec eux la vie comme elle vient.

Pippa.– Les Bergamesques ont plus de grâce que n'en a leur parler.

Nanna.– Il y en a parmi eux aussi d'agréables et de séduisants, oui, certes; mais venons-en à nos Romains; gare les coups, Rienzi! Ma fille, s'il te convient de manger du pain et du fromage, avec des lames d'épée et des pointes de pique en salade, assaisonnées de superbes bravades que leurs aïeux firent jadis aux Prévôts, va t'empêtrer d'eux. Bref, le jour du sac14 leur chie encore sur la tête (révérence parler), et c'est pourquoi le pape Clément n'a jamais voulu les revoir.

Pippa.– N'oubliez pas Bologne, au moins pour l'amour du comte et chevalier qui est presque déjà de la famille.

Nanna.– Oublier les Bolonais! Quelle mine auraient les logis des putains sans l'ombre de ces grands échalas taillés en flûtes?

Nés seulement pour faire nombre et pour faire ombre, dit la chanson; «en amour, dis-je, et non à la guerre», ajoutait Fra Mariano, suivant ce que me racontait un jeune drôle d'une vingtaine d'années, sa créature: «Jamais il n'avait vu, disait-il, fous plus joufflus ni mieux vêtus.» Par conséquent, toi, Pippa, fais-leur fête, comme aux bouche-trous de la Cour que tu auras, et amuse-toi de leur babil léger et coulant. Telle pratique n'est pas tout à fait, tout à fait inutile; elle serait même plus utile que nulle autre, s'ils se délectaient de chèvre, autant qu'ils se délectent de chevreau. Quant au reste des Lombards, ces grosses limaces, ces gros papillons, traite-les en franche putain; tires-en tout ce que tu pourras, et le plus vite sera le mieux, en ayant bien soin de leur donner à chacun du chevalier et du comte par la moustache; les «oui, signor; non, signor», ils y tiennent comme à l'œil. Avec eux, quelque bonne petite piperie ne gâtera pas le potage; il est honnête de leur en faire avaler quelqu'une et plus encore de s'en vanter: eux aussi dupent les pauvres courtisanes, puis vont s'en vanter par toutes les auberges où ils logent. Pour que tu saches ce que c'est que piper, sans en avoir l'air, je veux te conter deux de ces piperies que je n'ai pas dites à cette bavarde d'Antonia: je me les suis réservées in petto, pour les cas qui pourraient advenir.

Pippa.– Oh! je suis bien aise de les connaître.

Nanna.– La première est basse, basse; la seconde sera haute, haute. Pour te le dire en douceur, j'avais une petite chambrière, qui m'est morte, sur ses treize ans, et dodue, dodue! jolie, jolie! avec cela futée, adroite, vaurienne au possible, cajoleuse, Dieu te le dise! une vraie petite fouine, une espiègle à éviter prudemment. Je lui enseignai la manière dont elle devrait s'y prendre pour me gagner, ou plutôt pour me chiper l'argent des menues dépenses.

Pippa.– Et comment?

Nanna.– Dès qu'elle avait réussi à capter les bonnes grâces de quiconque abordait chez moi, soit un homme de la ville, soit un étranger, en faisant des agaceries à l'un ou à l'autre, de façon que celui-ci ou celui-là n'eût bientôt plus d'autre plaisir qu'à la lutiner, je lui mettais dans la main une tasse de porcelaine brisée en trois morceaux, et aussitôt que quelque gentilhomme heurtait à la porte, après lui avoir tiré le cordon, elle accourait au haut de l'escalier, toute échevelée, criant d'une voix lamentable: – «Holà! je suis morte! holà! je suis exterminée!» et faisant semblant de vouloir s'enfuir; mon autre servante, d'un âge mur, la retenait bien fort par un bout de sa jupe et lui disait: – «Ne t'en va pas, ne t'en va pas; la signora ne te fera pas de mal.» L'écervelé, la voyant ainsi toute sens dessus dessous, toute en désordre, la prenait par le bras: – «Qu'y a-t-il donc?» lui disait-il; «De quoi pleures-tu? Qu'est-ce qui te fait crier? – Malheureuse que je suis!» répondait-elle, «j'ai cassé cette tasse, qui vaut un ducat; laissez-moi m'en aller, elle va me tuer, si elle m'attrape.» Elle disait tout cela avec des mines si gentilles, des soupirs qui partaient si bien du fond du cœur et des semblants de se trouver mal, qu'elle aurait ému de compassion la potence du gouverneur de la Man-Mozza; elle touchait encore bien mieux le cavalier qui venait badiner avec moi, enfermée que j'étais dans ma chambre, derrière quelque porte entre-bâillée, un bout de mon tablier dans la bouche de peur qu'on ne m'entendît éclater de rire, pendant que lui, d'ordinaire plus serré que le poing, lui mettait dans la main un écu, qu'il comptait avec ses autres aumônes; et je croyais crever quand la vieille, prenant l'écu, dégringolait l'escalier en courant, comme si elle allait chercher une autre tasse.

Pippa.– La bonne fourbe!

Nanna.– Aussitôt, je me montrais dans la salle. – «Je viens faire la révérence à Votre Seigneurie,» s'écriait le cavalier, et me prenant la main, il me la baisait en bavant dessus. Puis il se mettait à converser avec moi, et un quart d'heure après venait la petite, apportant la sœur de la tasse brisée; elle me disait: – Je vais la replacer dans votre chambre. – Qu'as-tu donc? lui demandais-je; qu'est-ce que cela veut dire? tu as les yeux rouges.» Et la petite sournoise, la petite drôlesse lui faisait signe de ne pas me dire l'histoire.

Pippa.– Enfin, pour être courtisane, il faut en savoir plus long qu'un docteur.

Nanna.– Je l'envoyais ainsi jouer le tour à quiconque venait me voir, tenant tantôt un verre, tantôt une tasse, tantôt un plat à la main; elle réussissait à tirer d'eux quatre, quelquefois cinq Jules d'une bourse, autant d'une autre, et de la sorte les menues dépenses de la maison se trouvaient on ne peut plus subtilement couvertes. Arrivons maintenant à la grande piperie.

Pippa.– Voici que je la bois, avant même que vous ne l'entamiez.

Nanna.– Un officier, un gaillard à qui ses charges rapportaient en rentes près de deux mille ducats de chambre, était si démesurément amoureux de moi qu'il en faisait pénitence de ses péchés. Il dépensait lunatiquement, et besoin était de recourir à l'astrologie, je puis le dire, pour en tirer quoi que ce fût s'il ne se trouvait pas en fantaisie de donner. Ce qui est bien pis, c'est que la mauvaise humeur naquit le jour où il vint au monde; pour la moindre parole dont le son lui déplaisait, il entrait en colère; mettre la main à son poignard et t'en fourrer la pointe jusque sous le nez, c'est la moindre frayeur qu'il pût te faire. Pour ce motif, les courtisanes le détestaient comme les paysans détestent la pluie; moi qui ai donné ma peur à ressemeler, je le recevais tant qu'il voulait, et bien qu'il me fît quelques-unes de ses mauvaises plaisanteries, je le souffrais patiemment, méditant toujours de lui en rendre une qui me payât de toutes les siennes. J'y songeai si assidûment qu'à la fin je la trouvai. Que fis-je? Je me confiai à certain peintre, maître Andréa, je puis bien le nommer, et lui laissai prendre quelques menus suffrages, à condition qu'il ferait ce que je voudrais et viendrait se cacher sous mon lit, muni de couleurs et de pinceaux, pour me dessiner une balafre sur la figure, à un moment donné; je m'en ouvris également à maître Mercurio, d'heureuse mémoire; je sais que tu l'as connu.

Pippa.– Oui, je l'ai connu.

Nanna.– Je lui dis que je l'enverrais chercher telle nuit et qu'il accourût avec de la charpie et des œufs; pour m'obliger, il ne sortit pas de chez lui le jour de la fête que je voulais fêter. Voici donc maître Andréa sous le lit et maître Mercurio chez lui; moi, je suis à table avec l'officier. Nous avions presque fini de souper, quand je me mis à lui rappeler certain camérier du Révérendissime à qui il m'avait défendu de parler, sous n'importe quel prétexte; c'était pour le faire monter. Pain déjà levé n'a pas besoin de beaucoup de levain. – «Sacrée garce, vieille putain, sale coureuse!» s'écria-t-il; et comme je voulais lui renfoncer ses injures dans la gorge avec un démenti, il me donna du plat de son poignard sur la joue un tel soufflet que je le sentis pour de bon. J'avais dans une vessie je ne sais quel vermillon détrempé d'huile, à moi donné par maître Andréa; je m'en barbouillai les mains, m'en frottai le visage et aux cris les plus épouvantables qu'ait jamais poussés une femme en couches, je lui fis véritablement croire qu'il m'avait frappée de la pointe. Épouvanté comme un homme qui en a tué un autre, il joua des jambes, s'enfuit au palais du cardinal Colonna et, s'étant blotti dans la chambre d'un courtisan de ses amis, se mit à geindre tout bas, tout bas: «Hélas! adieu la Nanna, Rome et mes emplois; j'ai tout perdu!» Moi je m'étais renfermée dans ma chambre avec ma vieille servante seulement; maître Andréa, sorti du nid, en un clin d'œil me dessina une balafre sur la joue droite, et si parfaitement que, me regardant au miroir, je fus sur le point de tomber à la renverse de saisissement et de tremblement. A l'instant même arrive maître Mercurio qu'était allée chercher ma petite drôlesse à la tasse cassée; il entre et me dit: « – N'ayez pas peur; vous n'avez aucun mal.» Il laisse à la couleur le temps de sécher, me l'arrange bien avec de la charpie trempée dans l'huile de rose, et la plaie obtenue par grâce et privilège spécial ainsi bien nette, bien pansée, il sort par la salle, où une foule de gens se trouvaient déjà rassemblés, et s'écrie: « – Impossible qu'elle en réchappe!» Le bruit en courut par toute la ville de Rome et en vint jusqu'aux oreilles du meurtrier, en train de pleurer comme un enfant qu'on a battu. Le lendemain matin arrive; le médecin, tenant allumée à la main une chandelle d'un denier, lève l'appareil: je ne sais combien de personnes qui avaient réussi à passer leur tête par la porte de la chambre (toutes les fenêtres étaient fermées) se mirent à pleurer, et je ne sais qui, ne pouvant supporter la vue d'une si horrible blessure, s'évanouit en l'apercevant. C'était le bruit public que j'avais la figure abîmée pour toujours, et de la plus triste façon, de sorte que le malfaiteur, en m'envoyant de l'argent, des médecines et des médecins, cherchait à s'épargner la visite du bargello, peu confiant qu'il était, au fond, dans la protection des Colonna. Au bout de huit jours, je fais courir le bruit que j'en réchappe, mais avec une cicatrice plus affreuse, pour une courtisane, que ne le serait la mort: le bon ami de vouloir me l'adoucir à force d'argent; il employa tant de moyens par-ci, tant de moyens par-là, fit si bien agir amis et patrons, que je consentis à un accord, sans me laisser voir de personne, si ce n'est d'un monsignor à la fève égoussée qu'il fréquentait. En somme, il déboursa cinq cents écus pour le dommage, cinquante pour le médecin et les médecines, et je lui pardonnai, c'est-à-dire que je promis de ne pas le poursuivre devant le gouverneur, en exigeant de lui qu'il me laisse en paix et fournirait caution. C'est cet argent-là que j'ai dépensé à l'achat de cette maison, sans le jardin, dont je l'ai arrondie plus tard.

Pippa.– Vous étiez un vaillant homme, maman, quand vous vous lanciez dans semblable aventure.

Nanna.– L'aventure n'est pas encore à l'Alleluia, et je n'en viendrais pas à bout en une année si je voulais te les conter toutes. En bonne foi, je n'ai pas jeté dans l'eau le temps que j'ai vécu; ma foi non, je ne l'ai pas jeté dans l'eau, va.

Pippa.– Cela se voit bien au résultat.

Nanna.– Continuons. Ne trouvant pas que les cinq cents écus, avec cinquante après, eussent touché le palais à mon appétit, j'imaginai très putanesquement une ruse putanesque. Et de quelle façon, crois-tu? Je fis surgir un Napolitain, maître filou des filous, et sous le prétexte d'un secret qu'il possédait, au moyen duquel on pouvait effacer toute trace de blessure laissée au visage de quelqu'un par un mauvais coup, il vint me voir. – «Le jour que l'on voudra déposer cent écus», dit-il, «je me charge de votre affaire; vous n'aurez pas plus de cicatrices sur la figure que vous ne m'en voyez là»; il montrait le creux de sa main. Je me contorsionne et je lui dis avec un semblant de soupir; – «Allez faire part de ce miracle à celui qui est cause que je ne suis plus…» j'allais ajouter «reconnaissable», mais je détournai la tête pour sangloter à petit bruit. Le charlatan, beaucoup trop honorablement habillé de soie, sort, va trouver l'officier tombé en mauvaises griffes et lui expose l'épreuve qu'il se targue de faire. Pense si notre homme, que crucifiait le dépit de ne plus me posséder jamais, déposa la centaine d'écus. Mais pourquoi te traîner en longueur? La cicatrice, qui n'avait jamais existé, s'en alla grâce à l'eau merveilleuse dont il m'injecta par six fois le visage en prononçant les paroles qui semblaient dire MIRABILIUM, et qui ne disaient rien du tout. De la sorte, les cent piaceri15, comme dit le Grec, m'arrivèrent dans les mains.

Pippa.– Les bienvenus! bon an je leur souhaite.

Nanna.– Attends un peu. Dès que le bruit se répandit que je restais ainsi sans une cicatrice au monde, quiconque avait une balafre par la figure se mit à courir au logis du drôle, comme les synagogues accourraient au Messie, s'il descendait en pleine Piazza Giudea; le traître, après avoir rempli d'arrhes sa bourse, fit ses paquets; à son compte, puisque je lui abandonnais quelques-uns de ces ducats qu'il m'avait fait gagner, les autres devaient montrer la même discrétion.

Pippa.– Est-ce que l'officier sut, comprit et crut la chose?

Nanna.– Il la sut sans la savoir, la comprit sans la comprendre et la crut sans la croire.

Pippa.– Suffit alors.

Nanna.– Dans la queue gît le venin.

Pippa.– Qu'y a-t-il encore?

Nanna.– Il reste le meilleur. Le nigaud, après tant de déboursés, pour lesquels il fut forcé, dit-on, de vendre un titre de chevalier, se réconcilia avec moi, par l'entremise de ruffians et par le moyen de ses lettres et ambassades, qui me chantèrent sa passion. Il vint pour se jeter à mes pieds, la corde au cou, et comme il se composait intérieurement quelques paroles à le faire rentrer dans mes bonnes grâces, il se trouva passer devant la boutique du peintre qui m'avait barbouillé le tableau à miracle que je devais, je le disais bien haut, porter en personne à Lorette. Ses yeux se fixèrent sur la toile et il se vit là tout craché, le poignard à la main, en train de me balafrer, moi, pauvrette; ce n'était rien encore, s'il n'avait lu dessous: «Moi, la signora Nanna, j'adorais messire Maco; mais grâce au diable qui lui entra dans le gobelet, en récompense de mon adoration, j'ai reçu de lui cette balafre, dont m'a guérie la Madone à laquelle je suspends cet ex-voto.»

Pippa.– Ah! ah!

Nanna.– Il fit, en lisant son histoire, la même grimace que les évêques16 font à leurs pancartes, sous les pieds des démons qui les bâtonnent quand on les excommunie. De retour chez lui, sorti de ses gonds, il me fit consentir, moyennant le cadeau d'une robe, à effacer son nom du tableau.

Pippa.– Ah! ah! ah!

Nanna.– La conclusion, la voici: ce bravache à ses dépens me donna encore l'argent nécessaire pour aller où je n'avais nullement fait vœu d'aller; mais cela ne suffisait pas, je refusai de partir et force lui fut de me faire absoudre par le pape.

Pippa.– Est-ce possible qu'il fût insensé à ce point? Venu chez vous, il ne s'aperçut pas que vous n'aviez jamais eu de cicatrice dans la figure?

Nanna.– Je vais te dire, Pippa. Je pris je ne sais plus quoi, quelque chose comme une lame de couteau, et je me l'appliquai bien fort, bien fort sur la joue; je l'y tins ferme toute la nuit et je me l'enlevai dès qu'il survint. Pour un peu, tu aurais cru, en apercevant la trace livide profondément empreinte dans la chair, que c'était une balafre guérie.

Pippa.– Comme cela, oui.

Nanna.– Je vais maintenant te conter l'histoire de la grue, puis je t'achèverai ce que je dois t'achever.

Pippa.– Dites-la donc.

Nanna.– Je feignis de craindre de faire un enfant marqué, tant j'avais envie de manger une grue aux lasagnes et on n'en trouvait nulle part à acheter: il fallut que mon amoureux envoyât quelqu'un en tuer une d'un coup d'escopette; c'est ainsi que je l'eus. Mais qu'est-ce que j'en fis? Je l'adressai à un charcutier qui connaissait tous mes sujets et tous mes vassaux, comme Gian-Maria17, le juif, appelle les siens ceux de Verrochio et de Scorticata, je l'avais oublié. Je fis jurer à celui qui m'avait donné la grue de n'en rien dire et comme il me demandait à quoi importait d'en parler ou non, je lui répondis que je ne voulais point passer pour une goulue.

Pippa.– Vous faisiez bien; au charcutier, maintenant.

Nanna.– Je lui fis dire de ne la vendre à personne, sinon à qui viendrait l'acheter pour moi, et lui qui avait déjà maintes fois opéré pour mon compte de semblables ventes comprit la chose d'emblée. A peine eut-il appendu la grue dans sa boutique, l'un de ceux qui connaissaient mon désir de femme grosse tomba dessus et lui dit: «Combien en veux-tu? – Elle n'est pas à vendre», lui répondit le finaud, pour lui en donner d'autant plus envie et la lui faire payer plus cher. L'autre de se mettre à le supplier et à lui dire: «Coûte que coûte!» A la fin, il en donna un ducat et me l'envoya porter par son valet, se flattant de me faire croire qu'un cardinal la lui avait offerte en cadeau; je lui fais fête et, dès qu'il est parti, je la renvoie au marchand pour qu'il la revende. Quoi de plus? la grue fut achetée à la file par tous mes amoureux, toujours un ducat, puis elle me revint à la maison. Maintenant, Pippa, crois-tu que ce soit une moquerie de savoir s'y prendre dans le métier de putain?

Pippa.– Je suis stupéfiée!

Nanna.– Arrivons désormais aux moyens que tu dois employer pour t'attirer des pratiques.

Pippa.– Oui, tout est bon à connaître.

Nanna.– Il te viendra cinq ou six pigeons nouveaux, en compagnie de quelque ancien ami à toi. Fais-leur un accueil princier, assieds-toi avec eux, engage un entretien agréable et le plus honnête que tu pourras. Tout en parlant et en écoutant, toise-moi leurs apparences et estime au juste, d'après leur façon d'être, ce qu'on en peut tirer. Prends alors à part, galamment, ta connaissance, et informe-toi de la condition de chacun; puis reviens au jeu et fais des risettes au plus riche, regarde-le d'un air câlin, comme si tu te mourais pour lui, et ne détache jamais tes yeux des siens sans lâcher quelques soupirs; quand tu ne saurais que son nom, à son départ, dis-lui: «Je baise la main à Votre Seigneurie, signor un tel.» Aux autres, dis-leur simplement: «Je me recommande à vous», et aussitôt postée à la jalousie, dès qu'ils sortiront de la maison, ne te laisse pas apercevoir, sauf lorsqu'il se retournera pour te saluer; au moment que tu seras pour le perdre de vue, penche-toi à corps perdu hors de la fenêtre, et en te mordant le doigt, en le menaçant gentiment, fais-lui connaître qu'il t'a tout ensavonné le cœur, rien que par sa divine présence. Tu verras qu'il reviendra chez toi tout seul et plus délibérément qu'il n'était venu accompagné. Le reste te regarde, Pippa.

Pippa.– Il fait bon vous voir causer.

Nanna.– Je veux te dire une chose, maintenant que je l'ai dans l'idée. Ne ris jamais en parlant à l'oreille de qui se trouve à côté de toi, ni à table, ni autour du feu, ni n'importe où; c'est un des plus déplorables défauts que puissent avoir les femmes, honnêtes ou putains. Jamais on n'y tombe, dans ce défaut-là, sans que chacun ne te soupçonne de se moquer de lui, et il en résulte souvent des brouilleries folles. En second lieu, ne commande jamais, d'un ton de reine, à tes servantes, en présence du monde; ce que tu peux faire toi-même, fais-le: on sait bien que tu as des servantes et que, puisque tu en as, tu peux leur donner des ordres; en ne leur en donnant jamais avec hauteur, tu acquiers la bienveillance des gens, et qui te voit s'écrie: «Oh! la gentille créature! avec quelle grâce elle s'applique à faire toute chose!» Supposé, au contraire, qu'ils te voient t'emporter, les gronder de ce qu'elles ne se dépêchent pas de te ramasser un cure-dent qui te sera échappé des doigts, ou de te brosser une des pantoufles, leur opinion sera que gare à qui est sous ta dépendance, et ils se feront remarquer l'un à l'autre ton orgueil, à l'aide de signes.

Pippa.– Les saints conseils, les excellents conseils!

Nanna.– Mais comment ai-je omis la façon dont tu devras te tenir à un repas où se trouveront une foule de courtisanes, dont le naturel est d'être envieuses, jalouses, fâcheuses et fastidieuses? Tu me connaîtras quand tu ne m'auras plus.

Pippa.– Pourquoi me dites-vous cela?

Nanna.– C'est pour n'avoir plus à te le dire que je te dis. Te voici à un repas où se trouvent invités (on est en carnaval) quantité et quantité de signoras; elles entrent dans la salle, toutes masquées, et elles dansent, elles s'assoient, elles causent sans vouloir s'ôter le masque du visage; elles font bien de rester ainsi pendant que la cohue, qui ne doit pas souper avec elles, s'amuse à écouter la musique, à voir danser: mais elles font mal ensuite, quand on se lave les mains, de ne pas vouloir manger à la table préparée pour tout le monde: l'un va par-ci, l'autre va par-là, il faudrait bâtir des chambres à l'aide de la nécromancie pour contenter toutes celles qui veulent manger à part avec leurs amoureux et qui s'en vont bouleversant le repas, la fête, la maison, les laquais, les servants, les cuisiniers; Dieu leur donne mal an et male Pâques! Chaque jour soit-il pour elles un an et une Pâques!

Pippa.– Les fastidieuses!

Nanna.– Ma douce espérance, je te vais enseigner ici le moyen d'arracher le cœur à tout un chacun par ta gentillesse.

Pippa.– Un moyen certain?

Nanna.– On ne peut plus certain.

Pippa.– Dites-moi comment et payez-vous.

Nanna.– Déballe ta marchandise sans te faire aucunement prier, va t'asseoir à l'endroit que l'on t'indique et dis: «Me voici telle que m'a faite celle qui m'a mise au monde.» En parlant de la sorte, tu toucheras le ciel du doigt, rien que d'entendre les louanges qu'ils t'adressent tous, jusqu'aux broches de la cuisine.

Pippa.– Pourquoi se sauvent-elles donc par les chambres?

Nanna.– Parce qu'elles craignent les comparaisons. Qui est ridée ne veut pas le paraître; qui est laide ne tolère pas qu'une jolie se place à côté d'elle; qui a les dents jaunes refuse d'ouvrir la bouche n'importe où il s'en trouve une qui les ait blanches comme du lait caillé; une autre se dépite de ne pas avoir la robe, le collier, la ceinture, la coiffe de celle-ci ou de celle-là, elle, qui se croit le Seicento même et plus encore, pour le reste; elle aimerait mieux être à l'article de la mort que de se laisser voir en public. L'une se cache par fantaisie, l'autre par bêtise, une autre par malice; de plus, je te dirai qu'étant ainsi séparées, elles disent les unes des autres le pis qu'elles peuvent ou savent dire: «Ce collier de perles n'est pas à elle; cette jupe est celle de la femme d'un tel; ce rubis appartient à messire Piccinolo; tel objet vient de chez tel juif.» Elles se soûlent ainsi de médisance et de maintes sortes de vins, mais il leur est bien rendu verjus pour merises par ceux qui soupent avec toi. L'un dit: «La signora une telle fait bien de cacher sa mauvaise grâce.» D'autres s'écrient: «Signora une telle, quand prenez-vous la décoction de bois?» Un autre rit à n'en plus pouvoir du marquis dont il a reconnu la présence dans les yeux de celle-ci ou de celle-là. Un autre exalte comme un homme d'un courage à toute épreuve quelque pauvre «laissez-moi tranquille», pour l'intrépidité qu'il a de dormir avec sa déesse, plus semblable encore à Satanas en personne qu'à la mère du diable. A la fin, chacun se tourne de ton côté et t'offre son corps et son âme.

Pippa.– Je vous remercie.

Nanna.– Quand tu seras où je te dis, fais-toi honneur, tu me feras aussi honneur à moi. Il t'arrivera d'aller au Popolo, à la Consolazione, à Saint-Pierre, à Saint-Laurent, aux autres principales églises, les jours solennels; galants, seigneurs, courtisans, gentilshommes y seront en groupes, postés à l'endroit qu'ils trouveront le plus commode pour dévisager les belles et dire son fait à celles qui passent et prennent de l'eau bénite du bout des doigts, non sans leur lancer quelque brocard qui cuise. Passe outre gentiment; ne va pas répondre avec une arrogance putanesque; tais-toi plutôt ou dis: «Révérence, belle ou laide, à votre service»; ce disant, ta modestie te servira de vengeance, si bien que lorsque tu repasseras, ils s'écarteront au large et s'inclineront devant toi jusqu'à terre. Au contraire, que tu veuilles leur répondre quelques brusques paroles, leurs murmures t'accompagneraient par toute l'église; il n'en serait pas autrement.

Pippa.– J'en suis certaine.

13.Monnaie de très petite valeur.
14.Le sac de Rome.
15.Terme argotique pour désigner les pièces d'or; en italien il signifie plaisirs.
16.C'est-à-dire les criminels coiffés d'une mitre de papier peint.
17.Ce passage n'a pas encore été éclairci. L'Arétin mentionne ce Gian-Maria à l'acte III, scène XI, de la Cortigiana:
  Le père gardien.– Quant à la venue du Turc, il n'y a rien de vrai là-dedans; mais lors même qu'il viendrait, que t'importe à toi?
  Alvigia.– Que m'importe à moi? Ah! l'empalement ne me va en aucune façon. Empaler les pauvres petites femmes vous paraît, peut-être, une plaisanterie?.. Moi, je me désespère, au contraire, de ce qu'il semble que nos prêtres se fassent une fête d'être empalés!..
  Le père gardien.– A quoi t'en aperçois-tu?
  Alvigia.– A ce qu'ils ne prennent aucune précaution quand on dit: «Voilà le Turc! le voilà!»
  Le père-gardien.– Bavardages et sornettes!.. Maintenant, Dieu te conduise! Tout à l'heure je vais prendre la poste à cause d'un traité que j'arrange à Verrochio, afin que l'armée du comte Gian-Maria, ce juif musicien, soit taillée en pièces; et grâce à certaine confession que j'ai révélée, cette leçon leur apprendra à se révolter, sois tranquille.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
350 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/43822
Telif hakkı:
Public Domain