Kitabı oku: «Les Parisiennes: Les Femmes adultères»

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Arsène Houssaye

Les Parisiennes: Les Femmes adultères


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066330460

Table des matières

LIVRE XIII SANTA-CRUZ ET VIOLETTE

I La Duchesse aura-t-elle un amant?

II Une autre Promenade amoureuse au Parc des Princes

III Un Grand d Espagne sans le savoir

IV Pourquoi Violette s’exila

V Un drame en cinq actes

VI La Comédie en cinq heures

PREMIER TABLEAU Neuf heures. La chambre à coucher de madame de Puymorand.

II e TABLEAU Dix heures. Le salon de la duchesse de ***

III e TABLEAU Une heure. On assiége le buffet.

IV e TABLEAU Dans le coupé trois-quarts de madame de Puymorand.

V e TABLEAU Deux heures du matin. La chambre à coucher de madame de Puymorand.

VII Puisque la mère s’amuse la fille ira au couvent

VIII Violette à Parisis

LIVRE XIV JOSEPH ET PUTIPHAR

Colombe amoureuse

II L’Amour à la fenêtre

III Madeleine et Colombe

LIVRE XV LE CHAPITRE DES VENGEANCES

Les trois Amoureux de Bianca

II Le Retour d’Ulysse

III Où on a des nouvelles de Judith

IV Le dernier amour de madame de Fontaneilles

V

LIVRE XVI LES ROSES FANÉES

I Ce qu’il y avait dans la main de Colombe

II Le Bonheur officiel

III Le Buisson ardent

IV Les Roses fanées

V Une Reconnaissance mélodramatique

LIVRE XVII LES CAUSERIES DU VENDREDI CONTES ET PARADOXES

I Les Causeries du Vendredi

PREMIER TABLEAU

DEUXIÈME TABLEAU

TROISIÈME TABLEAU

QUATRIÈME TABLEAU

CINQUIÈME TABLEAU

SIXIÈME TABLEAU

SEPTIÈME TABLEAU

HUITIÈME TABLEAU

NEUVIÈME TABLEAU

DIXIÈME TABLEAU

II

III Les Larmes de Bianca

LIVRE DERNIER LE DUEL DES PASSIONS

I Bianca et Santa-Cruz

II La Villa des Marbres

III Battagia

IV Joies des lèvres, tourments du cœur

V Les Ombres qui passent

VI Le Pèlerinage des âmes en peine

VII Ci-gît un homme ci-gît une femme.

VIII L’Amour dans la Mort

IX La Légende des Parisis

LIVRE XIII
SANTA-CRUZ ET VIOLETTE

Table des matières

Il n’y a pas d’esclaves plus tourmentés que ceux de l’amour.

Mlle de LESPINASSE.

Salue cet enfant qui passe, ce sera peut-être un homme; salue-le deux fois, ce sera peut-être un grand homme.

CONFUCIUS.

Le sage rougit lui-même de ses paroles quand elles surprennent ses actions.

SOCRATE.

Garde-toi bien que les amorces du plaisir ne te désarment et ne te séduisent. A chaque tentation, dis en toi-même: Voici un grand combat; c’est ici une bonne action toute divine; il s’agit ici de la royauté, de la liberté, de la félicité, de l’innocence; souviens-toi des dieux, appelle-les à ton secours, et ils combattront pour toi. Tu invoques bien Castor et Pollux dans une tempête;–la tentation est une tempête plus dangereuse pour toi.

ÉPICTECTE.

Chaque femme a sa mission. Il y a les prédestinées aux pompes et aux œuvres de Satan, mais il y a des femmes qui sont envoyées sur la terre pour y répandre un parfum de la grâce divine. Celles-là, comme la vestale antique, veillent à la fois sur leur vertu et sur leur amour.

***

Contente-toi de ta femme, ne prends pas celle de ton voisin. Si tu le fais tu n’es qu’un loup carnassier. Tu serais comme ce sauvage qui, appelé à un festin, prend la part de son voisin sur son assiette.

ÉPICTECTE.

L’amour pardonne tout; l’amour-propre ne pardonne rien.

***

Une femme peut-être surprise d’avoir aimé: elle ne l’est jamais d’être aimée.

MARIVAUX.


I
La Duchesse aura-t-elle un amant?

Table des matières


UEL était ce troisième larron; qui s’arrêta devant la porte de la duchesse de Montefalcone à une heure et demie du matin, au moment même où elle ouvrait la fenêtre de son balcon?

Sans doute c’était un amoureux.

Le prince Rio et Santa-Cruz étaient tout à ce spectacle nocturne.

Qu’allait-il se passer?

Sans doute Bianca n’était venue sur son balcon que pour faire un signe à Roméo?

Jugez si le scandale fut grand–pour Santa-Cruz et le prince Rio:–le passant qui n’avait pas l’air d’un passant qui veut passer son chemin,–leva la tête et engagea sans façon une causerie nocturne.

Que pouvait-on se dire?

Les deux curieux eurent beau tendre l’oreille, les voix ne traversèrent pas l’avenue.

Tout à coup ils partirent d’un grand éclat de rire: ils avaient reconnu Monjoyeux. Le sculpteur venait de conduire Violette et An tonia. Il était revenu bravement à pied à travers le bois, il descendait les Champs-Elysées et il sonnait chez la duchesse pour savoir si tout le monde était parti.

–En vérité, dit le prince Rio, la duchesse ne veut pas aimer son prochain comme elle-même. Qui donc la décidera à prendre un amant?

–Moi! dit Santa-Cruz.


II
Une autre Promenade amoureuse au Parc des Princes

Table des matières

D’où vient qu’un jour on rencontra Violette se promenant seule avec Santa-Cruz dans les sentiers de la mare d’Auteuil, sous ces beaux arbres où Bianca et Prémontré avaient mangé des fraises? Si nous écoutons sous l’orme, nous apprendrons que la duchesse est devenue fantasque à ce point que Violette ne la voit presque plus.

Où est l’âme humaine que n’a pas envahi le péché? Quelle créature n’a trahi ni son amour ni son amitié? Qui donc a toujours vécu dans les régions élevées du sentiment divin? La duchesse se croyait au-dessus de toutes les misères humaines; elle croyait que sa dignité la préserverait de toutes les atteintes qui marquent la conscience. Mais elle s’abandonnait trop aux entraînements de la rêverie amoureuse pour ne pas déchirer un peu sa robe aux sentiers de l’école buissonnière.

Voilà pourquoi depuis qu’elle sentait que Violette aimait Santa-Cruz comme Santa-Cruz aimait Violette, elle n’avait plus pour la douce exilée du Parc des Princes la même amitié expansive. Elle ne lui disait plus tout; elle ne la questionnait plus. Elle s’en voulait de ne pouvoir s’arracher cette jalousie du cœur, mais la jalousie était plus forte que son amitié.

Violette elle-même, tout en vouant un culte à la duchesse comme elle avait fait naguère à Geneviève de la Chastaigneraye, se sentait jalouse aussi. Mais elle se hâtait de se frapper trois fois le cœur, ne voulant accuser qu’elle-même, se disant d’ailleurs,–sans bien le croire,–que cet amour nouveau n’était qu’une distraction de son esprit.

La pauvre fille! cet amour nouveau prenait toute sa vie, comme l’amour de Parisis, deux ans plus tôt.

Donc, Violette et Santa-Cruz se promenaient-comme des amoureux,–un jour, vers midi, sous les ramées à peine verdoyantes du bois de Boulogne.

On est encore dans l’hiver, mais aux derniers soleils de mars. Les fleurettes rustiques rient déjà dans l’herbe, les bourgeons vont s’épanouir à la première chanson du merle, ce réveille-matin de la nature, les églantiers annoncent les roses sauvages par leurs branches toutes vertes.

Santa-Cruz et Violette étaient mélancoliques.

Santa-Cruz avait l’amour gai, mais Violette avait l’amour triste. Et comme l’amour de Violette était le plus fort, elle imposait son expression douloureuse à Achille. Même pour ceux-là qui sont heureux en femmes et qui courent les aventures galantes avec le scepticisme au cœur, il vient un jour où les mélancolies de la passion ont prise sur leur âme. La tristesse même a ses voluptés, puisqu’elle est le chemin le plus rapide vers le ciel. Violette ouvrait à Santa-Cruz des horizons nouveaux. Certes, elle n’était pas venue se promener avec lui pour faire un cours de philosophie, mais il trouvait en sa compagnie je ne sais quelle aspiration aux régions sereines. Il se sentait heureux à côté de Violette comme si elle eût été à la fois sa sœur et sa maîtresse, quoiqu’elle ne fût ni sa maîtresse ni sa sœur.

Violette marchait vite comme si elle fuyait un souvenir qui l’accusât. Santa-Cruz lui parla du passé, car il lisait à livre ouvert dans ce cœur si pur et si loyal qu’il ne pouvait rien cacher.

–Non, dit-elle, le passé pour moi c’est un tombeau où je me réveille vivante tous les jours. Faites-moi croire à une métamorphose. Dites-moi que tout se renouvelle, prouvez-moi qu’une autre femme est née en moi-même.

On sait que Santa-Cruz était l’homme par excellence des vérités paradoxales; aussi s’empara-t-il de ce thème avec une éloquence des plus entraînantes. Il dit à Violette que la nature est impitoyable pour le passé. Elle jette dans le néant la rose comme le chardon, la jeune fille comme le crapaud. Le monde n’est qu’une épitaphe perpétuelle. Hier ne compte pas dans l’addition d’aujourd’hui et demain. La nature moissonne le cœur comme elle moissonne la terre. Que reste-t-il des anciennes amours? Les cendres des gerbes brûlées. La science de la vie c’est de ne jamais se retourner; c’est de marcher en avant, vaille que vaille, coûte que coûte. Vivre du passé c’est vivre dans un cloître, si ce n’est dans un tombeau.

Depuis que la duchesse voyait moins Violette, Achille la voyait plus. La pauvre solitaire ne voulait pas trahir son amie, aussi défendait-elle à Santa-Cruz de venir chez elle. Mais elle voulait bien le rencontrer comme sans préméditation, au hasard du sentier. C’était un hasard prévu puisqu’elle se pronait presque toujours dans la même zone, depuis le Pré-Catelan, où elle allait boire du lait, jusqu’à la mare d’Auteuil où elle allait cueillir des myosotis.

Achille qui ne traînait pas les choses en longueur, qui ne filait pas le parfait amour aux pieds d’Omphale, qui ne se perdait pas dans la république platonicienne, avait acquis dans la compagnie de Violette toutes les vertus, y compris la patience. Il ne se reconnaissait plus lui-même.

Déjà la duchesse l’avait habitué à ne pas risquer l’heure et le moment. Mais avec elle il était tourmenté des aiguillons de l’amour, tandis qu’avec Violette, c’était l’adorable commerce des âmes. Il goûtait doucement le charme de ses yeux, de sa voix, de son âme, de toute sa beauté visible et invisible. Il était en paradis, il ne demandait pas la volupté des flammes vives.

Ce matin-là, Santa-Cruz, redevenu primitif comme dans ses montagnes, se penchait à chaque instant pour cueillir une fleurette. Il finit par composer un très joli bouquet rustique qu’il noua avec un brin d’herbe.

–Tenez, Violette, je ne vous ai jamais rien donné.

–Merci, dit-elle en portant le bouquet à ses lèvres, voilà un bouquet qui m’est plus cher que toutes les fleurs de Paris.

–Parce qu’il ne m’a rien coûté, reprit Achille.

Il s’était rapproché d’elle–si près, si près, si près–qu’il l’embrassa.

Elle trouva cela tout naturel, elle ne se défendit pas. Mais comme il voulait recommencer:

–Non, dit-elle, je vous aime trop.

On se sépara avec la joie dans le cœur.

Mais dès que Violette fut seule dans sa chambre, elle tomba agenouillée, tant son âme était triste, même dans la joie.

Le lendemain, à la même heure, on se retrouva sous les mêmes arbres, dans les mêmes rêveries. Violette était venue à pied, Santa-Cruz était venu à cheval, mais il avait laissé son cheval à son groom dans l’avenue des Marronniers.

–Dites-moi donc votre histoire, demanda Violette à Achille.

L’inconnu a une grande-force sur les femmes, mais la curiosité l’emporte: elles ne sont contentes que si elles savent, au risque de briser leur illusion comme le singe brise la pendule.

Dieu a été plus grand encore en gardant son secret.

–Que je vous conte mon histoire, dit Santa-Cruz, à quoi bon? Un coup de soleil sur la neige des montagnes! Une paysannerie plus ou moins romanesque! Une églogue de Théocrite.

–C’est ce qui me charmera, murmura Violette.

Achille lui rappela qu’il avait refusé de conter sa jeunesse à la duchesse de Montefalcone, sous prétexte que les hommes de génie seuls avaient droit d’ouvrir le livre de leur vie. Mais comme tout homme aime à se conter soi-même, puisque parler de soi c’est revivre du passé. Achille se laissa aller à la tentation.

On se coucha sans façon sur l’herbe, comme les endimanchés du bois de Boulogne.

Ce ne fut pas sans beaucoup de parenthèses, sans beaucoup d’œillades idolâtres, sans beaucoup de violettes jetées aux pieds de Violette, que Santa-Cruz raconta l’histoire d’Achille Le Roy, car il y avait bien deux hommes en lui, un pâtre et un Grand d’Espagne.

Le Grand d’Espagne, qui avait horreur du moi, parla de lui à la troisième personne comme il eût fait d’un ami.

Mais il y avait déjà si loin d’Achille Le Roy à Santa-Cruz que celui-ci pouvait parler de celui-là comme d’un autre homme.

Je vais vous dire cette histoire à peu près comme Santa-Cruz me la conta lui-même.

III
Un Grand d Espagne sans le savoir

Table des matières

Il y a quatre-vingts ans, un Grand d’Espagne de haute lignée, le duc de Santa-Cruz, dernier du nom, venait se réfugier dans les Pyrénées, sur le versant oriental des Eaux-Chaudes, décidé à mourir parmi les bêtes sauvages, dans son horreur des hommes.

Il avait été condamné à mort dans une révolution de palais; il avait fui de montagne en montagne jusqu’au jour où il avait crié: «Terre!» en saluant la France.

Quand on est condamné à mort dans son pays, la «terre étrangère» est comme le rivage pour le naufragé.

Il pensa d’abord à aller jusqu’à Paris pour demander protection à quelques amis fort bien en cour. Mais c’était à l’heure de la Révolution. Et, d’ailleurs, il arrivait sans ressources dans les Pyrénées: plus un seul maravédis, un manteau déchiré, un feutre percé à jour, des bottes problématiques.

Il prit pied dans une petite baraque abandonnée où venaient s’abriter les pâtres les jours d’orage.

–Enfin, s’écria-t-il, je puis mourir!

L’homme est ainsi fait; Santa-Cruz avait fui la mort parce qu’elle le poursuivait; maintenant qu’il ne la voyait plus il fût allé volontiers vers elle.

Une vache égarée passa non loin de la petite baraque. Il mourait de soif, il remercia Dieu de cette rencontre, mais il regretta de n’être pas un peu pâtre pour pouvoir traire la vache et boire à cette fontaine miraculeuse.

. Sans doute un pâtre vint à son aide, sans doute il trouva la source bonne, car il jura d’oublier le passé, sa Grandesse, son titre de duc; il jura de vivre en homme libre dans la montagne. Ce fut une vraie régénérescence.

Il se reprit bientôt aux douceurs de la vie. Au bout de quelques années, il se retrouva plus ou moins marié avec une montagnarde qui lui donna deux fils et une fille.

Par malheur, la mauvaise fortune devait le frapper jusqu’à la mort: il fut enseveli dans une avalanche avec sa femme et deux de ses enfants. Il ne resta debout que le petit Juan, qui avait douze ans à peine, et qui, ce jour-là, promenait gaiement ses bêtes dans une autre ondulation de la montagne.

L’enfant devint tout à fait sauvage; il fut protégé par les pâtres du voisinage; il vécut de la vie alpestre, ne connaissant plus que ses vaches, ses brebis et son chien. Naturellement, il ne s’appelait pas le duc de Santa-Cruz: on l’avait baptisé sous le nom de Jean Le Roy, parce que le nom originaire de son père était El Rey.

Un fermier, son plus proche voisin, vint toutes les semaines lui prendre ses fromages pour les conduire l’hiver à Pau; aux Eaux-Bonnes, l’été.

Le fermier avait une fille; elle aussi gardait quelques vaches maigres sur les précipices entre la neige et l’abîme. Elle aimait la flûte et les psaumes de Juan El Rey ou Jean Le Roy.

Peu à peu les bêtes se rapprochèrent. Un jour il arriva qu’elles mangèrent la même herbe dans un ravin verdoyant tout bordé de hêtres.

C’était dans la belle saison; sur la lisière du bois on voyait rire les fraises sous les aubépines. Jean Le Roy cueillit un bouquet de fraises et le porta à Marianne Coucou.

Ce fut tout ce qu’il lui dit. Et elle, pour toute réponse, porta les fraises à ses lèvres et s’enfuit pour cacher sa rougeur, rougeur de fraise, car elle avait les fraîches couleurs de sa dix-septième année.

Le lendemain, pareille rencontre; le surlendemain, le père et la mère Coucou, cherchant leur fille, leurs vaches et leurs chèvres avec quelque inquiétude, trouvèrent tout ce monde-là dans le ravin. Ils ne virent pas grand mal à cela. On questionna Jean Le Roy pour savoir si le ravin était pavé de bonnes IV 2 intentions. Le jeune pâtre n’y allait pas par quatre chemins. Il déclara qu’il était prêt à cueillir pour Marianne toutes les fraises de la contrée, à jouer pour elle de la flûte jusqu’à son dernier souffle, à la porter dans ses bras pour remonter le versant à pic chaque fois qu’elle serait descendue, en un mot à la prendre pour sa femme devant Dieu, mais il ne voulait pas l’épouser devant les hommes. C’est-à-dire qu’il était trop sauvage pour aller au village voisin, habillé de noir comme un marguillier, se donner en spectacle sous prétexte de mariage.

Le père et la mère Coucou ne se fâchèrent pas trop contre cet original qui menaçait d’être un bon mari, malgré le sacrement et la loi. On attendit, on séquestra Marianne, mais il n’en voulut pas démordre.

Il menaça de mourir de chagrin. La pauvre Marianne, si rose, si joufflue, si gaillarde jusque-là, pâlit, s’étiola et se coucha pour mourir.

–Notre fille n’est plus qu’un cierge, dit la mère.

–Tu me fais peur avec ton cierge, dit le père. Donnons-là à Jean Le Roy, nous ferons brûler un cierge à l’église, cela leur tiendra lieu de bénédiction.

Quelques jours après, toute la montagne fut réjouie; Jean Le Roy apprit à ses amis les oiseaux, en leur jouant un air de flûte, que les mauvais jours étaient passés. Il cueillit un beau bouquet de fleurs sauvages qui fut le bouquet de la mariée. On fit rôtir un chevreau, et on but du vin de Jurançon, tout comme Henri IV à son berceau.

Dieu qui, sans doute, ne connaît pas le Code civil, bénit ce mariage sans écharpe et sans surplis. Un an après, Marianne Coucou mettait au monde un garçon qui fut baptisé sous le nom de Jean-Achille Le Roy.

Ce jour-là encore on tua un chevreau, mais le troupeau ne s’amoindrissait pas pour cela, au contraire. Jean Le Roy, le génie de la montagne, avait augmenté sa petite fortune en vendant des bois et en achetant des vaches, en défrichant çà et là quelques lambeaux de savarts ou de laris pour y semer de l’orge et du sarrasin. Dans le ravin, il avait créé tout un potager; par malheur, le soleil y était avare de ses rayons, mais enfin «ce que Dieu donnera, on le prendra», disait le pâtre.

En ce temps-là on vendit des communaux dans la montagne. Cette fois, Le Roy osa se montrer: on avait dix ans pour payer; il acheta cent hectares à raison de cent francs l’hectare. Le pâtre savait bien qu’il trouverait tous les ans du bois pour payer la commune. S’il était heureux! vous le pensez bien, d’autant plus que Marianne Coucou lui donna bientôt une fille qui fut baptisée du nom de Marianne; mais le curé d’un seul nom en fit deux, disant que Marie-Anne c’était les deux plus beaux noms de la chrétienté, le nom de la sainte Vierge avec le nom de sa mère.

On commença à parler de Jean à trois lieues à la ronde. Il était devenu moins farouche; il permettait à quelques voisins de traverser son domaine; la petite maison natale n’avait pas grande mine au dehors, mais sa femme avait fait un intérieur charmant par la blancheur du linge, par l’état de la vaisselle, par je ne sais quel parfum de vertu alpestre.

Il était le plus industrieux des hommes de la contrée; il avait bâti lui-même une petite aile pour loger les bestiaux. Dans les rochers, il avait creusé plus profondément l’ancienne étable, si bien que toute une arche de Noé aurait pu y débarquer dans le déluge jusqu’au départ de la colombe. Là aussi Jean avait bâti un petit moulin qu’il faisait tourner par un âne. C’était donc tout un monde autour de lui. On récoltait le blé, on faisait la farine, on cuisait le pain. Le pain n’était pas blanc, mais quel bon pain quand on a soi-même semé le blé, quand la ménagère, en pétrissant la pâte, y a laissé tomber ces belles perles de sueur, qui sont l’auréole des moissonneuses et des mères de famille! C’est le vrai pain du bon Dieu!

Cependant le petit Achille, déjà hardi dans la montagne, ne craignait ni le soleil ni la neige; comme l’autre Achille, son père l’avait trempé dans le Styx, je veux dire dans les sources vives.

–Que ferons-nous de notre fils? demanda un jour Marianne à son maître.

–La belle question! nous en ferons un pâtre comme moi.

–Oui, dit Marianne attristée, mais il ira à l’école.

–A quoi bon? reprit Jean Le Roy, est-ce que j’ai été à l’école, moi! Enfin, puisque c’est la mode, on le mènera à l’école. Mais quand on tient un livre d’une main, on ne fait pas grand’chose avec l’autre.

Et comment aller à l’école? L’école est loin: il faut descendre à Laruns, à travers les rocs, les torrents, les précipices. Descendre le matin, remonter le soir, tout un voyage périlleux pour apprendre la grammaire! Car la mère pourrait lui apprendre à lire et à écrire Mais on parle si mal à la maison!

On décida que l’été, la mère conduirait le fils à l’école, tout en portant du lait à Laruns. Il reviendrait comme il pourrait, avec les enfants des Eaux-Chaudes, tantôt sur le bout d’une charrette, quelquefois en s’accrochant aux voitures des voyageurs; çà et là pourquoi ne monterait-il pas en croupe avec un muletier aragonais passant par Gabas?

Il y a un Dieu pour les enfants. Jamais il n’arriva malheur au gamin de la montagne. Tous les soirs, à la brune, on courait prendre Achille aux Eaux-Chaudes.

Le gamin avait neuf ans; nul n’était plus hardi sur les rochers et contre les ours. Déjà il maniait le fusil de son père; il avait disparu toute une journée pour se risquer au pic de Gazie, où se montrent le coq de bruyère, la perdrix rouge et la perdrix blanche; il comptait sur un régal pour sa mère, mais il n’avait tué qu’un chat sauvage. Au retour de cette chasse incroyable, il fut battu par le père; mais à peine Jean Le Roy le vit-il pleurer tout trépignant d’indignation, qu’il le prit dans ses bras et lui dit: «Je t’achèterai un fusil en t’achetant des livres; j’aime mieux un chasseur qu’un savant.»

Cependant le petit-fils du Grand d’Espagne savait déjà lire; à la fin de la saison il griffonnait d’une main fière, mais le maître remarquait surtout les beaux pataraphes qu’il signait sur la figure des écoliers quand ils le raillaient sur ses airs sauvages. Il devint la terreur de l’école; le maître voulut le rendre à sa mère, mais il se décida à le garder malgré ses manières un peu montagnardes, séduit par sa vive intelligence.

–Ce garnement-là ira loin, dit-il au curé et au médecin à la distribution des couronnes de l’année.

Les premiers jours la mère l’avait conduit, mais après une semaine il partait seul pour l’école et s’en revenait tantôt par ci, tantôt par là, ne craignant pas les sentiers inaccessibles et dangereux. Comme tous les enfants de la montagne Pyrénéenne, il avait le pied d’acier, il s’accrochait aux rochers, il jouait avec le péril.

Quelquefois il remontait par le chemin de tout le monde: c’est qu’il était ces jours-là en compagnie du médecin de Laruns ou du curé de Coust, cette adorable petite colonie, ce nid d’aigle dans les nuages, cette république de quatre-vingts citoyens qui a son conseil des anciens, qui vit en famille dans le pays des neiges, qui ne se mésallie jamais. Ces jours-là, c’était une fête pour l’écolier, car il interrogeait le curé ou le médecin. Or, pour lui, tout ce qui sortait de leur touche était la vraie science; le premier lui montrait Dieu, le second la Nature. Plus d’une fois, il dépassa la maison natale pour les accompagner jusqu’à Goust. Aussi, un jour que Marianne Coucou, depuis longtemps prise par la fièvre, parut très malade à l’enfant, quoiqu’elle ne se plaignît pas, elle vit venir à elle tout à la fois le médecin et le curé. C’était son fils qui les amenait. Le curé parla à l’âme, le médecin réconforta le corps. La mère, revenue à elle, serra bien fort l’écolier dans ses bras.

Cependant, comme il l’avait dit, le père donna un fusil à Achille. Le même jour la mère lui donna un violon trouvé. L’enfant joua bientôt du fusil et du violon. Les jours de récréation, il courait la montagne, s’aventurant aux pics d’Acizai, de Cesque et de Gazie, où il avait déjà tué le chat sauvage. Son premier coup de fusil, qui porta bien, lui donna un coq de bruyère. Le second coup, un isard. Le jour où il rapporta l’isard, le traînant à travers les rochers, il se crut le roi de la montagne; ce jour-là encore, son père coupa la tête à une bouteille de vin de Jurançon.

–Pauvre petite bête! dit la sœur Marie; vois donc comme elle te regarde doucement, toi qui l’as tuée, avec ses beaux yeux encore ouverts.

On sait que l’isard est un joli animal qui ressemble au chevreuil et au chamois. Mais l’homme né chasseur aime le carnage, il tue la colombe comme le hibou, la biche effarée et pleurante comme le loup furieux, avec une cruelle volupté.

Achille eut pourtant un bon mouvement; il embrassa sa sœur et il lui jura de laisser la vie sauve au premier isard qu’il rencontrerait.

–Bien mieux, s’écria-t-il, je lui jouerai du violon.

Il donnait des coups d’archet à faire fuir les ours!

Je m’attarde un peu à cette enfance toute rustique et toute montagnarde. Les années se passèrent, le frère et la sœur grandirent et devinrent les plus beaux enfants des Pyrénées: des cheveux bruns comme l’aile du corbeau, un profil fier, aux lignes fines, un ovale parfait., le teint quelque peu olivâtre mais harmonieux, des sourcils qui semblaient peints, des cils retroussés, des dents éclatantes, de vraies dents de chat, des narines joyeuses, le corps svelte, le pied cambré, la main petite et expressive.

Tout cela était charmant, mais, comme chez tous les Basques, «ces cacheurs d’âme,» la figure n’exprimait pas bravement la pensée. Il n’y a pas un Basque qui ne serait bon diplomate, parce qu’il a l’œil pénétrant et parce qu’il porte un masque trompeur.

Ainsi était la sœur, ainsi était surtout le frère.

Jean Le Roy était resté sauvage; mais Marianne Coucou venait avec ses enfants tous les dimanches d’été aux Eaux-Chaudes. L’hiver, elle les conduisait à la messe à Laruns; on s’était même hasardé une fois jusqu’à Pau pour acheter un habit à Achille et une robe à Marie; il fut décidé que la jolie montagnarde porterait le costume des Ossaloises: sur la tête, le capulet de drap écarlate avec la doublure damassée, le petit bonnet rond de mousseline pour retenir les cheveux, sans toutefois emprisonner les belles tresses qui retombent sur les épaules; le corset de velours noir avec des revers de velours cramoisi; le fichu de soie dont les pointes se perdent dans le corset; les jupes de laine divisées en plis symétriques, celles du dessus s’agrafant derrière la taille à la hauteur des genoux, réminiscence ou inspiration des paniers de l’ancien régime. Voyez comme le ruban bleu court avec art sur les dessins de ces plis étudiés! Ce n’est pas tout: voici le tablier de mousseline blanche unie ou brochée, avec les falbalas qui égaient les jupes. Sur le tablier jouent au vent les deux bouts d’une large ceinture jaune qui viennent flotter jusque sur les bas blancs, ces bas blancs dessinant une jambe nerveuse, se coupant au cou-de-pied et débordant sur le soulier par leurs fines canelures.

Mais si la sœur restait fidèle au costume du pays, le frère s’en voulut affranchir. Il trouvait que si les paysannes sont jolies dans leurs modes séculaires, les paysans ont le costume des paysans de théâtre avec leur veste écarlate, leur gilet de molleton blanc à larges revers, la chemise plissée et serrée au col, la culotte courte de velours noir avec les poches à revers garnies de galons dorés, les jarretières à glands en cordon de soie violette ou jaune ou rouge, l’épingle étincelant sur la chemise, les sandales en fil garnies de bandelettes noires ou rouges qui se croisent sur le pied. Et sur tout cela le célèbre béret béarnais brun.

Jean Le Roy était plus sévère dans son costume. Il portait la culotte courte et la veste brune, mais il se jetait toujours sur les épaules une ample cape de laine blanche, ce qui lui donnait un grand caractère. Aussi son fils le trouvait-il le plus beau des montagnards.

Pour lui, dès qu’il put imposer sa volonté, il voulut être habillé tout de noir, comme le curé et comme le médecin de Laruns.

–C’est bien, dit le père, cela prouve que sa vie sera sérieuse.

Il avait passé toutes ses jeunes années à étudier, à chasser, à jouer du violon et à garder le troupeau; il appelait cela étudier encore. Il emportait toujours un livre, un fusil ou son violon.

Et quel livre emportait-il? L’Iliade et l’Odyssée, un in-18du temps de la Régence avec des figures d’Audran, la plus belle édition de l’Homère de madame Dacier. Quand il n’emportait pas Homère, il emportait l’Ancien Testament. Il commençait bien, cet inculte, puisqu’il mettait la main du premier coup sur les deux Bibles de l’humanité. L’Ancien Testament, c’était le curé de Laruns qui le lui avait donné; l’Homère, il l’avait acheté d’un colporteur qui tous les ans traversait le pays avec l’ancienne Bibliothèque Bleue, appauvrie encore par quelques livres de contrebande, comme l’histoire du chevalier Cartouche ou du sieur Mandrin.

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
204 s. 8 illüstrasyon
ISBN:
4064066330460
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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