Kitabı oku: «Aloys, ou Le religieux du mont Saint-Bernard»
Astolphe de Custine
Aloys, ou Le religieux du mont Saint-Bernard

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329464
Table des matières
AVANT-PROPOS
DE L’ÉDITEUR.
Introduction.
Conclusion.

AVANT-PROPOS
Table des matières
DE L’ÉDITEUR.
Table des matières
CETTE histoire est vraie; mais elle a été écrite de mémoire par le voyageur qu’on y voit figurer, et qui n’en avait entendu faire qu’une lecture rapide au couvent même du mont Saint-Bernard.
Le manuscrit, remis au net, fut présenté, il y a quelques années, à l’une des femmes les plus distinguées de la société, par la délicatesse de son goût, et la sagacité de son esprit. L’auteur d’Ourika eut l’idée de l’insérer dans un recueil de nouvelles, dont voici le cadre:
Un étranger est retenu au mont Saint-Bernard, par une tourmente; et, pour charmer l’ennui de sa captivité, il parvient à engager les six religieux, habitant alors l’hospice, à lui conter leur histoire. Il se trouve que chacun de ces hommes a été conduit là par un amour malheureux!...
Le voyageur, ayant reconnu un des religieux, se hâte de fuir le couvent; et, revenu dans sa patrie, il écrit l’histoire de ce moine, dans laquelle, par un concours de circonstances extraordinaires, il se trouve lui-même jouer un rôle.
En peu de temps, la mort l’a enlevé ; et la seule amie à laquelle il eût confié son secret, l’a gardé religieusement jusqu’à ce que d’autres morts, qui se sont bien rapidement succédé, permissent de publier une production qui ne peut qu’ajouter un souvenir touchant à ceux qu’a laissés ce malheureux.
Aujourd’hui rien ne recommande mieux les ouvrages au public, que la certitude qu’ils n’ont pas été écrits pour lui. Celui-ci, n’eût-il que ce mérite, nous eût paru digne encore d’être lu.
Introduction.
Table des matières
L’HISTOIRE qu’on va lire a été recueillie par un Français qui parcourait le nord de l’Italie au commencement du printemps de l’année 1815. Il venait de voir mourir l’objet de ses plus chères affections, une femme qu’il avait adorée. Ce chagrin, dont il croyait que rien ne peut consoler, l’avait détaché du monde et entraîné dans un pays lointain: mais un voyage sans but était sans intérêt. Il errait dans les solitudes des Alpes sans les voir, sans entendre le sublime langage que parle une nature toujours primitive, puisque l’homme et la civilisation n’y peuvent rien changer. Il s’étonnait lui-même de son indifférence, en contemplant des scènes si nouvelles, et il croyait avoir perdu pour toujours la faculté de sentir. Toutes les sources d’émotion: l’admiration, l’amour, la crainte, lui paraissaient taries au fond de son cœur, à qui rien ne répondait, parce qu’il ne savait plus rien demander: un reste de foi, sans l’attacher à la vie, l’empêchait seulement de se donner la mort.
C’est dans cette disposition d’esprit, qu’un soir il suivait péniblement les sinuosités du défilé, par où l’on gravit du fond de la vallée d’Aoste jusqu’au passage du mont Saint-Bernard.
On donne le nom de montagnes, dans ce pays, à des cols très-élevés, et pourtant dominés encore de tous côtés par des pics inaccessibles. Il n’était plus qu’à peu de distance de l’hospice. Le temps était calme, quoique très-froid, à cause de la prodigieuse élévation du sol; les derniers murmures de la Doire, qui se précipite vers le Piémont, expiraient au loin dans les régions inférieures de l’air; les ombres du soir grandissaient les rochers, dont les masses bizarres ressemblaient à des géans enchaînés; et, près de voir disparaître le soleil, la seule image de la vie dans ces lieux déserts, la terre semblait attendre la nuit avec un respect silencieux.
Des tableaux si solennels auraient inspiré une sorte de terreur au jeune voyageur s’il eût été moins malheureux; mais, ayant perdu lui-même le charme de la vie, il contemplait l’image de la destruction avec une insouciance sinistre. Il éprouva cependant un désir, le seul qui, depuis bien des mois, eût réveillé son âme de cette léthargique indifférence: il voulut s’arrêter pour admirer la solitude. Il ordonna donc à ses guides de le précéder à l’hospice, leur promettant de les y rejoindre en peu de temps. Sans tenir compte de l’expérience de ces hommes, qui lui prédisaient une soirée orageuse, il exigea qu’on le laissât seul: il s’assit contre un quartier de rocher, dont la pointe aiguë s’élevait au-dessus de la neige qui couvrait encore la route et les pentes du défilé.
A peine fut-il resté un quart-d’heure près de cette pierre, que le ciel se couvrit subitement de nuages rapides; d’autres vapeurs s’élevaient plus lentement du fond des vallées, et, rasant les flancs de la montagne, elles semblaient en assiéger la cime; cette voûte mobile coupait les pans de rochers à la moitié de leur hauteur, et l’on voyait des cascades tomber comme par magie du milieu de ces nuages qui dérobaient aux regards la vraie source des eaux. Un vent formidable, soufflant par intervalles, faisait monter jusqu’au ciel des tourbillons de neige, et la nature désolée disparaissait sous cette poussière glacée comme sous un linceul. En vain le tonnerre de l’avalanche, les craquemens des glaciers, les sifflemens de la tempête, avertissaient le jeune voyageur de fuir le danger; il ignore encore ce qu’il a pensé, ce qu’il a éprouvé , jusqu’au moment où, réveillé d’un profond évanouissement, il se sentit soulever par un inconnu. La nuit était sombre, la vitesse du vent s’était ralentie, mais un engourdissement insurmontable ôtait à l’étranger l’usage de ses membres. Un des moines de l’hospice, qui avait été guidé par les chiens jusqu’auprès du mourant, agitait une cloche pour appeler du secours.
«— Pourquoi me rendre une
» existence si douloureuse, s’écria le
» voyageur? je ne sentais plus rien.
» — Je vous ai réveillé du sommeil de
» la mort, répondit le moine, vous étiez
» enseveli sous la neige.
» — Que ne m’y laissiez-vous!
» — J’ai fait mon devoir; le vôtre est
» d’user pour la gloire de Dieu de la vie
» qu’il vous rend.
» — Qu’est-ce que la vie pour moi?»
Dans ce moment un second religieux rejoignit son compagnon, et ils parvinrent tous deux à transporter jusqu’à l’hospice l’imprudent jeune homme, dont on avait cherché la trace depuis le commencement de la tourmente.
Sa santé fut parfaitement rétablie en deux jours, mais les douleurs de son âme paraissaient incurables! Son cœur était devenu incapable même de reconnaissance, et l’existence lui paraissait un tel fardeau, qu’à peine pouvait-il adresser un remercîment au religieux qui la lui avait conservée en risquant la sienne.
Cependant il ne paraissait pas songer à quitter l’hospice; il ne recherchait ni ne fuyait la société de son libérateur; il s’étonnait de l’élégance du langage de ce moine qui, Français comme lui, n’avait que vingt-sept ans, et vivait depuis trois ans dans cette maison. Ne pouvant s’empêcher d’admirer tant de patience à cet âge, il devint enfin curieux d’apprendre par quelle voie une âme qui semblait avoir souffert, avait été conduite à cette ineffable paix, inconnue aux habitans du monde.
Le religieux hésita quelques instans; mais bientôt, élevé au-dessus de lui-même par un motif de charité, il pensa que ses douleurs étaient plus amères que celles de l’infortuné qui l’interrogeait, et qu’il se rendrait coupable s’il refusait de lui montrer comment il avait été amené dans ce port où l’attendait la ré signation.
Le prieur du couvent se joignit à l’étranger pour vaincre la résistance de son disciple; ce respectable supérieur, le seul homme auquel le jeune religieux eût confié ses chagrins, l’avait dès longtemps exhorté à écrire l’histoire de sa conversion; le moine sortit pour aller chercher son manuscrit, qu’il rapporta à l’instant; il y lut ce qui suit:
«JE suis né fort peu de temps avant l’époque où éclatèrent les discordes civiles qui agitent mon pays. Je n’ai connu ni mon père, qui périt victime de la fureur des factions, ni ma mère, qui ne put se consoler de la perte de son époux, et mourut de douleur peu de temps après lui. Je fus élevé par une sœur de mon père, qui, restée veuve sans enfans, me reçut dans sa maison et me traita comme son propre fils. La Providence la protégea; sa vie et une partie de sa fortune échappèrent comme par miracle aux fureurs et à l’avidité populaires. Ainsi, après un vaste incendie, on aperçoit quelquefois un toit solitaire et qui, gardé par une puissance invisible, est resté intact au milieu des ruines de toute une ville.
» C’est dans cet asile que j’ai passé mon enfance et ma première jeunesse: nous y vivions séparés du reste du monde.
» Ma tante, frappée des crimes et des erreurs du siècle, crut qu’elle aurait tout fait pour moi si elle parvenait à me cacher l’esprit du temps et à me rendre différent des hommes avec lesquels j’étais pourtant destiné à passer ma vie. Elle s’occupa de mon éducation avec toute la tendresse d’une mère, mais son esprit manquait d’étendue et de fermeté, et si je pouvais attribuer aux fautes des autres quelques-unes des douleurs qui m’ont accablé dans le monde, j’en accuserais les soins aussi excessifs que peu éclairés d’une personne à qui je dois cependant bien de la reconnaissance. Elle détestait les excès des hommes que le torrent révolutionnaire entraînait successivement à la tête de la société. Le monstrueux pouvoir de ces esclaves tyrans épouvantait le monde. On tremblait en voyant commencer leur règne, on tremblait en le voyant finir. Ne remontant jamais aux principes par lesquels on pouvait combattre leurs erreurs, ma tante ne voulait pas voir que leurs actions étaient un résultat nécessaire de leurs idées. Elle reculait devant les effets, après avoir admis les causes.
» Je reconnus de bonne heure cette inconséquence, et, tout en partageant les sentimens de ma tante, je m’efforçais de n’adopter aucune de ses opinions.
» Dès-lors je me vis condamné à une lutte secrète, et la personne contre l’esprit de laquelle je me défendais sourdement de toutes les forces du mien, ne se doutait même pas de ce combat intérieur. Mais par cette résistance continuelle, je me privai volontairement de la seule intimité que les circonstances m’auraient permise, et dans l’âge des plus douces émotions, je n’éprouvais qu’un sentiment, celui de mon isolement; je n’en aurais pas souffert, si ma tante eût mieux jugé les besoins de mon cœur; j’étais naturellement sérieux, et avec un peu de mélancolie, la jeunesse et l’enfance même se mettent facilement au niveau de l’expérience, mais son caractère était trop différent du mien pour me forcer à la confiance. Peu de chose arrêtait les épanchemens de mon âme. J’avais le don de lire sur les physionomies l’impression que produisaient mes discours; ce tact si douloureux augmentait ma timidité naturelle, et il a souvent arrêté les paroles sur mes lèvres. Le deuil de ma famille, les réticences maladroites des domestiques, lorsque je les questionnais sur mon père; les récits mystérieux dont on avait nourri l’inquiétude de mon esprit, tout avait contribué à me frapper l’imagination d’une vague tristesse, et je pleurais déjà des malheurs que j’ignorais encore. Rien n’égalait la tendresse de mon cœur, rien ne suffisait à son besoin d’aimer.
» L’éducation des femmes est dangereuse comme la lecture des romans; elle développe prématurément une sensibilité que le monde ne peut plus satisfaire. Dans la singulière disposition d’âme où j’étais, la piété devint mon unique refuge; et, quoique ma tante fût étrangère à toute idée religieuse, l’éducation que je reçus chez elle me fit sentir, mieux que des sermons, que j’étais créé pour quelque chose de meilleur que la terre; et cela précisément parce qu’on ne me parlait que d’elle.
» Un jour, mon gouverneur, qui n’était pas plus dévot que ma tante, me donna cependant l’Imitation de Jésus-Christ, et les Psaumes de David, plutôt comme des livres curieux, que comme des règles de conduite; et, à dix ans, je trouvai cette lecture parfaitement appropriée aux besoins de mon âme. On ne m’a jamais expliqué la religion; j’ai senti qu’elle était vraie, parce qu’elle m’était nécessaire. Il me semblait que mon cœur l’aurait inventée, si la miséricorde de Dieu ne l’avait préparée pour moi.
» Frappé de la méchanceté des hommes, avant de les connaître; élevé pour un pays, pour un temps qui n’était pas le mien, tout ce que j’entendais des bruits du monde ne servait qu’à fortifier mon penchant pour la retraite et pour la contemplation. Je l’avoue avec confusion, j’étais alors près du port; je m’en suis toujours éloigné, jusqu’au moment où la grâce céleste m’y a poussé de force; car ce n’est pas ma sagesse, c’est ma misère qui m’a conduit ici.
» Le germe de piété que Dieu avait caché en moi ne fut pas assez cultivé pour pouvoir me défendre contre l’atteinte des passions, et j’étais destiné à éprouver toutes les peines qui tiennent à un amour-propre d’autant plus dangereux, qu’il se déguisait sous la tendresse du cœur. J’avais un besoin de plaire et d’être aimé, qui me distrayait continuellement des études solitaires: mon imagination me mettait, malgré moi, en présence d’un monde que je ne connaissais pas, et que néanmoins je ne pouvais fuir. Il n’y a point de solitude pour les âmes vaines! Jamais le hasard ne me faisait rencontrer une personne nouvelle, sans que sa présence, sa physionomie, ses regards influassent pour long-temps sur la disposition de mon âme.
«Je vais rapporter une circonstance qui, peut-être, vous paraîtra puérile; mais elle vous prouvera à quel point, dans mon cœur, la sensibilité se confondait avec la vanité .
» Il n’y avait point de jardin dans la maison de ma tante, et elle avait obtenu d’un voisin la permission de m’envoyer chez lui, aux heures de récréation. Un jour, j’avais franchi le mur assez bas qui séparait ce jardin d’une seconde enceinte, au-delà de laquelle je trouvai encore un mur qui fut bientôt escaladé, comme le premier. Je poussai mes découvertes jusqu’à un troisième jardin, plus grand que les précédons; je m’y arrêtai, enchanté de la beauté des arbres et de la magnificence d’une maison que j’apercevais dans le lointain. Tout me paraissait grand; j’étais peu fait à la nouveauté, et la monotonie de ma vie avait disposé mon imagination à l’étonnement, Je parcourais rapidement les sentiers faciles de ce nouveau paradis, où ma hardiesse m’avait conduit, lorsqu’en passant devant un pavillon entouré d’arbres, j’entendis une voix de femme, très-douce, s’écrier: Ah, le joli enfant! que sa physionomie est intéressante! Ces mots prononcés par la reine du lieu produisirent sur moi l’effet de paroles magiques. Une vie nouvelle se révéla à mon esprit; mes rêveries devinrent réalité, et j’appris avec ravissement que le monde renfermait assez de merveilles pour répondre à toute l’exigence de mon imagination. Mon amour-propre venait d’être éveillé ; et, de ce jour, la solitude où nous vivions me parut un exil.
» La dame qui m’avait aperçu s’approcha, accompagnée d’une autre, et me demanda mon nom. Quand elle apprit la manière dont j’étais arrivé chez elle, elle me renvoya à ma tante, non sans m’avoir comblé de caresses. Elle m’avait présenté à plusieurs enfans de mon âge, qui se trouvaient dans sa maison, mais dont la gaîté et l’air d’indépendance me causèrent une tristesse indéfinissable, et augmentèrent ma timidité, au point de m’empêcher absolument de leur parler ou de prendre part à leurs jeux.
» Le soir, ma tante, après m’avoir sévèrement grondé, me fit promettre de ne plus retourner chez la dame qui m’avait si bien reçu.
» J’ai su, depuis, que c’était une courtisane devenue toute puissante, grâce à l’amour d’un de ces tyrans éphémères qu’on voyait entraînés au pouvoir, par la faiblesse de leurs devanciers.
» L’événement de ce jour, quoique bien peu important, fit révolution dans mon âme. Je vis qu’on m’avait caché le monde, que le silence dont on m’entourait n’était pas universel, et je crus sentir que la solitude où l’on m’élevait était funeste à mes facultés; la découverte de cette contradiction entre mon éducation et l’instinct de mon cœur, me plongea dans un chagrin sans remède, comme le mal qui le causait. Croissant avec l’âge, cette tristesse est devenue l’aliment et le poison de ma vie. J’ai éprouvé les terribles effets des passions: j’ai ressenti des douleurs aiguës; mais rien ne m’a laissé un souvenir plus pénible que cette enfance solitaire, dont les besoins ignorés de ceux qui m’entouraient, comme de moi-même, n’ont produit que des regrets amers. Plus les années m’apportaient d’ardeur et d’énergie, plus mon cœur appelait l’amitié, la seule passion qui soit à la portée de la première jeunesse! J’aurais donné tout l’orgueil de la naissance, tout l’espoir de la fortune, tous les biens, tous les plaisirs que je connaissais, et tous ceux que je me figurais, pour un ami, pour un frère, avec qui j’aurais pu partager mes émotions, et un morceau de pain.
» Le spectacle d’une grande ville, avec, ses intérêts divers et son mouvement, porte dans un cœur jeune et solitaire une tristesse à laquelle rien ne peut se comparer. On s’épouvante à l’idée qu’on suit une voie différente de la carrière de tant d’hommes qu’on croit heureux, parce qu’on ne les voit que passer.
» Les sentimens patriotiques, l’instinct guerrier si prompts à s’éveiller dans le cœur d’un homme, vinrent accroître mes tourmens. Je n’avais pas de patrie, puisqu’on ne me montrait aucune carrière, et l’incertitude de ma destinée laissait mon imagination flotter dans un vague funeste. Ne pouvant satisfaire aucun des besoins que donne la société, ne pouvant s’assujétir à aucune occupation capable de l’intéresser exclusivement, mon esprit aurait dû prendre son vol vers Dieu; mais je n’avais pas assez de vertu pour comprendre l’unique avantage de ma position, ni pour soutenir le rôle sublime auquel la singularité de mon malheur semblait m’appeler. Tout me disait, il est vrai, que je n’étais pas fait pour vivre dans le monde; mais, quoique né avec un esprit religieux, ce germe, abandonné à lui-même, ne s’était point développé, et j’étais resté au-dessous de ma vocation; la piété se faisait sentir à mon âme, comme un goût, comme un autre penchant; elle n’était pas devenue un code de lois applicable à toute la conduite de ma vir. Je n’étais qu’une ombre, et j’aurais dû devenir un flambeau; je le sentais pour mon tourment, car je ne pouvais suppléer aux forces qui me manquaient. Je voyais même ce qui aurait pu remédier à ma faiblesse; mais elle était si grande, que je la préférais à une vertu qui me paraissait trop pénible.
» Il y avait des momens où j’étais tenté de donner à mon gouverneur des conseils sur mon éducation, car il ne se doutait guère des inquiétudes de mon âme, et son aveugle indulgence le rendait trop souvent le complice de mon malheur.
» J’étais plus coupable que lui, puisque je voyais mieux le danger; j’aurais pu lui dicter la méthode à suivre: c’était une régularité inflexible; les exhortations à m’adresser, c’étaient des paroles douces, pieuses et tendres. Au lieu de ce système, il en suivait un contraire: il était sévère dans son langage, et se relâchait de sa doctrine, dès qu’il s’agissait de l’appliquer; la sphère de ses théories ne s’étendait pas au-delà du discours.
» Je me reprochais vainement de ne pas faire sans lui ce qui me paraissait nécessaire. La voix de ma conscience ne suffisait pas pour me réveiller du lâche sommeil où je m’enfonçais, et, me reposant de mon éducation sur ceux qui en étaient responsables, je trahissais mon âme dont je connaissais, mieux que personne, les plaies et les besoins! étrange inconséquence! je sentais que vivre et accomplir ses devoirs, c’est une seule chose; je n’en remplissais aucun, et pourtant je désirais assurer mes droits à l’existence!
» Ma tante ne pouvait juger mon caractère; elle s’affligeait de ma tristesse, sans en deviner la cause, et ma froideur l’aigrissait sans l’éclairer sur la maladie de mon cœur.
» Mon gouverneur, ancien abbé, héritier des opinions philosophiques du dix-huitième siècle, ne reculait, comme ma tante, que devant l’application des principes révolutionnaires, et, par une inconséquence assez commune, il regrettait l’ordre de choses que ses idées favorites avaient cependant renversé.
» Ainsi un genre de contradiction, analogue à chacun de nos trois caractères, nous rendait, pour ainsi dire, étrangers à nos opinions, et frappait de mort nos esprits: l’inconséquence rend la pensée stérile, parce que, retranchant de la vie l’exécution, elle ne laisse à la conception aucun but réel. J’avais assez de lumières pour voir les fautes des autres, et même les miennes, mais je n’avais point assez de volonté pour y remédier. Peut-être la nature donne-t-elle à certains esprits la faculté de voir; Dieu seul leur communique celle de vouloir. J’ai bien éprouvé que j’étais un de ces esprits qui n’agissent pas dès que Dieu ne les fait pas agir! J’étais en révolte contre la sagesse du monde, et le goût de l’opposition qui me dominait nuisait à mon éducation. Peu importe ce qu’apprend un enfant; l’essentiel, c’est qu’il se laisse enseigner avec docilité.
» Ce penchant à la contradiction se manifestait partout; et, quand ma tante me peignait, avec la vivacité de la passion, le déplorable état de notre patrie, je songeais à la dame du jardin, à l’air d’opulence qui régnait dans ce séjour, et je me disais: ma tante voit tout son pays dans sa maison.
» J’avais adopté, sans m’en apercevoir, des idées qui ne s’accordaient plus avec la position où le sort, ma famille et mon éducation me retenaient. Ainsi, dans le silence d’une retraite, en apparence paisible et heureuse, mon âme se préparait d’irrémédiables souffrances.
» Le bonheur, c’est l’accord entre la vie intérieure et la vie extérieure. Combien de fois, avant d’être entré dans cet asile de la prière, d’où les accidens de la vie ne se présentent plus à notre souvenir que comme des coups de vent qui nous ont poussés dans le port; combien de fois, perdu sur l’océan du monde, sans direction, sans espérance, sans compagnons, j’ai déploré l’affreux malheur de vivre isolé dans le pays que j’appelais ma patrie! Je regrettais jusqu’ aux dangers, jusqu’aux erreurs de l’éducation publique; je sentais que mes torts, quels qu’ils eussent été, m’auraient paru légers, puisque la peine en aurait été supportée par une génération tout entière. Les vices de l’éducation particulière, même en admettant qu’ils soient moindres que ceux de la méthode commune, nous causent des maux plus insupportables, parce qu’ils ne nuisent qu’à nous, et que nous en sommes seuls responsables.
» Le désir d’être associé à mes semblables, d’être adopté, guidé, entouré, soutenu par eux, de trouver place dans leurs institutions, d’obtenir enfin le droit de cité dans l’univers; ce besoin d’une patrie, le plus pur et le plus légitime de tous les attachemens de la terre, m’a poursuivi jusqu’aux portes du Ciel, où j’attends la mort pour devenir citoyen.
» Pardonnez les détails auxquels j’ai cru devoir m’arrêter; les premières impressions de l’enfance ont eu une grande influence sur ma vie, et l’explication des événemens qui me restent à raconter est tout entière dans mon caractère. Voilà pourquoi je me suis attaché à vous en marquer les traits principaux. La source de mes peines était en moi; quel qu’eût été l’état où le Ciel m’eût appelé, j’en aurais fait du malheur.
» Je passerai rapidement sur les premières années qui suivirent celles de mon enfance, parce que vous n’y verriez que le développement naturel des dispositions que je viens de vous montrer.
» Les révolutions politiques se succédèrent, les temps s’adoucirent. Ma tante retrouva un peu de sécurité, une partie de ses biens; et l’austérité de notre retraite fut égayée par le retour de quelques amis rappelés de leur exil.
» Un chef militaire avait remplacé nos tyrans bourgeois; la discipline de l’armée fut appliquée à l’administration de l’État, et bientôt l’ordre des camps régna dans tout le pays. Ce nouveau régime ne satisfaisait ni l’amour de la justice, ni celui de la liberté, puisqu’il était fondé sur l’usurpation et soutenu par l’oppression; mais il donnait l’idée de la durée, et cette apparence de solidité séduisait tous ceux qui ne veulent obéir qu’à la force. Ils sont en grand nombre: aussi, un peuple qu’on avait vu, peu d’années auparavant, se faire le bourreau de son roi, et, si j’ose m’exprimer ainsi, de la royauté, se glorifia de devenir l’esclave fanatique d’un soldat parvenu.
» Nous respirions! Les lois de proscription étaient rapportées ou adoucies; nos parens, nos amis revenaient de toute part recueillir les débris de leur fortune, et l’on s’embrassait sur les ruines de la patrie, en se félicitant d’avoir retrouvé après l’orage un asile où reposer sa tête.
» Ma tante, uniquement attachée à d’anciens souvenirs, ne pouvait approuver rien de ce qui se faisait par des hommes nouveaux. Elle ne prit aucune part à l’enthousiasme général; et, plus occupée des individus que des choses, elle était peu satisfaite d’une révolution qui ne rendait pas les places à leurs anciens titulaires. Elle profitait des adoucissemens qu’on apportait à ses maux; elle était heureuse de n’avoir plus à craindre pour sa vie, pour sa liberté, mais elle n’éprouvait aucune reconnaissance d’un bienfait qui ne touchait pas son cœur, et elle continua de vivre au milieu de son pays, comme dans une terre d’exil.
» Moi, au contraire, je me livrai, avec toute l’exagération d’un enfant de quatorze ans, au bonheur d’avoir retrouvé une patrie et des espérances partagées par un peuple entier.
» Je vis s’écouler de longues années dans le regret de ne pouvoir prendre part aux exploits qui illustraient mon pays, et je frémissais d’indignation en pensant qu’il ne resterait plus de nations à subjuguer quand j’aurais atteint l’âge d’entrer dans nos armées. Naturellement doux et pacifique, j’avais pourtant au fond de l’âme une inquiétude vague qui m’aurait fait trouver du charme à la vie aventureuse des camps. Mais lorsque je fus en âge de choisir une carrière, mes opinions politiques avaient changé, je ne voulus plus accepter aucun emploi; et, en même temps, par une contradiction qui semble avoir présidé à ma destinée, ma tante, sans avoir abandonné ses vieilles opinions sur la marche des affaires en général, avait adopté un avis différent relativement au parti que je devais prendre. Par malheur, ses anciennes idées étaient devenues les miennes, et, tout en reconnaissant les bornes de son esprit, je ne pouvais assez m’étonner de la sagacité avec laquelle elle avait prévu depuis si long-temps les excès du nouveau gouvernement. Elle n’avait cessé d’en blâmer la marche et de se quereller même avec ses amis intimes, pour défendre son opinion, opinion d’autant plus invariable qu’elle était moins raisonnée.
» J’avais trop admiré cette constance dans ses jugemens: j’étais si jeune alors, que je ne savais pas combien il y a peu de mérite à parler toujours de même, quand on n’agit jamais.
» Aussi, malgré l’inflexibilité de ses doctrines, dès que ma tante me vit approcher de ma dix-septième année, l’obligation de suivre une carrière frappa tellement son esprit, imbu des anciens axiomes de conduite, qu’elle fit céder son aversion personnelle aux conseils de la vieille sagesse du monde! Chose étrange! tandis que je passais dans le parti qu’elle n’avait jusqu’alors cessé de défendre, sa tendresse pour moi s’alarmait des dangers auxquels elle me croyait exposé, si je suivais la route singulière qu’elle se reprochait peut-être en secret d’avoir contribué à me faire choisir.
» Parmi les personnes que nous voyions habituellement, une seule m’avait inspiré de l’amitié : c’était un homme que la chaleur de son âme et l’éclat de son imagination me faisaient trouver plus en rapport avec moi que les gens de mon âge. Dévoué au parti opprimé, le comte de T** avait parcouru l’Europe et suivi le malheur dans toutes ses phases; il n’était revenu dans son pays que lorsque tout espoir lui parut perdu pour la cause qu’il avait servie. Alors il se laissa entraîner par l’enthousiasme universel qu’inspirait un gouvernement réparateur; et, jusqu’au jour où le sang le plus pur eut coulé, espérant tout de son nouveau maître, il l’avait servi avec zèle.
»Un homme de ce temps-là dit de cette action: c’est pis qu’un crime, c’est une faute! Sitôt qu’elle eut dessillé tous les yeux qui pouvaient l’être, M. de T** abandonna sa nouvelle carrière, et brava la fureur d’un maître pour qui sa retraite était un reproche insupportable. C’est lui qui a le plus contribué à me faire persister dans mon inaction; la position qu’il m’avait fait choisir était d’autant plus difficile à garder, que l’enthousiasme militaire s’emparait de tous les Français. Mais je me soutenais par l’indignation: ce sentiment passionné me tenait lieu de force de caractère, de plaisir, d’activité, de tout.
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