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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 6

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Nanna.– Lorsqu'il s'agira de te mettre à genoux, place-toi honnêtement sur les marches de l'autel le plus en vue qu'il y ait, ton livre de messe à la main.

Pippa.– Pourquoi faire ce livre de messe, si je ne sais pas lire?

Nanna.– Pour paraître le savoir, et peu importe que tu le tiennes à l'envers comme font les Romanesca pour qu'on croie qu'elles sont des fées et ce sont des fantômes.

Venons-en, à cette heure, aux mérites des jouvenceaux: ne place en eux nulle espérance, ne fais aucun fonds sur leurs promesses; ils n'ont pas la moindre stabilité, ils tournent selon que leur cervelle ou leur sang s'échauffe, ils s'énamourent, puis se désénamourent dès qu'ils rencontrent une autre amourette; s'il t'arrive de leur en donner une fois par hasard, fais-les payer d'avance. Malheur à toi si tu venais à te coiffer de l'un d'eux ou de tout autre; il sied très bien de se coiffer de quelqu'un à celles qui vivent de leurs rentes, non pas à celles qui doivent vivoter au jour le jour. Quand il n'y aurait pas d'autre raison, sitôt que tu es engluée, tu es ruinée; en effet, n'avoir plus l'esprit tendu que vers un seul, c'est donner congé aux autres, que d'ordinaire tu caressais sans préférences. Tu peux compter qu'une courtisane qui se met à être amoureuse d'autre chose que des bourses est comme un ivrogne, un goulu de tavernier qui mange et boit ce qu'il devrait plutôt s'arracher du corps pour le vendre.

Pippa.– Vous les connaissez toutes, toutes, toutes!

Nanna.– Il me semble entendre un capitaine te fracasser la porte. Oh! par Dieu, tout le monde aujourd'hui s'appelle capitaine, et je crois bien que jusqu'aux muletiers, chacun se donne de la capitainerie. Je dis «fracasser», parce qu'ils font heurter aux portes en bravaches, pour paraître avoir des manières brutales; avec cela, ils introduisent dans leur langage un tas de mots espagnols et mélangés de mauvais français encore! Ne donne pas audience à de pareils secoue-panaches ou du moins, si tu les aimes, tâche de t'y fier comme tu te fierais à des zingari; ils sont pires que des charbons qui vous brûlent ou vous salissent; toujours à coasser qu'ils attendent leur solde. Qui veut être payée de l'expédition qu'ils conseillent au roi d'entreprendre ou des victoires que remportera mère l'Église, pour leur donner à faire dodo; pour celle qui a besoin d'argent, qu'elle les exalte comme autant de Rolands du quartier, puis passe son chemin. Autrement, elles les quittera la tête rompue, ce qui lui arriverait aussi avec les jeunes gens, les gamins, les galopins; le plus grand honneur qu'ils te feront, ce sera d'aller partout révéler les défauts de ton endroit et de ton envers, et de se vanter qu'ils te font aller et démener de la belle façon.

Pippa.– Les hiboux!

Nanna.– C'est en pleine mer que s'aventure à nager celle qui se fait putain pour se passer sa rage d'amour, et non pas de faim; qui veut sortir des guenilles, dis-je, qui veut se retirer des haillons, il lui faut être sage; qu'elle n'aille pas baguenauder, en actions ni en paroles. Te voici une petite comparaison, tout chaud, tout chaud: moi, je parle à l'impromptu, je ne tiraille pas les choses à la filière, je les dis d'une haleine, et non en cent ans comme font certaines pécores, fatiguant les pédagogues qui leur enseignent à composer des ouvrages, prennent à bail des pour ainsi dire, des pour ainsi faire et des pour ainsi chier, bâtissant des comédies avec des mots plus constipés que la constipation; c'est pour cela que tout le monde accourt entendre mon babillage et le porte aussitôt à imprimer, comme si c'était le verbum caro.

Pippa.– Et cette petite comparaison?

Nanna.– Un soldat qui n'a du courage qu'à dépeupler les poulaillers des paysans et à faire sortir les chanoines de leurs prisons passe pour un lâche et à grand'peine reçoit-il sa paye, comme me le disait un de la garnison. Il me disait aussi que celui qui se bat et fait des prouesses voit courir après lui toutes les guerres et toutes les soldes du monde. De même une putain qui ne sait que se faire travailler, et rien de plus, ne va jamais au delà d'un éventail dépenaillé et d'une mauvaise robe de messire taffetas; donc, mignonne, il faut de plus ou de l'adresse ou de la chance, et si je n'avais qu'à demander de bouche, je ne te cache pas que j'aimerais encore mieux de la chance que de l'adresse.

Pippa.– Pourquoi?

Nanna.– Parce qu'avec de la chance, nulle fatigue, et que pour l'adresse, il faut suer; et force est d'astrologuer de vivre d'expédients, comme il me semble te l'avoir dit. La meilleure preuve que la chance est une route sans cailloux, regarde cette gueuse, cette saleté, cette pouilleuse de… tu m'entends bien, et sois convaincue.

Pippa.– Oh! n'est-elle pas riche à crever?

Nanna.– C'est pour cela que je t'en parle. Elle n'a pas un brin de grâce, pas une seule qualité, pas un agrément dans sa personne, pas de prestance; elle est niaise, elle a passé la trentaine, et avec tout cela on la croirait enduite de miel, tant les hommes lui courent droit dessus. Est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Demande-le aux familiers, aux laquais, aux ruffians, et ne me le fais pas dire, puisque la chance en a fait des seigneurs et des monseigneurs; nous voyons cela arriver tous les jours. Est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Messire Trojano dégrossissait des mortiers; à cette heure, il possède un beau palais; est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Sarapica tondait les chiens; par la suite il fut pape: est-ce de la chance, hein? est-ce de la chance, hé? Accursio était le commis d'un orfèvre; il est devenu Jules II; est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Certes, quand la chance et l'adresse se trouvent ensemble chez une putain, oh! alors, sursum corda! Cela c'est chose plus douce que ne l'est ce «Oui, là! oui, là!» qui se dit au moment où le doigt qui te chatouille quelque part, après bien des: «Un peu plus bas, un peu plus haut, plus par ici, plus par là», trouve enfin le bouton qui te démange. Heureuse qui sait les réunir toutes deux, l'adresse et la chance, hé! la chance et l'adresse, hein!

Pippa.– Retournez où vous m'avez laissée.

Nanna.– Je t'ai laissée au moment où je te dissuadais de l'amour des jeunes gens, ces entripaillés, et de celui des capitaines à beaux panaches; je te disais de les fuir, comme à présent je te dis de courir tout droit aux gens rassis, parce qu'ils ne te payeront pas moins en bon argent qu'en bonnes manières.

Pippa.– Un peu plus de baïoques et un peu moins de politesse.

Nanna.– Sans doute, mais ils ont pour vous des uns et des autres; aussi les gens d'un naturel si aimable sont-ils bien notre affaire. A rester avec eux, on a le plaisir d'une nourrice qui allaite, gouverne et élève un poupon exempt de rogne, lequel jamais ne pleure, ni jour, ni nuit. Tourne-toi maintenant du côté des difficiles: miséricorde, avec cette espèce de gens-là! Dépouille-toi de l'orgueil que nous autres, mesdames les putains, apportons de la fente qui nous a pondues, et quand ces acariâtres te parlent d'un ton bourru, crient après toi et, d'un air goguenard, t'insultent, tiens-toi sur tes gardes, comme l'homme qui fait la parade avec l'ours; sache t'y prendre de façon que les baudets ne t'atteignent pas de leurs ruades et qu'ils te laissent toujours de leur poil dans la main.

Pippa.– Si je n'y réussis point, qu'ils m'exposent en effigie!

Nanna.– Après ces animaux-là viennent les spadassins, braves au coin du feu et autour de la bouteille, qui ne donneraient pas un coup de pied au cul à Castruccio; ils ne laissent pas de faire des rodomontades et t'apporteraient la mer dans un gobelet. Oh! ne seras-tu pas plus que l'Ancroia, si tu sais leur faire lâcher jusqu'à leur cotte de mailles, jusqu'à l'épée qu'ils portent au côté, sans raison aucune?

Pippa.– Oui.

Nanna.– Entre l'une et l'autre de ces deux catégories se placent les bons nigauds, toujours le rire épanoui sur les lèvres, et qui avec ces Ah! ah! ah! dont ils tombent étourdiment à la renverse, diront à tout le monde, en lettres d'enseigne d'épicier, ce qu'ils t'ont fait et ce qu'ils comptent te faire; qu'il y ait là qui veut, plus ils voient de monde, plus ils haussent la voix. C'est tout naturellement qu'ils agissent de la sorte, pour se montrer bons compagnons, et ils ne feront pas plus de cas de te relever les jupes devant qui que ce soit que de cracher par terre. Ne crains pas de leur dire des sotises, houspille-les aussi délibérément qu'ils te houspillent toi-même; tu le peux en toute sûreté, ils ne font attention à rien et vivent à la sans-gêne.

Pippa.– Croiriez-vous que de tels gens me plairont très bien?

Nanna.– Tu me ressembles; nous avons les mêmes goûts. Mais, dis-moi, ne t'ai-je pas prévenue que les écervelés sont comme les singes, qui se radoucissent moyennant une noisette? La mer, qui est un si monstrueux animal, sa colère passée fait moins de bruit qu'un ruisseau!

Pippa.– Il me semble que si.

Nanna.– Oui, je t'en avais parlé, mais des ignorantasses, non. A l'égard de ceux-là, et ils sont pires encore que les poltrons, que les baudets, que les avares, que les butors, que les hypocrites, que les pédants, que les vauriens, que tout le reste de l'espèce humaine, je n'ai pas de règle à te donner. Ils font les dégoûtés à tout ce qu'il y a de bon et, n'importe quelle gentillesse tu leur fasses, ce sont les trois eaux perdues. Les bélîtres te tombent dessus sans crier gare, et chacune de leurs actions, à ton détriment et à ta honte, porte elle-même témoignage de leur stupidité.

Pippa.– Pourquoi à mon détriment et à ma honte?

Nanna.– Parce qu'étant sans éducation, sans le moindre suc, ils s'assoient au-dessus des plus dignes, parlent quand ils devraient se taire et se taisent quand ils devraient parler. Le résultat, c'est qu'ils éloignent de toi l'affection des honnêtes gens, et il est clair que qui les aperçoit autour des femmes leur conter fleurette, autant lui vaut voir des porcs flairer les roses dans un jardin. Donc, casse-leur l'échine avec le bâton de la prudence.

Pippa.– Et par-dessus le marché, je leur briserai le cœur. Mais écervelés et fantasques, n'est-ce pas tout un?

Nanna.– Pas du tout! Les fantasques sont pires que des horloges détraquées et plus à fuir que les fous déchaînés; ils veulent, puis ils ne veulent plus; tantôt les voici muets, tantôt voilà qu'ils nous assourdissent de leur caquetage; le plus souvent, ils ont leurs lunes, sans savoir pourquoi; et sainte Nafissa, qui fut la patience et la bonté mêmes, ne saurait supporter leurs boutades; par conséquent, le premier jour que tu les connaîtras, sers-leur des fèves et des pois.

Pippa.– Je vous obéirai.

Nanna.– Et que dis-tu des puise-la-science-dans-la-bouche-à-papa? Quel supplice, quelle pénitence c'est de vivre avec ces archisages qui, de peur d'ôter à leurs lèvres le pli qu'ils leur ont fait prendre devant le miroir, ne parlent jamais, ou, s'ils parlent, ouvrent la bouche avec assez de promptitude pour remettre vite les lèvres dans leur premier pli, et toujours interprètent tes paroles en sens contraire! Ils mangent doctoralement, crachent rond, regardent en dessous, voudraient être aperçus avec des putains et ne veulent pas qu'on le sache, prennent bien garde de ne te rien donner en présence de leur valet et pourtant sont heureux que le valet sache ce qu'ils te donnent.

Pippa.– Quels hommes sont donc ces gens-là?

Nanna.– Si quelqu'un survient pendant qu'ils se trouvent chez toi, ils vont se cacher dans la chambre et, se mettant aux aguets derrière quelque fente de la porte, crèvent dans leur peau jusqu'à ce qu'ils te fassent dire à celui qui a été cause de leur retraite: – «Messire un tel est dans la chambre.» Au surplus, ils mesurent scrupuleusement le soleil, la veillée, la nourriture, le jeûne, la promenade, le repos chez soi, l'histoire de faire cela, de ne pas le faire, le rire, le sérieux, et mettant tant de chieries à la moindre de leurs actions que les nouvelles mariées en auraient de reste. Encore n'est-ce rien; ce qui est insupportable, c'est qu'ils te farfouillent si bien que force est de leur rendre compte de ce que tu as, de ce que tu fais de tes épluchures. Or, comme tout sage ou qui se croit tel, pour mieux dire, tient un peu de l'avaricieux, parce qu'il alambique la peine qu'on a à gagner des écus, rivalise d'astuce avec sa finesse; en composant tes démarches, tâche d'être toi-même la Sapientia Capranica, d'une sapience à faire désencapuchonner Salomon. Je le tiens de bonne source, il n'y a pas de folies plus salées que celles que se décident à la fin à faire ces sages, sans même que l'amour soit en jeu; estime maintenant quelles doivent être celles qui leur jaillissent de la tête quand ils sont amoureux perdus.

Pippa.– Je saurai comment m'y prendre, si de semblables hiboux tombent dans mes filets.

Nanna.– Ne t'ai-je encore rien dit des hypocrites?

Pippa.– Non, Madonna.

Nanna.– Les hypocrites qui ne se le touchent jamais qu'avec des gants et qui observent les vendredis de mars et les Quatre-Temps dans la dévotion des dévotions viendront te voir en cachette. Si tu leur dis, quand ils manderont ta petite pudeur par derrière: – «Eh quoi! voulez-vous donc aller par là?» ils te répondront: «Nous sommes pécheurs comme les autres.» Pippa, ma belle enfant, tiens bien secrets leurs faits et gestes, ne va pas gargouiller leur infamie comme un pot qui ne tient pas l'huile; ce sera tout profit pour toi. Ces ribauds, ces ennemis de la foi vous pelotent les tétons, rendent visite aux fesses, vous trépanent toute espèce de trou et fente, à l'égal de n'importe quel vaurien. S'ils rencontrent une femme qui sache ensevelir les turpitudes dont ils se délectent, ils donnent démesurément; les cordons de la braguette une fois renoués, ils se mettent à remuer les lèvres, marmottent le Miserere, le Domine ne in furore, le Exaudi orationem, et s'en vont pas à pas gratter les pieds aux incurables.

Pippa.– Fussent-ils tenaillés vifs!

Nanna.– Il leur arrivera pis un jour, n'en doute pas, et leurs vilaines âmes seront foulées aux pieds par ces ladres, ces avares, ces pourceaux qui, même lorsqu'il s'agit de faire l'amour, regardent aux épluchures. Avec ces gredins, il te faudra, pour leur sortir l'argent de la poche, toute l'adresse dont ils usent, eux, à le mettre de côté! Oh! quelle pénitence que d'avoir à leur arracher l'argent des doigts! Ne crois pas que leur poirier se laisse cueillir ses poires, si fort qu'on le secoue. Une maman, plus tendre encore que les autres, ne fait pas tant de mamours à son enfantelet qui ne veut pas s'endormir ou manger la bouillie, qu'il n'en faut faire à un avare; au moment qu'il sort un écu, la paralysie lui tombe sur les doigts, et il reluque du coin de l'œil sa monnaie rognée pour t'en faire don. Les ladres, tends-leur tes lacets et prends les gros lourdauds au piège, comme on y prend les vieux renards. Quand tu veux qu'ils en viennent au fait, ne leur demande pas de grosses sommes à la fois, mais bois-leur le sang goutte à goutte; dis-leur: – «Je ne puis le faire, faute de cinq mauvais teigneux de ducats.»

Pippa.– Faire quoi? Un corsage?

Nanna.– Oui, un corsage. En lui disant cela, tu le verras se tordre comme quelqu'un qui a grande envie de faire ses besoins et qui ne sait où aller, et tout en se tordant, marronner, se gratter la tête, se prendre la barbe et faire ces grimaces de belle-mère que fait un joueur, lorsque n'ayant plus un écu, ni bon ni rogné, il est invité à jouer son reste. Enfin il te les donnera en bougonnant. Dès que tu auras les cinq ducats, applique-lui des baisers à la file, avec mille mignardises, reste comme cela avec lui deux ou trois jours, puis mets-toi à souffler, à te mordre les doigts, à ne plus lui faire bonne mine. S'il te demande: – «Qu'as-tu donc? – Triste chance que j'ai», lui répondras-tu; «de là vient que je suis toute nue et toute crue, et la cause, c'est que je suis trop bonne. Si j'étais autrement, il ne tiendrait pas à moins de quatre écus que je garde cette mauvaise jupe.» Là-dessus, voilà en triste état le misérable ladre, qui te réplique: – «J'ai beau te donner, tu ne te remplis jamais; tu jettes l'argent dans le ruisseau; va-t'en de là, ne me casse plus la tête, je ne te donnerai pas un rouge liard.» Et tout en serrant les cordons de son escarcelle, il cherchera le moyen de carotter la somme à celui-ci ou à celui-là.

Pippa.– Pourquoi ne dois-je pas lui demander tout, d'un seul coup?

Nanna.– Pour ne pas l'épouvanter par la quantité.

Pippa.– Je vous entends.

Nanna.– Avec les généreux, ce n'est pas de l'adresse du baudet qu'il faut user, mais de celle du lion. Si tu as quelque chose à leur demander, demande-le-leur CORAM POPULO: les glorieux se haussent d'un pouce quand tu les traites publiquement en grands seigneurs; car c'est aux grands seigneurs qu'il appartient de donner, quoique pourtant ils n'en usent guère. Sans que tu leur demandes rien, tu n'as qu'à dire: – «Je veux me faire faire une robe à la mode», ils te répliqueront aussitôt, pourvu qu'il y ait du monde: – «Va, je veux te la payer, moi.» Vis-à-vis de ceux-là, ma chère enfant, sois libérale, toi aussi; tourne-toi comme ils le veulent et ne leur refuse jamais ce que réclame de toi leur désir.

Pippa.– Il est honnête que je m'y prête.

Nanna.– Fais bien attention à certains autres, qui ne te donneraient pas un grain de coriandre, si tu le leur demandais; d'autres ne t'obligeraient pas d'un denier, à moins que tu ne leur mettes toujours les éperons au flanc. Les gens courtois, ne leur fais pas de prix, rapporte-t'en à leur naturel, qui s'épanouira en te donnant continuellement; lorsqu'ils donnent sans en être priés, il leur semble non pas dépenser de l'argent avec les putains, mais en gagner à faire les grands seigneurs, puisque, comme je te l'ai dit, les grands seigneurs devraient être larges. Par conséquent, tu n'as pas autre chose à faire avec semblables gens que de leur complaire, de leur montrer de l'estime, et non point d'être toujours à leur dire: «Donnez-moi ceci, faites-moi cela.» Mais quoi qu'ils te donnent et qu'ils te fassent, feins toujours de ne pas vouloir qu'ils te donnent ou qu'ils te fassent rien.

Pippa.– Fort bien.

Nanna.– Les grosses bêtes de somme, comme disait la Romanesca, il ne faut pas cesser de les persécuter avec les «Donne-moi ceci, fais-moi cela»; ces rustres veulent être piqués de semblables aiguillons. S'il y a du monde quand tu leur en parles, ils en sont enchantés, parce que cela leur donne l'air d'être des finauds et non pas de simples niais. En outre, cela leur semble sentir son grand clerc de se faire prier par la signora, et, bien qu'ils soient proches parents des fourmis du sorbier, ils sortent de leur trou pour venir frapper à ta porte quand ils en devraient crever.

Pippa.– Ils en sortiront, ou crèveront.

Nanna.– Je ne veux pas oublier, encore bien que dans mon parler je me serve tantôt du tu, tantôt du vous, que tu devras dire vous à tout le monde, jeune ou vieux, grand ou petit; le tu a quelque chose de sec et ne plaît pas trop aux gens. Il n'y a pas de doute là-dessus, les bonnes manières sont d'excellents moyens de parvenir; donc, ne sois jamais hautaine dans tes façons et tiens-toi au proverbe qui dit: Ne te moque de personne pour de bon et ne dis jamais en ricanant: Tant pis pour qui se fâche. Quand tu te trouves avec les amis ou les connaissances de ton amant, ne laisse échapper de ta bouche aucun trait qui pique; qu'il ne te vienne jamais l'envie de tirer les cheveux ou la barbe, ou de donner des tapes, pas plus de petites que de grosses tapes, à personne. Les hommes sont des hommes, et si tu leur touches le museau, ils font la grimace et se fâchent comme s'ils étaient vraiment insultés; moi, j'ai vu faire de brutales menaces, bien mieux, j'ai vu infliger de bonnes corrections à certaine fastidieuse qui pousse l'aplomb jusqu'à tirer les oreilles aux gens, et chacun lui dit: C'est bien fait pour toi.

Pippa.– Ma foi, oui, c'est bien fait pour elle.

Nanna.– J'ai encore quelque chose à te rappeler. Quitte les errements des putains dont le premier article de foi, c'est de ne jamais garder leur foi. Sois décidée à mourir plutôt que de planter là personne: promets ce que tu peux tenir et pas davantage. Vienne n'importe quelle bonne occasion, ne donne jamais de la casse et du plantoir au nez de qui doit passer la nuit avec toi, sauf s'il se présentait le Français dont je t'ai parlé. Dans ce cas-là, fais appeler celui qui devait venir le soir et dis-lui: «Je vous ai promis la nuit prochaine, elle est à vous, comme je suis toute vôtre; mais je pourrais gagner, si je l'avais à moi, une bonne aubaine. Laissez-la-moi donc et je vous en rendrai cent pour une. Un Monseigneur de France la veut absolument; je la lui donnerai, si vous le voulez bien; si cela vous déplaît, me voici aux ordres de Votre Seigneurie.» Lui, qui se verra estimer davantage en t'accordant ce qu'il ne pourrait pas te vendre, se prêtera à ton intérêt, et non seulement te fera cette grâce, mais ne t'en sera que plus attaché. Au contraire, si, sans rien dire, tu le plantais là, tu courrais le risque de le perdre; bien mieux, en allant se plaindre partout de la vilenie que tu lui aurais faite, il te mettrait en bisbille avec ceux qui ont de la fantaisie pour toi.

Pippa.– Et ce serait malheur sur malheur, voulez-vous dire?

Nanna.– Tu l'as dis. Maintenant, note ceci. Il t'arrivera de te trouver au milieu de tous tes galants; tu dois penser que si tu ne partages également tes caresses, la moutarde montera également au nez du moins favorisé. Pèse-les donc dans la balance de la discrétion, et supposé que ton goût se porte plus vers l'un que vers l'autre, manifeste-le par de petits signes et non par de grands gestes débraillés. Fais en sorte que personne ne parte fâché, ni contre toi, ni contre le favori; tout homme qui dépense mérite récompense, et si celui qui donne davantage doit recevoir davantage, acquitte-toi discrètement avec lui. La route que je t'indique est bonne pour aller dans tous les pays du monde; il ne faut que savoir faire, savoir dire, savoir se tenir.

Pippa.– Je m'en acquitterai excellemment.

Nanna.– Maintenant, voici le principal. Ne prends pas plaisir à brouiller les amitiés en rapportant ce que tu entends dire; évite les scandales; partout où tu peux mettre la paix, mets-la, et s'il t'arrive qu'on jette de la poix sur ta porte ou qu'on la brûle, ne fais qu'en rire: ce sont des fruits qui poussent naturellement aux arbres que plantent les jaloux dans les jardins putanesques; pour n'importe quelle vilenie que l'on te fasse ou que l'on te dise, ne force jamais à en venir aux mains ceux à qui tu peux commander. S'il y en a un qui te joue un mauvais tour, tais-toi; ne va pas courir t'en plaindre en pleurnichant à celui qui meurt pour toi et dont le cerveau fume. Lorsqu'il te vient chez toi quelqu'un de ces chasse-mélancolie, ne va pas lui dire du mal de celle contre laquelle il est dans une de ses fureurs qui s'apaisent plus tard, à la honte et aux dépens de celui qui a voulu faire son malin; au contraire, gronde-le, dis-lui: « – Vous avez tort de vous fâcher contre elle; elle est jolie, pleine de talents, honnête et gracieuse au possible.» Il en résultera que notre homme, qui un jour ou l'autre retournera à la mangeoire, t'en aura de l'obligation; elle, qui le saura, te rendra la pareille dans le cas que l'un de tes amants prendrait de l'ombrage contre toi.

Pippa.– Je sais que vous êtes fine.

Nanna.– Ma fille, fais ton profit de ce conseil: si moi, qui fus la plus scélérate et la plus ribaude putain de Rome, que dis-je? de l'Italie, que dis-je? du monde entier, à force de mal faire et de dire pis, assassinant sans plus me gêner amis, ennemis et simples connaissances, je suis devenue d'or et non de billon, que deviendras-tu, toi, en te conduisant comme je te l'enseigne?

Pippa.– Reine des reines et non pas signora des signoras.

Nanna.– Par conséquent, obéis-moi.

Pippa.– Je vous obéirai.

Nanna.– Fais-le d'abord en ne te passionnant jamais pour le jeu: les cartes et les dés sont l'hôpital de celles qui s'y adonnent, et pour une qui y gagne un casaquin à la mode nouvelle, il y en a mille qui s'en vont mendier. Un damier, un échiquier te garnissent la table, et si l'on joue un Jules ou deux, cela te suffit pour la chandelle, parce que le moindre gain que font les joueurs: «Tout est pour vous, signora.» Pourvu que l'on ne joue ni à la condemnade, ni à la prime, jamais il ne s'élève une dispute, jamais ne se dit un mot hors des convenances. S'il arrive que quelque joueur acharné te veuille du bien, prie-le en grâce, mais de façon que les autres t'entendent, de ne plus jouer, et montre-lui bien que si tu lui dis cela, c'est de peur qu'il se ruine, et non pour qu'il te donne son argent.

Pippa.– Je vous tiens par le bec.

Nanna.– Gronde-le encore de ce qu'il te donne trop à manger, et feins d'en agir ainsi parce que tu ne prises pas la bonne chère, non afin de lui voir réserver cela pour toi. Mais par-dessus toute recommandation, je te donne celle-ci: que ton plaisir soit d'avoir autour de toi d'honorables personnes; quand bien même ces gens-là ne seraient pas tes amoureux, ils t'en attireront rien que par leur présence, en te faisant estimer de tout le monde. Que tes vêtements soient simples et propres, rien de plus; les broderies sont bonnes pour celles qui veulent jeter l'or dans la rue; la façon coûte un royaume, et si, plus tard, on veut les revendre, on n'en trouve rien; quant aux velours et au satin, une fois défraîchis par les marques de passementeries brodées dessus, ils sont pires que des guenilles. Fais donc de l'économie de ce côté, puisque finalement nos robes doivent être converties en argent.

Pippa.– Très bien.

Nanna.– Restent les talents; naturellement les putains les détestent à l'égal de ceux qui viennent à elles les mains vides. Pippa, personne n'osera te refuser quelque petit instrument; demande donc à l'un le luth, à l'autre la harpe, à celui-ci la viole, à celui-ci des flûtes, à un autre le petit clavecin, à un autre une lyre; c'est autant de gagné. Tu feras venir des maîtres pour apprendre la musique et tu les amuseras en faisant jouer des morceaux à bâtons rompus, en les payant d'espérances et de promesses, en les régalant de quelques petites faveurs au galop, au galop. Après les instruments, adonne-toi aux peintures, aux sculptures et agrippe-moi des cadres, ronds ou carrés, des portraits, des bustes, des statuettes, tout ce que tu pourras; cela ne se vend pas moins bien que les vêtements.

Pippa.– N'y a-t-il point de honte à vendre les habits que l'on a sur le dos?

Nanna.– Comment, de honte? N'est-il pas plus vilain de les jouer aux dés, comme furent ceux de Messire le bon Dieu?

Pippa.– Vous dites vrai.

Nanna.– Certes, le jeu a le diable dans le cœur. J'y reviens donc: n'aie chez toi ni cartes, ni dés, parce qu'il suffit de les voir: qui s'y adonne est perdu, bel et bien. Je te le jure par la vigile de sainte Madeleine à l'Huile, ils empoisonnent les gens qui les regardent, absolument comme donnent la contagion les effets empestés que l'on touche, dix ans après qu'ils avaient été enfermés.

Pippa.– Cartes et dés, hors d'ici!

Nanna.– Écoute, écoute ce que j'ai à te dire touchant la vanité des pompes et des fêtes. Pippa, ne te mêle point aux courses de taureaux, ni aux jeux de quintaines, de bagues: il en résulte des inimitiés mortelles. Ces jeux-là ne sont bons qu'à amuser les enfants et la canaille. Si pourtant tu as envie de voir assommer un taureau, jouter à la quintaine ou à la bague, assiste à ces sortes de spectacles d'une fenêtre, dans la maison d'un autre. S'il t'arrive, tu sais, de louer une casaque, une jupe, un cheval de prix, pour te masquer, prends-en autant de soin que s'ils étaient à toi, et au moment de les rendre, ne va pas renvoyer les effets sans les bien nettoyer, comme font toutes les putains; qu'ils soient au contraire on ne peut plus propres et repliés dans leurs plis. Autrement ceux à qui ils appartiennent t'en voudraient à mort et souvent, souvent ils se fâchent contre celui à la prière duquel ils te les ont prêtés.

Pippa.– Vous ne pensez pas que je sois si peu soigneuse; ce sont des bourriques celles qui ne le font pas.

Nanna.– Des bourriques, c'est le mot. A présent, si je voulais te dire comment tu dois accommoder tes cheveux, laisser dépasser une petite mèche qui te pende sur le front ou bien autour de l'œil, de façon que tu l'entr'ouvres et que tu le fermes avec plus de gentillesse et de lasciveté, il me faudrait bavarder jusqu'à la nuit. De même si je voulais t'enseigner la manière d'arranger les seins, au corsage, de telle sorte que qui les voit faire saillie par l'entre-bâillement de la chemise y arrête ses yeux et plonge son regard aussi loin qu'on lui en découvre; sois plus chiche de les montrer que n'en sont prodigues certaines femmes qui semblent vouloir les jeter dans la rue, tant certaines se les laissent ballotter sur la poitrine, hors du corsage. Maintenant, je vais achever en une ou deux haleines, trois au plus.

Pippa.– Je voudrais vous voir continuer de parler une année entière.

Nanna.– Ce qu'il ne me vient pas à l'esprit de te dire ou ce que j'ignore, le putanisme te l'apprendra seul. Ses difficultés résident en lui-même, elles surgissent en des circonstances qu'un autre ne peut ni supposer ni prévoir. Tu devras donc suppléer d'instinct aux lacunes de mon oublieuse mémoire. Mais ne faut-il pas que je te dise?..

Pippa.– Quoi?

Nanna.– Les prêtres et les moines voulaient me déchirer la cervelle et s'échapper par les mailles rompues.

Pippa.– Voyez-vous cela, les ribauds!

Nanna.– Dis les affreux ribauds.

Pippa.– Lorsque vous m'aurez enseigné comment je dois m'y prendre avec eux, je veux savoir quel mal cela me fera de perdre mon pucelage.

Nanna.– Rien ou presque rien.

Pippa.– Cela me fera-t-il crier comme celui à qui on perce un abcès?

Nanna.– Tu y es bien!

Pippa.– Comme celui à qui on reboute une main tournée?

Nanna.– Moins.

Pippa.– Comme lorsqu'on vous arrache une dent?

Nanna.– Moins encore.

Pippa.– Comme lorsqu'on vous coupe un doigt?

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
350 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/43822
Telif hakkı:
Public Domain