Kitabı oku: «Principes de philosophie positive»

Yazı tipi:

Auguste Comte

Principes de philosophie positive


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066322168

Table des matières

A LA MÊME LIBRAIRIE.

PRÉFACE D’UN DISCIPLE

AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR

PREMIÈRE LEÇON

DEUXIÈME LEÇON

A LA MÊME LIBRAIRIE.

Table des matières



Les Principes de Philosophie positive sont la reproduction de la Préface d’un disciple par M. LITTRÉ, et des deux premières leçons du Cours de Philosophie positive, par Auguste COMTE. Cet ouvrage peut servir d’introduction à l’étude Cours de Philosophie positive. 6 vol. in-8.

PRÉFACE D’UN DISCIPLE

Table des matières

Pendant que la philosophie et la littérature qui règnent dans l’enseignement et dans les académies, et qui, en conséquence, ont dans le monde la grande place et la haute main, ignoraient M. Comte, ou, recevant par ouï-dire nouvelles de ses travaux, ne se croyaient pas, pour les dédaigner, obligées de les connaître, une partie du public, ouverte par des dispositions spontanées aux doctrines positives, achetait son livre, le lisait et avait fini par en épuiser la première édition. Aussi l’ouvrage était-il devenu rare; on ne le trouvait plus dans la librairie; et, quand il se rencontrait dans quelque vente, il fallait le payer un prix exorbitant. C’était par la seule force de la doctrine et des choses qu’il avait ainsi cheminé ; car, à la fois, rien n’avait été fait pour le propager, et rien n’avait été concédé aux faiblesses de l’esprit contemporain; et, comme cet ancien maître qui écartait de son école les esprits étrangers à la géométrie, l’auteur écartait de la sienne tous ceux qui auraient voulu arri ver à la philosophie sans passer par la science.

Il était donc devenu utile, je dirai même, il était devenu urgent de rendre accessible à une nouvelle génération le livre qui nous a formés et qui demeurera le fondement de la philosophie positive. On ne peut méconnaître que celle nouvelle génération est mieux préparée que nous ne l’étions; que l’atmosphère ambiante s’est chargée de quelques éléments intellectuels qui alors lui étaient étrangers; et que des notions inconnues, il y a une trentaine d’années, sont devenues familières et serveut de germes à une évolution ultérieure. C’est ainsi que s’effectuent les mutations de l’esprit humain. En cet état, on ne s’étonnera pas que de divers côtés soit née la pensée de réimprimer le Cours de philosophie positive. Un jeune Russe, possédé de l’amour de la science, M. G. Wyrouboff, songea à s’en charger et à faire ce cadeau au monde studieux; des motifs indépendants de sa volonté l’en empêchèrent. Madame Comte voulut alors se mettre en son lieu et place, dévouer à cette œuvre non pas son superflu, mais son nécessaire, et, la publiant volume par volume, subvenir, de l’un sur l’autre, aux frais de l’entreprise. Pendant qu’elle s’efforçait, l’attention d’un éditeur, qui depuis longtemps jouit de la confiance du public, fut attirée; et dès lors une prompte exécution fut assurée.

Quelques personnes avaient désiré qu’on annotât l’ouvrage à cause des différences qui se sont produites dans l’état scientifique depuis le moment où M. Comte composa son livre. Mais cela n’a paru aucunement nécessaire. Sans doute, la philosophie positive est fondée sur la science; et une science mal faite et insuffisante la rendrait ruineuse comme elle. le serait elle-même; sans doute aussi, les quarante ans environ qui se sont écoulés depuis que M. Comte fit sa provision encyclopédique ont amené, dans les différentes branches, de notables extensions, d’importantes découvertes et de fécondes théories. Cependant rien de tout cela n’a touché au fondement de la philosophie positive. Le livre de M. Comte est un livre, non de science spéciale, mais de science générale. Si, durant ces quarante années, il était survenu quelque chose qui, changeant l’esprit de la science, la forçât de renoncer, en un point ou en l’autre, à sa méthode, il s’ensuivrait que la philosophie positive, dont le titre et la gloire est de transporter celte méthode de l’ordre spécial dans l’ordre général, perdrait sa raison d’être et s’écroulerait avec tant d’autres conceptions systématiques qui sont des accidents du développement de la pensée collective. Mais cela n’est pas; les accroissements contemporains n’infirment rien, et par conséquent confirment tout.

Ce fut en 1826 que M. Comte publia le plan de son grand traité, et en 1842 qu’il en écrivit les dernières lignes. Seize ans s’écoulèrent donc entre la conception et l’achèvement; mais la conception avait eu tant de sûreté, que, malgré ce long espace de temps, l’achèvement y répondit de tout point; et tel le plan avait été tracé, tel il fut rempli. Le premier volume, renfermant les préliminaires généraux et la philosophie mathématique, parut en 1830. La crise survenue dans la librairie à la suite des événements politiques interrompit cette publication, qui fut reprise en 1835, année où parut le second volume comprenant la philosophie astronomique et la philosophie de la physique proprement dite. A l’origine, M. Comte avait entendu renfermer toute la matière en quatre volumes; d’abord la chose alla selon son dessein, et le troisième, qui fut publié en 1838, ne dépassa pas l’étendue projetée: la philosophie chimique et la philosophie biologique le remplirent. C’est à la philosophie sociale que devait être consacré le quatrième et dernier volume; là, dans cette sixième partie, qui est entièrement de la création de M. Comte, tout était nouveau, tout était à faire, et tout fut fait. Mais les prévisions d’étendue ne suffirent plus, la matière s’allongea, et le quatrième volume (1839) ne comprit que la portion dogmatique de la philosophie sociale, c’est-à-dire l’exposition de la destination politique qui lui est propre, de l’esprit scientifique qui la caractérise, et de ses théories générales sur l’existence et le mouvement des sociétés humaines. Le reste devait tenir dans un cinquième volume; à son tour, ce cinquième volume (1841) se trouva trop étroit pour ce reste qui n’était rien de moindre que l’appréciation fondamentale de l’ensemble du passé humain; l’auteur, s’en excusant, fait valoir la nouveauté, la grandeur, la difficulté du sujet. L’excuse est légitime; et, en le lisant, chacun y reconnaît toute la concentration d’idées compatible avec une suffisante clarté d’exposition, se sentant conduit dans le labyrinthe des faits et des révolutions par un guide à qui l’histoire a remis son peloton. Enfin le sixième et dernier volume fit son apparition (1842). Ainsi fut accompli ce qu’on doit appeler l’œuvre philosophique du dix-neuvième siècle: donner à la philosophie la méthode positive des sciences, aux sciences l’idée d’ensemble de la philosophie.

Cette brève formule a besoin d’être développée. Ceux qui se représenteront la suite des spéculations philosophiques, sauf la philosophie positive, depuis Platon et Aristote jusqu’ à nos jours, reconnaîtront qu’elles forment, quelque mérite relatif qu’elles aient d’ailleurs suivant les temps, une masse confuse où l’on ne distingue les rapports de la philosophie, ni avec la nature, ni avec l’enseignement. Cela tient à la source subjective dont elles émanent. Dominées par des conceptions à priori, leur ordre n’est ni celui de la conception cosmique, ni celui du développement historique, ni celui de la graduation didactique. Je les comparerais volontiers à ce que sont dans la botanique et dans la zoologie les systèmes artificiels à l’égard des méthodes naturelles. Les systèmes sont souvent fort ingénieux, et, dans tous les cas, furent provisoirement utiles, fournissant un lien aux faits isolés; mais que de défauts dans leur simplicité apparente et dans leur coordination factice! Ils conjoignent ce qui s’écarte, ils écartent ce qui est conjoint, et ne sont avec la nature dans aucune connexion essentielle. Ils ne soupçonnent pas l’ordre réel; ce point capital est pour eux lettre close. L’esprit, tant qu’il reste borné aux notions subjectives, est satisfait s’il trouve une exacte conformité entre les prémisses et les conséquences; mais l’esprit, alors qu’il passe aux notions objectives, rejette comme une vaine pâture cette conformité entre les prémisses et les conséquences, si les prémisses ne sont pas les faits fournis par l’observation et l’expérience.

L’ordre conforme à la constitution du monde, au développement de l’histoire et à la gradation de l’enseignement, ordre qui a toujours échappé à la philosophie métaphysique, a été établi dans sa triplicité connexe par la philosophie positive.

Le monde est constitué par la matière et par les forces de la matière: la matière dont l’origine et l’essence nous sont inaccessibles; les forces qui sont immanentes à la matière. Au delà de ces deux termes, matière et force, la science positive ne connaît rien. D’anciennes théologies ont supposé un état chaotique où, comme dit le poëte interprète des notions traditionnelles, les choses molles étaient avec les choses dures, les choses sans poids avec les choses pesantes. Un tel chaos est une imagination; il est incompatible avec ce que nous savons des forces immanentes, et toujours notre esprit voit les substances arrangées suivant la pesanteur, l’électricité, le magnétisme, la lumière, l’élasticité, les affinités chimiques, et, quand il y a lieu, les combinaisons vitales. Mais voici ce que l’étude de ce monde, que l’immanence rend étranger au chaos théologique, a montré : les propriétés physiques sont manifestes en toute substance, dans quelque état qu’elle soit, isolée ou non isolée, et s’exercent sur les masses; les propriétés chimiques n’apparaissent qu’entre deux substances, ont besoin de la binarité et s’exercent sur les molécules; enfin les propriétés vitales, dépassant la binarité, ne sont compatibles qu’avec un état moléculaire plus composé. Telle est la gradation réelle qu’on observe dans l’ordre du monde; et avec cet ordre doit concorder toute philosophie. Tel est le premier et essentiel fondement de la philosophie positive.

Ce n’est pas tout. Si la philosophie métaphysique a manqué cet ordre réel, la philosophie inconsciente, ou, autrement dit, le développement naturel a dû le suivre, guidé par la nécessité des choses qui ne permettait qu’au fur et à mesure l’accès de ces trois complications ou échelons. Cela, en effet, est arrivé. Dès que le génie de M. Comte eut pénétré dans les obscurités de l’histoire, il reconnut que, dans leur constitution successive, les sciences avaient suivi l’ordre naturel et ne s’étaient échelonnées que selon les échelons de complication que les choses mêmes présentaient . C’est là le second fondement de la philosophie positive.

Enfin un enseignement encyclopédique est obligé de se conformer, comme a fait l’histoire, à l’ordre réel, naturel des choses. En effet, prenez les six sciences dont on va voir se dérouler les philosophies dans cet ouvrage, et suivez-les en partant de la dernière qui est aussi la plus compliquée et la plus difficile. La sociologie ne peut être étudiée avec sûreté, si l’on n’a pas des notions précises sur la biologie, qui est la doctrine des corps vivants. A son tour, la biologie, à cause de la grande fonction de la nutrition, est fermée à qui ne possède pas les théories chimiques. Celles-ci, à leur point hiérarchique, supposent toutes les actions physiques, pesanteur, calorique, électricité, magnétisme, lumière. Enfin la physique elle-même, tant céleste que terrestre, est un domaine où l’on ne peut pénétrer, si l’on n’est pas muni de cet instrument puissant nommé la mathématique. De la sorte, en reprenant l’arrangement naturel, ascensionnel, didactique des sciences, on étudie la mathématique pour aller à la physique, de là à la chimie, à la biologie, à la sociologie. C’est là le troisième fondement de la philosophie positive.

Ainsi la philosophie positive est la seule qui fasse connaître comment sont connexes ces trois choses, l’ordre des propriétés immanentes, l’ordre de la constitution successive des sciences, et l’ordre de leur enseignement hiérarchique.

M. Comte fut un novateur. C’est une qualité toujours dangereuse à celui qui la porte; et l’on peut dire de ce genre d’hommes ce que Bossuet a dit des ambitieux qui semblent nés pour changer le monde: que le sort de tels esprits est hasardeux, et qu’il en paraît bon nombre dans l’histoire à qui leur audace a été funeste. Le prudent Fontenelle conseillait aux imprudents qui ont la main pleine de vérités de la tenir bien fermée. Le monde n’aime pas à être dérangé des idées reçues, et il ne manque guère de faire payer leur bienvenue aux idées nouvelles; plus tard il élève des statues à ceux qu’il a laissés mourir dans l’oubli ou fait mourir de désespoir. Plus tard..... mais laissons ce que ce mot a de triste pour ne considérer que ce qu’il a de glorieux. L’esprit que la grandeur et la beauté des conceptions ont saisi est jeté par un généreux et sublime besoin dans les labeurs ardus et dans les entreprises périlleuses; la vocation commande, et il obéit.

Mais qu’est-ce qu’un novateur? Quand on considère d’une part la marche de l’esprit humain, de l’autre le monde tel qu’il est constitué, on voit bien maintenant que cette marche consiste justement à connaître cette constitution. L’esprit humain n’a point un développement qui soit indépendant, c’est-à-dire un développement tel que, renfermé en lui-même et restant dans l’ignorance de la constitution du monde, il s’élève, par une élaboration interne, dans les suprêmes régions du vrai et du bon. Par une nécessité très-curieuse à constater, ces suprêmes régions ne s’ouvrent pour lui qu’à la condition de labourer avec un effort infini le champ cosmique, comme le corps est obligé d’arroser de sueurs les guérets pour en retirer le pain qui le nourrit. Ainsi ce qui porte le monde intellectuel et moral est tout entier dans la connaissance de l’ordonnance générale des choses. Pline a une phrase peu remarquée où il dit: «Ira-t-on prétendre qu’il y a un Jupiter

«ou un Mercure, des dieux désignés par des

«noms à eux et une liste de personnages célestes?

«Qui ne voit que l’interprétation de la

«nature rend digne de risée une pareille

«imagination ?» Le trait de celte phrase est dans l’interprétation de la nature qui condamne le polythéisme. L’interprétation de la nature est ce que je viens de nommer connaissance de l’ordonnance générale du monde. Celui qui modifie celle connaissance est un novateur.

Celui qui la modifie beaucoup est un novateur puissant. Cette connaissance, l’histoire le montre, se divise en deux catégories, la connaissance imaginée et la connaissance vérifiée. Plus le domaine de la connaissance vérifiée est petit, plus celui de la connaissance imaginée est grand, et, réciproquement, plus le domaine de la connaissance vérifiée est grand, plus celui de la connaissance imaginée est petit; jusqu’ à ce qu’enfin la connaissance imaginée, chassée de position en position, se réfugie dans l’absolu, dans la recherche des causes premières et finales. Ce partage, comme tout ce qui est le produit du progrès des choses, fut accepté et fait encore loi pour beaucoup d’esprits. Il semblait même impossible qu’une telle situation pût changer; car où prendre les idées générales sinon dans cet antique arsenal où se conservaient toutes celles qu’avait enfantées le passé ? Pourtant ce terrain même était précaire. Fontenelle, avec sa profondeur qu’il voilait sous l’agrément, avait dit: «Jusqu’à présent,

«l’Académie des sciences ne prend la nature

«que par petites parcelles; nul système général,

«de peur de tomber dans l’inconvénient

«des systèmes précipités, dont l’impatience de

«l’esprit humain ne s’accommode que trop

«bien.» Il avait vu du même coup d’œil et le vice actuel des sciences positives, et la possibilité qu’un jour il en disparût. Ce jour est arrivé. La grande innovation qui a donné un système général aux sciences positives est l’œuvre de M. Comte; et aussitôt s’est ouverte une immense source d’une généralité nouvelle qui n’a rien de commun avec la généralité ancienne, la frappe de désuétude et la met hors d’usage.

Au moment où M. Comte expiait le plus durement d’avoir mis dans le monde de hautes vérités que l’on méconnaissait sans doute, mais que l’on ne méconnaissait pas assez pour ne pas lui en porter envie, comme à ce personnage que Dante a célébré , il a plus d’une fois amèrement regretté de n’avoir pas le modeste patrimoine qui permit à Descartes d’échapper aux persécutions et de s’attacher en paix à ses immortelles méditations. On peut, sans blesser l’analogie, comparer à l’opération de M. Comte l’opération de Descartes; semblables par leur nature, elles sont dissemblables par le. degré d’évolution mentale où elles furent exécutées. M. Comte trouva la philosophie occupée par la métaphysique; il la rendit positive. Descartes trouva la philosophie occupée par les entités scolastiques; il la rendit purement rationnelle, donnant pour loi au monde extérieur le mécanisme, et au monde intérieur la raison subjective. Ce mot de raison subjective, qui, employé comme il l’est ici, a une suffisante clarté, suggère aussitôt, par correspondance et par balancement, celui de raison positive qu’il faut expliquer. La raison subjective, outre la condition commune d’observer la loi de la conséquence entre les prémisses et les conclusions, n’est tenue dans la formation de ses principes qu’à n’y rien mettre qui soit contradictoire. Autre est l’obligation imposée à la raison positive; il faut que ses principes non-seulement ne soient pas contradictoires, mais encore soient l’expression d’un fait général.

Quand Descartes eut remis à ses successeurs le dépôt de la philosophie, le thème, tel qu’il l’avait fondé, fut d’interpréter le monde extérieur par le mécanisme, et le monde intérieur par les idées, ou, pour me servir de ses propres expressions, par ce qui se présenterait si clairement à l’esprit qu’on n’eût occasion de le mettre en doute. Ce thème demeura celui de toute la philosophie subséquente. C’est par .les sciences spéciales qu’il devait d’abord être attaqué ; et Newton lui porta un coup irréparable en substituant à l’hypothèse mécanique des tourbillons le fait réel d’une propriété de la matière, la gravitation. Dès lors la doctrine mécanique alla de chute en chute. Celle qui confiait aux idées la formation des principes généraux dura plus longtemps; et les plus grands philosophes du dix-septième siècle et du dix-huitième, Spinoza, Leibnitz, Locke et Kant, n’en connurent pas d’autre. Elle ne tomba que devant Auguste Comte. Résumant d’une part les déterminations partielles des sciences en l’immanence des propriétés de la matière, de l’autre substituant aux idées qui ne dépassent jamais le caractère logique, des faits généraux qui ont le caractère réel, il accomplit une grande rénovation mentale, et acheva ce que Descartes avait commencé.

A le bien prendre, ce fut une rude défaite pour la métaphysique, de perdre tout le domaine des entités. Les scolastiques ne s’y méprirent pas, et virent en Descartes un ennemi à poursuivre. Descartes ne s’y méprit pas non plus; aussi, prudent et pouvant obéir aux suggestions de la prudence (car, comme il le dit lui-même, il ne se sentait point, grâces à Dieu, de condition qui l’obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de sa fortune), il se relira dans un coin de la Hollande, pays qui avait alors, par-dessus tous les autres, le privilège d’une tolérance relative, et là il accomplit sans encombre sa destinée philosophique. Il n’osa pas philosopher à Paris; et, quand il eut rendu le dernier soupir, cette ville, qu’il n’avait pas jugée un lieu sûr pour l’indépendance de sa pensée, ne réclama pas ses ossements, et laissa sans un souvenir et sans un monument la dépouille d’un des plus grands génies qu’ait produits l’humanité.

Les temps avaient changé, et M. Comte put philosopher à Paris. Mais il y vécut pauvre, inconnu, méconnu, et finalement menacé dans ses moyens d’existence. Il s’enveloppa d’une insouciance pour le lendemain que son irrésistible vocation lui rendait moins difficile qu’à un autre; et il acheva ce qu’il avait héroïquement commencé.

Même en Hollande, Descartes n’osa pas publier un livre où il admettait, d’après Galilée, le mouvement de la terre: «Il serait besoin,

«dit-il, que je parlasse de plusieurs questions

«qui sont en controverse entre les doctes,

«avec lesquels je ne désire point me

«brouiller; je crois qu’il sera mieux que je

«m’en abstienne..... mais pour ce que j’ai

«tâché d’en expliquer les principales dans

«un traité que quelques considérations m’empêchent

«de publier...» Il s’agit du Traité du monde, qui ne parut que dix-sept ans après sa mort. Dans ce traité, il admettait le mouvement de la terre, et Galilée venait d’être condamné à Rome pour cette opinion: telles sont les quelques considérations dont Descartes veut parler. Déjà Copernic, qui, démontrant, dans son ouvrage sur les Révolutions, le mouvement de la terre, établit, indépendamment de la gravitation réservée à Newton, le vrai système du monde, avait gardé entre ses mains le livre dangereux, et il était sur son lit de mort quand on le lui apporta imprimé. Galilée, moins retenu, reprit le thème de Copernic, et, le fortifiant de tout ce que les instruments et son génie lui fournirent, rendit la démonstration invincible et la condamnation inévitable. Ordinairement les découvertes dans les sciences partielles passaient sans exciter l’animadversion des pouvoirs; mais celle-ci, portant sur la conception même du monde, troubla l’Église. Si la terre, avec son humanité, cessait d’être le centre de l’univers, et s’il n’y avait au-dessus de nos têtes et au-dessous de nos pieds qu’un espace sans limite sillonné par des globes sans nombre, où placer le ciel, séjour des bienheureux, et l’abîme, séjour des damnés? il fallait refaire en ces points essentiels la théologie. Il fut plus aisé de condamner l’homme et sa proposition. Certes, l’inquisition a de plus sanglants méfaits; mais cette honte d’avoir, en plein dix-septième siècle, arraché à un vieillard, par la menace d’un supplice présent, une rétractation qu’il fallut rétracter, lui demeure ineffaçablement.

Grâce à la tolérance, de pareils attentats ne sont plus possibles. La tolérance est une des plus belles vertus sociales que la civilisation croissante ait produites; et, moralement, elle met l’âge moderne bien au-dessus des âges anciens. Ceux qui pourraient penser que l’accroissement des lumières n’a pas eu un accroissement parallèle de moralité, n’ont qu’à considérer la tolérance, et combien de souffrances, de crimes, de bourreaux et de victimes elle épargne aux sociétés présentes. On a dit que l’antiquité n’avait pas été persécutrice; c’est une erreur. Il est vrai que le paganisme, avec ses dieux multiples, sans dogmes précis, rencontrait moins de conflits religieux qu’il ne s’en est trouvé depuis. Mais sa nature n’était pas moins féroce; on n’a qu’à lire dans les livres des Machabées les atroces supplices que les rois grecs infligèrent au peuple juif pour le forcer à quitter son culte. Au nom du polythéisme, Athènes empoisonna Socrate; au nom du monothéisme, Jérusalem crucifia Jésus. Puis, quand les chrétiens commencèrent à croître en nombre, ou vit pendant plus de deux siècles l’intolérance païenne, présentant les tortures et la mort, s’exercer contre la constance chrétienne. L’intolérance devient non pas plus aiguë, mais plus systématique, quand le monothéisme s’élève sur les ruines du paganisme. Le christianisme et le musulmanisme, acharnés l’un contre l’autre, ne se lassent pas, l’un à l’orient d’exterminer les adorateurs du feu, l’autre à l’occident de combattre par le fer et par le bûcher des hérésies toujours renaissantes. Et cela durerait encore si un tiers parti, qui s’appelle la tolérance, devenant suffisamment fort, n’avait séparé les bourreaux et les victimes et imposé la paix.

M. Comte a dit plusieurs fois que la persécution philosophique ne pouvait plus ni tuer ni emprisonner, mais qu’elle pouvait encore faire mourir de faim. Ce genre de persécution, il le ressentit dans toute son angoisse. Il avait obtenu honorablement des places modestes et laborieuses, et il en accomplissait honorablement les fonctions. Mais, quand sa philosophie se fut assez montrée pour déplaire, on entra en conflit avec lui, et on lui disputa ce qui faisait son unique revenu. Il lutta, se défendit, espéra, s’affligea; mais son sort dépendait de volontés bien décidées à le briser; et, s’il échappa à la fâcheuse position où on le jetait, il le dut à des circonstances particulières.

Je me laisse aller à mon sujet. Je ne veux pas seulement qu’on admire M. Comte; je veux aussi qu’on le plaigne; car c’est justice de payer ce tribut à ceux qui, souffrant pour la vérité et pour une juste vocation, ont, comme dit un grand poëte, rendu légers les travaux de notre vie mortelle . Donc, j’entre en plein moyen âge; d’autres diraient dans les ténèbres de cette époque barbare; mais M. Comte m’a appris dogmatiquement, et je me suis convaincu empiriquement que cette époque ne fut ni barbare ni ténébreuse. On appelle barbares, par exemple, les Germains avant l’invasion qu’ils firent dans l’empire romain: ils n’avaient point d’alphabet; des chants guerriers composaient toute leur littérature; le polythéisme était leur religion; point de villes, point de sciences; une morale rudimentaire, surtout guerrière; un gouvernement à peine ébauché. Je ne ferai pas l’injure au moyen âge de le comparer à ce tableau; fils de la latinité, il en conserva les traditions; il fut chrétien et chevaleresque, consacra la division des deux pouvoirs temporel et spirituel, civilisa l’Angleterre et la Germanie, prépara l’émancipation des classes laborieuses, se passionna pour la philosophie et pour les sciences, créa, afin de répondre au sentiment de la spiritualité nouvelle, l’architecture si improprement appelée gothique, et mit dans le monde ces excellents instruments de beauté et de lumière qu’on nomme les langues espagnole, française et italienne. C’est en raison de tous ces caractères que l’on comprend comment la riche et puissante civilisation de l’ère moderne a pu naître de ce moyen âge.

Donc j’entre en plein moyen âge, et j’y trouve un philosophe victime de sa philosophie, Roger Bacon. Déjà signalé pour son ardeur à l’étude et pour ses succès dans l’école, il eut la malheureuse idée de se faire moine. Devenu frère mineur, loin d’être encouragé par ses supérieurs à rien écrire, il reçut la défense, sous les peines les plus sévères, de communiquer à personne aucune composition qui vînt de lui: «Si j’avais pu le faire librement, dit il au pape, j’aurais beaucoup écrit, et pour mon frère, qui étudiait alors, et pour mes plus chers amis. Désespérant de communiquer mes ouvrages, j’ai négligé d’en composer. Quand j’ai dit à Votre Gloire que j’étais prêt, je voulais parler-d’ouvrages à faire, et non d’écrits déjà faits.»

Sa philosophie, ses hardiesses contre Aristote, je veux dire le mauvais Aristote qui avait envahi la scolastique, ses travaux scientifiques, tout devint danger pour Roger Bacon au milieu des franciscains du treizième siècle; et une longue prison le punit d’avoir voulu acquérir des lumières, et les répandre, quand il était sous la main de frères et de supérieurs peu disposés à tolérer de tels élans. La légende s’est emparée de ce moine savant et frappé pour sa science, et lui a attribué des merveilles d’un savoir surhumain; mais la vraie et belle légende serait celle qui, symboliquement, nous aurait représenté les angoisses d’un puissant esprit pour qui les heures passent oisives dans les ténèbres d’une prison.

Et vraiment, quand on voit Roger Bacon puni par ses confrères qui ne veulent pas qu’on s’attaque à la science scolastique et que l’on critique l’enseignement, n’est-on pas tenté de mettre en regard Auguste Comte, qui, lui aussi, critiqua l’enseignement, et que menacèrent dans ses moyens d’existence les géomètres ses confrères, ne voulant pas d’une philosophie qui les régente, qui leur ôte une prépondérance mentale, légitime au début, illégitime à la fin, et qui soumet toute science au sévère régime de la généralité ? Aussi j’en reviens à mon dire, et, s’il faut remercier Auguste Comte de son œuvre, il faut le plaindre de ses souffrances qui furent longues et aiguës.

Dans le tome III de ses Mémoires, M. Guizot, parlant de M. Comte, disait: «J’eus quelques «rapports avec un homme qui a fait, je

«ne dirai pas quelque bruit, car rien n’a été

«moins bruyant, mais quelque effet, même

«hors de France, parmi les esprits méditatifs,

«et dont les idées sont devenues le credo

«d’une petite secte philosophique.» Il a fallu bien peu d’années pour ôter leur vérité à ces paroles, où il ne reste plus qu’un dédain prématuré. Si peu de bruit s’est fait autour de M. Comte vivant, du bruit commence à se faire autour de M. Comte mort. Son œuvre est demeurée debout sur le bord de sa tombe; l’effet qu’elle produisit sur les esprits méditatifs n’a été ni fugace ni stérile; un progrès latent s’est accompli; et voilà que de bien des côtés s’anime cette doctrine qui n’a point courtisé la popularité, qui s’est confiée à ses analogies fondamentales avec l’esprit de la science et de la société moderne, et qui présente ce signe digne d’attention, de passer non pas d’un grand bruit fait lors de sa naissance à une décadence hâtive, mais d’un faible commencement à une croissance spontanée, régulière, graduelle.

Et cependant sa doctrine n’est pas de celles qui puissent se glisser commodément dans le vague de certaines tendances contemporaines, se laisser aller aux ondulations du flot religieux, se pencher sur les abîmes du panthéisme, entrer complaisamment dans les voies que la métaphysique reprend sans cesse avec une constance de moins en moins méritoire, ou égarer la science en des compromis où elle ne donne ni ne reçoit rien. Non, elle est sérieusement résolue à mettre l’homme à sa place dans le monde intellectuel et moral, comme l’astronomie l’y a mis dans le monde matériel. Entre les instincts nouveaux créés par la science et par l’industrie, et les habitudes anciennes créées par la théologie et par la métaphysique, se meut la philosophie positive s’appuyant sur les uns pour écarter les autres. Les transactions ne sont pas à son usage; elle ne peut attribuer un semblant de réalité à ce qui pour elle est dénué de réalité ; elle prêche aux hommes la résignation devant ce qui est immuable, le savoir pour discerner ce qui peut être changé, et la force morale pour faire servir les propriétés des choses à améliorer leur condition matérielle et à s’améliorer eux-mêmes; et elle compte qu’en leur demandant résignation, savoir et force morale, elle triomphera par le seul ascendant d’une civilisation dont elle est l’expression la plus haute.

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
162 s. 5 illüstrasyon
ISBN:
4064066322168
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

Benzer kitaplar