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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, première partie», sayfa 5

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Antonia.– Il est à croire qu'étant une fort belle vieille, tu as dû être un beau brin de fille.

Nanna.– Nous commencions à être excités quand arriva, de plus, la vertu amoureuse de la musique qui me fit tressaillir jusqu'au fond de l'âme. Ils étaient quatre, qui regardaient sur un livre, et l'un d'eux, sur un luth argenté, accordé à leurs voix, chantait:

Divins yeux sereins…

Après cela vint une Ferrarèse qui dansa si gentiment qu'elle émerveilla chacun. Elle faisait des cabrioles que n'aurait pas faites un cabri, et avec une adresse, oh Dieu! et avec une grâce, Antonia! que tu n'aurais jamais voulu voir autre chose. Quel miracle c'était de la voir la jambe gauche repliée à la façon de la grive, et tout le corps portant sur la droite, tourner comme un tour, de sorte que sa jupe, gonflée par la rapidité de ses tournoiements, déployée en un beau rond, se voyait à peine, autant que les girouettes mues par le vent sur une cabane ou, pour mieux dire, celles en papier que les gamins fichent au bout d'un bâton; le bras tendu, ils se mettent à courir et s'amusent à les voir tourner si vite qu'à peine les voit-on.

Antonia.– Dieu la bénisse!

Nanna.– Ah! ah! ah! je ris d'un autre qu'ils appelaient le fieu à Ciampolo (d'après moi). C'était un Vénitien qui, en dedans d'une porte, contrefaisait une foule de voix. Il faisait un faquin ou portefaix si bien qu'il n'y avait pas un Bergamasque52 qui ne lui eût donné gagné. Le portefaix demandait après Madonna à une vieille, et la voix de la vieille disait: «Et que lui veux-tu à Madonna?» – «Je voudrais lui parler», répondait-il, puis, d'un ton de déception, il ajoutait: «Madonna, Madonna, je meurs, je sens le poumon qui me bout comme une poêle de tripes!» Et il faisait des lamentations de portefaix les plus drôles du monde. Ensuite, se mettant à la peloter, il riait en disant des mots vraiment propres à lui faire transgresser le Carême et rompre le jeûne. Au milieu de ces badinages survenait le mari, un vieux barbon tombé en enfance; apercevant le portefaix, il menait grand tapage. On aurait dit un paysan qui voit mettre à sac son cerisier, et le portefaix s'écriait: «Messer, ô Messer! Ah! ah! ah!» avec les rires, les gestes et les façons d'un nigaud: «Va-t'en, adieu! disait le vieux, ivrogne! âne!» Et, s'étant laissé déchausser par la servante, il contait à sa femme je ne sais quoi, du Sophi et du Turc, et forçait tout le monde à se compisser de rire, lorsque, débouclant les courroies avec lesquelles il se sanglait, il faisait serment de ne plus jamais manger d'aliments venteux. Il se laissait mettre au lit, dormait, ronflait. Alors le susdit revenait sous la forme du portefaix, et pleurnichait et riait si bien avec la Madonna qu'il finissait par lui secouer le pelisson.

Antonia.– Ah! ah! ah!

Nanna.– Tu aurais bien ri toi-même d'entendre leurs débats et tout le remue-ménage, entrecoupé par le portefaix de polissonneries qui s'ajustaient au mieux avec celles de Madonna Refais-le-moi-le!

Le chant de ces vêpres fini, nous revenons dans la salle où était une estrade pour ceux qui devaient jouer la comédie. Le rideau allait se lever, quand je ne sais qui heurta violemment la porte; le bruit des voix n'aurait pas permis de l'entendre s'il avait frappé moins fort. Et, laissant là le rideau, on ouvrit au Bachelier, car c'était bien le Bachelier qui, passant là par hasard, avait heurté la porte, ne sachant pas que je lui fusse infidèle. Il entre et me voit faire des mamours avec l'Étudiant. Poussé par cette maudite frénésie qui les aveugle tous; avec la rage de ce mâtin qui avait tué la petite chienne (comme le raconte l'historiette de ce Frère), il me prend par les cheveux, me traîne par la salle, et puis me fait dégringoler les escaliers sans se soucier des supplications que chacun fait pour moi (sauf l'Étudiant qui, dès qu'il vit le Bachelier, disparut comme une fusée de girande au feu d'artifice). Celui-ci me reconduisit, toujours en me battant, au Monastère; là, en présence de toutes les Sœurs, il me fouetta avec cette douceur que montrent les Moines à punir un de leurs inférieurs, s'il lui arrive de cracher dans l'église. Il m'administra une telle fessée avec les courroies du lutrin qu'il m'enleva un demi-pied de chair, et ce qui me fut le plus sensible, c'est que l'Abbesse prenait le parti du Bachelier.

Après avoir passé huit jours à m'oindre d'huile et à me panser à l'eau de rose, je fis savoir à ma mère que si elle voulait me voir en vie, elle se dépêchât de venir. Elle trouva que je n'étais plus la même et, croyant que j'étais tombée malade à force d'abstinences et de matines, elle voulut à toute force que je fusse transportée sur l'heure à la maison. Toutes les belles représentations des Sœurs et des Moines ne purent me faire demeurer un jour de plus. Une fois à la maison, mon père, qui craignait ma mère plus que je ne crains je ne sais qui, voulait courir au médecin, mais on ne l'y laissa pas aller pour de bonnes raisons. Je ne pouvais pas cacher mon mal d'en bas, où les étrivières avaient joué comme les baguettes des gamins sur les marches de l'autel et les portes des églises, après les offices, le soir de la semaine sainte. Je dis que, pour me macérer la chair, je m'étais assise sur un peigne à carder l'étoupe, ce qui m'avait causé ce dégât. Ma mère cligna de l'œil à cette maigre excuse: en effet, les dents du peigne m'auraient traversé non seulement le cul (que le tien reste sain et sauf), mais aussi le cœur. Mais comme cela valait mieux, elle se tut.

Antonia.– Je commence à croire qu'il n'était pas feint l'ennui que tu montrais à faire la Pippa Nonne, et je me rappelle maintenant que ma bonne âme de mère avait coutume de dire qu'une Sœur, dans un certain monastère, feignait tous les trois jours d'avoir tous les maux imaginables, afin que les médecins lui missent l'urinoir sous les jupons.

Nanna.– Je sais bien qui c'était et je ne t'en ai pas parlé pour abréger. Maintenant que je t'ai tenue toute la journée à bavarder, je veux que tu viennes ce soir chez moi.

Antonia.– Comme tu voudras.

Nanna.– Tu m'aideras à faire quelques petites choses, et puis demain, après dîner, dans cette vigne, sous ce même figuier, nous entamerons la vie des Femmes mariées.

Antonia.– A ton service.

Cela dit, sans rien emporter de la vigne, elles s'acheminèrent vers le logis de Nanna, qui habitait à la Truie. Arrivées là, à la tombée de la nuit, la Pippa fit à l'Antonia beaucoup de caresses.

Puis vint l'heure du souper. Elles soupèrent, et après être demeurées ensemble un peu de temps, elles coururent dormir.

Ci commence la deuxième Journée des capricieux Ragionamenti de l'Arétin dans laquelle la Nanna raconte à l'Antonia la vie des Femmes mariées

La Nanna et l'Antonia se levèrent juste au moment où Tithon, vieux cornard tombé en enfance, voulait cacher la chemise de sa Dame, de peur que le Jour, ce ruffian, ne la livrât au Soleil, son amoureux; l'Aurore s'en aperçut et, arrachant sa chemise des mains du vieux fou, qu'elle laissa brailler, accourut, plus fardée que jamais, bien résolue à se faire faire l'amour douze fois, à sa barbe, et d'appeler en témoignage Messire Cadran, notaire public.

Sitôt habillées, Antonia se mit vite à finir, avant que l'angélus n'eût sonné, toutes ces petites besognes qui donnaient à la Nanna plus de soucis que n'en donne à Saint-Pierre sa fabrique; puis, l'estomac bien garni, comme fait un particulier logé à discrétion, elles retournèrent à la vigne et s'assirent au même endroit que la veille, sous le même figuier. C'était le moment de chasser la chaleur du jour avec l'éventail des bavardages; Antonia, les mains ouvertes sur ses genoux, le visage tourné du côté de la Nanna, lui dit:

Antonia.– Vraiment, je suis maintenant bien éclairée sur le compte des Sœurs, et, après mon premier somme, je n'ai plus jamais pu fermer l'œil, rien que de penser aux folles mères et aux simples pères qui croient que leurs filles qu'ils font Nonnes n'auront plus de dents pour mordre, comme celles qu'ils marient. Misérable vie que la leur! Ils devraient pourtant savoir qu'elles sont de chair et d'os, elles aussi, et qu'il n'y a rien qui augmente plus le désir que la privation: quant à ce qui est de moi, je meurs de soif quand je n'ai pas de vin à la maison; d'ailleurs les proverbes ne sont pas choses dont on doive faire fi, et il faut bien croire à celui qui dit que les Sœurs sont les femmes des Frères et même du peuple tout entier. Je ne songeais pas à ce proverbe, hier, sans quoi je ne t'aurais pas laissé prendre la peine que tu t'es donnée à me conter leurs déportements.

Nanna.– Tout est pour le mieux.

Antonia.– Dès mon réveil, en attendant qu'il fît jour, je me trémoussais comme un de ces joueurs que tu sais, quand un dé, une carte vient à tomber ou la chandelle à s'éteindre, et qui enrage jusqu'à ce qu'on ait retrouvé l'un ou rallumé l'autre. Je suis bien contente d'être venue à ta vigne, dont l'entrée m'est toujours ouverte, je t'en remercie, et bien plus encore de t'avoir demandé sans façon qu'est-ce que tu avais; c'est ce qui t'a fait me répondre ce que tu m'as répondu, et maintenant j'en suis bien aise.

Après que ces maudits coups d'étrivières t'eurent dégoûtée des amours et du monastère, quel parti prit ta mère à ton égard?

Nanna.– Elle dit partout qu'elle voulait me marier, trouvant tantôt une histoire, tantôt une autre pour expliquer pourquoi je m'étais défroquée; elle donnait à entendre à beaucoup de gens que les esprits hantaient par centaines le monastère, qu'il y en avait autant que de massepains à Sienne53. La chose parvint aux oreilles de certain particulier qui vivait parce qu'il mangeait. Il délibéra de m'avoir pour femme ou de mourir. Il était à son aise. Ma mère, qui, comme je te l'ai dit, portait les culottes de mon père (Dieu a voulu qu'il mourût), conclut le mariage. Pour t'en résumer mille en un mot, vint la nuit où je devais lui tenir compagnie, charnellement; le dort-au-feu attendait cette nuit-là comme le laboureur attend la récolte. Mais qu'elle fut belle l'astuce de ma douce maman! Sachant que ma virginité était restée en route, elle coupa le cou à l'un des chapons de la noce, remplit de sang une coquille d'œuf et tout en m'enseignant comment je devais m'y prendre pour faire des manières, en me mettant au lit m'en barbouilla la bouche par laquelle est sortie ma Pippa. A peine étais-je couchée qu'il se couche, et s'allongeant pour m'embrasser, il me trouve toute en un paquet ramassée dans la ruelle; il veut me mettre la main sur l'et cætera, je me laisse tomber par terre; le voilà qui se jette au bas du lit pour me relever. «Je ne veux pas faire de vilaines choses, laissez-moi tranquille», lui dis-je, non sans des larmes dans la voix. Puis, comme je haussais le ton, j'entends ma mère qui entre dans la chambre, une lumière à la main. Elle me fit tant de caresses que je finis par m'accorder avec le bon pasteur qui, voulant m'ouvrir les cuisses, sua plus que celui qui bat le grain. Là-dessus, il me déchira la chemise et me dit mille injures; à la fin, plus exorcisée que n'exorcise un possédé attaché au Pilier, tout en grommelant, pleurant et maudissant, j'ouvris la boîte à violon et il se jeta dessus, tout frissonnant du désir qu'il avait de ma chair. Il voulait me mettre la sonde dans la plaie, mais je lui donnai si à propos une secousse que je le désarçonnai; lui, patient, se remit en selle sur moi et essayant de nouveau avec la sonde la poussa si bien qu'elle entra. Moi, je ne pus me retenir, en goûtant le pain beurré, de m'abandonner comme une truie qu'on gratte et je ne poussai pas un cri avant que la bête ne fût sortie de mon logis. Mais alors, oui, je criai, que les voisins accoururent se mettre aux fenêtres. Ma mère, rentrée dans la chambre, à la vue du sang de poulet qui avait taché les draps et la chemise de mon mari, fit tant qu'il consentit à ce que, pour cette nuit, j'allasse coucher avec elle. Et, le matin, tout le voisinage, réuni en conclave, célébra ma vertu; on ne parlait pas d'autre chose dans le quartier. Les épousailles terminées, je commençai de fréquenter les églises, d'aller aux fêtes, comme font les autres, et, liant connaissance avec celle-ci, avec celle-là, je devins la confidente de l'une ou de l'autre.

Antonia.– Je suis confondue de t'entendre!

Nanna.– Je devins amie, amie, avec une bourgeoise riche, belle et femme d'un gros marchand, jeune, joli garçon, bon vivant et si amoureux d'elle qu'il rêvait la nuit ce qu'elle désirerait le lendemain matin. Un jour que je me trouvais avec elle dans sa chambre, je jetai par hasard les yeux sur un petit cabinet, et je vis je ne sais quoi passer, rapide comme un éclair, devant le trou de la serrure.

Antonia.– Que sera-ce?

Nanna.– En regardant attentivement au trou, je distingue un je ne sais qui.

Antonia.– Ça va bien!

Nanna.– L'amie s'aperçoit de mon coup d'œil, et je m'aperçois qu'elle s'est aperçue de ce que j'observais; je la regarde, elle me regarde, et je lui dis: «Quand reviendra votre mari, qui est parti hier pour la campagne?» – «Il reviendra quand Dieu voudra, répondit elle, mais si c'était quand je voudrai, ça ne serait jamais.» – «Et pourquoi?» lui demandai-je. – «Pour le mal an et les mâles Pâques que Dieu donne à qui en a soufflé mot. Il n'est pas ce que tout le monde pense; non, par cette croix!» et elle en fit avec les doigts une, qu'elle baisa. – «Comment non? lui dis-je; tout le monde vous l'envie. D'où vient votre mécontentement? Dites-le-moi si c'est possible!» – «Veux-tu que je le dise en lettres d'apothicaire? C'est un bel homme pour la montre; mais il n'est bon qu'à me nourrir de vent; il me faut autre chose; comme dit l'Évangile en langue vulgaire: l'homme ne vit pas seulement de pain.» Moi qui vis qu'elle avait de la raison à en revendre: «Vous êtes avisée, lui dis-je; vous savez qu'il y a plus d'un jour dans la vie.» – «Pour que tu sois encore plus certaine de ma sagesse, me dit-elle, je veux te montrer mon génie54.» Elle ouvrit la porte du cabinet, et me fit toucher de la main un quidam qu'à première vue je jugeai être de ceux qui ont plus de muscles que de pain à manger. La vérité, c'est que, devant mes yeux, elle se coucha sur lui, et mettant la maison sur la cheminée lui fit forger deux clous d'une chaude et faire deux galettes d'une haleine, en disant: «J'aime mieux qu'on me sache perverse et consolée qu'honnête et désespérée.»

Antonia.– Paroles à écrire en lettres d'or!

Nanna.– Elle appela sa petite servante, dépositaire de ses félicités, et fit sortir l'autre par où il était venu, non sans le parer d'une chaîne qu'elle avait au cou. Je la baisai au front, sur la bouche, sur les deux joues, et courus vite à la maison pour savoir, avant que mon mari ne rentrât, si le valet était bien fourni de linge propre. La porte était ouverte; j'envoie ma chambrière voir en haut si j'y suis, et je me dirige vers la chambrette où il logeait au rez-de-chaussée. Je marche doucement, doucement, faisant semblant d'aller lâcher de l'eau à la chaise percée, qui se trouvait par là, et j'entends parler tout bas, tout bas; je prête l'oreille et je m'aperçois que ma mère avait pensé avant moi à ses petites besognes. Je lui donne ma bénédiction, comme elle m'avait donné sa malédiction quand je feignais de ne pas me laisser faire par mon mari, et je m'en retourne. L'escalier monté, comme je me rongeais de ce que j'avais vu, voici de retour mon propre-à-rien; je passai avec lui mon caprice, pas tout à fait comme je voulais, mais du mieux que je pus.

Antonia.– Pourquoi pas comme tu voulais?

Nanna.– Parce que n'importe quoi vaut mieux qu'un mari. Vois, par exemple, quand on dîne hors de chez soi.

Antonia.– Le fait est que le changement de viande augmente l'appétit. Je le crois, et l'on dit aussi: Pour un mari, n'importe quoi vaut mieux que sa femme.

Nanna.– Il m'arrivait d'aller à ma campagne, où demeurait une noble et grande dame, je te dis grande… suffit… qui faisait le désespoir de son mari à toujours vouloir rester au village; quand il lui mettait dans les yeux les magnificences de la ville, les laideurs du domaine, elle répondait: «Je me soucie peu des splendeurs, je ne veux faire pécher personne par envie: je n'apprécie ni les fêtes, ni la société, et je n'entends pas que l'on me fasse casser le cou. La messe le dimanche me suffit: je sais bien l'épargne que l'on fait en restant ici et ce que l'on dépense dans tes villes; vas-y si tu veux, sinon, reste.» Le gentilhomme, qui ne pouvait faire autrement que d'y retourner, quand même il n'aurait pas voulu, était bien forcé de la laisser seule, et des fois toute une grande quinzaine.

Antonia.– Je crois bien deviner où aboutissait son idée.

Nanna.– Son idée aboutissait à certain prêtre, chapelain du domaine; s'il avait eu un revenu aussi gros que le goupillon avec lequel il donna l'eau bénite au jardin de la noble dame (elle se le fit inonder, comme tu le verras), il aurait été plus à son aise qu'un Monseigneur. Oh! il vous en avait un manche, sous le ventre. Oh! il en avait un solide! Il en avait un tout bestial!

Antonia.– Chancres!..55.

Nanna.– Madonna, étant à la villa, l'aperçut un jour qui pissait sous sa fenêtre, sans se gêner; c'est elle-même qui me le dit, car elle m'avoua toute l'affaire. En lui voyant long comme le bras d'une queue blanche, à la tête de corail, fendue de main de maître, avec une veine galante courant le long de son échine, queue qui n'était ni debout, ni assise, mais bandochante en forme de fève écossée, entourée d'une couronne de poils frisés, blonds comme l'or, qui se tenait entre deux sonnettes troussées, rondelettes, vivantes, plus belles que celles d'argent dont sont ornés les pieds de l'Aquilon qui est à la porte de l'Ambassadeur; en voyant, te dis-je, l'escarboucle, elle mit ses mains par terre, de peur d'en faire un enfant marqué.

Antonia.– La bonne histoire si, devenue grosse rien qu'à le voir, elle s'était touché le nez, puis avait mis au monde une fille avec la marque des baloches sur la figure.

Nanna.– Ah! ah! ah! Les mains par terre, elle tomba dans une telle frénésie de l'envie qu'elle avait de la queue du viédaze qu'elle s'évanouit, de sorte qu'on la mit au lit. Le mari, stupéfait d'un si singulier accident, fit aussitôt venir à franc étrier un médecin de la ville, qui lui tâta le pouls et lui demanda si elle allait du corps.

Antonia.– Ma foi, ils ne savent plus que dire dès qu'ils apprennent que le malade fonctionne bien de l'alambic d'en dessous.

Nanna.– Tu as raison. Elle répondit que non. Alors le médicastre ordonna un argument pointu qui, rejeté aussitôt, fit venir les larmes aux yeux du bonhomme de mari; il entendit sa femme demander le prêtre. «Je veux me confesser», disait-elle, «et puisqu'il plaît à Dieu que je meure, il faut bien que j'en prenne mon parti. Mais cela me fait bien de la peine de te quitter, mon pauvre mari!» A ces paroles, le malheureux se jeta à son cou, tout en sanglotant comme un homme roué de coups; elle le baisait en lui disant: «Patience!» puis elle poussa un grand cri, comme si elle allait rendre l'âme, et redemanda le prêtre, qu'un valet courut aussitôt chercher. Il arriva, tout bouleversé; juste en ce moment le médecin, qui tenait le bras de Madonna dans sa main et consultait le pouls, afin de savoir comment il se comportait, le sentit ressusciter à la vue du prêtre, et s'émerveilla. «Dieu vous rende la santé!» dit celui-ci en s'avançant. Elle, les yeux fixés sur la baguette qui dépassait le bord de la courte jupe de serge que le prêtre portait autour des reins, tomba en pâmoison une seconde fois. On lui baigna les tempes avec du vinaigre rosat, elle revint un peu à elle; le mari, un véritable enfarine-pastenagues, fit sortir tout le monde de la chambre et tira la porte derrière lui, pour que la confession ne fût ouïe de personne, et se mettant à raisonner de l'événement avec le médecin, il en tira une foule de balourdises. Pendant que le châtre-pourceaux discutait avec le dégoise-limaces, le curé s'assit à son aise au pied du lit, fit de sa propre main le signe de la croix à la malade, pour ne pas la fatiguer, et il allait lui demander depuis combien de temps elle n'était venue à confesse, quand celle-ci, lui enfonçant les griffes dans le cordon, devenu ferme en un éclair, se l'appliqua sur l'estomac.

Antonia.– Le beau geste!

Nanna.– Et que dis-tu du curé qui la guérit de ses étourdissements en deux tours de reins?

Antonia.– Je dis qu'il mérite les plus grands éloges pour n'avoir pas été un de ces chie-en-marchant qui n'ont pas seulement la force de pisser au lit et de dire: «Nous sommes tout en sueur!»

Nanna.– La confession achevée, le prêtre retourna s'asseoir. Il lui posait la main sur la tête quand le mari vint mettre le bout du nez, un tout petit bout, dans la chambre, et, voyant qu'on en était à l'absolution, s'approcha de sa femme. Il lui trouva une mine tout éclaircie et s'écria: «Vraiment, il n'y a pas de meilleur médecin que Messire le Seigneur Dieu! ma foi non; te voilà tout à fait revenue et il n'y a pas une heure que je croyais te perdre.» Elle se tourna de son côté: «Je me sens mieux», dit-elle en soupirant; puis mâchonnant le Confiteor, les mains jointes, elle fit semblant de dire sa pénitence. Quand on congédia le prêtre, elle lui fit mettre dans la main un ducat et deux jules, en lui disant: «Les jules sont pour l'aumône de la confession; le ducat pour que vous disiez à mon intention les messes de Saint Grégoire.»

Antonia.– Laisse-toi prendre à cette autre!

Nanna.– Écoute cette histoire qui mérite d'être mise au-dessus de celle du Curé. Une matrone d'une quarantaine d'années, qui possédait dans le pays un domaine d'une grande valeur, fille d'une très honorable famille, femme d'un Docteur qui faisait des merveilles avec sa littérature, dont il remplissait de gros livres, cette matrone que je te dis s'en allait toujours vêtue de brun, et si le matin elle n'avait pas entendu cinq ou six messes, elle n'aurait pas pu tenir en place de la journée; c'était une enfilade d'Ave Maria, une grippe-saints, une balaye-églises; elle jeûnait les vendredis de tous les mois et non pas seulement ceux du mois de mars, faisait les répons, à la messe, comme l'enfant de chœur, et chantait vêpres sur le ton des moines; on disait qu'elle portait jusqu'à une ceinture de fer sur les chairs.

Antonia.– J'en compisse Sainte Verdiana.

Nanna.– Va, ses abstinences étaient cent fois plus nombreuses que celles de cette Sainte! Elle ne portait jamais que des socques et aux vigiles de Saint François de la Vernia et de celui des Ascèses56, elle ne mangeait de pain que ce qui aurait pu tenir dans son poing, ne buvait que de l'eau claire, une seule fois, et restait jusqu'à minuit en oraison; le peu qu'elle dormait, c'était sur un paquet d'orties.

Antonia.– Sans chemise?

Nanna.– Je ne saurais te le dire. Il lui arriva qu'un Solitaire marmotte-pénitences, qui vivait dans un petit ermitage à un mille du bourg, peut-être à deux, venait presque chaque jour par chez nous se procurer de quoi vivre; il ne retournait jamais les mains vides en son désert, parce que le sac dont il se couvrait, sa longue face maigre, sa barbe pendant jusqu'à la ceinture, sa chevelure ébouriffée et je ne sais quelle pierre qu'il portait à la main, à la façon de Saint Jérôme, excitaient la pitié de tout le monde.

Sur ce vénérable Ermite jeta son dévolu la femme du Docteur, qui se trouvait alors à la ville, en train de plaider de nombreux procès; elle lui faisait d'abondantes aumônes, allait souvent à son ermitage, certainement dévot et agréable, d'où elle rapportait quelques salades amères: car elle se faisait conscience d'en goûter de la douce.

Antonia.– Comment était fait l'ermitage?

Nanna.– Il se trouvait au faîte d'une colline assez raide, qui portait le nom de Calvaire. Au milieu s'élevait un grand crucifix, avec trois gros clous de bois, qui faisaient peur aux pauvres bonnes femmes. Cette croix portait à la tête la couronne d'épines; des bras pendaient deux disciplines faites de cordes nouées; au pied était une tête de mort; d'un côté gisait par terre l'éponge, au bout d'un bâton, et de l'autre un fer de lance tout rouillé, au bout du manche d'une vieille pertuisane. Au bas de la colline s'étendait un jardin potager entouré d'une haie de rosiers, et dont la porte était faite de baguettes de saules entrelacées, avec la chevillette de bois; je ne sais pas si en cherchant toute une journée on y aurait trouvé un caillou, tant l'Ermite le tenait proprement. Les carrés, séparés par de petites allées, étaient pleins de toutes sortes d'herbes potagères, telles que laitues frisées et pommées, fraîche et tendre pimprenelle; d'autres étaient plantés d'aulx si serrés, qu'on aurait pu les arracher et les enlever avec un compas; d'autres, des plus beaux choux du monde. Le serpolet, la menthe, l'anis, la marjolaine, le persil avaient aussi chacun leur place dans le jardinet, et au milieu duquel faisait un peu d'ombre un amandier, de ces gros amandiers à écorce lisse. Par de petits ruisseaux courait une eau claire, jaillissant d'une source entre des roches vives, au pied de la colline; elle serpentait dans l'herbette. Tout le temps que l'Ermite dérobait aux oraisons, il le dépensait à cultiver le potager. Non loin s'élevaient la chapelle avec son clocheton et ses deux clochettes, et la cabane où il reposait, appuyée au mur de la chapelle. Dans ce petit paradis venait la Doctoresse, comme je te l'ai dit, et pour que leurs corps ne fussent pas jaloux de leurs âmes, un jour entre autres qu'ils s'étaient retirés tous les deux sous la hutte, fuyant l'incommodité du soleil, je ne sais comment, ils en arrivèrent aux mauvaises fins. Juste en ce moment un paysan (la langue de ces gens-là est mordante et pernicieuse), un paysan à la recherche de son ânon, qui avait perdu sa mère, passant par hasard près de la petite cabane, vit nos deux Saints accouplés, comme le chien s'accouple avec la chienne; il courut au village et donna l'éveil aux paroissiens en sonnant les cloches; au bruit, presque tous, quittant leur ouvrage, se rassemblèrent à l'église, tant hommes que femmes, et trouvèrent le vilain en train de conter au prêtre comment l'Ermite faisait des miracles. Le prêtre endossa son surplis, se mit l'étole au cou et, le bréviaire à la main, l'enfant de chœur devant, portant la croix, se mit en route avec plus de cinquante personnes derrière lui. Le temps d'un Credo, ils furent à la cabane et y trouvèrent la servante et le serviteur des serviteurs du Ciel dormant comme des laboureurs. L'Ermite, tout en ronflant, maintenait son fléau dans le bas des reins de la dévote du Cordon, ce qui, au premier aspect, rendit muette toute la foule, comme reste bouche béante une bonne femme en voyant un étalon grimper sur une jument; puis, de voir leurs moitiés détourner la tête, les hommes poussèrent un éclat de rire qui aurait réveillé des loirs: le couple ouvrit les yeux. Là-dessus le prêtre, les apercevant si bien conjoints, se mit à entonner, de sa plus belle voix de chœur: Et incarnatus est!

Antonia.– Moi qui croyais qu'il était impossible de surpasser le putanisme des sœurs! J'étais dans l'erreur. Mais, dis-moi, l'Ermite et ses dévots ne furent-ils pas assommés?

Nanna.– Assommés? Ah! La lime une fois arrachée de l'entaille, l'Ermite se redressa, tout debout, et, après s'être administré deux cinglons avec ces sarments de vigne vierge entortillés qu'il portait à la ceinture, il dit: «Signors, lisez la vie des Saints Pères, puis condamnez-moi au feu, à tout ce qu'il vous plaira. C'est le Diable qui, à ma place, sous ma propre figure, a commis le péché et non mon corps: ce serait une infamie que de lui faire du mal.» Et maintenant, veux-tu que je te dise? Le ribaud, qui avait d'abord été soldat, assassin, ruffian et de désespoir s'était fait Ermite, prêcha si bien que sauf moi, qui savais où le diable a la queue, et le prêtre, mis au fait par la confession de la bonne Dame, tout le monde le crut, parce qu'il jurait par la vigne vierge de sa ceinture, et que les esprits tentateurs des Ermites s'appellent Succumbes et Incumbes57. La demi-Sœur, qui pendant tout le bavardage du Solitaire avait eu le temps de penser à la malice, commença aussitôt à se tordre, à se gonfler la gorge en retenant son vent, à rouler des yeux hagards, à hurler, à se débattre de telle sorte qu'elle faisait peur à voir. «Voici le malin esprit dans le corps de la pauvrette», s'écria l'Ermite; le syndic du village s'approchant pour l'emmener, elle se mit à mordre et à pousser des cris horribles. Enfin, solidement attachée par une dizaine de paysans et conduite à l'église, on la toucha de deux petits os, qui passaient pour être les os des Saints Innocents, renfermés dans un grossier tabernacle de cuivre dédoré, comme des reliques, et à la troisième fois qu'on l'en toucha, elle revint à elle. La nouvelle arriva aux oreilles du docteur, qui remmena la bonne sainte à la ville et en fit faire un sermon.

Antonia.– Jamais on n'ouït plus vilaine chose.

Nanna.– Crois-tu donc qu'il n'y en a pas bien d'autres?

Antonia.– Vraiment, hein?

Nanna.– Oui, Madonna! J'avais à la ville une voisine, on aurait dit une chouette dans la volière, tant d'amoureux l'ayant en vue. Toute la nuit, on n'entendait que des sérénades, et tout le jour c'étaient des chevaux qui piaffaient, des jeunes gens qui se promenaient. Quand elle allait à la messe, elle ne pouvait passer par la rue, tant il y avait de gens à lui faire cortège; et l'un disait: «Bienheureux qui possède un tel ange!» Un second: «O Dieu, qu'est-ce qui me retient de donner un baiser à ce sein, et puis de mourir!» Un autre recueillait la poussière que soulevaient ses pieds et la répandait sur son bonnet, comme on répand de la poudre de Chypre; quelques-uns la contemplaient en soupirant, sans dire un mot. Ce beau lac si vanté, où tout le monde jetait son filet, sans jamais rien prendre, s'éprit démesurément d'un de ces pédagogues enfumés qui vont enseigner dans les maisons: le plus sale, le plus laid, le plus crasseux qu'on ait jamais vu. Il portait sur le dos un manteau violet, si pelé au col qu'un pou n'aurait pu s'y accrocher, et plein de taches d'huile comme en ont les marmitons des couvents; en dessous, une souquenille de camelot si usée qu'elle semblait de toute espèce d'étoffe, sauf du camelot, et qu'on ne pouvait imaginer de quelle couleur elle avait pu être; sa ceinture était faite de deux bandes de soie nouées ensemble, et comme sa souquenille n'avait pas de manches, il se servait de celles du pourpoint, en satin de Bruges, tout troué, tout effiloché, qui depuis longtemps montrait la doublure et avait au collet une bordure de crasse si dure qu'on aurait dit de l'os. Il est vrai que les chausses faisaient la pige à la casaque; elles avaient été couleur de roses sèches, mais elles ne l'étaient plus du tout, et attachées au pourpoint avec deux bouts d'aiguillettes, sans ferrets, elles lui habillaient les jambes à la façon des caleçons des galériens; il faisait beau voir un de ses talons quitter continuellement le soulier, malgré tous les efforts d'un de ses doigts, avec lequel il le replaçait à chaque pas; ses mules, il les avait fabriquées lui-même avec une paire de vieilles bottes de son aïeul; les souliers étaient minces et montraient une grande envie de laisser voir les orteils: ils se seraient passé ce caprice si le veau des pantoufles n'eût résisté. Il portait un bonnet à un seul pli, rejeté en arrière, avec une coiffe de taffetas, sans ourlet, déchirée en trois endroits, toute raide de la crasse de sa tête (il ne se lavait jamais), elle ressemblait à la calotte d'un teigneux. Ce qu'il avait de mieux, c'était la bonne grâce de son visage, qu'il rasait deux fois par semaine.

52.Le dialecte de Bergame passait pour le plus grossier de l'Italie.
53.Les biscotes, massepains et autres pâtisseries sèches de Sienne ont été longtemps célèbres dans toute l'Europe.
54.Il mio ingegno; jeu de mots moins compréhensible en français qu'en italien. Ingegno veut dire à la fois génie ou esprit dans toutes les acceptions que l'on donne à ces mots, d'une part, et engin ou instrument, d'autre part. De même qu'ingegno a parfois, en italien, un sens concret, engin peut être employé en français avec un sens abstrait. C'est ainsi qu'une des amplifications édifiantes du Divin a été traduite sous le titre suivant: La passion de Jésus-Christ vivement descrite par le divin engin de Pierre Arétin (Lyon, 1539).
55.Juron très fréquent à l'époque.
56.Elle veut parler de Saint François d'Assise, dont elle fait deux personnages en estropiant le nom de l'Alverne (où il reçut ses stigmates) et celui d'Assise.
57.La Nanna estropie ces mots.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
260 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain