Kitabı oku: «Mémoires du trottoir»

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Aurélien Scholl

Mémoires du trottoir


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319533

Table des matières

I L’INASSOUVIE

II LE SUICIDE DE LA COMTESSE

III LA NOBLESSE DE MAZAS

IV LA NOBLESSE D’HOTEL

V LE ROMAN DE FOLLETTE

VI GUIDE DU MENDIANT DANS PARIS

VII CRISPIN RIVAL DE SON MAITRE

VIII LA VIE SURCHAUFFÉE

IX FLAC HISTOIRE D’UN PARRICIDE

X DIEU REMIS A SA PLACE

XI DE L’ÉGALITÉ DANS L’ÉDUCATION ET DANS LES MŒURS

XII EN VACANCES

MÈRE ET FILLE SONT SŒURS

XIII IMPRESSIONS DE VOYAGE

XIV LES CODES DE POLITESSE

XV FANTAISIE ÉQUESTRE

FOU PAR AMOUR

I

II

III

IV

V

XVII SOUVENIRS DE JEUNESSE

XVIII LES COULISSES D’UN JOURNAL

XIX LE NOUVEL ÉMILE

XX LA BONNE AUX OEUFS D’OR

XXI SAINT-VINCENT DE POISSY

XXII LE BONHEUR D’ÊTRE PÈRE

XXIII LE CERCUEIL

HISTOIRE GAIE

XXIV LES JEUNES

XXV JOURNAUX&JOURNALISTES

XXVI M. DE VILLEMESSANT

XXVII L’UNION FAIT LA FORCE

XXVIII FEMMES AU VENT

XXIX LE JEU, LE CHANTAGE&LA MORALE

XXX LE MONDE QUI S’EN VA

I

Il

I L’INASSOUVIE

Table des matières


ANS la liste des étrangers qui sont arrivés à Nice pour y passer la saison d’hiver, je trouve le nom de la comtesse d’Elven. La comtesse a loué une villa isolée, aux environs de Cimiez; le jardin est entouré de murs, la grille garnie d’épais volets, et les fenêtres qui donnent sur la route restent constamment fermées.

Devant la villa, une corbeille d’orangers et de citronniers forme la bordure d’un vaste bouquet de roses, de violettes et de camélias; la comtesse Niva d’Elven est ensevelie vivante dans ce tombeau de fleurs.

La disparition subite de cette mondaine, naguère si brillante et si recherchée, remonte à quelques mois à peine.

Paris est la ville où il est le plus difficile de se cacher, dès qu’on y a obtenu ou conquis une notoriété quelconque. Les murs y sont de verre; on sait où vous demeurez, quelles sont vos habitudes et vos préférences.

Paris se réveilla un matin en se demandant ce qu’était devenue la comtesse d’Elven. Elle avait sa loge à l’Opéra et aux Italiens, elle recevait le lundi et donnait à danser le jeudi. Tout à coup, sans que personne eût été prévenu, l’hôtel d’Elven se trouva fermé; il n’y resta pas même un concierge chez qui l’on pût déposer une carte et prendre des renseignements.

C’est en vain que les familiers des salons promenèrent un lorgnon inquiet sur les allées du bois de 1 Boulogne et sur les tribunes de Longchamps; il leur fut impossible de découvrir la belle fugitive.

Madame d’Elven est partie, enlevée, disparue! Cette nouvelle retentit comme un glas funèbre dans le monde circonscrit entre le faubourg Saint-Germain et la rue de Tilsitt.

Les femmes sont si rares à Paris! Il y en existe trente à peine. J’entends des femmes de l’espèce de madame d’Elven, dont le mari tient si peu de place qu’on peut les prendre tour à tour pour des veuves ou pour des demoiselles.

Que de créatures se croient femmes qui ne doivent leur sexe qu’à la robe et à l’éventail! Sirènes sans écueil qui ne vous offrent même pas l’attrait d’un danger!

Tendre par caprice, emportée par bouffées, vive, insouciante et prodigue, la comtesse d’Elven était, comme Suzanne, la fiancée de Figaro, pleine de grâce et de délices, avec quelque chose de plus, c’est-à-dire l’innocence de moins.

Que de larmes au seuil de sa porte! que de soupirs sous son balcon! que de promesses faites, que d’espérances déçues!

Niva d’Elven, pour qui tant d’épées avaient lui au soleil, pour qui tant de balles avaient déchiré l’air, Niva n’était plus à Paris. Qu’était-il arrivé? Enlevée? elle, pourquoi? Le comte d’Elven habitait tantôt Londres, tantôt Vienne, elle n’avait qu’à ne pas se déranger pour être libre. Couvait-elle une de ces grandes passions qui exigent la solitude? Les passions naissaient sous ses pas, mais aucune n’avait pu prendre racine sur ce glaçon qu’elle appelait son cœur. Elle ne s’était donnée que pour se reprendre aussitôt.

Le dernier de ceux qui l’avaient aimée s’était brûlé la cervelle. Il se nommait Nueil de Saint-Laurs; c’était un officier de marine, lieutenant de vaisseau, âgé de trente et un ans. Marié à une cousine, en Bretagne, il avait abandonné sa jeune femme et deux petits enfants pour s’attacher aux pas de l’enchanteresse.

La vie parisienne avait rapidement englouti sa modeste fortune, cinq ou six cent mille francs. Ses biens, vendus à la barre du tribunal, étaient passés en des mains étrangères. Un parent avait recueilli sa pauvre femme et ses deux bébés. Madame de Saint-Laurs s’était mise à donner des leçons pour vivre.

On dit que la comtesse Niva avait été la maîtresse de l’officier de marine, la maîtresse d’un instant. C’était un soir de pluie, l’Opéra faisait relâche; Saint-Laurs était là, dans le boudoir, suppliant et farouche à la fois. Niva s’était donnée nonchalamment, sans cesser de lire un roman commencé. Quand M. de Saint-Laurs revint, elle se mit à rire et le congédia. Huit jours après, il la rencontra au bras du prince de Galice. Il rentra désespéré et trouva chez lui une lettre de sa jeune femme qui lui apprenait que son plus jeune enfant venait de mourir. Le pain manquait quelquefois chez elle. Saint-Laurs saisit un revolver et se tua.

Le lendemain était jour d’Opéra; Niva d’Elven parut dans sa loge, les épaules nues, souriante, jetant autour d’elle des regards dédaigneux, comme pour braver l’opinion.

Six mois se passèrent. Un soir,–on donnait les Huguenots,–un jeune homme se tenait debout à la porte de l’orchestre, les yeux fixés sur ceux de la comtesse.

Du moment où elle l’aperçut, Niva se sentit troublée. «C’est presque un enfant, pensa-t-elle, que me veut-il?»

En effet, ce jeune homme paraissait vingt ans à peine. Son visage imberbe, pâle, était empreint d’une énergie singulière. Sa beauté ne passait pas inaperçue, car de toutes les loges les femmes qui s’éloignaient de la quarantaine braquaient leurs lorgnettes sur le coin de l’orchestre où il restait immobile et indifférent au spectacle.

Après le troisième acte, la comtesse d’Elven éprouva un malaise indéfinissable; elle entr’ouvrit la porte de sa loge. Les jeunes beaux, meneurs de cotillon, chevaliers de l’adultère et défenseurs du pain bénit, se pressèrent pour la saluer. Dans le corridor, elle vit le jeune homme de Porchestre qui la contemplait avec une gênante fixité.

La comtesse demanda au baron de Lamaury, qui était assis à côté d’elle:

–Savez-vous le nom de ce jeune homme?

–Ma foi, non, répondit le baron; mais il y a un moyen bien simple de le savoir.

Il sortit, et, s’adressant à l’inconnu:

–Monsieur, lui dit-il, serait-il indiscret de vous demander votre nom?

–Pas le moins du monde, monsieur, répondit le jeune homme. Mon nom est sur ma carte.

–Et vous avez une carte sur vous?

–Certainement; mais, quand je la donne à quelqu’un. l’affaire a des suites.

–Comme il vous plaira, monsieur.

–Voici ma carte.

–Voici la mienne.

Le lendemain, le baron de Lamaury recevait un bon coup d’épée dans la poitrine, mais la comtesse d’Elven savait que le jeune homme se nommait Henri de l’Ile d’Elle.

Soigna le baron qui voulut; Niva ne fit même pas prendre de ses nouvelles.

A partir de ce jour, la comtesse ne put faire un pas sans rencontrer M. de l’Ile d’Elle. Il fut son ombre. Au théâtre, au Bois, à la Madeleine, à Sainte-Clotilde, partout où allait Niva, elle était sûre de le trouver. Une nuit, ne dormant pas, elle se leva et souleva le rideau de sa fenêtre; Henri de l’Ile d’Elle était là, le regard fixé sur la chambre où elle reposait.

Niva repoussa le rideau, alluma deux bougies et saisit fiévreusement une feuille de papier parfumé.

Son cœur battait pour la première fois. Elle passa la main sur son front.

–Je suis folle, murmura-t-elle.

Un instant après, un billet tombait aux pieds de M. de l’Ile d’Elle. «Venez demain, à trois heures.»

Il vint. La comtesse se leva, frémissante.

–Vous m’aimez? dit-elle; je vous aime aussi.

Et elle se laissa tomber dans un fauteuil, pleurant ses premières larmes.

–Oui, je vous aime, répondit Henri d’une voix grave, mais qu’importe? Pensez-vous que je me flatte de l’espérance de vous arracher jamais à ce monde que vous aimez et que je méprise? Mon enfance a été passionnée et farouche. Dans mes premières années, la religion a failli me rendre fou; plus tard, ce fut le désespoir.

–Quel âge avez-vous donc?

–Vingt-deux ans. Je suis sorti de ces crises avec un jugement froid, un tempérament sombre, couvant un désir secret dont quelquefois j’ai peur moi-même. Je me suis rendu à votre appel pour voir de près mon idole, mais ne me laissez plus jamais entrer chez vous;, car je vous tuerais.

Niva eut un sourire de madone.

–Et si j’y consens? dit-elle.

–Je vous ai prévenue–et vous bravez le péril? reprit Henri.

–Le péril et le bonheur ne sont point des ennemis, répondit la comtesse.

A partir de ce jour, M. de l’Ile d’Elle arrivait dès le matin chez madame d’Elven; il se mettait au piano, et chantait d’une voix chaude et métallique des vers passionnés qui amenaient des larmes dans ses yeux. Il jouait avec elle comme un magnétiseur et, à minuit, il prenait son chapeau et se retirait, après avoir baisé la main de la comtesse.

On les vit quelquefois à cheval, toujours au galop, recherchant les allées solitaires du bois de Boulogne.

La comtesse voulut passer quelques jours au bord de la mer; ils étaient seuls, bien seuls, dans un coin solitaire de la plage normande. Niva ne vivait que par cet être étrange qu’elle adorait–et qui ne l’avait jamais possédée.

Elle s’était jetée à son cou, le serrant dans ses bras; il l’avait repoussée doucement.

Un soir, elle se traîna, demi-nue, à ses pieds; Henri sortit froidement, la laissant évanouie sur le tapis.

La comtesse d’Elven devenait folle. Elle s’était faite tour à tour vierge et courtisane, sans pouvoir trouver le chemin de ce cœur qui lui échappait toujours. Elle voulait ce jeune homme, il le lui fallait.

Parfois, elle posait, nue, devant une glace, regardant son corps de déesse, se souriant à elle-même et appelant Henri. Elle appuyait ses lèvres glacées sur le cristal et fermait les yeux. Il la surprit un jour dans cette situation, et, après l’avoir contemplée un instant, confuse et rougissante, il sortit et alla se promener sur la terrasse du jardin.

Niva, restée seule, se roula en sanglotant sur la causeuse de sa chambre à coucher.

Une idée terrible lui traversa tout à coup le cerveau. Henri en aimait une autre.

Elle s’habilla à la hâte, se jeta dans une voiture et alla chez lui.

M. de l’Ile d’Elle occupait un petit entre-sol dans la rue de Prony.

Elle paya le concierge et le valet de chambre– et resta dans l’appartement, renversant les tiroirs, fouillant les meubles.

Dans le fond d’une étagère, elle trouva un petit coffret.

–C’est cela! dit-elle. Et, saisissant un poignard sur la cheminée, elle fit sauter la serrure.

Le coffret contenait des lettres, un mouchoir, un nœud de velours, un petit bouquet desséché.

Mais ces lettres étaient de son écriture, ce mouchoir était marqué à son chiffre, ce nœud de velours, elle le reconnaissait pour l’avoir porté!…

Au fond du coffret, elle aperçut un médaillon, qu’elle ouvrit précipitamment.

–M. de Saint-Laurs! s’écria-t-elle.

La porte s’était ouverte et Henri parut.

–Oui, dit-il, vous avez trouvé. C’est bien M. de Saint-Laurs, celui qui s’est tué parce que vous l’avez désespéré. J’ai vu mourir sa veuve. elle avait vingt-six ans!…

Vous avez semé bien des larmes et bien des désespoirs sur votre route, madame.

–Mais. qui êtes-vous donc? demanda la comtesse d’Elven.

–Je suis mademoiselle de Saint-Laurs, la sœur de votre amant d’une nuit.

–Vous. une femme?

–Oui, une femme. la haine ou la vengeance, comme vous voudrez.

–Une femme! murmura madame d’Elven.

–Tenez, reprit mademoiselle de Saint-Laurs, regardez à votre tour.

Et, ouvrant son corsage, elle étala une poitrine de marbre aux yeux effarés de la comtesse.

Puis mademoiselle de Saint-Laurs disparut en lançant à Niva, comme dernier adieu, cette fusée de rire satanique que scande si bien le baryton Maurel dans la scène de l’église–où Marguerite tombe foudroyée par Mephistophélès.

Le lendemain, un petit billet à l’adresse de M. de l’Ile d’Elle arrivait rue de Prony.

«Il faut absolument que je vous parle. Vous ne me condamnerez pas sans m’entendre. Venez, je vous en supplie.

«NIVA. »

La lettre resta sans réponse.

Madame d’Elven écrivit de nouveau:

«Qui que vous soyez, je vous aime tout de même!…»

Mais mademoiselle de Saint-Laurs était repartie pour la Bretagne. L’appartement avait été cédé tout meublé à un étranger qui venait d’arriver à Paris.

L’histoire qu’on vient de lire est connue d’un certain nombre de Parisiens. On pourrait dire les noms des personnages. J’ai dû la renfermer dans les étroites limites du journal; je le regrette, car certaines situations avaient besoin d’être développées. Mais c’est le sort du chroniqueur de brûler les sujets et les lignes, comme des chevaux emportés brûlent le pavé.

La comtesse Niva d’Elven se promène tristement dans les allées du jardin de Cimiez, pâle, amaigrie, les yeux bordés d’un cercle de bistre. On dirait des yeux de faire-part.

De temps en temps, elle tire de son sein un portrait, celui de mademoiselle de Saint-Laurs, et le couvre de baisers. Puis elle laisse retomber sa tête sur sa poitrine et pleure.

En plein soleil, sous le climat si doux de la Méditerranée, Niva frissonne et s’épuise dans une toux opiniâtre. Elle meurt doucement. Le printemps ne la reverra pas.


II LE SUICIDE DE LA COMTESSE

Table des matières


ES journaux annonçaient, il y a quelques mois, qu’une femme du monde, d’origine russe, la comtesse de R…, s’était tuée d’un coup de pistolet. Cette désespérée venait d’avoir vingt ans. Les causes de son suicide restèrent inconnues pour le public.

La comtesse avait été très en vue dans le monde parisien. Trouville et Dieppe gardaient le souvenir de ses toilettes excentriques; l’enceinte du pesage n’avait pas oublié ses façons cavalières et ses allures quelquefois hautaines, plus souvent triviales. Son mari, joli homme, froid, distingué, n’avait rien du mâle. Sa voix aiguë, ses manières efféminées avaient donné lieu à des commentaires assez malveillants. C’était pour la comtesse un monsieur de compagnie. Le jour, il portait son ombrelle et son manteau; le soir, ses jumelles ou sa sortie de bal. On nommait plusieurs amants qu’avait eus la comtesse, on n’avait jamais connu de maîtresse au mari.

Quand une femme du monde a tâté du dévergondage, elle suit un chemin rapide. Sa curiosité est constamment excitée, son imagination toujours en quête de quelque chose de nouveau. Elle cherche jusqu’au plus épais du ruisseau un assouvissement qui la fuit toujours.

La comtesse de R… se plut quelque temps dans la société de deux ou trois femmes renommées dans la haute débauche. Il y eut des soupers en tête-à-tête, d’où l’homme était sévèrement exclu.

Puis il lui vint une âpre curiosité, un besoin de s’abaisser encore. Elle voulut connaître les sensations de la fille soumise, de celle dont la chair est comme une machine qui doit marcher un certain nombre d’heures. Cette orgueilleuse créature, qu’on voyait passer au galop dans les allées du bois de Boulogne, saluant à peine, du bout de sa crava che, ses danseurs de la veille, entra un soir, mystérieusement, dans un bouge. Elle avait choisi un quartier reculé, afin qu’aucun des habitués de la maison ne pût la reconnaître. Le marché fut passé avec la tenancière, et la comtesse, vêtue d’un court peignoir de couleur voyante, prit sa place dans le «salon» au milieu des filles plâtrées qui étalaient leurs épaules et leur gorge sous les globes du gaz, et leurs cuisses nues sur le velours grenat des divans.

La comtesse n’était pas jolie. Elle avait besoin de toilette; il lui fallait un certain milieu pour la faire ressortir. Ce n’est que dans la causerie qu’elle s’animait et devenait désirable. Hors de son cadre, elle était la première venue.

La maîtresse de la maison l’avait introduite dans son troupeau en disant:

–Mesdames, voici une nouvelle.

Les filles entourèrent la comtesse, la pressèrent de questions. Elle répondit par des fables. Chacune raconta son histoire, à la suite de quel accident elle en était arrivée là.

Il vint un monsieur, puis deux.

La comtesse les regarda du coin de l’œil, et, à son grand étonnement, l’un choisit Rachel, une grande brune qui chantait à tue-tête le refrain d’une chanson de café-concert:

C’est la p’tite Atala,

C’est la p’tite Atala

Qui m’a mis dans c’t état-là!

L’autre prit Camélia, une jeune blonde aux formes développées, un Rubens qui débordait le cadre. Toutes, l’une après l’autre, Elisa, Sapho, Andrea, Lazarine, obtinrent leur petit succès. Il y eut même trois ou quatre rappels.

Dans la maison où la comtesse avait voulu tenter son expérience, le passant avait pour cent sous une pleine chemise de femme, et–de neuf heures à minuit–pas un ne prit la comtesse.

Comme on dit dans l’argot du métier, elle n’étrenna pas. L’humiliation était aussi complète que possible.

La comtesse repartit en fiacre, le cœur broyé, dévorant ses larmes. Recherchée dans le monde à cause de son titre sans doute, et de ses toilettes et de sa réputation de facilité, elle n’était même pas bonne à être fille!

Personne n’avait voulu d’elle.

Et pourtant elle avait fait comme les autres. Elle avait ouvert son peignoir, allongé sa jambe nue. Un moment même, voyant que rien ne lui réussissait, elle s’était laissée aller à dire avec un rire forcé à un homme entre deux âges, qui semblait hésiter: Monsieur, je suis très aimable.

Quelqu’un qui eût pu voir la mondaine dédaignée mordant son mouchoir et broyant son éventail dans le fiacre qui l’emportait aurait probablement prévu la fin du drame. La lueur blafarde de la lanterne donnait à sa pâleur une teinte cadavérique.

La comtesse arriva enfin, monta quatre à quatre les marches de l’escalier qui conduisait à son appartement. Elle traversa le salon, criant à la femme de chambre qui l’éclairait: «Retirez-vous, je veux rester seule!»

Elle courut à son boudoir, ouvrit un petit meuble dit bonheur-du-jour et saisit un revolver au manche d’ivoire. Elle eut un sanglot déchirant, un cri de suprême désespoir, et, posant le canon sur son cœur à jamais flétri, elle pressa la gâchette.

On ne prend pas assez garde à la diathèse générale de notre époque, aux symptômes effrayants qui surgissent de toutes parts.

Le danger, l’horreur de demain, c’est la folie.

Voyez si les crimes qui se commettent aujourd’hui ressemblent à des crimes possibles, à des crimes raisonnables. La passion, l’intérêt ne sont même pas au fond. Celui-ci assassine un enfant et lui ouvre le ventre, uniquement pour se repaître de la vue de ses palpitations. Un autre saisit sa fille endormie, un bébé de trois ans, lui rompt les membres, et, lui ouvrant la gorge avec les dents, avale son âme en même temps que son sang.

Le couteau joue partout. Le crime a des raffinements étranges, des combinaisons imprévues. Il semble parfois n’avoir d’autre but que de produire un effet d’étonnement ou d’épouvante. Bientôt le meurtrier déposera sa carte sur le cadavre de sa victime, pour que personne ne puisse lui contester la gloire de son crime.

Quel souffle a passé sur le monde? Vers1350, la danse de Saint-Guy éclata avec une effroyable vigueur. Michelet raconte que les malades, comme emportés d’un même courant galvanique, se saisissaient par la main, formaient des chaînes immenses, tournaient, tournaient jusqu’à mourir.

Les spectateurs riaient d’abord, puis, par une contagion, se laissaient aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible chœur.

Que fût-il arrivé si le mal eût persisté, comme fit longtemps la lèpre dans sa décadence même?

C’était comme un premier pas, un acheminement vers l’épilepsie. Si cette génération de malades n’eût été guérie, elle en eût produit une autre décidément épileptique. Effroyable perspective! L’Europe couverte de fous, de furieux et d’idiots!

La névrose est la maladie de l’époque. Elle est autour de nous sous toutes ses formes: l’hystérie, les attaques de nerfs, l’épilepsie, les convulsions, le délire, la catalepsie.

Une jeune fille a tué les petits enfants confiés à ses soins en leur introduisant un couteau dans la bouche pour leur couper la gorge. L’enfant crachait le sang et mourait. Une autre se lève la nuit et met le feu à une maison. Trois personnes périssent dans l’incendie. Hystérie. Lemaître éventre le petit Schœnen; névropathie générale.

La folie nous talonne, la névrose nous envahit. Et si vous ne voyez pas la maladie, c’est que vous l’avez.


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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
225 s. 59 illüstrasyon
ISBN:
4064066319533
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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