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Kitabı oku: «L'oeuvre du divin Arétin, première partie», sayfa 9

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Ci commence la troisième et dernière journée des capricieux Ragionamenti de l'Arétin dans laquelle la Nanna raconte à l'Antonia la vie des Putains

Juste en même temps que le jour, toutes deux sautèrent au bas du lit et firent mettre toutes sortes de bonnes choses, cuites de la veille, dans un grand panier couvert qu'elles posèrent sur la tête de la servante. Celle-ci marchait en avant, avec une flasque poilue de Corso à la main; Antonia suivait, portant une nappe et trois serviettes sous le bras, pour manger les provisions dans la vigne. Une fois arrivées, la table mise sur une table de pierre qui s'y trouvait sous une treille, avec son puits à côté, la bonne servante ouvrit le panier et en sortit d'abord le sel, qu'elle mit sur la table, puis les serviettes pliées, puis les couteaux. Le soleil commençait à se faire voir en plein, et, pour qu'il ne vînt pas manger avec elles, vite elles expédièrent le dîner; pour dessert, elles se régalèrent de la moitié d'un gros fromage frais et d'un bon coup de vin. Laissant la servante bâfrer les restes jusqu'au fromage et au vin inclusivement: «Tu ôteras le couvert», dit la Nanna, qui fit deux tours de promenade dans la vigne, puis vint avec l'Antonia s'asseoir à l'endroit où elles s'étaient assises les jours précédents. Après qu'elles eurent un peu soufflé, l'Antonia se mit à dire:

Antonia.– Tout en m'habillant, je pensais que ce serait une belle chose si quelqu'un écrivait tes conversations, racontait la vie des Prêtres, des Moines et des séculiers; en l'écoutant, celles que tu y désignes riraient bien d'eux, comme eux d'ailleurs riraient bien de nous, qui, pour paraître fines entre toutes, donnons tant d'armes contre nous-mêmes. Il me semble que je ne sais qui s'en occupe de les écrire; les oreilles me tintent: cela doit être vrai.

Nanna.– Il ne peut pas en être autrement. Mais venons à l'entrée que fit avec moi ma mère à Rome.

Antonia.– Oui, venons-y.

Nanna.– Si je m'en souviens bien, nous arrivâmes la veille de la Saint-Pierre, et Dieu te dise tout le plaisir que j'eus des fusées que tirait et des feux dont s'illuminait le Château, avec de terribles coups de canon, puis des fifres qui sonnaient, tout le monde sur le Pont, dans le Borgo, au Banchi70.

Antonia.– Où logiez-vous cette première fois?

Nanna.– Au quartier de Torre di Nona, dans une chambre garnie, toute tapissée. Nous y étions depuis huit jours, quand la patronne de maison, qui était folle de moi, tant je lui semblais jolie, en dit un mot à un Courtisan: tu aurais vu les gens, dès le jour suivant, se promener comme des chevaux fourbus autour de notre logement, dépités de ce que je ne me laissais pas assez voir à leur guise. Je me tenais derrière une jalousie que je relevais un peu, et, montrant à peine la moitié de ma figure, vite je l'abaissais, et bien que je fusse belle, mes beautés entrevues comme un éclair me faisaient plus belle encore. Ce manège ne fit qu'accroître chez tout le monde l'envie de me connaître, et l'on ne parlait dans Rome que de cette étrangère, nouvelle venue, les choses nouvelles plaisent, comme tu le sais; on accourait à la file pour m'apercevoir, et celle qui tenait la maison n'avait pas une minute à rester en place, tant on venait frapper à sa porte. Tu peux te fier à eux touchant les hâbleries et les promesses qu'ils lui faisaient, en cas où elle me livrerait; ma mère, la prudente femme qui m'enseigna tout ce que j'avais fait, tout ce que je faisais et ce qui me restait à faire, ne voulait pas en entendre parler. «Vous semblé-je donc une de ces espèces? disait-elle. A Dieu ne plaise que ma fille fasse un faux pas, je suis femme noble, et si des malheurs nous sont arrivés, grâce à Dieu il nous reste encore de quoi vivoter.» A l'aide de telles paroles grandissait de plus en plus le renom de mes charmes. As-tu jamais vu un moineau sur la lucarne d'un grenier? Il becquète une dizaine de grains de blé, s'envole, se tient un peu à l'écart, puis revient becqueter avec deux autres, s'envole encore, puis revient avec quatre, avec dix, avec trente, enfin avec toute une nuée. Eh bien! tu vois mes amoureux venir rôder autour de ma maison, curieux de becqueter dans mon grenier. Moi, qui ne pouvais me rassasier de voir des Courtisans, je me perdais les yeux à travers les fentes de la jalousie à voir comme ils avaient bonne tournure, sous ces capes de velours et de satin, la médaille à la toque, la chaîne d'or au cou, montés sur des chevaux luisants comme des miroirs, s'avançant au pas, doucement, leurs valets à l'étrier, qu'ils tenaient seulement du bout de la semelle, le Pétrarque de poche à la main et chantonnant avec grâce:

Si ce n'est de l'amour, qu'est-ce donc que je sens71?

L'un l'autre, ils s'arrêtaient sous ma fenêtre où je faisais cache-cache72 et disaient: «Signora, voulez-vous être homicide, à laisser mourir tant de serviteurs qui sont vôtres?» Alors je soulevais un peu la jalousie et la laissant retomber avec un sourire, je me réfugiais dans ma chambre. Eux, avec un «Je baise la main à Votre Seigneurie!» et un «Je jure Dieu que vous êtes cruelle!» ils s'en allaient.

Antonia.– C'est aujourd'hui que j'entends le plus beau.

Nanna.– Nous en étions là quand ma mère, toujours fine, voulut un jour me faire faire une petite exhibition, persuadée que c'était le bon moment. Elle m'habilla d'une robe de satin violet, sans manches, toute simple, et me releva les cheveux autour du front: tu aurais juré voir non des cheveux, mais un écheveau de soie entremêlé de fils d'or.

Antonia.– Pourquoi t'avait-elle mis une robe sans manches?

Nanna.– Pour montrer mes bras blancs comme des pelotes de neige. Elle me fit laver la figure dans une eau à elle, plutôt forte que non, et sans autrement m'embrener de fard, au plus beau moment des allées et venues des Courtisans me fit mettre à la fenêtre. Dès que je me montrai, on aurait dit que l'étoile apparût aux Mages, tant ils furent aises: abandonnant les rênes sur les cous de leurs chevaux, tous se délectaient à me regarder, comme des gueux à un rayon de soleil. Ils levaient la tête et me contemplaient, les yeux fixes, semblables à ces animaux qui viennent du bout du monde et se nourrissent d'air73.

Antonia.– Des caméléons, tu veux dire?

Nanna.– C'est cela. Ils m'engrossaient de leurs regards, comme de leurs plumes engrossent les nuées ces oiseaux qui ressemblent à des éperviers et qui n'en sont pas.

Antonia.– Des engoulements?

Nanna.– Oui, des engoulements.

Antonia.– Et que faisais-tu pendant qu'ils te reluquaient?

Nanna.– Je feignais la pudeur d'une religieuse, et tout en les fixant avec l'assurance d'une femme mariée, je faisais des gestes de putain.

Antonia.– Fort bien.

Nanna.– Après que je fus restée exposée pendant un tiers d'heure, au plus beau de leurs chuchotements, ma mère vint à la fenêtre, se montra un instant, comme pour dire: «C'est ma fille», et me fit lever avec elle. Tous mes englués restèrent à sec comme des poissons pris d'un coup de filet, et s'en allèrent en sautillant à la manière des carpes et des barbillons tirés hors de l'eau. La nuit venue, voici des tic, toc, tac à la porte; la patronne va ouvrir, ma mère se met aux écoutes, pour entendre ce qu'avait à dire l'homme qui était venu frapper. En écoutant, elle l'entendit, tout encapuchonné dans son manteau, demander: «Quelle est donc cette jeune fille qui était à la fenêtre?» – «C'est la fille d'une noble dame étrangère, répondit la patronne. Autant que je puis savoir, le père a été tué dans les guerres civiles. La malheureuse s'est sauvée ici, avec quelques pauvres hardes qu'elle a pu emporter dans sa fuite.» Toutes ces histoires, ma mère les lui avait donné à entendre.

Antonia.– La fine mouche!

Nanna.– Aussitôt le benêt s'écria: «Comment pourrais-je parler à la noble dame?» – «D'aucune manière, répondit-elle, par la raison qu'elle ne veut rien écouter.» Et comme il demandait si j'étais pucelle: «Pucellissime, répondit-elle; on ne la voit que mâcher des Ave Maria.» «Qui mâche des Ave Maria crache des Pater noster», fit-il, et il se mit en devoir de grimper l'escalier; mais il ne le put, elle l'en empêcha bien: «Fais-moi du moins une grâce, ajouta le Courtisan; dis-lui que si jamais elle voulait écouter quelqu'un, tu lui mettrais dans la main tel joli cadeau qu'elle t'en bénira le reste de sa vie.» La patronne jura qu'elle le ferait, congédia l'homme et remonta. Quelques instants après, elle vint nous trouver: «Pour sûr, dit-elle, il n'y a personne qui sache mieux que les ivrognes où est le bon vin; votre fille a été flairée au nez; ces braques de courtisans vous dénichent les cailles du premier coup. Je vous dis cela parce que l'un d'eux est venu, de sa propre personne, me demander de lui obtenir de vous une audience.» – «Non, non! répondit ma mère; non, non!» L'autre, qui avait une langue de vipère, reprit: «La meilleure preuve de sagesse que puisse donner une femme, c'est de saisir l'occasion, quand Dieu la lui envoie. Celui dont je parle est un homme qui peut vous faire d'or. Réfléchissez-y!» ajouta-t-elle en nous quittant. Le lendemain, elle donna quelques traits de corde, à l'aide d'une table bien garnie, à ma mère, qui, bonne revendeuse de conseils, excellente ménagère de ses intérêts, en passa par où elle voulut. Elle lui promit de prêter l'oreille au galant, qui croyait déballer des laines françaises74 en couchant avec moi. On le fit venir, et après mille serments et conjurations, il paya les arrhes de mon pucelage en me promettant Monts et Merveilles75.

Antonia.– Admirable!

Nanna.– Pour abréger, vint la nuit en question. Après un souper qui valut un festin, et où je ne touchai à rien, sinon que je mangeai une dizaine de bouchées, mâchonnées les lèvres closes, ni ne bus qu'un demi-verre de vin tout noyé d'eau, en vingt gorgées, sans qu'il fût prononcé une parole, on me conduisit dans la chambre de la Patronne qui la prêta pour cette nuit, moyennant l'âme d'un ducat. Je n'étais pas plus tôt entrée qu'il ferma la porte, sans vouloir que personne l'aidât à se déshabiller, ce qu'il fit lui-même en moins de rien, puis se coucha et s'efforça de m'apprivoiser avec les plus douces flatteries du monde: «Je te ferai telle et je t'en donnerai tant, ajouta-t-il, que tu n'auras pas à envier la première courtisane de Rome.» Et ne pouvant souffrir la lenteur que je mettais à venir auprès de lui, il se leva et me tira les caleçons des jambes: j'avais beau faire grande résistance! Il se remît au lit et, pendant que je me couchais, se tourna du côté du mur, de peur que je n'eusse honte d'être vue en chemise; mais bien qu'il me dît: «Ne le faites pas! Ne le faites pas!» j'éteignis la lumière. Sitôt que je fus au lit, il se jeta sur moi avec autant d'avidité que se jette une mère sur son fils, qu'elle a pleuré pour mort; il me baisait, me serrait entre ses bras exactement tout comme. J'avais posé ma main sur sa harpe, qui était fort bien accordée, et, me tortillant, je feignais de consentir mal volontiers; cependant je ne l'empêchai pas de me toucher l'orgue, mais quand il voulut me planter le fuseau dans la quenouille, je m'y refusai résolument. «Mon âme, mon espérance, me disait-il, ne bouge pas. Si je te fais du mal, tue-moi.» Je tins ferme et il continua ses supplications, les entremêlant de quelques coups de pointe qui portaient à faux et l'épuisaient d'impatience. «Tiens, me dit-il, en me le mettant dans la main, enfonce-le toi-même, je ne bougerai pas.» – «Oh! lui répondis-je, qu'est-ce que ce machin, qui est si gros? Est-ce que les autres hommes en ont tant que cela? Voulez-vous donc me fendre en deux?» Tout en parlant ainsi, je restais en repos une minute, puis, au bon moment, je le plantais là, l'eau à la bouche, et il s'en désespérait. Des prières il passait aux menaces et m'en faisait de cruelles: «Par le corps! par le sang! Je m'en vais t'étrangler, t'étouffer!» et il m'empoignait à la gorge et me la serrait, mais tout doucement. Puis les prières recommençaient, si bien que je me replaçais comme il voulait; mais au moment où il allait mettre la pelle dans le four, je l'éconduisais de nouveau; alors il se redressait, empoignait sa chemise comme pour la mettre et allait se lever; je lui saisissais la main: «Allons, lui disais-je, recouchez-vous, je ferai tout ce que vous voudrez.» Sa colère lui fondait dans la poêle, à ces mots, il me baisait plein de joie en me disant: «Cela ne te fera pas de mal, pas plus qu'une piqûre de mouche; vrai, tu vas voir comme j'irai doucement.» Je le laissai entrer le tiers d'une fève et le plantai là. Il se mit alors dans une telle fureur que, se rejetant au bord du lit, la tête en avant et le cul en l'air, les genoux pliés, il se fit passer à l'aide de la main la rage qu'il voulait assouvir sur moi, et après avoir fait tout seul ce qu'il devait faire avec moi, il se leva, s'habilla et n'eut pas longtemps à se promener par la chambre; la nuit, que je lui avais fait passer à la façon d'un épervier, s'acheva bientôt, lui laissant un visage amer, semblable à celui d'un joueur qui a perdu son argent et son sommeil. Avec ces blasphèmes d'un homme que sa maîtresse a mis à la porte, il ouvrit la fenêtre, s'y appuya du coude et, la main à la mâchoire, contempla le Tibre, qui avait l'air de rire de ce qu'il s'était secoué l'histoire. Après avoir dormi tout le temps qu'il mit à méditer, j'ouvris les yeux et j'allais me lever, quand il se jeta sur moi, et je ne sais si jamais nécromant conjura les esprits à l'aide d'autant de paroles qu'il m'en dit, toutes aussi vaines que sont les espérances des exilés. A la fin, il voulut se contenter d'un baiser, je lui refusai même le baiser, et, comme j'entendais ma mère causer avec la patronne, je l'appelai. En lui ouvrant: «Quel guet-apens est-ce là? s'écria-t-il; on ne ferait pas pire à Baccano!» Il élevait la voix; la patronne le consola: «C'est le diable, dit-elle, d'avoir affaire à des pucelles!» Pendant ce temps-là, je rentrai dans ma chambre et le laissai bavarder avec elle. Le pauvret, aussi obstiné qu'un joueur qui veut rattraper son argent, sortit de la maison et, une heure après peut-être, envoya un tailleur avec une pièce de soie verte pour me prendre mesure et m'en coudre une robe, persuadé que la nuit suivante il pourrait courir la poste à sa guise. J'accepte le présent, mais je ne m'en attache que mieux aux recommandations de ma mère, qui me dit, à la vue du cadeau: «Le marteau le travaille; tiens bon. Il te louera une maison, t'achètera des meubles, ou crèvera.» Je n'avais pas besoin de ses conseils pour savoir ce qu'il me restait à faire. Je vais jeter un coup d'œil par la fenêtre de la rue, je l'aperçois et je m'écrie: «Le voilà!» En allant au-devant de lui dans l'escalier: «Dieu sait, lui dis-je, la douleur que j'ai eue de ce que vous étiez parti sans seulement me dire adieu. Mais je suis toute consolée puisque je vous vois de retour, et dussé-je en mourir, je ferai tout ce que vous voudrez la nuit prochaine.» La bouche ouverte, il accourut me baiser en m'entendant parler de la sorte, et pendant qu'il envoyait chercher le dîner, nous fîmes une bonne petite paix bien douce, bien douce. Le soir arrivé (à mon avis, il lui semblait aussi lent à venir que ne paraît l'heure d'un rendez-vous donné à quelqu'un qui l'attend depuis dix ans), il paya le souper et, quand il fut temps, regagna avec moi le même lit que la nuit précédente. En me trouvant tout aussi amoureuse de faire ses volontés qu'un Juif l'est de prêter à un client qui n'a pas de gages, il ne put se retenir de m'envoyer une volée de coups de poing que je reçus en me disant: «Tu me les payeras cher!» Et je le réduisis encore à se tirer du verjus, après qu'il eut fait les mêmes cérémonies que la nuit d'avant. Il se leva, courut trouver ma mère dans la chambre où elle couchait avec la patronne, et passa quatre heures à me menacer. «Mon cher Messire, lui disait-elle, n'ayez pas peur; la prochaine nuit, je veux qu'elle périsse, ou qu'elle vous rende heureux.» Elle se leva, lui donna une ceinture de taffetas double, longue, longue, et lui dit: «Tenez, attachez-lui les mains avec ça.» Le bélître prit la ceinture et, après avoir encore fait la dépense du dîner et du souper, coucha avec moi pour la troisième fois. Du coup, il en eut une telle rage de me trouver revêche jusqu'à ne pas lui permettre de me toucher, qu'il fut pour me frapper d'un poignard; je te confesse que j'en eus peur: force me fut de lui tourner le derrière, en le lui mettant sur le ventre. Par cette invitation, je lui redouble l'appétit qu'il avait de manger, et il se met à m'émoustiller; moi, je reste ferme à tous ses chatouillements tant que je le sens s'égarer hors du chemin; mais lorsque le présomptueux veut aller plus avant: «Il serait bon de se réveiller», lui dis-je, et m'ôtant de dessus sa poitrine, je lui montre la figure. Il me replace de façon à me faire compter les solives du plafond, grimpe sur moi et n'en enfonce pas tout à fait la moitié, pendant que je criais: «Holà, holà!» Se maintenant de la sorte, il allonge le bras, sort sa bourse qu'il avait placée sous l'oreiller, y prend une dizaine de ducats avec je ne sais combien de jules, et me les glisse dans la main en me disant: «Tiens!» «Non, je ne veux pas!», disais-je, mais je serrai le poing et le laissai enfoncer jusqu'à la moitié; ne pouvant aller plus loin, il cracha son âme.

Antonia.– Pourquoi ne t'attacha-t-il pas avec la ceinture?

Nanna.– Comment veux-tu qu'un homme qui était lié76 lui-même pût me lier?

Antonia.– Tu parles comme l'Évangile.

Nanna.– Quatre fois encore, avant que de nous lever, son bidet s'avança jusqu'au milieu du chemin de notre vie77.

Antonia.– Oui, comme dit le Pétrarque.

Nanna.– Plutôt Dante.

Antonia.– Oh! le Pétrarque.

Nanna.– Dante, Dante. Très content du résultat, il se leva tout joyeux; j'en fis autant, et comme il ne pouvait pas rester avec moi, il m'envoya de quoi dîner; il revint le soir manger le souper payé par lui.

Antonia.– Arrête un peu. Est-ce qu'il ne s'aperçut pas que tu n'avais pas fait de sang?

Nanna.– A point! Ces courtisans se connaissent bien en vierges et en martyres! Je lui donnai à entendre que ma pisse était du sang: pourvu qu'ils vous le mettent, le reste leur est bien égal. La quatrième nuit, je le laissai entrer tout à fait, et, rien qu'en s'en apercevant le brave homme faillit se pâmer. Le matin, ma mère, qui riait en dedans, nous voyant au lit, me donna sa bénédiction et saluant Sa Seigneurie, pendant que je lui faisais les plus douces caresses de baisers que j'eusse apprises, lui dit: «Demain, je veux partir de Rome; j'ai reçu une lettre du pays, j'entends y retourner et mourir au milieu des miens. D'ailleurs, Rome est pour celles qui ont de la chance et non pour celles qui n'en ont pas. Bien sûr, je n'en partirais jamais si je pouvais vendre nos biens et acheter au moins une maison ici; je croyais pouvoir en prendre une à loyer, mais l'argent ne vient pas et je ne suis pas femme à rester dans les chambres des autres.» Ici je lui coupai la parole dans la bouche: «Ma mère! dis-je, je suis morte en deux jours, si je me sépare maintenant de mon cœur.» Et je lui appliquai un baiser accompagné de deux petites larmes. Le voici qui se redresse, s'assied sur le lit et dit: «Ne suis-je pas homme à vous procurer une maison et à vous la garnir du haut en bas? Putain à nous et à vous78!» Il se fit donner ses habits, se leva comme un homme qui est pressé et s'élança hors de la maison. Il revint le soir, une clef à la main, avec deux portefaix chargés de matelas, de couvertures, d'oreillers, deux autres portant des bois de lit, des tables, et je ne sais combien de Juifs par derrière avec des tapisseries, des draps, de la vaisselle, des seaux, des ustensiles de cuisine; on aurait dit un déménagement. Il emmena ma mère, nous installa une petite maisonnette bien gentille, de l'autre côté du fleuve, revint me voir, paya la femme qui nous avait logées, fit mettre nos affaires sur une charette et, à la tombée de la nuit, me conduisit à ma nouvelle demeure. Tant que nous fûmes ensemble, il fit bonne dépense pour un homme de sa sorte, oui, bonne, je t'assure. Comme je ne me montrais plus à la fenêtre de l'autre logis, on finit par savoir où j'étais, et bientôt une nuée de galants vint s'abattre autour de moi comme les guêpes au bruit du chaudron ou les abeilles sur les fleurs. J'acceptai de l'œil l'amour de l'un d'eux, qui faisait le trépassé pour moi, je lui complus par le moyen d'une entremetteuse, et, comme il me donna tout ce qu'il possédait, je tournai le dos à mon premier bienfaiteur qui, ayant pris à droite et à gauche et acheté à crédit tout ce dont il m'avait fait cadeau, n'eut pas de quoi payer ses dettes et fut excommunié avec les diables, puis affiché, ainsi que cela se fait à Rome. Moi, qui étais de la vraie race des putains, je me mis à lui rogner de mon amour tout autant que je lui avais rogné de son avoir; il trouvait souvent ma porte gelée et, maudissant le bien qu'il m'avait fait, s'en allait la queue droite, comme le fantôme de la Nouvelle79. Quand j'eus mis à sec la bourse du second, je m'attaquai à un troisième; bref, je me donnai à tous ceux qui venaient avec du quibus, comme dit la Gonnella; je louai une grande maison, deux chambrières, et pris le pas sur les Princesses. Et ne va pas t'imaginer qu'en étudiant le putanisme, je fusse un de ces écoliers qui arrivent à l'Université en messires et au bout de sept ans s'en retournent pauvres sires. J'appris en trois mois, que dis-je? en deux, en un seul, tout ce qu'on peut apprendre dans l'art de mettre aux gens martel en tête, de se faire des amis, de délier les cordons de leur bourse, de les planter là, de pleurer en riant et de rire en pleurant, comme je le raconterai en son lieu. Je vendis plus de fois ma virginité qu'un de ces fichus prêtres ne vend sa première messe, en suspendant par toutes les villes, dans les églises, la pancarte où il annonce qu'il va la chanter. Je veux te dire une très petite partie des mauvais tours (c'est le vrai mot) que je jouai aux gens, et ceux que je te raconterai sont tous de mon invention, à moi seule; si tu n'es pas algébriste, tu calculeras par à peu près.

Antonia.– Je ne suis pas algébriste et ne veux pas l'être, je crois en toi comme aux Quatre-Temps, j'y crois trois fois plus, tu me forceras de te le dire.

Nanna.– J'en avais un, entre autres, auquel j'étais très obligée; mais une putain, qui n'a de cœur que pour l'argent ne connaît ni obligeance, ni désobligeance: son amour est celui du taret, qui s'attache d'autant plus qu'il n'a plus à ronger. Le dos tourné: Je t'ai vu à Lucques! Je lui faisais, te dis-je, les plus grandes sottises possibles, et je lui en fis d'autant plus qu'il ne me donnait plus à pleines mains; pourtant il donnait toujours un peu. Il couchait avec moi les vendredis, et, chaque fois, je me mettais à pousser des cris dès le souper.

Antonia.– Pourquoi?

Nanna.– Pour lui faire mal tourner sa digestion.

Antonia.– Quelle cruauté!

Nanna.– Comme tu voudras. Après avoir dévoré de tous les plats, je traînais jusqu'à sept ou huit heures80, avant d'aller au lit; puis, couchée avec lui, je lui donnais à ronger de si mauvaise grâce qu'il s'ôtait de dessus moi, reniant son baptême, et refusait de rien faire. Mais la rage d'amour le reprenait et comme je ne lui faisais pas les caresses auxquelles il s'attendait, il revenait de mon côté; moi, je me tenais coite. Alors il se mettait à me secouer en me disant des brutalités, les larmes aux yeux, et pour me monter dessus, il lui fallait me donner tout l'argent qu'il avait sur lui avant de me faire consentir.

Antonia.– Tu étais une vraie Nérone.

Nanna.– Vis-à-vis des étrangers qui venaient pour passer huit ou dix jours à Rome et s'en aller, j'usais de grandes pendarderies. J'avais à ma disposition quelques coupe-jarrets qui expédiaient gratis la chose avec moi une fois sur cent, et qui me servaient à faire peur de la manière que je vais te dire. Ces étrangers qui viennent visiter Rome, après avoir vu les antiquailles, veulent aussi voir les modernailles, c'est-à-dire les Signores, et faire avec elles les grands Seigneurs. J'étais toujours la première visitée de cette espèce de gens, mais qui passait la nuit avec moi y laissait ses hardes.

Antonia.– Comment diable? ses hardes?

Nanna.– Ses hardes, comme tu vas le voir. Le matin, la servante entrait dans ma chambre et prenait les habits de l'étranger sous prétexte de vouloir les brosser; elle les cachait, puis criait bien haut qu'on venait de les lui voler. Le bon étranger, sortant du lit en chemise, réclamait ses affaires et menaçait de briser les meubles pour se payer. Je criais plus haut que lui: «Tu veux casser mes meubles? Tu veux me faire violence chez moi? Tu me traites de voleuse?» A ces mots, mes garnements, qui étaient cachés en bas, d'accourir, les épées tirées, et de demander: «Qu'y a-t-il donc, Signora?» Ils vous mettaient la main au collet de l'homme qui, en chemise, semblait en disposition d'aller accomplir un vœu. Il me demandait aussitôt pardon, considérait comme une faveur d'envoyer chez quelqu'un de ses amis ou de ses connaissances emprunter pour lui chausses, casaque, manteau, pourpoint, toque, et sortait de chez moi s'estimant heureux de n'avoir pas eu affaire aux tiens-toi-tranquille.

Antonia.– Comment ton cœur s'en trouvait-il?

Nanna.– On ne peut mieux, parce qu'il n'y a ni cruauté, ni trahison, ni filouterie qui fasse pour une putain. Mais le bruit de mes façons d'agir se répandit, et ces étrangers, qui en eurent vent, ne vinrent plus chez moi, ou, s'ils venaient, ils se faisaient d'abord déshabiller par leur valet qui emportait les vêtements à l'auberge et revenait le matin les rhabiller. Malgré tout, aucun ne sut jamais si bien s'y prendre qu'il n'y laissât ses gants, ses bretelles, son bonnet de nuit; une putain tire parti de tout, d'une aiguillette, d'un cure-dent, d'une noisette, d'une cerise, d'une tête de fenouil, même d'une de poire!

Antonia.– Et, avec toutes leurs roueries, à peine se préservent-elles d'en venir à vendre les bouts de chandelle; le mal français, le plus souvent, est le vengeur de ceux qu'elles ont si maltraités. C'est vraiment drôle d'en voir une qui, ne pouvant plus cacher sa vieillesse sous le fard, les fortes eaux de senteur, la céruse, les belles robes, les grands éventails, fait argent de ses colliers, de ses bagues, de ses robes de soie, de ses coiffes, de tous ses autres ajustements, et commence à prendre les quatre ordres comme les jeunes gars qui veulent être prêtres.

Nanna.– De quelle façon?

Antonia.– En logeant d'abord le public, après avoir métamorphosé leurs parures en lits, puis, tombées en banqueroute avec leurs chambres meublées, elles passent à l'Épître, c'est-à-dire deviennent maquerelles. Ensuite à l'Évangile, en s'adonnant à laver le linge. Enfin elles chantent la Messe81 à Saint-Roch, à l'église del Popolo, sur les degrés de Saint-Pierre, à la Pace, à Saint-Jean, à la Conzolazione, toutes marquées de la bulle dont saint Job marque ses cavales sur la figure et, par-dessus le marché, de quelque balafre reçue de ceux à qui leurs coquineries ont fait perdre la patience; sans compter que ces coquineries leur ont fait échapper des mains guenons, perroquets, et jusqu'aux naines avec lesquelles elles faisaient leurs Impératrices.

Nanna.– Moi je n'ai pas été de celles-là. Qui n'a pas de cervelle, tant pis! Il faut savoir se conduire en ce monde et ne pas vouloir être au-dessus de la Reine, ne pas refuser sa porte à tout autre qu'à des Seigneurs et Monseigneurs. Il n'y a pas de plus haute montagne que celle qui se fait peu à peu et tout doucement, et ce sont des imbéciles celles qui disent qu'un bœuf fiente autant qu'un millier de mouches. Il y a bien plus de mouches que de bœufs. Pour un grand personnage qui viendra chez toi et te fera un riche présent, vingt te payeront de promesses, et un millier de ceux qui ne sont pas de grands personnages te rempliront les mains. Celle qui rebute les gens parce qu'ils n'ont pas d'habits de velours est une sotte: le drap a de bons ducats en dessous, et je sais bien quels bons petits cadeaux vous font les logeurs, les rôtisseurs, les porteurs d'eau, les pourvoyeurs et les Juifs, que j'aurais dû mettre en tête de la liste, car ils déposent plus encore qu'ils ne volent. Il faut donc s'attacher à autre chose qu'aux jolis pourpoints.

Antonia.– Et la raison?

Nanna.– La raison c'est que ces pourpoints-là ont pour doublure des dettes criardes. La majeure partie des Courtisans ressemblent aux limaçons, qui portent leur fortune sur le dos et n'ont pas de souffle. Le peu qu'ils possèdent passe en huile et à se lustrer la barbe, à se laver la figure, et pour une paire de souliers neufs que tu leur vois, ils en ont une centaine d'usées. Je ris de voir les draps de soie qu'ils portent faire des miracles et devenir de velours ras.

Antonia.– Tu es habile à regarder ces pingres d'aujourd'hui; de mon temps, les hommes étaient d'un autre acabit: la ladrerie des serviteurs provient de la gredinerie des maîtres. Mais retourne à ton propos.

Nanna.– J'en connaissais un qui avait coutume de dire, sachant quelle femme j'étais: «Je veux la besogner sans la payer.» Il vint me voir et avec les plus gentilles amourettes que tu aies jamais écoutées, il me tenait conversation, me louangeait, me servait; si quelque objet me tombait des doigts, il le ramassait la toque à la main, le baisait et me le tendait avec une révérence… parfumée, s'il faut que je te le dise. Un de ces jours qu'il me cajolait, il me dit: «Pourquoi n'obtiendrais-je pas une faveur de Votre Seigneurie, madame, quitte à en mourir?» – «J'y suis tout disposée; demandez!» lui répondis-je. – «Je vous supplie, reprit-il, de venir coucher avec moi cette nuit, et je le désire pour que Votre Seigneurie prenne possession d'une petite chambrette à moi qui lui plaira.» Je lui promets, mais seulement pour après souper, ayant un ami qui devait souper avec moi. Le voilà bienheureux, surtout de pouvoir se vanter ensuite, qu'il ne m'avait même pas payé à souper. L'heure arrivée, j'allai chez lui et j'y couchai. J'attendis qu'il fut bien endormi à l'aube, et l'entendant ronfler je lui laissai ma chemise de femme à la place de la sienne que je mis: depuis plus d'un mois j'avais déjà fait mon choix parmi ses bijoux d'or. Ma servante étant venue, je sortis de la chambre; j'aperçus dans un coin un paquet de je ne sais combien d'effets de linge à lui, qui attendaient la blanchisseuse: je le plaçai sur la tête de ma servante et retournai chez moi en les emportant; ce qu'il dut dire à son réveil, tu peux le penser.

70.La via del Banchi était alors la principale rue de Rome et partant la plus fréquentée par les courtisanes. Il en a déjà été question au premier Dialogue, page 26.
71.Se amor non è, che dunque è quel ch'io sento? Pétrarque, sonnet 102, 1er vers un peu estropié. En voici le véritable texte: S'amor non, che dunque è quel ch'i'sento?
72.Baco baco. Le Dictionnaire d'Antoine Oudin dit: «Far baco baco, faire peur aux petits enfants.» Ce n'est évidemment pas le sens qu'a ici cette expression, elle signifie à peu près faire cache-cache. Baco signifie ver, et far baco baco signifie faire comme le ver qui caché dans son trou sort la tête et la rentre brusquement si quelque chose l'effraye. On comprend comment, en faisant baco baco, c'est-à-dire en se cachant comme le ver et en apparaissant brusquement en criant coucou, on puisse faire peur aux enfants. Mais traduire far baco baco comme il est dit dans le dictionnaire d'Oudin, c'est proprement expliquer fumer la pipe par déplaire aux dames dans un wagon de chemin de fer.
73.Le caméléon, avait écrit Léonard de Vinci, vit d'air et se concilie tous les oiseaux, et pour être plus en sécurité vole au-dessus du nuage, dans une zone si subtile que les oiseaux qui l'ont suivi ne peuvent s'y soutenir.
  A cette hauteur ne va que celui à qui le ciel a permis comme vole le caméléon.
  Le caméléon prend toujours la couleur de la chose où il se pose. Parfois il se confond avec le feuillage et ainsi les éléphants le dévorent.– Léonard de Vinci, Textes choisis; Péladan trad. (Société du Mercure de France), 1907, p. 258.
  Ces croyances fabuleuses touchant le caméléon ont été admises pendant très longtemps.
74.Les laines françaises étaient réputées de première qualité.
75.Promettendomi Roma e Toma, locution impossible à traduire littéralement.
76.Legato signifie lié et légat.
77.Premier vers de la Divine Comédie.
78.Façon de jurer.
79.Décaméron, VIIe nouvelle, 1re partie.
80.Une heure ou deux heures du matin.
81.C'est-à-dire: elles mendient.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
260 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain