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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 7

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Nanna.– Non.

Pippa.– Comme quelqu'un qui se brise la tête?

Nanna.– Tu n'y es pas du tout.

Pippa.– Comme celui qui s'ouvre un panaris?

Nanna.– Veux-tu que je te l'inculque dans la cervelle?

Pippa.– Je veux bien.

Nanna.– Te souviens-tu de t'être jamais gratté quelque petite dartre, comme celle de la gale?

Pippa.– Je m'en souviens.

Nanna.– Eh bien! cette cuisson qui te brûle, dès que tu t'es grattée, ressemble à la douleur qui se fait sentir quand on entaille une virginité de pucelle.

Pippa.– Oh! pourquoi donc, alors, a-t-on si grand'peur de perdre son pucelage? Je l'ai cependant entendu dire, il y en a qui se jettent au bas du lit, d'autres qui crient au secours, d'autres qui compissent à profusion les coffres, la chambre et tout ce qu'il y a.

Nanna.– La peur qu'éprouvent celles qui ne savent pas ce que c'est était bonne dans l'ancien temps, quand les nouvelles mariées allaient trouver leur époux au son des trompes et qu'on jetait un coq par la fenêtre, en signe de ce que le mariage était consommé. Entre le regret que l'on a de ne se l'être pas fait plus tôt arracher, dès qu'on a dans la main la dent qui vous a causé tant de souffrance, et le repentir d'avoir tant tardé, crainte du «cela me fera mal», à se faire gratter la chauve-souris, il n'y a point de différence, et ce «Je croyais que de se faire tirer une dent c'était le diable» sort aussi de la bouche de la pucelle qui s'est laissé faire courageusement.

Pippa.– J'en suis bien aise.

Nanna.– Comment il y a moyen de se faire passer pour vierge une centaine de fois, si l'on a intérêt de le paraître tant de fois que cela, je te l'enseignerai la veille du jour où tu devras entrer en lice. Tout le secret gît dans de l'alun de roche et de la résine de sapin bouillie avec le susdit alun; c'est une petite recette connue dans tous les bordels.

Pippa.– Tant mieux.

Nanna.– Maintenant, aux moines qui, jusqu'à cet endroit où nous sommes, m'empoisonnent des senteurs de bouc, de potage, de sauces et de graisse de porc qu'ils exhalent; il s'en trouve cependant parmi eux des coquets et fleurant bon mieux que les boutiques de parfumeurs.

Pippa.– Ne perdez pas de temps, parce que je veux que vous me disiez comment il faudra m'ôter et me mettre le fard; je veux également savoir s'il vous convient que j'emploie les maléfices, les sorcelleries et les charmes, oui ou non.

Nanna.– Ne me parle pas de semblables balivernes, bonnes pour les sottes. Les charmes, ce seront mes recommandations savoureuses, toujours fraîches à ta mémoire; pour ce qui est de se farder, je te dirai comment tu dois faire. Les moines m'appellent; ils me crient de te dire que désormais les femmes leur puent au nez, que la faute en est aux prêtres, aux généraux, aux prieurs, aux ministres, aux provinciaux, et que toute la séquelle s'est affiliée à la ligue des révérends et des révérendissimes; que lorsqu'ils couchent avec une femme, ils en font autant de cas que des victuailles un homme qui vient à l'instant même de souper à crève-panse. Bien qu'on leur chante la chanson qu'on chante aux vieux, c'est-à-dire:

 
Lima, lima, limaçon;
Pousse en avant les trois cornes,
Tes trois, tes quatre,
Et celles du maréchal,
 

la leur ne se lève pas tant que leurs maris ne viennent pas se coucher près d'eux.

Pippa.– Oh! est-ce que les moines et les prêtres ont des maris?

Nanna.– Plût au ciel qu'ils eussent aussi bien des épouses!

Pippa.– Au feu!

Nanna.– Je voudrais te le dire;… mais je ne veux pas te le dire.

Pippa.– Pourquoi non?

Nanna.– Parce que dire la vérité, c'est crucifier le Christ; je l'ai dite, pourtant, et c'est vraiment une belle affaire! A conter des mensonges, on ne recueille que du bien, et à proclamer la vérité, que du mal. Donc, c'est une misérable langue celle qui m'a traitée de vieille putain et de voleuse, de maquerelle. Je te l'affirme, les gros poissons de la moinaille et de la prêtraille couchent avec les courtisanes seulement pour les voir travailler par leurs bardaches, oui, par leurs bardaches; ils aiguisent leur appétit en voyant ceux-ci les trépaner per alia via, comme dit l'épître, et tu dois les tenir pour de bons amis, aller chez eux quand ils te demandent; parce que si tu me comprends bien et s'ils peuvent faire faire à leurs bardaches ce qu'ils veulent, ils s'éprennent de toi à la folie et te jettent, sans y regarder, les revenus de l'évêché, de l'abbaye, du chapitre, de l'ordre entier.

Pippa.– J'ai bon espoir de m'approprier, en suivant vos conseils, jusqu'au clocher où sont les cloches.

Nanna.– Tu ne feras que ton devoir si tu réussis. Ah! ah! je ris en songeant aux marchands dont je ne t'ai pas encore dit un mot.

Pippa.– Mais si.

Nanna.– Tu veux parler des Allemands, qui sont presque tous les commis des autres, et c'est pourquoi ils se garderont bien de venir te voir, comme je te l'ai dit. Mais les gros marchands, les pères aux écus, le bubon leur vienne! ils veulent absolument que l'état putanesque ne vive que de ce qu'ils donnent sou à sou, et pour un qui fait de la dépense, il y en a vingt qui ont toujours prête la réponse: « – Je l'ai placé à usure, je veux dire à intérêt,» quand tu lui demandes quoi que ce soit. La coquinerie, c'est qu'ils font banqueroute, avec de pleins sacs d'écus, se murent chez eux ou s'ensevelissent tout vivants dans les églises, et s'écrient: « – Cette putain d'une telle m'a ruiné!» Je te conseille, Pippa, de leur donner de la casse à ceux-là, quoique les niaises, sans trop savoir pourquoi, croient qu'une liaison avec eux pose une femme en grande réputation; lorsqu'on demande: « – Qui est celui-là?» il leur semble que d'entendre répondre: « – C'est un marchand», cela les canonise déesses, mais ils ne valent pas tant que cela, non, sur mon âme!

Pippa.– Je vous crois bien.

Nanna.– Pour faire notre affaire, il faut montrer autre chose que des gants, une lettre à la main, une bague au doigt.

Pippa.– Je le crois comme vous.

Nanna.– Ma chère enfant, je t'ai donné une éducation de duchesse; oh! sache que des mères comme la tienne il n'en pousse point par les haies, et je ne connais pas de prédicateur dans toute la Maremme qui aurait su te faire le sermon que je t'ai fait. Garde-le bien dans ta mémoire, et je veux être mise au carcan si tu n'es pas adorée comme la plus riche et la plus sage courtisane qui fut, soit ou sera jamais; aussi, à l'heure de la mort, mourrai-je contente. Et sache-le bien, les humeurs, la morve, les crachats, l'ennui des mauvaises haleines, des émanations fétides, des caprices et des malédictions de tes amants, c'est l'histoire du vin gâté: qui en a bu trop trois jours durant finit par oublier le goût de moisi. Mais écoute encore deux petits mots, touchant deux petites choses.

Pippa.– Lesquelles?

Nanna.– La première, c'est qu'il ne faut pas que tu aies de ces oreillers de velours, posés sur des matelas de soie, que les vaniteuses jettent par terre pour y faire agenouiller ceux qui leur parlent: pécores que vous êtes, vous mourrez de faim aux brancards des charrettes! En second lieu, aie de la direction dans les mains et ne touche les boîtes aux onguents que du bout des doigts; ne te plâtre pas le visage comme ces grosses Lombardes, un tout petit peu de rouge suffit pour faire disparaître cette pâleur que souvent répand sur les joues une mauvaise nuit, une indisposition et la chose d'avoir trop fait l'amour. Rince-toi la bouche, le matin à jeun, avec de l'eau de puits; si cependant tu veux que ta peau soit douce, transparente, toujours dans le même état, je te donnerai mon livre de recettes, tu y apprendras à te maintenir le teint, à te donner des chairs appétissantes, je te ferai composer une eau de talc, qui est merveilleuse, et pour les mains, je te donnerai une eau de lavande qui est délicate, délicatissime. J'ai de plus, pour mettre dans la bouche, certaine substance qui, outre qu'elle conserve les dents, métamorphose l'haleine en senteur d'œillet. Les bras m'en tombent de voir ces tanches enfarinées qui se peignent, se vernissent la figure comme un masque de Modène et se vermillonnent si bien les lèvres que qui les baise se sent la bouche en feu d'une façon extravagante. Quelles haleines, quelles dents, quelles rides font à telle ou telle tous ces fards dont elles abusent étourdiment! Pippa?

Pippa.– Quoi, maman?

Nanna.– N'use ni de musc, ni de civette, ni d'autre parfum pénétrant; ils ne sont bons qu'à pallier la mauvaise odeur de ceux qui puent. Des petits bains, à la bonne heure, le plus souvent que tu pourras, lave et relave-toi fréquemment; se laver avec de l'eau où l'on a fait bouillir certaines herbes odoriférantes, cela vous pénètre les chairs de ce je ne sais quoi de suave qui s'échappe du bon linge de lessive quand on le tire de l'armoire et qu'on le déplie; de même que, lorsqu'on voit son linge bien blanc, on ne peut se retenir de s'en essuyer la figure, de même l'homme qui aperçoit une gorge, une nuque, des joues bien fraîches ne peut s'empêcher de les baiser et de les rebaiser. Pour que tes dents soient toujours tenues propres, avant de te lever, prends le bord du drap et frotte-les-toi à plusieurs reprise, tu enlèveras ainsi cette matière qui se dépose dessus et qui s'ôte aisément, tant que l'air n'a pas pénétré dans la bouche. Mais voici une foule de petites délicatesses qui me viennent à l'idée juste au moment où je voulais en finir et où je te disais que je ne voyais plus rien dont je me souvinsse; sache que je suis un puits profond, profond, dont la veine d'eau est si grosse que plus on en tire, plus il en vient. A cette heure, passe-toi celle-ci au doigt.

Pippa.– Je me la passe.

Nanna.– Aux approches de la San-Filippo, commence à dire à tes adorateurs que tu es dans l'intention de faire dire une vingtaine de messes, la veille de la fête du saint dont tu portes le nom, et de donner à manger à une dizaine de pauvres; partage-leur entre eux la dépense. La veille et la fête arrivées, mets-toi à grommeler, fais grand tapage, dis: « – Force m'est de me charger la conscience et l'âme par-dessus le marché. – Pourquoi donc?» te demanderont-ils, les gros nigauds. – «Parce que les prêtres sont en location pour aujourd'hui et pour demain, et qu'ils ne peuvent m'obliger de ces messes.» Tu les remettras à une autre fournée et les écus te resteront en main, ton honneur sauf.

Pippa.– Cela cadre à mes vues.

Nanna.– Supposé que tu te voies chez toi toute une volée de galants et de gentilshommes, venus pour te faire leur cour, feins qu'il te vienne la fantaisie de te promener à pied une couple d'heures, et, sans y mettre de sel ni d'huile, pare-toi avec un agrément qui semble l'effet du hasard. Une fois passé le seuil de la porte avec eux, dis-leur: «Allons à la Pace.» Là, après avoir marmotté un bout de PASTER NOSTRO, prends le chemin du pèlerin et arrête-toi à toutes les boutiques des merciers, pour leur faire étaler ce qu'ils ont de beau en fait de pommades, d'ambres gris et autres babioles. Ne va pas dire, à chaque chose qui te donne dans l'œil: – «Achète-moi ceci; toi, achète-moi cela,» non; mais dis: – «Ceci me plaît bien, cela également», et fais mettre les objets de côté, en ajoutant: «J'enverrai les prendre.» Fais comme cela pour les parfums et les simples bagatelles.

Pippa.– Où visez-vous?

Nanna.– Droit à leur pigeonnier.

Pippa.– Avec cette arbalète?

Nanna.– Avec celle de leur générosité, qui se tiendrait pour déshonorée si sur l'heure ou l'instant d'après ils n'achetaient pas ce que tu as dit de mettre pour toi en réserve, et ne t'en faisaient pas cadeau.

Pippa.– Qui n'a pas de malice, tant pis pour lui.

Nanna.– Quand tu seras de retour chez toi, partage entre tous tes faveurs menu, menu, et fais comme je vais te le dire.

Pippa.– Vous me l'avez déjà dit.

Nanna.– Oui, je te l'ai dit et je veux te le redire, derechef, parce que savoir charmer les gens, c'est le remède que donnent les charmeurs contre le venin. Place-toi donc sur une petite chaise basse, très basse, et fais-en allonger deux à tes pieds; comme tu seras assise entre deux autres, avance les bras et donne-leur à chacun l'une de tes mains. En te tournant tantôt vers celui-ci, tantôt vers celui-là, tu en contenteras encore deux par ton babil; les autres, cajole-les du regard et, en leur clignant de l'œil, donne-leur à entendre que le cœur est tout dans les yeux et non dans les mains, les pieds, ni les paroles. De la sorte, par l'artifice de ta grâce, tu la chatouilleras à huit grands dadais, en même temps.

Pippa.– Deux à deux.

Nanna.– Encore bien que tel ou tel ne soit pas trop à ton goût, force ta nature et regarde-toi dans le miroir d'un malade qui prend la médecine, quoique à contre-cœur; toi aussi tu auras à te guérir, non pas de la pauvreté, car sans te faire autrement putain, tu serais encore assez riche, mais de la situation de courtisane, en devenant une signora: tu en seras une de fait, sinon de titre.

Pippa.– Si archicroire vaut être, j'en suis déjà une.

Nanna.– Attache-toi encore à ceci: ne te laisse pas mettre dedans par ceux qui te feront un tas de promesses pour t'avoir seule à leur discrétion; ne leur sois point fidèle, si nobles et si riches qu'ils puissent être. Il n'est rien de tel que la rage de l'amour et le délire de la jalousie pour mettre les homme sens dessus dessous, et, tant que cela dure, ils font des miracles. Angela Greca peut te le jurer, elle qui a mis pas mal les pieds hors du lit. Il importe de faire comme cela, parce que les amoureux fous sont inconstants, et sache bien qu'à défaut d'autres avantages, le fait de se donner à une foule de gens nous rend plus jolie: la preuve en est dans les maisons inhabitées que les toiles d'araignées envieillissent, et les outils de fer gagnent aussi du lustre à se faire fourbir.

Pippa.– C'est vrai.

Nanna.– Et puis, qui doute que beaucoup ne fassent beaucoup, tandis que peu ne font que peu, est un cheval. Il est clair que j'entends que tu sois comme une louve qui entre dans une bergerie pleine de moutons, et non dans celle où il n'y en a qu'un. Je veux te le dire maintenant, ma chérie. Bien que l'Envie ait été une putain et qu'elle soit pour cela le péché mignon des putains, enferme-la en toi-même, et si tu entends dire ou si tu vois que la signora Tullia et la signora Béatrice reçoivent à foison des tapisseries, des tentures, des joyaux, des robes, montres-en de l'allégresse et dis: – «Vraiment, leur vertu et leur gentillesse méritaient encore davantage. Dieu récompense la générosité de qui leur en a fait présent!» Rien que pour cela, eux et elles te porteront une vive amitié, et c'est une aussi vive haine qu'ils te porteraient si tu te tordais le museau, en disant: – «Nous voilà jolies; dirait-on pas que c'est la reine Iseult? Je les verrai un jour l'une et l'autre aller chier sans chandelles!» Et cependant, sur ma foi, le martyre que subit une putain à voir d'autres putains bien nippées est plus insupportable que ne l'est un vieux reliquat de mal français niché dans la cheville d'un pied, dans la jointure du genou, dans le pli du coude, ou, pour dire pis encore, qu'une de ces atroces douleurs de tête que ne guériraient pas saints Côme et Damien.

Pippa.– Aux prêtres, tous ces maux-là!

Nanna.– Parlons un peu des dévotions, qui sont utiles au corps et à l'âme. J'entends que tu jeûnes non pas le samedi, comme les autres putains, qui veulent être plus rigides que le Vieux Testament, mais toutes les Vigiles, tous les Quatre-Temps, tous les vendredis de mars; fais savoir partout que ces saintes nuits-là tu ne couches avec personne: ce qui ne t'empêchera pas de les vendre à qui voudra les payer plus cher, en te gardant bien de te laisser prendre en fraude par tes amoureux.

Pippa.– Si j'en paye la gabelle, tant pis pour ma bourse.

Nanna.– Note cette galanterie: de temps en temps, fais semblant d'être malade et reste au lit une couple de jours sans être habillée ni déshabillée. Outre que tu seras courtisée comme une signora, les vins de choix, les gros chapons, toutes sortes de bonnes choses te viendront à la douce, à la douce; les piperies de ce genre s'opèrent par signes, sans que la langue s'en mêle.

Pippa.– Elle me plaît cette façon de paresser, à la fois utile et agréable.

Nanna.– Pour ce qui est du prix des plaisirs que tu vendras, il est nécessaire de t'informer, c'est d'une importance capitale. Tu devras t'y prendre avec adresse, considérer la condition de celui qui en veut et faire en sorte que pendant que tu cherches à attraper des douzaines de ducats, tu n'en laisses pas échapper de tes filets une simple couple, ou même la moitié d'une couple. Les hauts prix, tâche qu'on les crie à la ronde et que les bas prix on les taise; que celui qui te donne un ducat le fasse et ne dise rien; celui qui en donne dix, publie-le à son de trompe; à la fin du mois, autant de flibusté, autant d'épargné; celle qui ne se livre pas à moins de la vingtaine est comme une fenêtre qui n'a que des rideaux, le moindre vent la met en pièces. Mais il me vient à l'idée de t'enseigner un joli coup. Fille, quand tu chasses aux grives bien grasses, s'il t'en vient une près de tes filets, ne l'épouvante pas en faisant du bruit; retiens ton souffle, au contraire, jusqu'à ce qu'elle tombe dans les mailles; une fois prise, plume-lui le cul, morte, vivante ou étourdie.

Pippa.– Je ne comprends pas.

Nanna.– Je te dis que s'il te vient à travers les jambes un homme qui ait de quoi, ne va pas l'effrayer en lui demandant des sommes folles, prends ce qu'il donnera; une fois qu'il sera bien entortillé, plume-le jusqu'au vif. Un filou, pour donner confiance à sa dupe et montrer qu'il peut perdre, commence par se laisser gagner un coup ou deux, puis triche tant qu'il lui plaît.

Pippa.– C'est ce que je ferai.

Nanna.– Ne perds jamais le temps, Pippa; va par la maison, donne deux coups d'aiguille, par contenance, manie des étoffes, chantonne quelques petits vers que tu auras appris pour rire, gratte la guitare, pince le luth, fais semblant de lire le Furieux, le Pétrarque, les Cent Nouvelles, que tu auras toujours sur la table, mets-toi à la jalousie, puis éloigne-t'en, et pense et repense à étudier le putanisme. Quand tu t'ennuieras de ne faire quoi que ce soit, enferme-toi dans ta chambre et, le miroir à la main, apprends-toi devant lui à rougir gentiment, à te composer les gestes, les maintiens, les attitudes qui conviennent, s'il te faut pleurer, abaisser les yeux sur ton corsage ou les relever à propos.

Pippa.– Que de subtiles affaires!

Nanna.– Je pense à ce gredin d'argot usité de filous à filoutés; ne te plais pas à le parler et n'écoute pas ceux qui le parlent; forcément, tu serais tenue pour une de ces espèces… je sais bien qui je veux dire, et tu ne pourrais ouvrir la bouche sans faire entrer le monde en défiance. Je te donne toute permission d'user de coquineries le jour où l'occasion s'en présente et avec cette sorte de gens que Dieu a faits pour que jamais ils ne reviennent te voir; mais l'argot, je ne le permets sous aucun prétexte.

Pippa.– Il suffit de m'en prévenir.

Nanna.– Je ne t'enseigne pas comment tu devrais te disculper de tes propres scélératesses à l'aide de bonnes excuses, de bonnes réponses; ta prudence me marche sur le pied et me fait signe de ne pas m'échiner à te le dire. Je lui obéis donc et t'avertis que si tu veux faire souffrir qui t'aime, tu devras t'y prendre de façon qu'il ne souffre pas continuellement, qu'il ne s'habitue pas à son martyre comme celui qui loge à bail la fièvre quarte depuis cinq ou six ans. Use d'un moyen terme et tiens-t'en au livre de Serafino, qui dit:

 
Ni trop de cruauté, ni trop d'indulgence;
L'une désespère, l'autre rassasie.
 

Ne te montre jamais si éprise d'un homme, quelque bien que tu en penses, que tu ne puisses lui donner deux coups du petit marteau sur l'enclume du cœur; par-dessus tout, ouvre à deux battants la porte à qui vient les mains pleines et ferme-la au nez de qui les a vides. Prends-y-toi de façon que celui qui donne t'écoute, quoique tu feignes de ne pas être entendu de lui, quand tu diras à celui qui ne donne rien: – «Pourvu qu'un tel me veuille du bien, je ne me soucie de nul autre.» Sois toujours la première à te fâcher contre ceux que tu auras offensés: domptés par l'amour, ils te feront leur maxima culpa de tes propres péchés; mais, suppose que tu t'irrites fort contre quelqu'un, ne lui tiens pas rigueur trop longtemps, tu courrais le risque d'être quittée par lui. Son amour ressemble à quelque petite faim qui vous reste quand votre appétit ne s'est pas rassasié complètement; une fois levé de table, cette faim-là se passe tout de suite et l'on n'avalerait pas une bouchée de plus, pour n'importe quoi.

Pippa.– J'ai éprouvé cela.

Nanna.– T'ai-je parlé des jurements?

Pippa.– Oui, mais redites-le-moi.

Nanna.– Je ne fais que dire et redire; c'est l'ordinaire des femmes qui répètent dix fois la même chose. Peut-être en ai-je fait autant.

Pippa.– Vous m'avez prévenue de ne jamais jurer par Dieu ni par les Saints, puis vous m'avez enseigné à protester par serment de mon innocence vis-à-vis de l'homme qui, par jalousie, me défendait de voir tel ou tel amoureux.

Nanna.– C'est vrai; tu peux donc jurer, mais pas blasphémer: blasphémer est mal, même pour celui qui a perdu jusqu'à ses boyaux, encore pis pour une femme qui gagne à tout coup.

Pippa.– Je me tais.

Nanna.– Apprends à ta servante et à ton valet, lorsqu'ils bavarderont avec tes galants, pendant que tu seras dans ta chambre, à savoir leur suggérer quelques-unes de tes petites envies; qu'ils sachent leur dire: – «Voulez-vous faire de la signora votre esclave? achetez-lui cette chose, elle en a un désir à se pâmer.» Mais tâche qu'ils ne demandent jamais que des futilités, comme qui dirait des oiseaux dans une cage dorée, un perroquet, de ceux qui sont verts.

Pippa.– Pourquoi pas un gris?

Nanna.– Ils coûtent trop cher. De cette façon, tu peux tirer quelque petit profit. Après, tu sauras de temps à autre emprunter à celui-ci, à celui-là ce qu'il te plaira, et le plus possible tarder à le rendre. Si on ne te le redemande pas, garde-le: l'homme qui t'a fait le prêt hésite, rumine, attend ton bon plaisir et, dans l'intervalle, il peut venir à l'esprit de quelques-uns certaine délicatesse qui leur fasse honte de te rien réclamer, mettons qu'il s'agisse de vêtements, d'une casaque, d'une chemise, n'importe quoi. Comme cela, souvent, souvent, tu gardes de bonnes petites choses.

Pippa.– Cela me manquait.

Nanna.– Je l'ai prêché moi-même. Te voici une quinzaine de jours avant la Saint-Martin; rassemble en consistoire tous tes amants, assieds-toi au milieu du cercle; fais à tous les plus gentilles câlineries que tu saches ou que tu puisses, et quand tu les as bien englués de tes chieries, dis-leur: «Je veux que nous fassions le roi de la fève et que jusqu'au carnaval nous continuions ainsi de payer un souper chacun notre tour: nous commencerons par moi; à condition qu'on ne dépense pas des folies. Nous ne voulons que passer le temps d'une façon honnête.» Un arrangement pareil est pour toi de beaucoup d'agrément et de non moins de profit. D'abord, le souper que tu offriras sortira de leur bourse; ensuite le roi est obligé de coucher avec toi le soir de son souper, et ce coucher-là, force est que Sa Majesté le paye en roi. D'un autre côté, chaque fois qu'on mange chez toi, les reliefs te couvrent de la dépense de la semaine et, en grappillant, il te restera encore par surcroît de l'huile, du bois, du vin, de la chandelle, du sel, du pain, du vinaigre. S'il t'est possible de revendre à l'un ou à l'autre, en cachette, ces denrées-là, fais-le; mais la chose étant découverte, tu t'en acquerrais un renom à ne pas trouver de savon qui puisse t'en laver la tête; par conséquent, mieux vaut ne pas s'y risquer.

Pippa.– Oh! celle-là, oui, elle n'est pas pourrie.

Nanna.– Je t'égrène à cette heure autant de rubis que de paroles, et, certes, tu pourrais les enfiler comme on enfile des perles. Fais-toi de temps en temps faire par ta chambrière un suçon sur la gorge, ou bien marquer sur la joue la double empreinte d'une morsure, afin de brouiller l'estomac de qui croira y voir l'œuvre de son rival. Mets aussi ton lit en désordre, pendant le jour, emmêle tes cheveux, rends-toi les joues rouges en te fatiguant, mais pas beaucoup, et tu verras renâcler l'homme qui est jaloux de toi, comme renâcle celui qui surprend sa femme in peccavisti.

Pippa.– Celle-là m'est allée droit au cœur.

Nanna.– Ce qui m'ira droit au cœur, à moi, c'est que mes paroles fructifient dans ta cervelle comme fait le grain semé dans les champs. Si je les ai jetées au vent, ce sera pour ta ruine, à ma grande douleur, à mon désespoir, et en une semaine tu chieras sous toi tout ce que je t'aurai laissé de rentes. Au contraire, s'il advient que tu t'attaches à mes recommandations, tu béniras les os, la chair et la cendre de ta mère, tu l'aimeras morte, comme je crois que tu l'aimes vivante.

Pippa.– Vous pouvez l'archicroire, maman.

Nanna.– Ici je m'arrête, et ne te plains pas si je t'ai fait bonne mesure; contente-toi de ce que je ne veux pas t'en dire plus long.

– «Que voudriez-vous me dire de plus?» répondit la Pippa à sa mère. Celle-ci se leva, engourdie d'être restée trop longtemps assise, et en bâillant, en se détirant, s'en fut à la cuisine. Le souper prêt, la fille désormais savante, toute à l'allégresse d'avoir bientôt à ouvrir boutique, n'y toucha que du bout des dents; elle semblait proprement une fillette à qui son père vient de promettre de la marier à son amoureux. Pleine de joie, elle en tenait à peine dans sa peau, du contentement d'elle-même. Mais comme l'une était éreintée d'avoir parlé, l'autre d'avoir écouté, elles allèrent dormir ensemble dans le même lit. Le matin, elles se levèrent, bien reposées, dînèrent quand le temps leur en parut arrivé, et comme elles se remettaient à causer, la Pippa qui avait fait un beau rêve au point du jour en fit le récit à sa mère, juste au moment où celle-ci ouvrait la bouche pour raconter les trahisons dont les hommes payent l'amour des femmes.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
350 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/43822
Telif hakkı:
Public Domain