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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, première partie», sayfa 2
On ne comprend pas bien dans ces conditions pourquoi la Bibliothèque nationale n'en possède pas un exemplaire. Sans doute, l'institution du Dépôt légal ne fonctionne pas avec toute la régularité désirable; mais un ouvrage ayant été saisi, le premier geste de l'autorité devrait être d'en pourvoir la Bibliothèque, dont on se désintéresse trop. On dit que les magistrats, en cas de saisie comme celle dont il est question ici, s'empressent de compléter leurs collections. Et sans doute il y a trop de collectionneurs dans la magistrature pour que d'un ouvrage saisi il ne reste un seul exemplaire destiné à la Nationale.
On a dit que l'éditeur était parvenu à se faire rendre son édition. Cependant, je crois qu'elle ne lui a pas été rendue, mais qu'il en a tiré une nouvelle, les exemplaires que l'on vend maintenant me paraissant plus petits et moins beaux que ceux que j'ai vus en 1904. Néanmoins, je ne pourrais pas affirmer le fait, parce qu'en 1904, ne m'occupant pas encore de l'Arétin, je n'ai pas regardé avec beaucoup d'attention la publication qui venait de paraître.
En se servant du recueil du Cosmopolite17, Alcide Bonneau a pu reconstituer avec beaucoup de vraisemblance l'ouvrage fescennin du Divin. Ce n'est pas que parmi les autres sonnets il n'y en ait pas qui puissent être aussi attribués à l'Arétin. Ainsi le sonnet qui sert de préambule à la Corona de Cazzi, comme on a appelé postérieurement les Sonnets luxurieux, peut fort bien être également de l'Arétin. Le premier quatrain est aussi le premier du sonnet qui sert de poème à la Tariffa delle Puttane di Venegia, que, pour ma part, j'attribue à l'Arétin.
Pour ce qui regarde les Ragionamenti, on a traduit ici la première partie qui se compose de trois Journées. Il y manque l'Avertissement dans lequel l'Arétin dédie son ouvrage à sa guenon en jouant sans doute sur le mot mona18 qui avait à Venise un autre sens que l'on entend assez si l'on a parcouru les priapées que le Vénitien Baffo composa au xviiie siècle. La troisième Journée est la plus célèbre. Dès le xvie siècle, elle était imitée plutôt que traduite en français, et aussi en espagnol (1549). C'est d'après cette paraphrase intitulée Colloquio de las Damas et due à Fernand Xuarès que Gaspard Barth composa sa fameuse traduction latine intitulée Pornodidascalus.
La seconde partie est également formée de trois Journées qu'Alcide Bonneau a respectivement intitulées: l'Éducation de la Pippa, les Roueries des Hommes, la Ruffianerie. Dans la première de ces Journées, la Nanna enseigne à sa fille, la Pippa, l'art d'être mérétrice. Le second jour, il s'agit des bons tours que les hommes s'ingénient à jouer aux courtisanes trop confiantes. Et le troisième jour, la Nanna et la Pippa, assises dans leur jardin, écoutent la Commère et la Nourrice parler de la Ruffianerie, c'est-à-dire des rapports entre les putains et les maquerelles. On a souvent donné le Zoppino, le Ragionamento des Cours et le Dialogue du Jeu comme étant la troisième partie des Ragionamenti. C'est là une erreur. Le Zoppino n'est pas de l'Arétin et les Six journées forment une œuvre distincte et complète. Le Ragionamento des Cours n'a pas encore été traduit; il mérite cependant de l'être. Quant au Dialogue du Jeu, on en a traduit des fragments, et il n'est pas indigne non plus qu'on en publie une version complète.
Les traductions que l'on donne ici paraîtront souvent plus exactes que celles qui les ont précédées. Le traducteur de l'édition de Liseux, malgré tous ses mérites, n'a pas évité quelques contresens regrettables comme celui-ci au deuxième dialogue où il traduit spazzare ogni gran camino par «balayer la poussière des plus larges chemins». Ce qui n'était évidemment pas ce que voulait dire le Divin, les ramoneurs étant de son temps plus communs que les cantonniers. On a aussi serré le texte italien de plus près. C'est ainsi qu'on a rendu schiavina, non pas seulement par «manteau», mais par «esclavine», et que traduire le fu renduto da me migliaccio per torta par «je lui rendis mille pour un» a paru une étrange façon de faire passer dans l'officine de l'usurier une locution populaire qui sortait sans doute du fournil du boulanger. On n'a pas reculé non plus devant les répétitions que n'avait pas évitées l'Arétin qui écrivit ses Ragionamenti en 48 jours. Il a paru que l'office du traducteur ne doit pas être d'améliorer le style de son auteur, et l'on n'est pas éloigné de croire, au demeurant, que les répétitions ne sont nullement un indice de mauvais style comme on pense communément aujourd'hui, où l'on alourdit et embarrasse souvent la phrase en voulant se servir de mots différents là où la répétition d'un mot serait aussi bien raisonnable.
Enfin, on a mis des notes partout où cela a été possible. On souhaite qu'elles éclaircissent un texte très agréable à la vérité, mais rempli d'allusions à des événements, à des coutumes, à des personnages dont le public n'a pas idée aujourd'hui.
En ce qui concerne les sonnets, on en a parfois adouci les termes, et malgré cela on est persuadé que ces poèmes n'ont pour ainsi dire rien perdu de leur vivacité gaillarde. D'ailleurs, le lecteur est libre de remplacer les mots qui lui paraissent faibles par les plus forts qu'il connaisse, et suppléant ainsi par la perspicacité de son entendement à ce que le traducteur a dû gazer, par pudeur, il formera avec certitude son opinion sur l'œuvre du Divin Pierre Arétin dont on a écrit en son temps qu'il était la règle de tous et la balance du style.
G A
LES RAGIONAMENTI
Ci commence la première Journée des capricieux Ragionamenti de l'Arétin, dans laquelle la Nanna, à Rome, sous un figuier, raconte à l'Antonia la vie des Nonnes 19
Antonia.– Qu'as-tu, Nanna? Te semble-t-il qu'un visage comme le tien, assombri de pensées, convienne à quelqu'un qui gouverne le monde?
Nanna.– Le monde!
Antonia.– Oui, le monde! C'est à moi de demeurer pensive, qui, le mal français excepté, ne trouve plus même un chien qui aboie après moi, qui suis pauvre et orgueilleuse, et qui, si je disais vicieuse, ne pécherais pas contre L'Esprit-Saint.
Nanna.– Antonia, il y a des ennuis pour tous. Il y en a tant, là où tu crois qu'il n'y a que des joies, il y en a tant que cela te paraîtrait étrange; et, crois-moi, ce bas-monde est un mauvais monde.
Antonia.– Tu dis vrai, c'est un mauvais monde pour moi, mais non pour toi qui jouis même du lait de la poule. Et sur les places, dans les hôtelleries et partout, on n'entend pas autre chose que: Nanna par-ci, Nanna par-là. Sa maison est toujours pleine comme l'œuf, et tout Rome danse autour de toi cette mauresque que l'on voit faire aux Hongrois pendant le Jubilé.
Nanna.– C'est ainsi! Pourtant je ne suis pas contente, et il me semble être une épousée qui, à cause d'un certain respect humain, bien qu'elle ait beaucoup de mets devant elle et grand'faim, et, bien qu'elle soit à la tête de la table, n'ose manger. Et, certes, certes, ma sœur, le cœur n'est pas où il pourrait être. Suffit.
Antonia.– Tu soupires?
Nanna.– Patience!
Antonia.– Tu soupires à tort, prends garde que le Seigneur Dieu ne te fasse pas soupirer avec raison.
Nanna.– Comment ne veux-tu pas que je soupire? Je viens de me rappeler que ma Pippa a seize ans, et, comme je veux prendre un parti à son sujet, l'un me dit: «Fais-la Sœur; outre que tu épargneras les trois quarts de la dot, tu ajouteras une Sainte au calendrier.» Un autre dit: «Donne-lui un mari. De toute façon, tu es si riche que tu ne t'apercevras pas que ta fortune ait en rien diminué.» Un autre m'exhorte à la faire Courtisane immédiatement, disant: «Le monde est corrompu, et, même s'il était meilleur, en la faisant Courtisane, tu en fais d'emblée une Dame. Et, avec ce que tu as, avec ce qu'elle gagnera bientôt, elle deviendra une Reine.» De sorte que je suis hors de moi. Et tu peux voir que pour la Nanna aussi il est des ennuis.
Antonia.– Des ennuis comme les tiens sont plus doux que n'est un peu de démangeaison à celui qui, le soir, autour du feu, ayant mis bas ses chausses, se sent venir l'eau à la bouche à l'idée qu'il va avoir le plaisir de se gratter.
Les ennuis, c'est de voir monter le blé; les tourments, c'est qu'il y ait disette de vin; la torture, c'est le loyer de la maison; la mort, c'est prendre l'infusion de bois de gayac deux ou trois fois par an et ne pas se débarrasser des pustules, ne pas sortir des gommes et ne se défaire jamais de ses maux. Et je m'émerveille de toi qui d'une chose aussi minime te fais un souci.
Nanna.– Pourquoi t'en étonnes-tu?
Antonia.– Parce qu'étant née et élevée à Rome, tu devrais te dégager, les yeux fermés, des doutes que tu as au sujet de la Pippa. Dis-moi, n'as-tu pas été Nonne?
Nanna.– Oui.
Antonia.– N'as-tu pas eu un mari?
Nanna.– Je l'ai eu.
Antonia.– N'as-tu pas été Courtisane?
Nanna.– Je l'ai été.
Antonia.– Et, de ces trois choses, tu n'as pas le courage de choisir la meilleure?
Nanna.– Non, Madonna.
Antonia.– Pourquoi non?
Nanna.– Parce que les Nonnes, les Femmes mariées et les Putains vivent autrement aujourd'hui qu'elles ne vivaient jadis.
Antonia.– Ah! ah! ah! La vie a toujours été la même. Toujours les personnes mangèrent, toujours elles burent, toujours elles dormirent, toujours elles veillèrent, toujours elles marchèrent, toujours elles se tinrent arrêtées, et toujours les femmes pissèrent par la fente, et je serais enchantée que tu me racontasses quelque chose de la vie que menaient les Sœurs, les Femmes mariées et les Courtisanes de ton temps, et je jure par les Sept-Églises, que j'ai fait vœu de visiter le carême qui vient, de te résoudre en quatre paroles à ce que tu devrais faire de ta fillette. Mais, avant tout, toi qui, pour être une doctoresse, es ce que tu es, tu me diras pourquoi tu hésites à la faire Sœur.
Nanna.– Je suis contente.
Antonia.– Dis-le-moi, je t'en prie. De toute façon, aujourd'hui, c'est la Sainte Madeleine, notre Avocate; on ne fait donc rien, et, quand bien même l'on travaillerait, j'ai du pain, du vin, de la viande salée pour trois jours.
Nanna.– Vraiment?
Antonia.– Oui.
Nanna.– Je vais donc te raconter aujourd'hui la vie des Nonnes, demain celle des Femmes mariées et, le jour suivant, celle des Courtisanes: assieds-toi près de moi, mets-toi à ton aise.
Antonia.– Je suis très bien. Commence.
Nanna.– Il me vient l'envie de blasphémer contre l'âme de Monseigneur… je ne veux pas le dire, qui me tira du corps cet ennui.
Antonia.– Ne te fâche pas.
Nanna.– Mon Antonia, les Nonnes, les Femmes mariées et les Putains sont comme un carrefour. Sitôt que l'on y arrive, on reste un bon bout de temps à se demander où l'on posera les pieds, et il arrive souvent que le Démon nous entraîne dans la voie la plus triste, comme il entraîna l'âme bénie de mon père, le jour où il me fit Sœur contre la volonté de ma mère (de sainte mémoire). Tu dois l'avoir connue. Oh! celle-là était plus que femme.
Antonia.– Je l'ai connue pour ainsi dire en songe, et je sais (parce que je l'ai entendu dire) qu'elle faisait des miracles derrière les Banchi; et j'ai entendu dire que ton père, qui était compagnon du guet, l'épousa par amour.
Nanna.– Ne me rappelle pas mon chagrin. Rome ne fut plus Rome du jour où elle resta veuve de ce couple si bien assorti. Et pour en revenir au fait… Le premier jour de mai, Monna Marietta (c'est ainsi que se nommait ma mère), bien que par plaisanterie on l'appelât la belle Tina, et ser Barbieraccio (ce nom était celui de mon père), ayant réuni toute la parenté, et oncles et grands-pères, et cousins et cousines, et neveux et frères, avec une bande d'amis et d'amies, me menèrent à l'église du monastère. J'étais vêtue tout entière de soie, tout environnée du parfum de l'ambre gris, avec une coiffe d'or sur laquelle était posée la couronne de virginité, tressée de fleurs roses et violettes, avec des gants parfumés, avec des mules de velours, et, si je me souviens bien, c'était à la Pagnina, qui entra, il y a peu de temps, chez les Repenties, qu'appartenaient les perles que je portais au cou et les robes que j'avais sur le dos.
Antonia.– Elles ne pouvaient être à une autre.
Nanna.– Et, attifée vraiment comme une fiancée, j'entrai dans l'église où se trouvaient des milliers et des milliers de personnes qui, toutes, se tournèrent vers moi aussitôt que j'apparus. L'un disait: «Quelle belle épousée aura le Seigneur Dieu!» Un autre disait: «Quel dommage de faire Nonne une aussi belle fille!» Un autre me bénissait, un autre me buvait des yeux, un autre me disait: «Le bon an la réserve à quelque frère!» Mais je n'entendais pas malice au sujet de telles paroles. J'ouïs certains soupirs qui avaient quelque chose de bestial, et je reconnus bien au son qu'ils sortaient du cœur d'un de mes amants, qui pleura durant tout l'office.
Antonia.– Quoi! tu avais des amants avant que tu ne te fisses Religieuse?
Nanna.– Sotte qui n'en aurait pas eu; mais en tout bien, tout honneur. A ce moment, on me fit asseoir au premier rang, devant toutes les femmes, et bientôt commença la messe chantée; puis je fus placée, à genoux, entre ma mère Tina et ma tante Ciampolina. Un clerc, accompagné par les orgues, chanta un motet, et, après la messe, mes robes monacales, qui étaient sur l'autel, ayant été bénies, le prêtre qui avait dit l'Épître et celui qui avait dit l'Évangile me relevèrent et me firent remettre à genoux sur les degrés du maître-autel. Alors celui qui avait dit la messe me donna l'eau bénite et, ayant chanté, avec les autres ecclésiastiques, le Te Deum laudamus, avec peut-être cent sortes de psaumes, ils me dépouillèrent des mondanités et me vêtirent de l'habit spirituel. Les gens, s'écrasant les uns les autres, faisaient un vacarme qui ressemblait à celui qu'on entend à Saint-Pierre et à Saint-Jean quand quelqu'une, ou par folie, ou par désespoir, ou par malice, se fait emmurer, comme je l'ai fait une fois moi-même20.
Antonia.– Oui, oui, il me semble te voir avec cette foule autour de toi.
Nanna.– Les cérémonies finies et l'encens m'ayant été donné avec le Benedicamus, et avec l'Oremus, et avec l'Alleluia, il s'ouvrit une porte qui fit le même grincement que font les troncs des aumônes, et alors on me redressa sur mes pieds et on me mena à cette issue, où vingt Sœurs, avec l'Abbesse, m'attendaient; et aussitôt que je la vis, je lui fis une belle révérence et elle me baisa sur le front, dit je ne sais quelles paroles à mon père et à ma mère et à tous mes parents qui pleuraient à qui mieux mieux. Et, tout d'un coup, la porte s'étant refermée, j'entendis un «hélas!» qui fit frémir chacun.
Antonia.– Et d'où venait cet hélas?
Nanna.– De mon pauvre petit amant qui, dès le jour suivant, se fit Frère des Socques ou Ermite du Sac, sauf erreur.
Antonia.– Le malheureux!
Nanna.– La clôture de la porte fut si rapide que je n'eus pas le temps de dire même adieu aux miens: je crus certes entrer toute vive dans une sépulture et je pensai voir des femmes mortes dans les disciples et dans les jeûnes; et je ne pleurais plus au sujet de mes parents, mais sur moi-même. Et allant avec les yeux fixés à terre et avec le cœur préoccupé de ce qui allait advenir de moi, j'arrivai au réfectoire, où une foule de Sœurs accoururent m'embrasser et m'appelant leur sœur, gros comme le bras, me firent relever un peu le visage!
Ayant vu quelques visages frais, clairs et colorés, je repris courage; et les regardant avec plus d'assurance, je disais en moi-même: Certainement, les diables ne doivent pas être aussi laids qu'on les dépeint. Là-dessus, il entra une troupe de frères, de prêtres accompagnés de quelques séculiers. C'étaient les plus beaux jeunes gens, les plus polis et les plus gais que j'eusse jamais vus; et chacun d'eux prenant son amie par la main, on eût dit des Anges menant les ballets célestiaux21.
Antonia.– Ne parle pas du ciel.
Nanna.– On eût dit des amoureux folâtrant avec leurs nymphes.
Antonia.– Voici une comparaison plus licite. Continue.
Nanna.– Et les ayant prises par la main, ils leur donnaient les plus doux baisers du monde et ils s'efforçaient de les donner le plus emmiellés possible.
Antonia.– Et qui les donnait avec le plus de sucre, à ton avis?
Nanna.– Les Frères sans aucun doute.
Antonia.– Pour quelle raison?
Nanna.– Pour les raisons qu'allègue la Putain errante de Venise22.
Antonia.– Et puis?
Nanna.– Et puis, tous s'assirent à une des plus délicates tables qu'il me parut avoir jamais vues. A la place d'honneur, on voyait l'Abbesse ayant à sa gauche messire l'Abbé: après l'Abbesse venait la Trésorière et près d'elle le Bachelier; en face d'eux était assise la Sacristine, et à son côté se tenait le Maître des novices. Suivaient une sœur, un frère et un séculier, et au bas de la table se tenaient je ne sais combien de clercs et d'autres moinillons. Je fus placée entre le Prédicateur et le Confesseur du monastère. Et alors arrivèrent les mets d'une telle qualité que le Pape, osé-je dire, n'en mangea jamais de pareils. Dans le premier assaut, les caquets furent laissés de côté, de manière qu'il semblait que le silence inscrit là où les moines absorbent leur pitance eût pris possession de la bouche de chacun et même des langues, car les bouches faisaient le même murmure que font celles des vers à soie ayant fini de croître quand, ayant longtemps jeûné, ils dévorent les feuilles de cet arbre sous l'ombre duquel avait coutume de se divertir ce pauvret de Pyrame et cette pauvre petite Thisbé; que Dieu les accompagne là-haut, comme il les accompagna ici-bas.
Antonia.– Tu veux parler sans doute des feuilles du mûrier blanc?
Nanna.– Ah! ah! ah!
Antonia.– Que signifie ce rire?
Nanna.– Je ris d'un goinfre de frère, Dieu me le pardonne, qui, tandis qu'il broyait avec deux meules et qu'il avait les joues gonflées comme celui qui sonne de la trompe, mit la bouche au goulot d'un fiasque et le vida tout entier.
Antonia.– Seigneur, étouffe-le!
Nanna.– Et commençant à se rassasier, ils commencèrent à bavarder et, au milieu du dîner, il me semblait être dans le marché de Navone, où l'on entend de toutes parts le bruit des marchandages que font celui-ci et celui-là, avec celui-là et avec ce juif… Et étant déjà rassasiés, ils choisissaient les pointes des ailes de poule, et quelques crêtes, ou bien une tête, et, se l'offrant mutuellement entre hommes et femmes, on eût dit des hirondelles donnant la becquée à leurs petits; et je ne pourrais pas te dire les rires et les éclats de voix qui suivaient l'offre d'un cul de chapon, pas plus qu'il ne me serait possible de pouvoir te dire les disputes qui se faisaient là-dessus.
Antonia.– Quelle paillardise!
Nanna.– Il me venait envie de vomir quand je voyais une sœur mâcher un morceau, puis le faire passer de sa bouche dans celle de son ami.
Antonia.– La salope!
Nanna.– Et le plaisir de manger s'étant changé en ce dégoût qui vous prend dès que l'on a fait cette chose, ils contrefirent les Allemands qui portent des santés. Et le Général prenant un grand verre de Corso et invitant l'Abbesse à faire de même avala tout le vin comme un faux serment. Déjà les yeux de chacun reluisaient à cause de la boisson comme la glace des miroirs, et ternis par le vin, comme le diamant par l'haleine, ils se seraient fermés, de telle façon que toute la bande tombant endormie sur les victuailles aurait changé la table en lit, s'il n'était survenu un joli petit garçon. Il avait en main une corbeille couverte du linge le plus blanc et le plus fin qu'il me semble avoir jamais vu. Que dire de la neige, du givre, du lait? Ce lin surmontait en blancheur la lune en son quinzième jour.
Antonia.– Que fit-il du panier et qu'y avait-il dedans?
Nanna.– Un peu doucement; le petit garçon, avec une révérence à l'espagnole napolitanisée, dit: «Grand bien fasse à Vos Seigneuries!» et il ajouta «Un serviteur de cette belle brigade vous envoie des fruits du Paradis terrestre.» Et ayant découvert le don, il le posa sur la table et voici un éclat de rire qui parut un coup de tonnerre; qui plus est, la compagnie éclata de rire de la façon dont éclate en sanglots la pauvre petite famille qui a vu le père fermer les yeux pour toujours.
Antonia.– Excellentes et nouvelles comparaisons!
Nanna.– A peine eut-on regardé les fruits paradisiaques que les mains, qui déjà commençaient à résonner avec les cuisses, avec les tétons, avec les joues, avec les mollets, et les cornemuses de chacun, avec cette dextérité grâce à laquelle celles des filous se jouent des poches des badauds qui se laissent voler leurs bourses, se précipitèrent sur lesdits fruits, comme la foule se jette sur les cierges que l'on jette de la Loggia le jour de la Chandeleur.
Antonia.– Quels fruits étaient-ce? Dis-le!
Nanna.– C'étaient de ces fruits de verre que l'on fait à Murano de Venise à la semblance du K23, sauf qu'ils ont deux sonnettes dont s'honorerait tout tambour de basque.
Antonia.– Ah! ah! ah! Je te tiens par le bec! Je te tiens comme un poisson pris à l'hameçon.
Nanna.– Et qu'elle était béate, non seulement ravie, celle à qui il arrivait de prendre le plus gros et le plus large! Aucune ne se retint de baiser le sien en disant: «Ceci humiliera la tentation de la chair.»
Antonia.– Que le diable en détruise la semence!
Nanna.– Moi qui faisais ma sucrée campagnarde, donnant quelques œillades aux fruits, je semblais une chatte matoise qui, des yeux, regarde la servante et avec les pattes tente de saisir la viande qu'elle a laissée seule par négligence. Et si la compagne qui était assise près de moi, en ayant pris deux, ne m'en avait donné un pour ne pas paraître trop goulue, j'aurais pris le mien. Et pour abréger, riant et caquetant, l'Abbesse se leva et chacun fit ainsi, et le Benedicite qu'elle dit à la table fut en langue vulgaire.
Antonia.– Laissons aller le Benedicite. Levées de table, où allâtes-vous?
Nanna.– Je vais te le dire, nous allâmes dans une chambre du rez-de-chaussée, large, fraîche, et tout ornée de peintures.
Antonia.– Quelles peintures y avait-il? La pénitence du carême ou bien quoi?
Nanna.– Ah! bien oui! la pénitence! Les peintures étaient telles qu'elles auraient retenu des cagots à les admirer. La chambre avait quatre faces. Sur la première était la vie de Sainte Nafisse24, et on l'y voyait, à l'âge de douze ans, toute pleine de charité, distribuer sa dot aux sbires, aux fripons, aux curés, aux estafiers et à toutes sortes de dignes personnes. Et les biens venant à lui manquer, toute confite en piété, toute humble, elle s'assied, verbi gratia, au milieu du pont Sixte25, sans aucun appareil, excepté l'escabeau, la natte, le petit chien et une feuille de papier froissé au bout d'une canne fendue, avec laquelle il semblait qu'elle s'éventât et se garantît des mouches.
Antonia.– Dans quel but restait-elle sur l'escabelle?
Nanna.– Elle y demeurait afin d'accomplir l'œuvre de revêtir ceux qui sont nus. Et si jeunette! comme je l'ai dit, elle se tenait assise, le visage élevé et la bouche ouverte. A la voir, tu aurais dit qu'elle chantait cette chanson où il est dit:
Que fait donc mon amour, pourquoi ne vient-il point?
Elle était encore peinte debout et tournée vers quelqu'un qui, par vergogne, n'osait lui demander certaines choses. Toute joyeuse, toute humaine, elle allait au-devant de lui, et l'ayant mené dans la grange où elle consolait les affligés, d'abord elle lui ôtait ses habits, puis, lui ayant dénoué les chausses et ayant retrouvé le tourtereau, elle lui faisait tant de fête, qu'entré en superbe, il lui pénétrait entre les jambes avec la furie d'un étalon qui, ayant rompu sa longe, se précipite sur la jument. Mais elle, ne se trouvant pas digne de le regarder en face et peut-être, comme le disait le prédicateur qui nous expliquait sa vie, n'ayant pas le courage de l'affronter si rouge, si fumant, si irrité, elle lui tournait les épaules magnifiquement.
Antonia.– Que cela lui soit représenté à l'âme.
Nanna.– Oh! cela ne lui est-il pas représenté, puisqu'elle est toujours sainte?
Antonia.– Tu dis la vérité.
Nanna.– Qui pourrait te raconter le tout? Là était peint le peuple d'Israël qu'elle hébergea gracieusement et contenta toujours amore Dei. Et on voyait peint plus d'un qui, après avoir examiné ce qu'il y avait, la quittait avec une poignée de monnaie qu'elle avait obtenue par force d'un autre. Il arrivait à qui la besognait, comme cela arrive pour celui qui loge dans la maison de quelque homme prodigue qui non seulement l'accueille, le nourrit et l'habille, mais lui donne encore le moyen de finir son voyage.
Antonia.– O bénie, ô pure Madame Sainte-Nafisse, inspire-moi de suivre tes très saintes traces!
Nanna.– En conclusion, ce qu'elle fit jamais et derrière et devant, à la porte et à l'huis, est là au naturel, et jusqu'à sa fin elle y est peinte. Et dans la sépulture sont représentés tous les clients qu'elle laissa dans ce monde pour les retrouver dans l'autre, et il n'y a pas tant de sortes d'herbes dans la salade de mai qu'il n'y a de variétés de clefs dans son sépulcre.
Antonia.– Je veux voir un jour ces peintures, coûte que coûte.
Nanna.– Sur la seconde est l'histoire de Mazet de Lamporrechio, et je te jure, par mon âme, qu'elles paraissent vivantes les deux sœurs qui le menèrent dans la cabane, tandis que le vaurien, faisant semblant de dormir, laissait sa chemise se gonfler comme une voile, tandis que se haussait l'antenne charnelle.
Antonia.– Ah! ah! ah!
Nanna.– Personne ne pouvait se tenir de rire en regardant les deux autres qui, s'étant aperçues de la galante aventure de leurs compagnes, prirent parti, non point de le dire à l'Abbesse, mais de se liguer avec elles, et chacun s'étonnait, contemplant Mazet qui, parlant par gestes, paraissait ne pas vouloir consentir. A la fin, nous nous arrêtâmes tous pour voir la sage Supérieure des Nonnes prendre les choses du bon côté et convier à souper et à coucher avec elle le vaillant homme qui, pour ne pas s'épuiser, se mit une nuit à parler et fit courir tout le pays au miracle, d'où le monastère fut canonisé comme saint.
Antonia.– Ah! ah! ah!
Nanna.– Dans la troisième, si je me souviens bien, étaient représentées toutes les sœurs qui avaient appartenu à cet ordre, ayant auprès d'elles leurs amants et les enfants nés d'elles, avec les noms de chacun et de chacune.
Antonia.– Le beau mémorial!
Nanna.– Dans le dernier cadre étaient peintes toutes postures possibles à l'homme qui veut avoir commerce avec une femme ou à la femme qui veut faire l'amour avec un homme. Et les Nonnes, avant d'entrer en lice avec leurs amis, sont obligées de s'essayer de réaliser en tableaux vivants les scènes qui y sont représentées; cela se fait pour qu'elles n'aient point l'air emprunté une fois dans le lit, comme quelques-unes qui demeurent là, en quatre, sans odeur et sans saveur, et qui en goûte ressent le plaisir que donne un potage aux fèves, sans huile ni sel.
Antonia.– Il leur faut donc une maîtresse qui enseigne l'escrime?
Nanna.– Il y a bien la maîtresse qui montre à celle qui l'ignore comment on doit se tenir dans le cas où la luxure stimule l'homme au point qu'il veuille chevaucher sur une caisse, sur des marches d'escalier, sur une chaise, sur une table ou sur le pavé. Et cette même patience que possède celui qui enseigne un chien, un perroquet, un étourneau et une pie, il faut qu'elle l'ait celle qui enseigne les attitudes aux bonnes Sœurs; et la dextérité des escamoteurs est moins difficile à acquérir que l'art de forcer l'oiseau à se dresser sur ses pattes, même s'il ne veut pas.
Antonia.– Vraiment?
Nanna.– Très certainement. Quand on en eut assez de regarder la peinture, de discuter et de plaisanter, comme disparaît la rue devant les Barberi qui courent le palio, ou pour mieux dire la viande de vache devant ceux qui mangent relégués à l'office ou bien les figues devant la faim du paysan, ainsi disparurent les Nonnes, les Frères, les prêtres, les séculiers, ne laissant même pas les enfants de chœur, ni les moinillons, ni même celui qui avait apporté les machines de verre. Il ne resta avec moi que le Bachelier et, me sentant seule, je restai muette, presque tremblante: «Sœur Christine, me dit-il (c'est ainsi qu'on m'avait rebaptisée dès que j'eus pris le voile), c'est à moi qu'il incombe de vous mener à cette cellule en laquelle l'âme se sauve dans les triomphes du corps.» Je voulus d'abord faire des manières; c'est pourquoi, toute confite de maintien, je ne lui répondis rien. Il me prit alors la main avec laquelle je tenais le saucisson de verre, et c'est tout juste si je ne le laissai pas tomber à terre. Je ne pus me retenir de le guigner de l'œil, si bien que le bon Père s'enhardit à m'embrasser, et moi, qui suis née d'une mère miséricordieuse et non d'une pierre, je restai ferme, le regardant en dessous.
Antonia.– Sagement.
Nanna.– Et ainsi je me laissai guider par lui comme l'aveugle par son chien. Quoi de plus? Il me conduisit dans une petite chambre placée au milieu de toutes les chambres, lesquelles n'étaient séparées entre elles que par de simples cloisons. Et les interstices du mur étaient si mal bouchés que pour peu qu'on y mît l'œil, on pouvait voir ce que l'on faisait dans chacune. Arrivée là, le Bachelier ouvrait la bouche pour me dire (à ce que je crois) que mes beautés surpassaient celles des fées; et avec cela: «Mon âme, sang chéri, douce vie», et le reste de la Philostrocole26, par là-dessus. Il s'apprêtait même à me jeter sur le lit à sa discrétion, quand voici un tic, toc, tac, tel que le Bachelier et quiconque du monastère l'ouït ne s'en épouvanta pas autrement que ne fait une multitude de rats rassemblés autour d'un tas de noix quand on ouvre à l'improviste la porte d'un grenier. Affolés par la frayeur, ils ne se rappellent plus où ils ont laissé leur trou. Ainsi les compagnons, cherchant à se cacher, se heurtant l'un l'autre, s'égaraient tout en voulant se cacher au Saffrugant27, car c'était le Saffrugant de l'Évêque, protecteur du monastère, qui, avec son tic, tac, toc, nous avait épouvantés comme une voix, le jet d'un caillou épouvantent les grenouilles posées, la tête haute, sur une motte de terre, dans l'herbe, et à ce bruit elles se précipitent dans l'eau presque toutes ensemble. Peu s'en fallut que, passant par le dortoir, il n'entrât dans la chambre de l'Abbesse qui, avec le Général, réformait les vêpres à l'usage particulier de ses Religieuses. La Cellerière nous le raconta, il avait déjà levé la main pour heurter à la porte, et chaque chose, lorsqu'il l'oublia, parce qu'à ses pieds vint s'agenouiller une Nonnette aussi experte dans le chant figuré que la Drusiana de Buovo d'Antona28.
«Ce recueil a été formé par M. le Duc d'Aiguillon, père du dernier mort imprimé par lui et chez lui en sa terre de Verets, en Touraine et tiré au nombre de douze exemplaires seulement.
La femme de son intendant qu'il avait fait prote et qui était dans un entresol où elle travaillait, lui cria un jour: Monsieur le Duc, faut-il deux R au mot F…? Il répondit gravement, il en vaudrait bien la peine; mais l'usage est de n'y en mettre qu'un. L'Épître à Madame de Miramion qui est à la tête de l'ouvrage, ainsi que la Préface, sont de M. de Moncrif. On trouve à la fin du volume une traduction en vers français des Noëls Bourguignons qui n'existe que là.
Ce recueil d'ordures est sans contredit le plus complet et le plus rare qu'il y ait, il renferme beaucoup de Pièces qu'on rechercherait, bien inutilement ailleurs.»
«Concluons donc qu'un grand cas bien ferme,«D'un vaillant homme de frère dans toute la force de sa jeunesse«Quand le bouillon et le vin l'ont échauffé,«Alors qu'il n'est ni hiver ni été,«Et quand le rut le rend entreprenant et hardi,«Les coups qu'il donne sont tellement sans arrière-pensée«Que je voudrais, verbi gratia, de temps en temps,«Qu'il fût tout cas et moi toute mirely.» Ce dernier trait est tout arétinesque, on le retrouvera dans les Sonnets.
Le chanoine. —Corps de moi!.. Elle est plus habile que Sainte Nafisse, celle qui donna son corps en aumône. (Cahier XXIII.)
Trujillo. —Les attouchements et le contact, voilà ce qui guérit, comme l'a dit Sainte Nafisse, celle qui mourut d'amour suave. (Cahier L.)
Et plus loin la Lozana la nomme aussi: Il a engeigné la Lozana comme si j'avais été Sainte Nafisse.
Sainte Nafisse est également citée au chant III de la Puttana errante.
