Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.
Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie», sayfa 10
Pippa.– Vous me faites peur, avec les méchancetés.
Nanna.– Je te fais peur pour qu'à ton tour tu les épouvantes à l'aide des sages façons que je t'ai apprises; et qui pourrait comparer les artifices, les mensonges, les plaintes, les serments, les blasphèmes, dont ils se cuirassent pour nous attraper, aux duplicités, aux faux semblants, aux larmes, aux parjures, à la foi jurée et reprise, aux malédictions dont nous usons envers eux, saurait bien qui sait le mieux tromper.
Un gentilhomme (la chance aux gentilhommeries!), Piémontais, je crois, ou peut-être Savoyard, sauf erreur, une face de lanterne, avait gagné au jeu un bois de lit en noyer, incrusté de filets d'or, fort beau. Dès qu'il entrait en pourparlers avec une signora, il faisait intervenir à propos son bienheureux bois de lit, et, après l'avoir prôné tant et plus, l'estimant à cinquante ducats, il l'offrait, et à l'aide de ce stratagème en venait à coucher avec la dame; pour payement, il lui donnait le bois de lit, jouissait d'elle une dizaine de nuits, et, quand il en avait pris tout son soûl, se mettait à ressembler à l'un de ces gredins qui voudraient acquérir le renom d'antan de Bevilaqua, en cherchant à tout propos querelle aux mouches. Il la taquinait jusque sur sa façon de couper le pain, pour rompre avec elle, et, l'occasion arrivée, se levait tout droit en s'écriant: «Rebut de tout le monde! pouilleuse! rends-moi ce qui m'appartient, sinon je ferai de toi la plus malcontente coureuse de bordels qu'il y ait; donne-le-moi, rends-le-moi, te dis-je!» Il dégainait un petit couteau qui n'aurait pas pu seulement tirer un filet de sang à un millier de moutons et épouvantait si fort la pauvrette qu'il lui semblait tirer trente sous d'une livre à ne plus entendre parler que de démonter le bois de lit et le transporter ailleurs.
Pippa.– Belle affaire que de donner et reprendre comme les enfants!
Nanna.– Il le donna et le reprit de la manière que je t'ai dite à une soixantaine, et il n'a jamais pu se dépêtrer du sobriquet de gentilhomme au bois de lit; toutes les putains le montrent au doigt, comme elles font également à celui de la robe sans corsage, et le Ponte-Sisto ne lui donnerait pas un baiser même dans l'espoir de perdre son renom d'infamie.
Pippa.– Je voudrais bien le connaître.
Nanna.– Ça, je ne m'en soucie guère. Sache bien que, grâce à leur nom de gentilhomme et à leur haute mine, ils pourraient me pincer, moi qui t'enseigne, et bien mieux encore toi, qui ne fais qu'apprendre.
Pippa.– Peut-être bien.
Nanna.– Je vais t'en dire une belle, mais non pour celle qui l'eut à sa porte. Il y avait, à la disposition du public, certaine madonna… je ne veux pas dire qui, un superbe brin de fille, grande, belle, fraîche au possible, et si une putain peut être d'une bonne nature, elle en était; avec cela, plaisante, affable, ayant avec tous le mot pour rire, s'accommodant à tous avec cette grâce aimable que l'on a dès le berceau. Elle fut un jour priée d'aller souper à la vigne et manger la galette romagnole; ceux qui l'invitaient n'eurent pas besoin de la prier beaucoup, car elle prenait sa mine riante dès qu'il lui était fait quelque proposition agréable de la part de gens qui lui semblaient comme il faut, et ils lui avaient semblé bien comme il faut, ces misérables. Vers les vingt-deux heures, ils la menèrent à la maudite vigne, en croupe sur une mule; le souper marcha d'un bon pied; chevreau, veau de lait, perdrix, tourtes, ragoûts, et ce qu'il y avait de mieux en fruits; mais cela tourna mal pour la trop, trop confiante madonna.
Pippa.– Eh quoi! est-ce qu'ils la taillèrent en pièces?
Nanna.– En pièces, non, mais en quartiers, comme tu vas le voir. Le premier coup de l'Ave Maria venait juste de sonner lorsqu'elle pria les signors avec lesquels elle venait de souper de lui permettre de se retirer, parce qu'elle voulait aller coucher avec celui qui l'entretenait; les ivrognes, les fous, les méchants lui firent répondre par un méchant plaisant digne du fouet, qui lui dit: «Signora, cette nuit nous est due, à nous et à nos garçons d'écurie; nous voulons qu'il vous plaise que dorénavant les trente-et-un simples deviennent les trente-et-un doubles, et, grâce à vous, on les appellera les archi-trente-et-un; de la sorte, il y aura entre les anciens et les nouveaux la même différence qu'entre les évêques et les archevêques. Si vous ne vous trouvez pas traitée selon votre propre mérite, prenez-vous-en à l'endroit où nous sommes.» Le scribe ne dit pas un mot de plus, mais, empoignant sa manivelle, se mit à chantonner:
La petite veuve, quand elle couche seule,
Peut se plaindre d'elle; de moi, elle aurait tort.
En écoutant ces paroles, la victime de son bon naturel et de la méchanceté des autres me ressembla à moi-même quand, dans la forêt de Montefrascone, à l'aube du jour, je heurtai de l'épaule le corps d'un pendu, et elle se sentit étreinte d'une telle douleur qu'elle n'en put proférer une parole. Voici que ce cochon l'entraîne jusqu'au tronc d'un amandier abattu, sur lequel il lui appuie le front. Il lui relève ses jupons par-dessus la tête et, après le lui avoir mis où bon lui semblait, il la remercie du service en lui appliquant sur les fesses deux tapes des plus cruelles qu'on puisse recevoir. Ce fut le signal donné au second, qui la renversa sur le tronc d'arbre, et, l'enfilant à l'endroit, s'amusait grandement de ce que les aspérités du bois mal uni piquaient au derrière l'infortunée, ce qui la forçait malgré elle à se trémousser sous lui; en achevant, il lui fit faire la culbute du singe, et les cris qu'elle poussa firent accourir le troisième champion; mais ce sont de simples gentillesses le plaisir que prit celui-ci à l'ôter, à le remettre, à le fourrer partout. La mort, ce fut de voir arriver une troupe de goujats, de marmitons, de cuisiniers qui sortirent de la maison de la vigne avec un tapage de chiens affamés que l'on déchaîne, et qui sautèrent sur leur proie comme des moines sur le potage. Ma fille, je te ferais pleurer si je te contais par le menu tous les outrages qu'ils lui firent subir, comment ils l'aspergèrent d'urine des pieds à la tête, en quelle posture la retournait celui-ci ou celui-là et les contorsions, les gémissements de la malheureuse. Sois sûre que toute la sainte nuit ils la pilonnèrent; puis, fatigués d'abuser d'elle par tous les bouts, ils la coiffèrent d'une mitre de feuilles de figuier et la fouettèrent à tour de bras avec des baguettes de saule, pendant qu'un des bons raillards lisait à haute voix la sentence portée contre elle pour cause de maléfices, énumérait toutes les filouteries, sorcelleries, coquineries, sodomies, putaneries, faussetés, cruautés, ribauderies qui se peuvent imaginer, et les lui mettait sur le dos.
Pippa.– Les bras m'en tombent.
Nanna.– Le matin venu, ils commencèrent à lui donner une aubade de sifflets, de hurlements, de pétarades et de claques, avec plus de vacarme que n'en font les paysans à la vue du renard et du loup. Plus morte que vive, avec les paroles les plus douces et les plus attendrissantes qu'on puisse ouïr, elle les priait de la laisser désormais en repos; ses yeux enflammés, ses joues baignées de larmes, ses cheveux emmêlés, ses lèvres sèches, ses vêtements en lambeaux la faisaient ressembler à l'une de ces religieuses maudites de leur papa et de leur maman et tombées entre les jambes des Allemands en se rendant à Rome, où ils l'avaient envoyée Pretrorum pretarum.
Pippa.– J'en ai compassion.
Nanna.– La fin fut encore pire que le commencement. Ils la renvoyèrent chez elle, à l'heure où les boutiques des changeurs sont ouvertes, sur un cheval de bât, tout pareil à ces rosses qui amènent les revendeurs au marché au blé. Et sache bien que jamais voleuse qui a reçu le fouet n'eut autant de honte; elle en perdit tout crédit et ne se reconnut plus elle-même, si bien qu'elle en mourut de douleur et de dépit. Demande-toi donc si les hommes jouent de telles farces à qui s'efforce de leur complaire, ce qu'ils sont capables de faire à qui leur déplaît.
Pippa.– Ah! les hommes!
Nanna.– Un signor capitaine, brave, fameux, noble et tout aussi méchant, il faut le dire, vint à Rome, pour des histoires de solde, et voulut avoir soir et matin avec lui certaine courtisane qui n'était pas jolie, jolie, mais faite de telle sorte qu'elle pouvait gagner sa vie; bien nippée, proprette chez elle, pleine de suc, savoureuse au possible. Quoiqu'elle éloignât d'elle bon nombre de clients, à ne le quitter ni jour ni nuit, elle s'en moquait pas mal et se disait: «Je gagne plus avec celui-ci que je ne perds en mécontentant les autres.» Or il arriva que le capitaine dut s'en aller le lendemain de très bonne heure; la pauvre crut que Sa Seigneurie, qui la tenait par la main, disait à l'un de ses familiers, auquel il parlait dans l'oreille: «Donne-lui cent écus»; il ordonnait tout justement de lui attacher ses jupes par-dessus la tête et de la fouailler avec une paire de bottes d'hiver, entre deux torches allumées, par le Borgo-Vecchio, le Borgo-Nuovo et le Pont, jusqu'à la Chiavica. On l'empoigna donc et, avec une ceinture de taffetas, on lui lia sa robe relevée du bout des pieds par-dessus la tête; son séant apparut, rond et blanc comme la lune en son plein. Oh! qu'il était ferme! oh! qu'il était bien fait! ni gros ni maigre, ni trop large ni trop étroit, soutenu par deux cuissettes qui surmontaient deux jambes tournées en fuseaux, plus jolies que ne le sont les deux petites colonnes de cet albâtre transparent que l'on travaille au tour, à Florence; les mêmes veines que possède ce marbre dont je te parle se dessinaient le long des cuisses et des mollets. Pendant que de l'intérieur des jupons elle jetait des cris, de la voix de quelqu'un qui se trouve enfermé dans un coffre, les torches allumées, la paire de bottes apportée, voici que les valets appelés pour la fouailler, stupéfaits de la gentillesse du culisée, en eurent le vertigo et, laissant les bottes leur tomber des mains, restèrent comme ensorcelés: de bons coups de bâton, tout frais sortis de la Monnaie, les réveillèrent; il reprirent les bottes, chassèrent la malheureuse hors du seuil et se mirent à la frapper tant et tant que d'abord se montra le rouge, puis le bleu, puis le noir, puis le sang, et aux tuff, taff, toff que faisaient les coups de semelle, canaille ou non, tout le monde poussait les mêmes clameurs que les gamins quand le bourreau accomplit son office et fustige les malfaiteurs. La mal tombée fut ainsi ramenée chez elle, où elle se renferma un bout de temps, déshonorée par la sérénade qu'on lui avait donnée et méprisée de tous ceux qui l'apprirent.
Pippa.– O poignards, qu'attendez-vous donc? Pourquoi perdez-vous votre temps, épées?
Nanna.– Je ne sais d'où vient ce mauvais renom que nous avons de faire et de dire pis que pendre aux hommes, et je m'étonne de n'entendre personne raconter leurs déportements à l'égard des putains, car toute femme qui se coiffe d'eux est une putain. Mais que l'on mette d'un côté tous les hommes ruinés par les putains et de l'autre toutes les putains mises à mal par les hommes, et l'on verra qui est le plus coupable d'eux ou de nous. Je pourrais t'énumérer des dizaines, des douzaines, des trentaines de courtisanes qui ont fini sur les charrettes, à l'hôpital, dans les cuisines, dans la rue, sur les bancs, tout autant qui sont devenues lavandières, loueuses en garni, maquerelles, mendiantes et vendeuses de bouts de chandelles, grâce à ce qu'elles ont fait la putain pour les beaux yeux de l'un ou de l'autre; mais, par contre, personne ne me montrera les gens qui par la faute des putains soient devenus logeurs, estafiers, étrilleurs de chevaux, charlatans, sbires, pourvoyeurs ou bateleurs. Du moins, une putain sait garder quelque temps ce qu'elle a reçu des hommes pour prix de ses sueurs; les baudets gaspillent en un jour ce qu'ils sont parvenus à nous voler et ce que des folles, dignes de l'écriteau, leur jettent à pleines mains.
Pippa.– Je me repens de l'envie d'être homme, qui m'était venue plus d'une fois.
Nanna.– Il y a encore une autre infamie que l'on nous met sur le dos, à tort.
Pippa.– Quelle est-elle?
Nanna.– La faute que l'on rejette sur nous, s'il arrive d'être blessé ou tué à l'un de nos poursuivants; que diable pouvons-nous faire à leurs jalousies et à leurs brutalités? Et quand bien même nous serions cause de leurs disputes, que l'on me dise un peu quelles sont les plus nombreuses, des balafres que l'on aperçoit sur les figures des putains, qui sont à la discrétion des hommes, ou des estafilades que l'on remarque sur les visages des hommes qui se plaisent avec les putains? Hélas! le monde ne marche pas comme il devrait marcher.
Pippa.– Non, certes.
Nanna.– Puis, voici le mal français qui me vient à l'idée maintenant. Je me mange les sangs quand j'entends dire à quelque grand escogriffe: – «Un tel est estropié, grâce à une telle.» On écartèle, on crucifie en blasphémant la sacrée putain et chacun s'écrie: – «Elle a gâté le pauvre garçon!» J'ai bon espoir, puisqu'on a découvert qui est né le premier de la poule ou de l'œuf, que l'on découvrira aussi bien si les putains ont donné le mal français aux hommes, ou si ce sont les hommes qui l'ont donné aux putains; il faudra qu'un jour nous allions le demander à messire saint Job; autrement, il en sortira une discussion interminable, puisque enfin l'homme a été le premier à taquiner la putain, qui se tenait bien tranquille, et que ce n'est pas la putain qui a taquiné l'homme; cela se voit encore tous les jours, par les messages, les lettres, les ambassades qu'ils leur envoient, et les filles du Ponte-Sisto, elles-mêmes, rougissent de raccrocher le monde. Donc, s'ils sont les premiers à nous solliciter, ils ont aussi été les premiers à nous le donner.
Pippa.– Vous ôtez la tache complètement.
Nanna.– Retournons aux légendes qui pourraient s'écrire touchant les trahisons dont on nous paye. Certaine demoiselle d'une grande, grande signora, la plus gentille et la plus douce petite personne que l'on ait jamais vue de nos jours, se tenait au service de sa madame qui n'avait pas de plus grand plaisir que de la voir s'empresser autour d'elle, tant ses façons étaient aimables et délicates; pour lui préparer à boire, pour l'habiller, la déshabiller, elle montrait de si gracieuses manières qu'elle en rendait tout le monde amoureux d'elle, non sans envie de la part des autres paresseuses chambrières. Sur cette demoiselle jeta les yeux certain comte de carton, qui portait toute sa fortune dans les broderies de son pourpoint, les ornements de sa toque, les galons de sa cape et la gaine de son épée; ce comte, dis-je, s'en affola, et comme il avait ses entrées à la Cour, il lui parlait souvent, dansait souvent avec elle; il parla et dansa tant qu'enfin le feu prit à la mèche. Le comte de deux liards, qui s'en aperçut, fit fabriquer un sonnet en son honneur et le lui adressa enveloppé dans une lettre pleine de ses soupirs, de ses tourments, de ses flammes et de ses fournaises; il y exaltait les charmes de la jeune fille avec ses jactances habituelles et disait de ses cheveux, de son visage, de sa bouche, de ses mains et de toute sa personne des choses de l'autre monde. Elle, qui n'avait pas plus de cervelle que les crabes hors de leurs bonnes lunes, se rengorgeait et croyait être l'Angélique de Roland de Montauban.
Pippa.– Renaud, voulez-vous dire.
Nanna.– Je dis Roland.
Pippa.– Vous vous trompez, Roland était d'un autre pays.
Nanna.– Tant pis pour lui, s'il en était; quant à moi, j'ai étudié toute ma vie afin d'amasser de l'argent et non pas des légendes ou des termes choisis; arrière donc Roland! Si j'ai mentionné Angélique et ce particulier-là, c'est que je les ai entendu chanter par un jeune gars qui tous les soirs, à quatre heures, passait devant notre porte. Quoi qu'il en soit, la damoiselle, qui savait lire l'écriture, se gobait elle-même en lisant ces fadeurs, aussi fausses que celui qui les lui adressait, de sorte que bientôt, plus elle pouvait l'apercevoir et tenir de ses billets doux, plus elle était heureuse. Des fois, il venait à la Cour et s'appuyant le long du mur, dans un coin, il mordillait son mouchoir à belles dents, le jetait en l'air et le rattrapait de la main, avec un geste de dépit; comme si le Destin lui disséquait les entrailles, il menaçait le ciel et lui faisait la figue. Des fois, il dansait avec une autre et ne faisait que soupirer; son page, avec sa livrée aux couleurs qu'elle lui avait données, par faveur, était sans cesse en campagne. Mais cette traîtresse de Fortune ne fut pas satisfaite tant qu'elle ne les eut pas amenés, par le plus singulier moyen, à s'aboucher ensemble. Engluée par les promesses et par l'amour, qui donne le monde entier en paroles, à l'aide d'un bout de corde qu'il lui avait fait passer, elle se laissa dégringoler d'une fenêtre à laquelle servait de toit la saillie d'un balcon, situé derrière le palais, et comme la corde n'allait pas tout à fait jusqu'à terre, elle faillit se casser les jambes en tombant. Sitôt descendue, le comte pour rire, le drôle de comte, le vaurien de comte la fit porter en croupe par un de ses valets qui, monté à cheval, suivit son maître; celui-ci s'enfuit à franc étrier, avec sa proie.
Pippa.– Moi, je serais tombée, en croupe d'un cheval qui galopait.
Nanna.– Elle maniait un cheval barbe comme l'aurait fait un gamin et chevauchait mieux qu'une paladine; elle s'enfuit donc avec le scélérat qui, à force de croiser une route, puis l'autre, sut fort bien se garantir de ceux qui pouvaient lui courir sus. La fin de la chose, c'est qu'au bout de vingt-deux jours il se dégoûta d'elle et qu'un beau soir, pour deux paroles qu'elle osa répliquer à un petit valet qui le gouvernait, elle toucha le salaire promis et espéré, c'est-à-dire une volée de coups de bâton; à huit jours de là, il la laissa à sec, avec cette jupe de satin jaune usé, bordée de taffetas vert, et la coiffe de nuit qu'elle portait en s'en allant. La pauvrette, que sa maîtresse aurait mariée à quelque digne et riche personnage, tomba entre les mains d'une bande de jeunes vauriens qui se la repassèrent l'un à l'autre; mais quand on la vit toute fleurie des bubelettes dont le comte lui avait fait cadeau, elle ne trouva plus un chien ni un chat qui voulut la flairer, et le bordel seul eut sa miséricorde.
Pippa.– Béni soit-il!
Nanna.– Quelqu'un, qui l'y rencontra, disait que ses camarades s'émerveillaient de l'entendre parler et que l'honnêteté apportée par elle, de la Cour où elle avait été élevée, donnait au bordel un air de couvent; il n'y a pas de doute, l'honnêteté servant de parure à une putain reluit au milieu du bordel avec plus d'éclat que n'en a un prêtre en grand costume au milieu des noces de sa première messe.
Pippa.– Si l'honnêteté est belle entre les putains, que doit-elle être entre les vierges?
Nanna.– La déesse des déesses, le soleil des soleils, le miracle des miracles.
Pippa.– Digne honnêteté, sainte honnêteté!
Nanna.– Écoute maintenant quelle fut la cruauté d'un homme renommé pour ses mérites, je ne sais combien de milles au delà de Calicut; je retire cette histoire-là de la marmite à l'instant, à l'instant, ce qui fait qu'elle est toute chaude, toute chaude. Le fameux homme que je veux dire aperçut d'aventure une jeunesse de dix-sept ans, penchée de tout son côté gauche hors de la fenêtre d'une petite maisonnette que sa mère tenait à loyer, et plus gracieuse à elle seule que les six plus belles filles de l'Italie: elle avait les cheveux si vifs et si blonds qu'elle aurait pu brûler les cœurs et enchaîner la liberté d'autres créatures que l'homme de chair; la gentillesse de ses manières vous assassinait, et l'on ne pourrait estimer combien de grâces lui ajoutait la douceur dont elle était pétrie. La misère, qui l'habillait de serge brune (à ce qu'il me semble), bordée de serge aussi, mais jaune, avantageait mieux toute la personne de la pauvrette que ne le font les velours frisés et surfrisés et les draps de soie et d'or brodés de perles sur le dos des reines. Il est bien vrai que la beauté de ses formes, par suite des abstinences qu'elle subissait, ne pouvant ni manger, ni boire, ni dormir son content, n'était point parvenue à sa perfection; mais ce qui la faisait le plus reluire, c'était l'air pudique qu'elle gardait toujours, qu'elle se montrât à la fenêtre ou qu'elle se mît sur le seuil de la porte. Le bon ami s'éprit de tant de charmes, il s'en affola (que Sa Seigneurie me pardonne le mot) et, n'ayant plus de repos, s'enquit d'entremetteurs; il en trouva sans grand'peine, grâce à la célébrité de son nom et à la splendeur de ses vêtements, dont il changeait chaque jour: ces changements-là sont les amorces à l'aide desquelles on attrape les niaises. Tu m'interroges des yeux? Il en vint à parler avec une certaine Lucia, camarade de l'Angela (ainsi s'appelle l'honnête jeune fille), et s'il ne l'enjôla pas, elle aussi, mettons qu'il n'y eut rien. Il la baisa, la prit par la main, lui fit un tas de promesses et, pour l'avoir encore plus à lui, donna sa parole de servir de parrain à un petit garçon qu'elle avait, unique. La chemise ne lui touchait plus sur les flancs à elle; une fois ensorcelée par les assurances du compère, en deux coups elle sut gagner la petite sœur de celle qui fit le faux pas dès qu'elle y eut prêté l'oreille; le temps de dire ouf, et les noces furent conclues.
Pippa.– Je sais bien que personne ne m'aurait attrapée si vite que ça, moi.
Nanna.– Attrapée, toi! Sainte Pétronille elle-même ne résisterait pas aux tiraillements d'une bonne petite sœur qui vous met dans la main les béatitudes, les jouissances à venir et de l'argent comptant. Qui ne lèverait ses jupes en entendant dire: – «C'est le meilleur homme, c'est le plus charmant, le plus beau, le plus généreux qui soit; il t'aime, il t'adore et il m'a dit qu'une de tes tresses, un de tes yeux valent plus que tous les trésors; il jure que sitôt qu'il apprendra que tu ne veux pas de lui, il se fera ermite.»
Pippa.– Et elle le crut.
Nanna.– Dieu veuille que tu n'aies jamais aux flancs les éperons de semblables ruffianes! tu verras si on y croit ou non. Des sœurs, hein? des voisines, hé! L'espérance de s'enrichir, la générosité des hommes!.. Les chiennes!
Pippa.– Dites-moi, avant d'aller plus loin, personne ne s'est-il jamais fait moine pour l'amour de nous?
Nanna.– La maladie leur arrive! Ils se pendent en paroles, s'empoisonnent par serments et pleurent à force de rire de celles qui les prennent au mot. Ils font mine de vouloir s'occire d'un coup de poignard, se précipiter du haut des toits, se jeter dans la rivière; ils feignent de s'en aller quelque part où l'on n'entendra plus jamais parler d'eux, et je voudrais que tu les visses s'agenouiller aux pieds des bonnes dupes, la corde au cou, avec des gémissements étouffés que coupent leurs sanglots. Oh! oh! oh! ribauds, comment savez-vous si bien donner de la tête contre le mur pour nous faire accroire tout ce que bon vous semble?
Pippa.– Il fait bon ouvrir les yeux dans ce cas-là!
Nanna.– Revenons aux noces qui se concluent. La tourterelle, te dis-je, fut tirée du lit et menée chez une gracieuse et gentille commère du galant homme, sa sœur le lui mit de ses propres mains entre les bras, sur la promesse jurée que la chose resterait invisible.
Pippa.– Ne resta-elle pas secrète?
Nanna.– Si elle était restée secrète, comment la saurais-je? Les trompettes, les sonneurs de cloches, les charlatans sur l'estrade, les marchés, le tribunal de la Rote, les vêpres, les chanteurs des rues, les foires, sont choses discrètes en comparaison de lui. A chaque bonne bête qu'il rencontrait, il ne manquait pas de dire: – «Ne me parlez pas, je suis dans le paradis: une petite mignonne de lait et de sang se meurt pour moi, et demain avant le jour nous consommerons le mariage, parce qu'à cette heure-là sa mère va faire un vœu à Saint-Laurent-Hors-les-Murs.» Mais tout cela n'est rien, comme dit l'Espagnol, en comparaison des Te Deum laudamus qu'il lui chanta quand il la vit pendue à son cou; il s'en voulait d'avoir le même tremblement que le taureau quand il aperçoit la génisse.
Pippa.– Quel ennui lui causait ce tremblement?
Nanna.– Cela lui coupait dans la bouche, en l'empêchant de prononcer une parole, les hâbleries et les promesses qu'il se proposait de faire. La niaise, palpant son pourpoint de brocart, son manteau brodé d'or massif, ses culottes de toile d'argent, maniant son énorme chaîne de cou, ressemblait à quelque villageois, un de ces sauvages qui ont à peine vu des tabars de bure grise ou des vestes de drap romagnol, lequel, parvenu à se faufiler, malgré les poussées de la foule qui le heurte, jusqu'au clerc qui distribue les cierges, tâte et caresse de sa main terreuse le moelleux de la chasuble en mauvais velours que le clerc a sur les épaules. Après avoir ainsi joué avec les parures du sire, elle en passa par où il voulut et consentit de son consentement à la tentation plus d'une fois. Le feu se mit à travailler dans leur sein à tous deux, et celle qui n'avait pas une tache au monde, une fois en possession de l'amitié d'un tel personnage, s'imagina être le sept-cents: le six-cents n'aurait pas été assez. La récompense de sa bonté, c'est que le diable prit par les cheveux la fantaisie de son amant, qui, non content de posséder trois parts sur quatre, voulut avoir le gâteau tout entier et donna raison au proverbe qui dit que qui veut tout perd tout.
Pippa.– Bien fait pour lui!
Nanna.– Puisqu'il dit lui-même que c'était bien fait, tu peux le dire aussi. Pour t'achever, la jeune fille avait un fiancé, comme je vais te le dire. Un mauvais gars, d'abord amoureux d'une de ses sœurs, l'avait prise pour femme et s'était fiancé à elle, la main dans la main, dans l'intention de tarder le plus possible à lui donner l'anneau et l'emmena chez lui; le bruit courait qu'il ne l'épouserait pas autrement, s'il pouvait passer son caprice avec elle, comme cela se fait à présent. Je pourrais t'en faire voir pas mal de celles qui se sont laissé pincer par leurs galants de cette façon; une fois rassasiés, ils vous les plantent là, sans leur laisser seulement un morceau de pain. La chose eut une terminaison imprévue, et notre homme, qui se pâmait d'amour, imagina une belle malice dont la sottise eût fait rougir de honte un Milanais et un Mantouan.
Pippa.– Bon.
Nanna.– Cette sottise, c'est qu'il résolut de troubler l'eau limpide des épousailles et de s'arranger de façon que le fiancé, apprenant que sa future était moitié putain, moitié fille honnête, la mît à la porte. Il aurait réussi parfaitement si l'amour d'un mari ne valait pas beaucoup mieux que celui d'un amant: non que la fille préférât le mari, car si elle l'avait mieux aimé que l'amant, elle ne lui aurait pas planté des cornes, mais la peur du bâton de sa maman la rangeait du côté du mari. Après avoir déliré toute une nuit sur ce beau parti, il envoya chercher le benêt de nouvel époux et lui déclara la chose en plein; pour lui mieux faire toucher du doigt la vérité, il lui révéla jusqu'à un poil follet, jusqu'à un petit bouton, jusqu'à un signe secret, ce que sa femme avait sous ses jupes, et de main en main jusqu'aux paroles de fâcheries, aux conventions prises entre l'un et l'autre; puis il en vint aux cadeaux qu'il lui avait faits et les lui énuméra un par un. Le malheureux en tomba mort, tout en restant debout sur ses pieds; il allongeait le cou et ressemblait à notre guenon quand elle faisait ses grimaces, puis, comme changé en pierre, s'absorbait dans ses pensées, répondait hors de propos: Hein? Quoi? disait oui pour non, non pour oui, roulait des yeux effarés, lâchait de gros soupirs et se laissait tomber le menton sur la poitrine; ses lèvres semblaient collées l'une à l'autre. A la fin, grelottant de froid, par l'effet de la jalousie, il put proférer quelques paroles et de l'air d'un homme qu'on mène à la potence et qui veut faire le brave, il dit: – «Signor, jeune homme comme je le suis, j'en ai aussi pris ma bonne portion; mais par le baptême que j'ai reçu sur la tête! – et en levant la main il cherchait le haut du crâne – je vous jure que je n'en veux plus, qu'elle n'est plus ma femme, et qui dira que si ment par la gorge.» Le galant, se redressant sur ses ergots, lui dit: – «Tu es un de ces hommes comme on n'en trouve plus; l'honneur, auquel tu tiens, vaut mieux qu'une ville entière. Tu ne manqueras de femme; laisse faire à moi.»
Pippa.– Te semble-t-il que le pauvre le gobait assez?
Nanna.– Sous le coup de la colère que lui causait la méchante conduite de sa femme, il montrait une allégresse postiche et tout en se disant: «Je veux me gouverner en vieillard», il se laissa porter, sans savoir de quels pieds, à la maison de celle qui lui taillait du bois cornu; tu penses s'il sut lui dire ce que dirait quiconque dans la même situation. Mais les larmes de la malheureuse, ses cris, ses serments le fascinèrent en moins de rien, si bien qu'il lui apporta des œufs frais pour la réconforter; elle s'était jetée sur sa couchette et paraissait vouloir s'occire. Comme le gentilhomme lui avait certifié l'avoir eue avant lui et que le bélître le croyait, la mère lui fit volte-face en jetant les hauts cris et lui dit: – «Eh! ne sais-tu pas si tu l'as trouvée pucelle ou non?» Ce qui le rendit muet, comme si c'était une grande affaire de le rétrécir et de le faire saigner.
Pippa.– Vous m'avez enseigné la manière.
Nanna.– Je ne t'en dirai pas davantage. Le mangeur de pain et de raisins, tout fier d'avoir pour rivaux des gentilshommes, bien loin de refuser la fille, l'emmena chez lui, célébra les noces et risqua de s'en faire crever, à force de faire l'amour. Il vendit quelques guenilles qu'il avait et s'en acheta un habit neuf, afin qu'elle eût pour lui autant d'amour qu'il en avait pour elle.
Pippa.– Par conséquent, dire la chose au mari, ce fut ce qui la lui fit prendre, pour son bonheur.
Nanna.– Ce bonheur-là dura peu, parce que le plus souvent, toujours autant dire, les femmes que l'on prend par l'amour et sans dot, ça tourne mal. La passion de l'homme qui court prendre femme, par rage d'amour, ressemble à un feu de cheminée qui fait un vacarme à épouvanter le Tibre et se laisse éteindre à l'aide de deux chaudrons de lessive. Pour résultat final, n'avoir jamais une heure de bon temps, c'est ce qui leur arrive, et le moindre désagrément qu'elles aient sont les reproches, les coups de poing, les coups de pied et les coups de bâton drus comme grêle; on les enferme dans leur chambre, on les confine à la maison, on ne les juge même pas dignes d'aller à confesse, et gare à leurs épaules si elles se mettent à la fenêtre! Si telle est leur vie, même n'étant pas fautives, que crois-tu que sera celle d'une femme dont le mari connaîtra ses anciennes allures de putain?
