Kitabı oku: «En pleine fantaisie»
Armand Silvestre
En pleine fantaisie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305741
Table des matières
I LETTRES DE MON JARDIN
VERE NOVO
PRO DOMO MEA
DÉFENSE DES DIEUX
PARAPHRASE
NOX
QUELQUES RIENS
ÉLOGE DES MOUCHES
SCIENTIFIQUES PROPOS
IMPRESSIONS D’AUTOMNE
PAUVRE JEAN RAISIN!
CHI LO SA?
A QUELQUES BELLES
I A la jolie dame qui s’ennuie.
II A la femme aimable qui pleure.
III A la dame qui m’a demandé un sonnet et que je veux croire belle.
II LES AMOURS D’UN BATELIER
OUVERTURE DE LA PÊCHE
PAYSAGE
ONDES HIBERNALES
PAUVRE PÊCHEUR
MIRAGES
COULISSES FORAINES
SUPER FLUMINA
III CAPRICES DE PLUME
LA CONFESSION D’UN DIEU
I
II
III
PARIS-POMPÉI
HIRONDELLES BLANCHES
MÉNAGERIE HUMAINE
GAIETÉS DE CROQUE-MORT
LA MÉCANIQUE UNIVERSELLE
L’ÉCREVISSE
PROPOS ÉQUESTRES
ADIEU, PANIERS
REPOS DOMINICAL
SUR UN VERS DE SAINTE-BEUVE
LE BUIS
I
II
III
SUBTILITÉS MATRIMONIALES
PHILOSOPHIE GASTRONOMIQUE
IV ENCORE L’AMOUR
AMOURS DE PRINTEMPS
LE PREMIER BAL
I
LETTRES DE MON JARDIN
Table des matières

VERE NOVO
Table des matières
A Léon Fauré.
Je veux bien que nous ne soyions pas des bêtes comme les autres, et la preuve, c’est que nous faisons plus de bêtises que la majorité des animaux. Je veux bien que nous ayons des destinées particulières dans les planètes à venir, où j’espère bien cependant qu’il y aura des chiens aussi, car je m’ennuierais beaucoup sans leur société. Je consens encore à ne pas descendre des singes, mais, sapristi, vous m’accorderez bien que nous subissons quelques-unes des influences auxquelles sont périodiquement soumis nos confrères à poils et à plumes de la création: celle du printemps, par exemple. Mon Dieu, je ne vous demande pas d’aller chanter sur les arbres comme les pinsons, ni d’éventrer vos rivaux dans les forêts comme les cerfs en rut, bien que beaucoup d’entre vous aient tout ce qu’il faut pour cela. Mais vrai, ce renouveau des choses, cette attraction universelle des êtres, ce souffle de rajeunissement qui monte des fleurs en boutons ne vous dit rien? Tant pis! Je suis moins corrompu que vous par le raffinement des civilisations, et je me sens malgré moi mêlé à ce grand mouvement de la nature vers les reproductions infinies. Je parle au moral, bien entendu, et je ne voudrais pas que vous l’entendissiez autrement. Tenez, vous êtes un tas d’hypocrites! Et il n’y en a peut-être pas un d’entre vous, –je dis pas un,-qui n’ait éprouvé, sous les premiers soleils, le vague désir d’une amoureuse inconnue, une étrange envie de soupirer aux pieds d’une beauté nouvelle, le besoin de faire, comme les oiseaux, des madrigaux à une conquête mal assurée. Voyons, ne vous en cachez pas; c’est la saison qui veut ça.
–Mais la fidélité, me direz-vous?
–Oui, la fidélité. Mon Dieu, personne ne professe pour elle une plus sympathique adoration. Elle m’inspire le genre de respect qu’on a pour les choses dont on a été longtemps à comprendre la beauté. La fidélité est la base du lien social. Je le proclame. Vous voyez que lorsque j’en veux discourir, je parle aussi mal que les moralistes les plus autorisés, puisque j’attribue une base à un lien, ce qui est digne d’un orateur politique. Mais elle a encore d’autres vertus. Ainsi, c’est une attitude excellente pour les hommes qui commencent à mûrir. Il est, en effet, beaucoup plus noble et poétique de répondre à une dame qui voudrait franchir le Pruth de la flirtation: «Madame, mille regrets, mais je ne voudrais pas tromper ma bonne amie pour un fauteuil à l’Institut.» que de lui dire: «Pardon, ma petite chatte, mais j’ai des lombagos dès que je fais un peu la fête.» Donc mon estime pour la fidélité est hors de cause. Je la tiens pour une invention contraire à toutes les aspirations de l’humanité, mais qui n’en fait que plus d’honneur, pour cela, au législateur qui l’a fourrée dans la boîte de Pandore de nos institutions. Animal, va! Eh bien, oui, j’en conviens, cette humeur printanière que je signale chez tous les gens qui ne sont pas absolument cacochymes est un danger pour la fidélité. Mais, franchement, qu’est-ce que vous voulez qu’un pauvre écrivain comme moi y fasse?
Je ne peux pourtant pas vous conseiller de vous enfermer dans vos caves pour ne pas respirer l’odeur des premières roses et le parfum vivant qu’exhalent les toilettes fémi nines plus légères. Vous y prendriez l’habitude de l’ivrognerie. Ça serait du propre M. Thiers a fait afficher dans tous les cabarets une loi pour réprimer l’ivresse publique. Hein! hein! l’ivresse publique, pour: les habitudes d’intempérance du peuple. C’est assez osé comme français. A bien parler, le gouvernement qui réprouverait l’ivresse publique serait tout simplement un gouvernement embêtant. Mais allez relire cette loi tout de même, bien qu’elle soit mal écrite, et vous vous convaincrez que la ressource de la claustration dans vos celliers serait pire que le mal. Vous aurez beau regimber en dedans, il faut faire la part de ce feu-là et vous laisser flamber un peu le cœur sous le ciel bleu. Si vous craignez de vous jeter dans l’inconnu, faites revivre un souvenir. Toutes les violettes en fleur ne fleurissent pas pour la première fois, et leur odeur n’en est pas moins douce. Parmi les maîtresses d’antan, il en est bien une qui se dira comme vous: Si nous nous aimions encore un peu?
Et vous vous aimerez beaucoup peut-être, ce qui sera autant de pris sur la monotonie hébétante des habitudes.
Mais c’est surtout si vous caressez depuis longtemps quelque chimère qu’il faut mettre ce temps à profit pour la réaliser. Avez-vous entrevu, il y a des mois peut-être, quelque front de femme qui vous ait laissé un rayonnement dans les yeux, quelque doux visaga dont le premier sourire vous ait mordu le cœur. C’est celle-là qu’il faut chercher dans la foule indifférente. Vous vous jetterez à ses pieds, vous baiserez le bas de sa robe, vous vous fondrez devant elle en extase, et, peut-être, l’indulgence lui venant de la tiédeur de l’air autant que la bonté de son âme, elle abandonnera sa main dans la vôtre–et laissera votre bouche tremblante monter jusqu’à son baiser. Cet instant sera, je vous l’avoue, un des plus délicieux de votre existence. Cueillez-le comme une de ces fleurs rares qu’on trouve de loin en loin au revers du chemin poudreux, et respirez-le jusqu’à en mourir. Oubliez tout un instant, et l’hiver, et le remords et l’oubli lui-même. Assez tôt, trop tôt vous retomberez dans la vie. Plus cette heure aura été enivrante, moins vous y retomberez meurtris, car la douceur du souvenir est comme une cuirasse contre les cruautés du sort. Et cela surtout si, dans votre souvenir, vous avez su mettre une espérance, un mot de retour dans l’inévitable adieu. Toutes les amours, Dieu merci, ne meurent pas avec le printemps!
Et maintenant, mes enfants, allez par les bois recevoir, sur vos cheveux au vent, la neige odorante des acacias qui seront bientôt défleuris. Allez-y deux par deux, si vous le pouvez. C’est la fête de la Nature. Allez, comme le pauvre au festin du riche, recueillir les miettes du grand repas.
PRO DOMO MEA

PRO DOMO MEA
Table des matières
A Paul Ginisty.
Je ne suis pas d’un tempérament querelleur, mais je hais les injustices. Je venais de prendre un plaisir extrême, et que je vous recommande, à lire le joyeux volume de mon confrère Paul Ginisty: Paris à la loupe quand, à la dernière page, mon front s’est rembruni, pour parler suivant l’usage.–Car jamais, je l’avoue, je n’ai observé sur nature cet effet du mécontentement. Je me refuse même à croire que les nègres soient simplement des blancs qu’on ait horriblement contrariés. Mais vous m’entendez, de reste, monsieur Ginisty, et vous avez deviné, j’en suis convaincu. C’est fort bien de raconter Clamart à vos lecteurs, de leur exalter le Vésinet, de leur parler de Meudon avec l’onction d’un curé et de Longjumeau avec l’enthousiasme d’un postillon. Et Asnières? monsieur. Asnières, ma patrie d’adoption? Asnières (ô juvénile erreur!) n’est donc pas digne d’un coup de plume? Vous vous trompez, jeune homme, et je vous condamne, de par le respect dû à un littérateur de mon antiquité, à ajouter ce chapitre de mon cru à votre volume dans la nouvelle édition que votre éditeur en prépare certainement. Je sais que ceux qui s’intitulent, comme Ernest d’Hervilly, élèves de l’École des Beaux-Arbres et vont rechercher, petits-fils des antiques faunes, l’umbram hospitalem de Virgile sous les hautes futaies de Fontainebleau, affectent de mépriser notre petit paysage Asinarien. Mais je le veux précisément venger, lui et son beau ruban de Seine déchiré par des îlots boisés, et son horizon, où le Mont-Valérien dessine sa ma jestueuse dentelure. Calchas lui-même ne se plaindrait pas d’y trouver trop de fleurs, mais le solitaire Narcisse n’y eût pas été réduit à mourir d’amour pour sa propre image. Quant à Sapho, tout porte à croire qu’elle s’y fût plu énormément. Vous voyez que, depuis l’origine du monde, beaucoup de gens eussent été de mon avis.
Paysage animé, que diable! Paysage avec figures, comme on dit dans un concours de peinture. Les amateurs sérieux pour qui les trains de banlieue sont un enseignement, ont pu remarquer que sur cent jolies femmes qui montent en wagon à la gare Saint-Lazare, soixante, pour le moins, descendent à Asnières, ce qui est une glorieuse proportion. Les observateurs plus subtils encore ont noté que ce sont toutes les mieux en chair et les plus largement dotées postérieurement. Aussi leur descente est-elle signalée par un soulagement malhonnête dans les voitures qu’elles quittent, où tout le monde se trémousse joyeusement, comme les poules qui prennent leur distance sur le nocturne perchoir. Le train allégé repart avec tant d’impétuosité que le mécanicien ne sait plus comment en ralentir la marche. Durant ce temps, ces somptueuses personnes emplissent l’heureuse station du rayonnement de leur santé. Quand le khédive proscrit vint chercher un asile en France, il n’eût pas un moment d’hésitation. En musulman plein de flair il se dirigea tout droit vers Asnières, où fleurit l’embonpoint des dames. L’air y est si favorable que les six sultanes qui composaient son sérail et dont j’eus l’honneur d’être le voisin ne purent plus, au départ, passer par la grille du parc, et durent être hissées par-dessus le mur au moyen de puissantes machines. Cette délicate opération se fit la nuit, et un astronome qui était en observation à Montsouris en profita pour noter un tas de bêtises sur les phases de la lune. Ces mahométans sont dans le vrai, et je me demande encore pourquoi c’est un simple croissant qui figure sur l’étendard du Prophète. «Asnières la sainte!» diraient ces poètes s’il leur était donné de contempler les beautés dodues dont foisonne ce coin de Paradis. Et, de plus ici, le. soleil (je n’ose répéter la lune) luit pour tout le monde. Pas de ces tristes célibataires dont le néant habite les larges culottes et dont le soprano suraigu rappelle le petit piaillement des cou-coupés du Sénégal qui, eux non plus, ne se reproduisent pas dans nos climats.
Sept villes se disputèrent l’honneur d’avoir donné le jour à Homère, prétention absolument ridicule, puisque, Homère étant aveugle, le jour était pour lui un bien médiocre cadeau. Mais Asnières seul pourra revendiquer la gloire d’avoir presque constamment possédé Thérésa dans ses murs qui d’ailleurs n’existent pas, l’enceinte de la ville étant la plus vague du monde. Mais Thérésa existe et ceux qui ne l’ont pas entendue chanter du Schubert toute seule à son piano ne peuvent pas se vanter de la connaître. Un des crimes du goût contemporain sera d’avoir condamné cette étrange artiste au genre qui fit, il est vrai, sa renommée, mais n’était pas assurément digne de ses merveilleux dons de sentiment. Ceux-là n’auront été goûtés que de quelques familliers qui seuls pourront dire de quelle émotion vibre parfois
Cette harpe vivante attachée à son cœur,
comme a dit Musset. Voilà qui vaut bien les rossignols de Cernay, maître Ginisty. Nous avons d’ailleurs des rossignols à Asnières; mais ils sont tous dans la maison du comédien Silvain, qui est en train de leur abandonner son merveilleux castel, pour aller loger lui-même dans une petite hutte qu’il fait bâtir au bout de son jardin. Le bien-être de ses oiseaux passant de beaucoup avant le sien, dans ses propres visées, il se contentera d’être leur concierge. Que lui importe la rigueur de l’hiver, pourvu que ses martins-pêcheurs ne manquent pas de poisson frais et que lui-même continue à dire de beaux vers, seule chose qu’il préfère encore à ses ornithologiques occupations! Encore un établissement unique dans le monde; car au Jardin d’acclimatation môme, on ne trouve pas des nids de bécassines dans les blouses de billard. Et c’est Asnières qui le possède!
Il faut nous voir, les jours de fête, nous autres du pays, parmi les Parisiens endimanchés. Ce que les toilettes de la grande ville nous semblent ridicules! Au bord de la Seine nous sommes les vrais marins, puisque nous gagnons des prix tout le long du littoral normand. Dans l’intérieur des terres nous sommes de vrais paysans, puisque toutes les cultures nous sont familières. La belle merveille pour les propriétaires de la Beauce de faire rapporter quelque chose à leurs immenses plaines! Encore se catégorisent-ils dans d’uniformes natures de plantation ou d’ensemencement, ce qui donne à leurs campagnes l’aspect régulier d’un jeu de jaquet. Mais nous! quelques mètres de terrain nous suffisent pour offrir aux regards et à l’appétit un assortiment complet des richesses végétales de la contrée.
Moi qui vous parle, j’ai récolté, dans une même année, plusieurs litres de pommes de terre, deux assiettes de fraises, onze asperges ayant le goût de celles d’Argenteuil, plusieurs salades de laitue, trois plats de haricots bruyants comme des diables, une demi-bouteille de vin doux, six poires d’hiver qui se sont malencontreusement gâtées en automne, un plein panier de coings si vigoureusement restrictifs des intempérances digestives, qu’on les pourrait appeler des cadenas, assez de prunes pour constater qu’elles n’avaient pas la même propriété, sans préjudice de tous les escargots que je n’ai point fait accomoder, parce que cet animal a un goût d’ail que je ne saurais supporter et qui me fait supposer qu’il a ou une dentition malade ou un mauvais estomac. «Je n’aime rien de ce qui sent mauvais», dit un jour à table devant moi une fort belle dame, et cette profession de foi si naturelle souleva parmi ses voisines une clameur d’étonnements dont je demeurai blême. Je reviens à mes moutons. à mes moutons, non! Je n’en ai pas. Mais je possède un coq à qui je suis obligé d’aller pincer la queue tous les matins pour le réveiller et six poules qui se cotisent pour faire un œuf par semaine. Mais quel œuf! un œuf énorme! un petit crâne de vieux! Je termine cette nomenclature de mes biens. Je suis comme le cuirassier à qui un confesseur indiscret demandait combien de fois il avait failli dans la même nuit, et qui répondit sèchement: Mon père, pardon, mais je ne suis pas là pour me vanter!
J’ai voulu cependant réclamer une place pour toi dans la légende du Paris suburbain, ô doux pays où les femmes sont grasses, où le fleuve a des bercements maternels, que j’ai peuplé de mes chimères et d’où mes rêves se sont envolés si souvent vers le ciel étoilé des souvenirs!

DÉFENSE DES DIEUX
Table des matières
A Maufrigneuse.
Vous êtes un homme carré, mon camarade Maufrigneuse, et il ne vous en coûte rien d’écrire des phrases comme celle-ci que je cueille dans un de vos livres: «Un Temple est un hommage à l’inconnu. Plus la pensée s’élargit, plus l’inconnu diminue, plus les temples s’écroulent. Mais au lieu d’y mettre des encensoirs, j’y placerais des télescopes et des microscopes, et des machines électriques. Voilà!» C’est net et simple comme bonjour. Une profession de foi et un programme! Passons sur le programme, n’est-ce pas? Jamais vous n’obtiendrez avec des lunettes l’odeur exquise des encensoirs, à moins d’y brûler des parfums, ce qui les détournerait beaucoup de leur destination. On peut rire, entre impies comme nous, des mômeries pontificales, mais je vous assure qu’un astronome couché sur le dos et l’œil perdu dans le fragment principal d’une immense seringue, a moins de majesté encore que le plus humble curé de village étendant sur les têtes ses mains bénissantes. Et puis, votre culte coûterait un peu cher, étant donné le prix exorbitant des instruments de précision. Enfin, du jour où les savants .verraient une foule pieuse attentive à leurs recherches, ils ne s’occuperaient plus que de la galerie et deviendraient d’infects charlatans. Soyez convaincu que quelques-uns ont déjà commencé. Je vous en citerai quand il vous plaira.
Ceci d’ailleurs n’était qu’un aimable complément à votre pensée, un corollaire pittoresque et un codicille ingénieux. J’arrive à la pensée elle-même et je regrette de ne pouvoir accepter la formule si précise qui vous débarrasse des soucis d’au delà.
Ah! c’est commode avec vous, compère! Nous avions peur de l’Inconnu et nous lui dressions des autels. Mais «la pensée s’élargit» –je crains, de vous à moi, qu’elle ne perde en hauteur ce qu’elle gagne en largeur,– et fait de telles conquêtes sur ce pauvre Inconnu qu’il ne lui restera avant peu qu’à disparaître. Alors les hommes s’écrieront généreusement: Plus de Temples à ce vaincu! Et avec les pierres des cathédrales, ils bâtiront tant d’observatoires que les astres ne sauront plus où se fourrer. Il est malheureux que Blaise Pascal n’ait pas eu une teinture scientifique suffisante pour jeter ce coup d’œil glorieux sur le progrès et sur l’avenir. Il aurait largement vécu une trentaine d’années de plus, ce qui eût été profitable à la langue française.
Mais voilà! ces diables d’hommes qui font d’admirables découvertes et laissent la renommée de savants illustres abandonnent toujours à de simples littérateurs l’honneur d’en mesurer la portée. C’est ce qui permet à de grands géomètres comme Cauchy de vivre bons catholiques en plein dix-neuvième siècle, au grand scandale des reporters eux-mêmes, lesquels ne sont pas assez nigauds pour en faire autant. Et ce Darwin donc! Si vous croyez que ce n’est pas honteux pour sa mémoire! Lui seul n’aura pas tiré la conclusion logique et nécessaire de ses travaux. Vraiment ces hommes de génie sont d’une inqualifiable distraction!
Hélas! c’est que pour ceux qui ’ont touché à la science, toute découverte est infime, étant donné ce qu’elle laisse à découvrir; c’est que l’Inconnu a un autre nom et s’appelle aussi l’Infini!
Vous n’aimez pas les idées toutes faites, mon cher Maufrigneuse. Eh bien, ni moi non plus. Quand je fis mon éducation littéraire au collège, on m’apprit, comme à vous, que les méthodes scientifiques dataient à fort peu près de la fin du siècle dernier, qu’auparavant tout était chaos et que l’expérimentalisme aurait rapidement raison de tout ce qui fut mystérieux à nos pères. Les professeurs de troisième de l’Université n’ont pas leurs pareils pour propager cette billevesée.
J’en mesurai la profondeur bête, plus tard, en faisant à l’École polytechnique un commencement d’éducation scientifique à laquelle j’apportai, durant deux ans, une véritable passion. Je m’y convainquis rapidement que l’expérimentalisme ne s’appliquait qu’à une fort petite partie du domaine de la science, l’autre demeurant soumise à un ordre de spéculations absolument intellectuel. A côté des physiciens et des chimistes qui cuisinaient en conscience, je vis les analystes et les géomètres qui poursuivaient, dans l’Infini, d’invisibles lignes et des formules harmonieuses. A côté des prosateurs, je vis des poètes, de véritables devins et je connus ce fait admirable: qu’à toute symétrie dans l’expression correspond une vérité. C’est de là que me vint l’amour des vers, lequel me prit tout entier. Car le vers, lui aussi, est une formule et rien ne ressemble plus à l’occupation d’un poète que celle d’un mathématicien.
Mais, sapristi! vous savez bien comme moi que la position des astres dans le ciel se détermine plus souvent par une série de déductions géométriques et de calculs que par l’observation télescopique. La chimie organique doit à l’algèbre la meilleure partie de ses progrès. Vous voyez donc qu’il est des cas où la méthode expérimentale est impuissante, subordonnée à une autre et sert simplement à vérifier. C’est ce que j’eus l’honneur d’exposer à M. Émile Zola quand nous eûmes, de feuilleton à feuilleton, une discussion toute courtoise dont vous trouverez les traces dans un de ses volumes.
Non! la science a d’autres ressources, Dieu merci! que celle que vous lui attribuez, mais elle n’a pas, hélas! toutes celles que vous croyez. Il est des mystères que l’expérimentation n’éclaicira jamais, parce qu’ils sont en dehors du champ de son action. On s’est infiniment trop moqué des métaphysiciens. Je vous assure que Malebranche avait autant de génie que M. Paul Bert, et écrivait avec infiniment plus de charme. Vous n’avez qu’à ouvrir, pour vous en convaincre, la Recherche de la Vérité. Vous me direz qu’ils avaient le grand tort de ne pouvoir conclure. Soit! mais, au moins avaient-ils le bon sens de ne pas appliquer, à un ordre d’idées qui ne les comporte pas, les principes d’une méthode. Ils abordaient avec des hypothèses la partie de l’Inconnu qui ne se laisse pas serrer de plus près. Mais ils ne se faisaient pas l’illusion de le mesurer tout entier, en élargissant suffisamment leur pensée. Car, encore une fois, cet Inconnu c’est l’Infini.
Et c’est autre chose encore que vous ne semblez pas avoir même entrevu.
Ne vous en déplaise, ô poète vigoureux et charmant de la Vénus rustique, c’est l’Idéal.
Ce n’est pas à l’Inconnu seulement que les Grecs ont élevé des temples quand ils y mettaient les images jumelles de la Force et de la Beauté. Quand ils honoraient d’un culte demeuré immortel la forme dans ce que la femme a de plus troublant et dans ce que l’homme a de plus majestueux, quand ils divinisaient nos vertus dans ce qu’elles ont de plus haut et même nos vices dans ce qu’ils ont de plus doux; ce n’est pas l’Inconnu qu’ils tentaient de désarmer, car vous dites aussi que toute religion est inspirée par la peur de la mort. Je la cherche en vain dans ce beau symbolisme païen qui n’était qu’un long hommage à la vie dans ce qu’elle a de plus parfait.
Êtes-vous bien convaincu, Maufrigneuse, que les hommes de ce temps-là fussent moins près de la Vérité que ceux d’aujourd’hui? Dans tous les cas, ils étaient plus près de la Beauté qui en doit être la forme, à moins que rien ne soit logique ici-bas et ailleurs. J’en conclus que vous et moi aurions tout gagné à y vivre dans la libre contemplation des belles filles consacrées à Vénus. Je ne vous cèle pas que, pour ma part, ce qui se passait, d’après Théocrite, aux fêtes d’Adonis, m’eût infiniment plus intéressé que les mystères celébrés par le général Nansouty lui-même dans son observatoire. Vous me direz que les religions contemporaines ont infiniment moins d’agrément. Cela prouve qu’elles ont fait fausse route, mais non pas qu’on les puisse remplacer par des machines électriques, comme vous le proposez. Je vous assure qu’il est des besoins de l’âme humaine auxquels la découverte, rare cependant, de nouveaux corps simples, ne satisfait pas, de même qu’il est des souffrances d’amour que le bromure de potassium, bien que puissant, ne suffit pas à guérir.