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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 9

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«O mon Dieu, cet homme s'échappera malgré moi? Un étranger méprisera ma Seigneurie, et ma puissance ne pourra rien contre lui, elle ne le poursuivra pas à travers le monde entier? Accourez tous, apportez-moi des armes, du feu! Mais que dis-je? et où suis-je? Qui m'a arraché l'âme de sa place? Ah! malheureuse, ta cruelle destinée est proche; je devais faire cela quand je le pouvais, et non à cette heure que je ne le puis plus. Voilà la fidélité de celui qui a sauvé les reliques de Rome! Voilà l'homme qui aime en fils pieux sa patrie! le voilà; il vient au-devant de moi en me tournant le dos, c'est comme cela qu'il me paye de ma bienveillance et de ma courtoisie! Mais pourquoi, sitôt que je soupçonnais sa félonie, ne l'ai-je pas empoisonné? Ou mieux, que ne l'ai-je fait hacher menu, pour dévorer sa chair pantelante et chaude? Peut-être était-ce chanceux ou dangereux; mais, quand même, pouvait-il m'arriver pis que ce qui m'arrive? Puisqu'il me fallait mourir, mieux valait, certes, les noyer d'abord ou les brûler, eux et leur navire.» Cela dit, elle maudit l'origine de Rome et la place où elle est bâtie, et son passé, et son avenir; elle pria le ciel et l'abîme de faire naître de ses ossements et de ceux de sa race des hommes de vengeance et de haine; puis, après avoir dit tout ce qui lui sortit de la bouche et envoyé sa nourrice s'occuper à je ne sais quoi, elle se disposa à se tuer.

Pippa.– Comment, à se tuer?

Nanna.– A se tuer.

Pippa.– De quelle façon?

Nanna.– La figure égarée, les joue tachetées de la pâleur de la mort, les yeux injectés de sang, elle entra dans sa chambre et, mise en fureur par le comble du désespoir, dégaina je ne sais quelle épée, à elle donnée par le Caïn; comme elle allait, sans dire un mot de plus, s'en transpercer la poitrine, à ses yeux obscurcis se présentèrent quelques vêtements romains et le lit dans lequel elle couchait avec le Judas. Elle suspendit un moment sa main, elle la suspendit pour proférer ses dernières paroles, qui furent presque en propres termes celles-ci; depuis qu'un pédagogue me les a enseignées, je les ai toujours tenues dans ma mémoire comme le Pane nostrum quotidiano:

«Dépouilles qui m'étiez si chères, quand Dieu et le destin voulaient que vous me le fussiez, prenez, je vous prie, cette âme séparée du feu qui l'alimentait. Moi qui ai vécu le temps que je devais vivre, je m'en vais sous terre, avec mon ombre. J'ai bâti une ville d'un assez grand nom; j'ai vu s'élever mes édifices et je me suis vengée du frère de l'époux que j'ai eu; je serais donc heureuse entre les plus heureuses, si la nef romaine n'avait abordé mes rivages.»

Cela dit, elle bouleversa le lit à grands coups de tête, le jeta par terre toute furieuse, et en claquant des dents s'écria:

«Nous ne quitterons pas la vie sans vengeance; fer, en me traversant le sein, tu occiras ce Romain cruel, qui vit toujours dans mon cœur; mourons donc ainsi, c'est ainsi qu'il convient de mourir.» A peine avait-elle achevé la dernière parole que ses compagnes virent plantée dans son corps l'épée homicidissime.

Pippa.– Que dit le baron, quand il le sut?

Nanna.– Qu'elle avait agi en vraie folle. Ainsi elle alla faire un petit tour de promenade dans l'autre monde de la manière dont je viens de te le dire, et cela lui advint pour avoir trop complu à un autre.

Oh! les hommes, les hommes! par Dieu, c'est un sucre que de les assassiner comme nous le faisons, si l'on considère la façon dont ils nous assassinent, nous autres. Pour que l'on m'en croie, venons-en à la farce que jouèrent à une fine mouche de putain je sais bien quel écolier et je sais bien quel courtisan.

Pippa.– Vous ne m'avez pas enseigné comment je devrai m'y prendre avec les écoliers et avec les courtisans.

Nanna.– Ces deux ribauderies te l'enseigneront à ma place; d'un seul écolier et d'un seul courtisan, tâche d'apprendre tout ce qu'il te faut.

Pippa.– Très bien; mais arrêtez-vous encore, arrêtez-vous.

Nanna.– Pourquoi?

Pippa.– J'ai fait deux rêves, cette nuit, et je ne vous en ai raconté qu'un.

Nanna.– Je n'ai jamais vu fillette plus enfant que toi; tu te surpasses aujourd'hui en bavardages.

Pippa.– Écoutez ce dont j'ai rêvé, après la chambre parée.

Nanna.– Dis-le; qu'était-ce donc?

Pippa.– Il me semblait que Rome criait à s'égosiller: – «Pippa, oh! Pippa, ta friponne de mère a volé le quart de Virgile et s'en va faire sa belle avec.»

Nanna.– Ah! ah! ah! Un tout petit peu plus et je demandais de t'expliquer plus clairement; du diable si je sais qui c'est, celui-là! Mais sans en savoir plus long, ce doit être un grand nigaud de s'être laissé voler le quart de son individu, et il peut assurément jeter le reste aux chiens, si c'est comme cela.

Pippa.– Vite, à l'écolier et au courtisan.

Nanna.– Un écolier, plus expert en galanteries qu'en livres, madré, rusé, adroit, vif, malicieux et vaurien au superlatif degré, s'en vient à Venise; il y reste caché quelques jours, assez de temps pour s'informer au juste des courtisanes les plus voleuses et les plus riches qu'il y eût dans la ville, et demande à parler au benêt qui le logeait chez lui; il lui avait donné à entendre que, neveu d'un cardinal, il était venu sous un déguisement à Venise pour prendre du plaisir un bon mois et en même temps acheter des bijoux et des étoffes à sa fantaisie. Il le prend donc à part et lui dit: – «Mon ami, je voudrais coucher avec telle signora, va la trouver et dis-lui qui je suis, mais sous serment qu'elle ne me trahira pas. Si elle est discrète, elle connaîtra un jour la beauté de mon âme.» Le messager s'en va au galop, arrive à la porte de la belle, et à l'aide d'un tic, toc, tac fait comparoir la chambrière au balcon, pour me servir de leurs termes. La chambrière reconnaît le courtier en marchandises de la patronne, tire le cordon sans faire de difficulté, et l'homme, après avoir mis la belle amie au fait de tout, introduit dans l'estacade le neveu postiche de Monseigneur le Révérendissime, qui se met à gravir l'escalier avec une majesté pontificale. La signora s'avance à sa rencontre et remarque de prime abord comme il a bon air sur champ de drap avec le pourpoint de satin noir, la toque et les escarpins de tezzio pelo, espagnolement parlant. Elle lui tend alors la main et les lèvres, avec la plus honnête putanerie qui se puisse imaginer, et, la conversation engagée, l'entend à tout propos y faire intervenir «Monseigneur mon oncle…» Il branlait la tête avec certains hochements plus princiers que n'en ont les princes et faisait comme si tout lui puait au nez; il parlait lentement, doucement, honnêtement, et, en lançant de petits crachats faits au moule, semblait s'écouter parler.

Pippa.– Je le vois en imagination.

Nanna.– De quoi t'inquiètes-tu? La Vénitienne se tenait sur le qui-vive, et, à chaque compliment que le ribaud lui adressait, répondait: «Ze me meurs, assez, de de côses!» et plus de bêtises que je ne saurais t'en dire; ils convinrent de coucher ensemble. L'écolier fait signe à celui qui lui avait servi d'entremetteur et lui donne deux sequins en lui disant: – «Dépense-moi cela, charge-toi de tout.» Messire le nigaud va, et tout en achetant, chipe les marquettes et les marcelli; puis il envoie porter les provisions de table par un portefaix à la maison de la divine.

Pippa.– On dirait que vous êtes allée à Venise, à la façon dont vous parlez de portefaix et de panier.

Nanna.– Ne le sais-tu pas si j'y suis allée?

Pippa.– Si, si.

Nanna.– Le moment vint de se mettre au lit. En se déshabillant, le docteur à venir, après avoir dit d'abord: – «Je ne veux pas, n'en faites rien», et ajouté: «Votre Seigneurie est trop bonne», la laissa l'aider à s'ôter de dessus le dos une jaquette de toile toute crasseuse, toute déchirée et fort lourde, grâce au poids que lui donnaient deux mille ducats dont tu vas entendre parler.

Pippa.– Je suis dans l'attente.

Nanna.– Quand la putain sentit sa main fléchir sous le poids de ce qui était cousu dans la doublure, on eût dit un filou en train de guigner de l'œil un de ces badauds qui se laissent enlever leur bourse d'entre les cuisses. La veste posée sur la table, elle fit mine de ne s'être aperçue de rien, se promettant bien d'aveugler l'homme de caresses et de baisers, et en lui donnant à discrétion, dès qu'elle serait couchée avec lui, pommes et fenouil. Le matin venu, le petit valet du fripon entre dans la chambre, en faisant des révérences cérémonieuses, et le maudit écolier lui jette sa bourse qui, en tombant par terre, ne fit pas grand bruit. – «Va chercher du malvoisie et des massepains», lui dit-il. On n'attendit pas longtemps; les massepains et le malvoisie arrivèrent, accompagnés d'œufs frais. On dîne ensuite, par le moyen de celui qui était allé acheter le souper, puis on se recouche et on se relève comme cela cinq matins à la file; compte que le malandrin en fut pour une quinzaine d'écus, ou environ, et que pour ce prix-là il eut un amour et des caresses du meilleur aloi. Continuellement l'écolier, vaurien au sortir du nid, élevait la voix et s'écriait: – «Que ne fais-je un garçon à Votre Seigneurie! Je lui résignerais prieuré, paroisse et abbaye! – Plût à Dieu!» répondit-elle. – «Alors ne perdons pas de temps», dit l'enjôleur de celle qui enjôlait tout le monde. Que fit-il? Il ôta la jaquette et, la tenant à la main, aperçut un coffre plein de ferrures et de serrures diaboliques; il la pria de serrer dedans les ducats cousus et cachés par lui dans la doublure, pour de bonnes raisons. Elle les y enferme et lui remet la clef, se croyant bien certaine d'en avoir à revenir au moins une ou deux centaines. Aussitôt la mauvaise laine, la triste espèce lui dit: – «Je voudrais acheter une chaîne de dame, d'environ cent cinquante sequins; comme je ne suis pas grand connaisseur, faites-m'en apporter une ici, aujourd'hui ou demain, je l'achèterai aussitôt.» Elle y courut en poste, pensant que le cadeau était pour elle, feignit d'aller chez tel ou tel joaillier, et fit apporter des chaînes et des chaînettes de mince valeur; aucune ne convenant, elle s'ôta du cou la sienne, qui pesait deux cents ducats d'or non rognés, et l'envoya à Son Altesse par un prétendu orfèvre. En la lui montrant, à force de dire: – C'est de l'or fin, et quel travail merveilleux!» il fit si bien que l'on en vint au marché et que le prix fut convenu à deux cent vingt-cinq ducats. Voilà la signora bien contente et se disant à part soi: «Outre que la chaîne me reviendra, j'aurai encore du profit les vingt-cinq ducats de surplus.»

Pippa.– Je vois le tour et je ne vois pas.

Nanna.– Le fourbe, tenant à la main la chaîne de cou, ne la louait pas en d'autres termes que s'il eût eu à la vendre à quelqu'un. Tout en la couvant des yeux et en la maniant: – «Signora», dit-il, «si vous voulez m'en répondre, je donnerai en gage à ce marchand l'objet que je vous ai remis pour le garder, parce que je voudrais aller montrer la chaîne à l'un de mes amis; j'irai ensuite toucher la somme que je dois pour le joyau à l'endroit où est payable cette lettre de change.» En lui exhibant un bout de papier, il fit bondir celle qui n'était pas si maligne que lui.

Pippa.– Comment bondir?

Nanna.– Pour ne pas laisser sortir de son coffre la jaquette rembourrée de ducats de laiton, elle dit: – «Emportez tout de même la chaîne; grâce à Dieu, j'ai du crédit pour plus que cela»; et se tournant vers son compère, elle le congédia d'un signe. L'écolier prit ses affaires et déguerpit de la maison. Le soir arrive, il ne se montre pas; le matin se lève, il ne vient pas davantage; le jour entier se passe, point de nouvelles. Elle envoie chez l'homme qui le logeait; l'homme lève les épaules et accuse pour tout bagage une paire de besaces, une chemise sale et un chapeau laissés par lui dans sa chambre. Quand on lui rapporta la chose, elle se fit de cette couleur dont pâlit la figure de celui qui s'aperçoit que son valet a décampé, le plantant là avec zéro. Elle fit briser le coffre, déchira la jaquette à coups de dents et, la trouvant bourrée de jetons à faire les comptes, ne se pendit point par la raison qu'on l'en empêcha.

Pippa.– Que diable font les bargelli, dans ce sale monde?

Nanna.– Rien du tout, rien du tout; il n'y a plus de justice pour les putains, et nulle part on ne voit de police comme autrefois. Notre monde était un beau monde, au beau temps, et mon excellent compère Motta m'en donna jadis un bel exemple: «Nanna, me dit-il, les putains d'à présent ressemblent aux courtisans d'à présent, qui, s'ils veulent s'enrichir, sont obligés de voler; autrement, ils meurent de faim, et pour un qui a du pain dans sa huche, il y en a des quantités qui s'en vont mendiant. Mais tout le mal provient de ce que les goûts des grands personnages ont changé; puissiez-vous être écartelés, petits chevreaux et grands chevreaux qui en êtes cause!»

Pippa.– Que fait donc le feu? qu'attend-il?

Nanna.– Le feu s'occupe à chauffer les fours et à mettre le verjus sur le rôti; sais-tu pourquoi?

Pippa.– Ma foi non.

Nanna.– Parce que le scélérat s'en lèche les doigts, lui aussi; voilà pourquoi il donne plus haut goût aux quartiers de derrière, qu'il rôtit, qu'aux quartiers de devant qu'il fait bouillir.

Pippa.– Qu'il soit brûlé!

Nanna.– Tout irait mieux si nous avions le manche à les rembourser, comme leurs petits vauriens, polissons de valets et autres canailles. Écoute l'histoire du courtisan. O sainte, douce et chère Venise! Tu es certes divine, tu es certes merveilleuse, tu es certes gentille; mais quand ce ne serait pas pour autre chose, je voudrais jeûner en ton honneur deux carêmes entiers, rien que parce que les gloutons, les débauchés, les filous, les coupe-jarrets et autres coupe-bourses, tu les appelles des courtisans. Pourquoi donc? A cause des tristes effets qui résultent de leurs déportements.

Pippa.– Les courtisanes sont-elles donc aussi des pécheresses, comme eux?

Nanna.– Puisqu'elles tiennent d'eux leur nom, il est de toute nécessité qu'elles en tiennent aussi la mise, verbo et opere, comme le dit le Confitebor; mais je reviens à lui. Certain messire, un de ces signors qui vivent à l'office et meurent sur la paille, un crache-dans-le-coin, un porte-la-toque-sur-l'oreille, un tortille-du-derrière, un va-se-dandinant, le plus fin et le plus joli muguet qui relevât jamais le coin d'une portière, portât les plats et vidât le pot de chambre, son poignard orné d'un gland, ses vêtements bien lustrés sur le corps, frétillant, cajoleur et chenapan dans ses moindres gestes, bourdonna si bien aux oreilles d'une pauvre malheureuse, qu'elle se cuisit tout à fait à la fumée de ses vantardises. Il la lanterna quatre mois, à lui donner quelques chétifs cadeaux, comme qui dirait de petites bagues, des pantoufles de satin et de velours usé, des gants à l'œillet, des écharpes, des coiffes et, une fois sur dix, une paire de poulets maigres, un chapelet de grives, un baril de corso et autres présents de galants sans le sou. Tu peux compter qu'il y dépensa une vingtaine d'écus, en tout le temps, pour la manier à son plaisir. Elle, qui était entretenue à l'égal de n'importe quelle autre, ne se souciant plus de rien, si ce n'est de la grâce de ce pouilleux, se laissa échapper des mains autant d'amants qu'elle en avait et, toute au courtisan, se rengorgeait quand elle le voyait trancher du grand seigneur.

Pippa.– A quel propos tranchait-il du grand seigneur?

Nanna.– A propos de son cardinal, dont la Révérendissime Seigneurie l'embrassait par le cou deux fois par jour, ne mangeait rien sans le partager avec lui et lui découvrait tous ses secrets; quand il avait disserté à tort et à travers de rentes, provisions, expectatives, montré des airs d'Espagne, de France et d'Allemagne, il se mettait à chantonner d'une voix de cloche fêlée:

Des cheveux d'or étaient épars au vent…

et:

Si mince est le fil; oh!

Il avait toujours la poche de son pourpoint pleine et archi-pleine de madrigaux, de la main même des poètes, dont il récitait les noms de la même façon que les curés de campagne récitent les fêtes. Le calendrier ne les connaît pas si bien que je les connaissais moi-même autrefois; je me les étais mis dans la tête à l'occasion de certaine comédie… suffit; et ils me furent très utiles, suffit, et je fis croire à quelqu'un que j'étais une poétesse, suffit.

Pippa.– Apprenez-les-moi donc, pour que s'il m'arrive d'avoir à faire ce que vous faisiez, je puisse m'en tirer.

Nanna.– Les noms, tu pourras avoir affaire avec eux, mais avec les poètes en personne, non.

Pippa.– Pourquoi avec les noms et pourquoi pas avec les personnes?

Nanna.– Parce que leurs écus ont la croix de bois et qu'ils vous payent de Gloria Patri; qu'ils sont (je leur en demande pardon) une nichée de fous en cage. Comme je te le disais hier, ouvre-leur, choie-les, colloque-les à table à la meilleure place, mais ne leur donne pas de nanan, si tu ne veux avoir à t'en repentir. Pour retourner à mon courtisan parfumé, sans sou ni maille, tout en brouillard, le voici qui vient un soir se heurter à la porte de sa signora; une fois entré, il décoche un Te Deum laudamus d'une grâce exquise et, grimpant l'escalier avec la hâte de celui qui apporte une bonne nouvelle, baise la signora venue à sa rencontre, et après le baiser s'écrie: « – Le diable enfin a voulu que je sorte de la misère, en dépit des cours et des balivernes dont elles leurrent ceux qui servent les révérends cuistres.» La bonne niaise se troubla toute à ces mots, et comme elle croyait bien avoir placé à usure les plaisirs qu'elle lui avait donnés: « – Que t'est-il arrivé de bon?» lui demanda-t-elle avec une hardiesse inaccoutumée. – «Mon oncle est mort, ce gros richard qui n'a ni garçons ni filles, ni d'autres neveux que moi. – Ah! ah! fit-elle; Votre Seigneurie veut parler de ce vieil avare dont elle m'a entretenue maintes fois? – C'est cela même», répondit-il. En fille madrée, elle se mit à lui lâcher du monseigneur par la figure, aussitôt qu'elle eut entendu parler de l'héritage, et il se risqua à lui donner du tu; cet artifice était suffisant, pensait-il, pour qu'elle crût à sa nouvelle grandeur.

Pippa.– Voyez les petits scélérats!

Nanna.– La chose alla droit au but où visait le courtisan, et il entortilla la pauvrette de telle sorte qu'il la fit monter par-dessus les cimes des arbres. Voici les hâbleries qu'il lui débita: – «Ma chère maîtresse, je n'ai pu jusqu'ici vous montrer réellement l'amour que je vous porte; je dépensais toute mon âme au service de Monseigneur, attendant que ma récompense vînt de lui. Maintenant, Dieu a voulu, en ramenant à lui le frère de mon père, me faire connaître qu'il est, j'allais dire aussi miséricordieux que sont ingrats ces gredins de patrons. Ce que je puis t'affirmer, c'est que j'hérite de cinquante mille ducats, tant en maisons qu'en terres et en écus sonnants, et que je n'ai ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs; en vertu de quoi je te choisis pour ma légitime épouse, et parce que je veux aussi prendre mon plaisir.» Cela dit, ce véritablement digne valet du prêtre la baisa, et s'ôtant une bague du doigt la passa au doigt de la signora. Tu penses si cette histoire la rendit contente et la fit rougir d'aise; si, en le serrant entre ses bras, elle put retenir ses larmes! Elle voulait le remercier et ne pouvait: là-dessus, l'enjôleur déplie la lettre d'avis, écrite de son encre, à sa façon, prend un siège et dit: – «Voici ce que chante la lettre»; il la lui lut tout entière.

Pippa.– Jusqu'à l'Alleluia il lui récita l'alphabet.

Nanna.– La signora, après l'avoir attiré sur elle une petite fois, le congédia, pour qu'il pût aller mettre ordre à leur départ qu'ils devaient effectuer ensemble, comme elle se l'était fourré dans la tête, et il n'eut pas plus tôt franchi le seuil de la porte qu'elle ouvrit une cassette où, tant en joyaux qu'en écus, colliers et plateaux d'argent, elle avait pour plus de trente centaines d'écus; ses robes et autres affaires en valaient plus de douze cents. Comme elle achevait de ranger tout, le voici de retour; elle court à lui: – «Mon cher époux», dit-elle, «voilà toutes mes pauvres richesses; je ne vous les offre pas comme ma dot, mais en signe d'amoureuse affection.» L'affreux traître prit les objets de valeur, les remit où ils étaient auparavant, et ferma de sa main la cassette. La folle à lier, ne sachant comment entrer encore plus avant dans les bonnes grâces, voulut qu'il gardât la clef, envoya chercher des juifs et fit de l'or de tout ce qu'elle possédait en robes et autres parures; avec l'argent de la vente, il s'habilla en paladin, acheta au Campo di Fiore deux haquenées de voyage, et, sans un mot de plus, emmena la pauvrette après l'avoir fait habiller en homme. Il ne voulut rien emporter, si ce n'est les bijoux et autres objets de la cassette, et se dirigea avec elle du côté de Naples.

Pippa.– Bon endroit pour les filous!

Nanna.– Deux ou trois gîtes de suite, il la traita en marquise; la nuit, il la tenait entre ses bras avec les plus grandes chieries du monde. A la fin, il voulut abréger l'histoire, et, après lui avoir mis dans son vin je ne sais quelle drogue soporifique apportée par lui de Rome, au beau moment où elle dormait de son mieux, il la planta là, courtisanesquement, dans le lit de l'aubergiste, lui enlevant jusqu'à son bidet, sur lequel il fit monter un jeune gars qui se rencontra là juste comme il sortait de l'hôtellerie; puis il se mit à courir la poste d'un tel trot que l'on ne sut jamais où il était allé.

Pippa.– Que fit la malheureuse, à son réveil?

Nanna.– Elle mit sens dessus dessous tout le village, courut à l'écurie, prit la longe de sa haquenée et se pendit au râtelier de sa mangeoire; on prétend que l'hôte, pour hériter de ses vêtements, la regarda faire.

Pippa.– Celle qui est sotte, tant pis pour elle!

Nanna.– Un de ceux qui croient faire une œuvre pie en trompant une putain, comme si les putains dussent être autant de saintes Nafisses, comme si les putains n'avaient pas à payer le loyer de la maison, à acheter le pain, le vin, le bois, l'huile, la chandelle, la viande, les poulets, les œufs, le fromage, l'eau et jusqu'à leur place au soleil; comme si elles allaient toutes nues, ou si, pour les vêtir, les marchands leur donnaient gratis le drap, la soie et le velours, le brocart… Et de quoi donc doivent-elles vivre? Est-ce du Saint-Esprit, par hasard? Et pourquoi s'abandonneraient-elles pour rien au premier venu? Les soldats exigent leur paye de celui qui les mène en campagne; les docteurs ne parlent dans les procès que moyennant finance; les courtisanes empoisonnent leurs patrons, si ceux-ci ne les pourvoient pas de bénéfices; les palefreniers reçoivent leurs salaires et émoluments, moyennant quoi ils courent près de l'étrier. Si donc tout métier qui coûte de la peine est payé, pourquoi serions-nous forcées de nous soumettre pour rien à qui nous le demande? Belles histoires, beaux raisonnements, jolies trouvailles! Par mon serment, la police est mal faite et le gouverneur devrait publier un édit: «A peine de feu!» contre quiconque duperait ou lâcherait une putain.

Pippa.– Peut-être le publiera-t-on, cet édit.

Nanna.– A leur volonté. Je te parlais d'un de ces trompeurs de femmes, qui se prélassait à la maison comme un grand seigneur, mangeait à la française, buvait à l'allemande, et, sur une petite crédence, faisait parade d'un plateau et d'un gobelet d'argent fort beau et de grande taille; plateau et gobelet étaient disposés au milieu de quatre grandes coupes également d'argent, de deux compotiers et de trois salières. Cet homme-là serait mort si chaque semaine il n'avait pas changé de putain, et il avait imaginé, pour besogner sans bourse délier, la plus nouvelle piperie, la plus jolie niche à laquelle ait jamais songé vaurien digne de la potence et de la corde qui vive à cette heure. Le chenapan sur cet article (car pour tout le reste c'était un honnête homme) possédait une jupe de satin cramoisi, sans le corsage, et chaque fois qu'il emmenait une signora coucher chez lui, vers la fin du souper, il se mettait à dire: – «Votre Seigneurie a sans doute entendu parler du vilain tour que m'a joué une telle; par le corps! par le sang! on ne se comporte pas ainsi, et elle mériterait autre chose que des injures!» Il n'y avait pas un mot de vrai dans ce qu'il disait. La bonne signora, donnant raison au hâbleur, s'efforçait tout à fait de lui faire croire qu'elle n'était pas une de ces espèces et lui jurait de n'avoir rien promis sans tenir. Le galant homme lui prenait la main et s'écriait: – «Ne jurez pas, je vous crois; je sais que vous êtes une femme comme on n'en trouve plus.» Bref, il finissait par appeler un sien valet qui était, je n'ai pas besoin de le dire, ma chère enfant, bien au courant de la chose, et lui faisait retirer de l'armoire la susdite jupe. Levé de table, il l'essayait à la signora et lui donnait à entendre que, de toute façon, il voulait lui en faire présent. La jupe, pour n'avoir pas de corsage, était comme peinte sur le corps de toutes celles qui l'essayaient et alla donc à la putain dont je te parle. Le dupeur de femmes appelle orgueilleusement son valet et lui crie: «Cours chez mon tailleur et dis-lui d'apporter de quoi prendre mesure à la signora; qu'il vienne tout de suite, tout de suite, car je suis las de ces tout à l'heure, tout à l'heure.» Le drôle vole, plutôt qu'il ne court, et en moins de temps qu'on essuie un buffet revient avec le marchand qui était dans la confidence de la bonne histoire à la jupe. Il monte l'escalier, essoufflé comme un homme qui a couru et dit en ôtant son bonnet: – «Que commande Votre Seigneurie?»

Pippa.– Voyez la farce!

Nanna.– «Je veux», lui dit-il, «que tu trouves assez de satin cramoisi pour en faire un corsage à cette jupe (il lui montrait la robe qui était encore sur le dos de la pauvrette). Le tailleur mâchonne un «Ce sera difficile de trouver du satin de cette qualité-là, mais je veux vous être agréable, et je crois pouvoir si bien m'arranger que nous aurons le reste de celui-là même qui sert à faire les chaussures de monseigneur; il se les a fait confectionner en pénitence de ses péchés; et quand même je ne pourrais pas l'avoir, je me procurerai les rognures des chapeaux des cardinaux promus aux prochains Quatre-Temps. – Maître, je vous serai bien obligé si vous le faites,» déclare en minaudant la dame à la jupe verte, couleur d'espérance. Le marchand en prend congé avec un «N'en doutez pas», feint de porter la robe à sa boutique, s'en va, et elle reste à gorger des fruits de son jardin le gros scélérat, qui la retient près de lui tant qu'il veut avec l'appât du «Ce soir vous l'aurez, sinon demain sans faute»; puis il prend les devants et, s'emportant contre elle sans la moindre raison, fait semblant de se mettre en fureur: – «Allons, vite,» dit-il à son valet, «remmène-la chez elle; est-ce ainsi qu'on me traite, hein?» Il s'enferme dans sa chambre, l'autre peut crier et jacasser des excuses, point d'audience.

Pippa.– Mon seau n'a pas encore tiré de cette eau-là.

Nanna.– Descends-le profondément dans le puits et tu le rempliras de science. Il faisait ainsi essayer la jupe et venir le susdit tailleur pour toutes les putains amenées par lui dans sa maison, et, après en avoir joui de toutes façons, bouilli et rôti, feignait de se fâcher tout rouge et les mettait à la porte sans rien leur donner; il croyait avoir assez fait en les payant de l'espoir d'avoir la robe, qu'il promettait à chacune et ne donnait à personne.

Pippa.– Quelle engeance!

Nanna.– Oui, une engeance, et dont on se passerait bien d'avoir des petits. Je t'en raconte quelques traits au hasard, par-ci par-là, parce que les gredineries de ces gens qui crachent l'enfer et mangent le paradis sont si nombreuses que la nécromancienne ne les découvrirait pas toutes, elle qui sait retrouver les esprits. Oh! les dangereuses bêtes! Quel miel ils ont dans la bouche, en même temps que le rasoir dans le manche! Nous autres, femmes, nous avons beau être madrées, méchantes, avares, friponnes, sans foi aucune, nous ne sortons pas des futilités de femmes, et qui fait bien attention à nos mains connaît mieux notre jeu que les habitués ne connaissent les tours de passe-passe de ceux qui jouent des gobelets ou escamotent des boules de liège. Puis il y a lieu de nous excuser si nous sommes avares: c'est le fait de la bassesse de notre condition, c'est parce que nous craignons continuellement de mourir de faim; voilà pourquoi nous dérobons, nous quémandons, nous harcelons; toute chose, si mince qu'elle soit, nous est bonne, et les fourmis, si industrieuses, ne le sont pas autant que nous; encore, encore revenons-nous à vide quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. Mais les hommes, qui font des merveilles grâce à leurs talents, et, de tout petits personnages qu'ils étaient nés, deviennent des illustres et des illustrissimes, des révérends et des révérendissimes, les hommes sont si coquins qu'ils ne rougissent pas de nous voler, dans nos chambres, des livres, des miroirs, des peignes, des serviettes, de petits vases, un pain de savon, deux doigts de ruban ou n'importe quoi de moindre valeur encore qui leur tombe sous la main.

Pippa.– Parlez-vous de vrai?

Nanna.– On ne peut plus vrai. Y a-t-il quelque chose de plus honteux que d'attraper une pauvre malheureuse dont la richesse est celle d'une tortue, qui porte sur son dos tout ce qu'elle possède, et, après lui avoir abîmé l'escalier et la margelle de son puits et de sa citerne, de la payer d'un petit diamant faux, de quatre Jules dorés ou d'une chaînette de laiton? Puis ils s'en vont se vanter d'être un jour gonfalonniers de Jérusalem! Quelle cruauté que d'en entendre un, monté en chaire et mis sur notre chapitre, trouver à nous reprocher des choses qui ne sont ni vraies ni invraisemblables! – «J'étais il y a deux jours,» disent-ils, «à tâter d'une telle; oh! la garce, la dégoûtante saleté! elle a sa croupe plus rugueuse qu'une oie, l'haleine d'un cadavre, les pieds puant la sueur, une valise au lieu de corps, un marécage par devant et un gouffre par derrière, à faire s'en retourner je ne sais qui.» Puis, ils passent à une autre et s'écrient: – «Quelle rosse! quelle vache! quelle truie galeuse! elle veut avoir tout le paquet dans le rond et se trémousse en dessous à vous stupéfier; puis après l'avoir retiré, elle vous le lèche, vous le pelote, vous le nettoie d'une façon à laquelle on n'a jamais songé ni qu'on n'a jamais vue.» Plus ils aperçoivent de monde autour d'eux, plus ils élèvent la voix; – «Quelle lâcheuse de pets! quel sac à moines! quelle coureuse!» Quand nous leur faisons quelque grimace, lorsqu'ils descendent nos escaliers, ils ne se souviennent pas de celles qu'ils nous font quand nous descendons les leurs, et est-ce bien à eux de nous trahir et de nous assassiner de la pire façon par leurs calomnies? S'il nous échappe de dire: – «C'est un misérable, un ingrat,» ou lorsqu'une grande colère nous enflamme: «C'est un traître,» cela ne va pas plus loin; si nous leur dérobons quelque bagatelle, c'est pour achever de nous payer: l'honneur qu'ils nous enlèvent, tous les trésors des trésors ne le payeraient pas.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
350 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
http://www.gutenberg.org/ebooks/43822
Telif hakkı:
Public Domain