Kitabı oku: «Valérie»

Yazı tipi:

Barbara Juliane Freifrau von Krüdener

Valérie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066083519

Table des matières

MADAME DE KRUDENER

VALERIE

PREFACE

LETTRE PREMIERE.

JOURNAL DE GUSTAVE.

MADAME DE KRUDENER

Table des matières

VALERIE
PREFACE DE PARISOT
EAUX-FORTES DE M. LELOIR
VARIANTES ET BIBLIOGRAPHIE
PARIS
QUANTIN, IMPRIMEUR-EDITEUR
ANCIENNE MAISON JULES CLAYE
RUE SAINT-BENOIT

1878

(…)

VALERIE
PREFACE

Table des matières

Je me trouvais, il y a quelques années, dans une des plus belles provinces du Danemark: la nature, tour à tour sauvage et riante, souvent sublime, avait jeté dans le magnifique paysage, que j'aimais à contempler, là de hautes forêts, ici des lacs tranquilles, tandis que dans l'éloignement, la mer du Nord et la mer Baltique roulaient leurs vastes ondes au pied des montagnes de la Suède, et que la rêveuse mélancolie invitait à s'asseoir sur les tombeaux des anciens Scandinaves, placés, d'après l'antique usage de ce peuple, sur des collines et des tertres répandus dans la plaine.

"Rien n'est plus poétique, a dit un éloquent écrivain, qu'un coeur de seize années." Sans être aussi jeune, je l'étais cependant; j'aimais à sentir et à méditer, et souvent je créais autour de moi des tableaux aussi variés que les sites qui m'environnaient. Tantôt je voyais les scènes terribles qui avaient offert au génie de Shakspeare les effrayantes beautés de Hamlet; tantôt les images plus douces de la vertu et de l'amour se présentaient à moi, et je voyais les ombres touchantes de Virginie et de Paul: j'aimais à faire revivre ces êtres aimables et infortunés; j'aimais à leur offrir des ombrages aussi doux que ceux des cocotiers, une nature aussi grande que celle des tropiques, des rivages solitaires et magnifiques comme ceux de la mer des Indes.

Ce fut au milieu de ces rêves, de ces fictions et de ces souvenirs, que je fus surprise un jour par le récit touchant d'une de ces infortunes qui vont chercher au fond du coeur des larmes et des regrets. L'histoire d'un jeune Suédois, d'une naissance illustre, me fut racontée par la personne même qui avait été la cause innocente de son malheur. J'obtins quelques fragments écrits par lui-même: je ne pus les parcourir qu'à la hâte; mais je résolus de noter sur-le-champ les traits principaux qui étaient restés gravés dans ma mémoire. J'obtins après quelques années la permission de les publier: je changeai les noms, les lieux, les temps; je remplis les lacunes, j'ajoutai les détails qui me parurent nécessaires; mais, je puis le dire avec vérité, loin d'embellir le caractère de Gustave, je n'ai peut-être pas montré toutes ses vertus: je craignais de faire trouver invraisemblable ce qui pourtant n'était que vrai. J'ai tâché d'imiter la langue simple et passionnée de Gustave. Si j'avais réussi, je ne douterais pas de l'impression que je pourrais produire, car, au milieu des plaisirs et de la dissipation qui absorbent la vie, les accents qui nous rendent quelque chose de notre jeunesse ou de nos souvenirs ne nous sont pas indifférents, et nous aimons à être ramenés dans des émotions qui valent mieux que ce que le monde peut nous offrir.

J'ai senti d'avance tous les reproches qu'on pourrait faire à cet ouvrage. Une passion qui n'est point partagée intéresse rarement: il n'y a pas d'événements qui fassent ressortir les situations; les caractères n'offrent point de contrastes frappants; tout est renfermé dans un seul développement, un amour ardent et combattu dans le coeur d'un jeune homme. De là ces répétitions continuelles, car les fortes passions, on le sait bien, ne peuvent être distraites, et reviennent toujours sur elles-mêmes; de là ces tableaux peut-être trop souvent tirés de la nature. Le solitaire Gustave, étranger au monde, a besoin de converser avec cette amie; il est d'ailleurs Suédois, et les peuples du Nord, ainsi qu'on peut le remarquer dans leur littérature, vivent plus avec la nature; ils l'observent davantage, et peut-être l'aiment-ils mieux. J'ai voulu rester fidèle à toutes ces convenances; persuadée d'ailleurs que, si les passions sont les mêmes dans tous les pays, le langage n'est pas le même; qu'il se ressent toujours des moeurs et des habitudes d'un peuple, et qu'en France il est plus modifié par la crainte du ridicule ou par d'autres considérations qui n'existent pas ailleurs. Qu'on ne s'étonne pas aussi de voir Gustave revenir si souvent aux idées religieuses: son amour est combattu par la vertu, qui a besoin des secours de la religion; et, d'ailleurs, n'est-il pas naturel d'attacher au ciel des jours qui ont été troublés sur la terre?

Mon sincère désir a été celui de présenter un ouvrage moral, de peindre cette pureté de moeurs dont on n'offre pas assez de tableaux et qui est si étroitement liée au bonheur véritable. J'ai pensé qu'il pouvait être utile de montrer que les âmes les plus sujettes à être entraînées par de fortes passions sont aussi celles qui ont reçu le plus de moyens pour leur résister, et que le secret de la sagesse est de les employer à temps. Tout cela avait été bien mieux dit, bien mieux démontré avant moi; mais on ne résiste guère à l'envie de communiquer aux autres ce qui nous a profondément émus nous-mêmes. Il est un enthousiasme qui est à l'âme ce que le printemps est à la nature: il fait éclore mille sentiments; il fait verser des larmes auxquelles on croit le pouvoir d'en faire répandre d'autres.

C'était là ma situation en lisant les fragments de Gustave et, si quelques regards attendris s'attachent sur cet ouvrage, comme sur un ami qui nous a révélé notre propre coeur, ils sauront tout à la fois et m'excuser et me défendre.

LETTRE PREMIERE.

Table des matières

Eichstadt, le 10 mars.

Tu dois avoir reçu toutes mes lettres, Ernest: depuis que j'ai quitté Stockholm, je t'ai écrit plusieurs fois. Tu peux me suivre dans ce voyage, qui serait enchanteur s'il ne me séparait pas de toi. Oh! pourquoi n'avons-nous pu réaliser ces rêves délectables de notre jeune âge, quand notre imagination s'élançait dans ce grand univers, voyait couler d'autres cieux, entendait gronder de plus terribles orages! quand, assis ensemble sur ce rocher qui se séparait des autres, et qui nous donnait l'idée de l'indépendance et de la fierté, nos coeurs battaient tantôt de mille pressentiments confus, tantôt se rejetaient dans la sombre antiquité et voyaient sortir de ces ténèbres nos héros favoris! Où sont-ils, ces jours radieux de fortes et de douces émotions? Je t'ai quitté, aimable compagnon de ma jeunesse, sage ami qui réglais les mouvements trop désordonnés de mon coeur et endormais mes tumultueux désirs aux accents de ton âme ingénieuse et inspirée! Cependant, Ernest, je suis quelquefois presque heureux; il y a un charme enivrant dans ce voyage, qui souvent me ravit; tout s'accorde bien avec mon coeur et même avec mon imagination. Tu sais comme j'ai besoin de cette belle faculté, qui prend dans l'avenir de quoi augmenter encore la félicité présente; de cette enchanteresse, qui s'occupe de tous les âges et de toutes les conditions de la vie, qui a des hochets pour les enfants et donne aux génies supérieurs les clefs du ciel pour que leurs regards s'enivrent de hautes félicités… Mais où vais-je m'égarer? Je ne t'ai rien dit encore du comte. Il a reçu toutes ses instructions; il va décidément à Venise, et cette place est celle qu'il désirait. Il se plaît dans l'idée que nous ne nous séparerons pas, qu'il pourra me guider lui-même dans cette nouvelle carrière où il a voulu que j'entrasse, et qu'il pourra, en achevant lui-même mon éducation, remplir le saint devoir dont il se chargea en m'adoptant. Quel ami, Ernest, que ce second père! quel homme excellent! La mort seule a pu interrompre cette amitié qui le liait à celui que j'ai perdu, et le comte se plaît à la continuer religieusement en moi. Il me regarde souvent; je vois quelquefois des larmes dans ses yeux: il trouve que je ressemble beaucoup à mon père, que j'ai dans mon regard la même mélancolie; il me reproche d'être, comme lui, presque sauvage, et de craindre trop le monde. Je t'ai déjà dit comment j'ai fait la connaissance de la comtesse, de quelle manière touchante il me présenta à Valérie (c'est ainsi qu'elle se nomme, et que je l'appellerai désormais): d'ailleurs, elle veut que je la regarde comme une soeur, et c'est bien là l'impression qu'elle m'a faite. Elle m'impose moins que le comte; elle a l'air si enfant! Elle est très-vive, mais sa bonté est extrême. Valérie paraît aimer beaucoup son mari; je ne m'en étonne pas: quoiqu'il y ait entre eux une grande différence d'âge, on n'y pense jamais. On pourrait trouver quelquefois Valérie trop jeune; on a peine à se persuader qu'elle ait formé un engagement aussi sérieux; mais jamais le comte ne paraît trop vieux. Il a trente-sept ans; mais il n'a pas l'air de les avoir. On ne sait d'abord ce qu'on aime le plus en lui, ou de sa figure noble et élevée, ou de son esprit, qui est toujours agréable, qui s'aide encore d'une imagination vaste et d'une extrême culture; mais, en le connaissant davantage, on n'hésite pas: c'est ce qu'il tire de son coeur qu'on préfère; c'est quand il s'abandonne et qu'il se découvre entièrement qu'on le trouve si supérieur. Il nous dit quelquefois qu'il ne peut être aussi jeune dans le monde qu'il l'est avec nous, et que l'exaltation irait mal avec une ambassade.

Si tu savais, Ernest, comme notre voyage est agréable! Le comte sait tout, connaît tout, et le savoir en lui n'a pas émoussé la sensibilité. Jouir de son coeur, aimer et faire du bonheur des autres, le sien propre, voilà sa vie; aussi ne gêne-t-il personne. Nous avons plusieurs voitures, dont une est découverte; c'est ordinairement le soir que nous allons dans celle-là. La saison est très-belle. Nous avons traversé de grandes forêts en entrant en Allemagne; il y avait là quelque chose du pays natal qui nous plaisait beaucoup. Le coucher du soleil, surtout, nous rappelait à tous des souvenirs différents que nous nous communiquions quelquefois; mais le plus souvent nous gardions alors le silence. Les beaux jours sont comme autant de fêtes données au monde; mais la fin d'un beau jour, comme la fin de la vie, a quelque chose d'attendrissant et de solennel: c'est un cadre où vont se placer tout naturellement les souvenirs, et où tout ce qui tient aux affections paraît plus vif, comme au coucher du soleil les teintes paraissent plus chaudes. Que de fois mon imagination se reporte alors vers nos montagnes! Je vois à leurs pieds notre antique demeure; ces créneaux, ces fossés, si longtemps couverts de glace, sur lesquels nous nous exercions, la lance à la main, à des jeux de guerriers, glissant sur cette glace comme sur nos jours, que nous n'apercevions pas. Le printemps revenait; nous escaladions le rocher; nous comptions alors les vaisseaux qui venaient de nouveau tenter nos mers; nous tâchions de deviner leur pavillon; nous suivions leur vol rapide; nous aurions voulu être sur leurs mâts, comme les oiseaux marins, les suivre dans des régions lointaines. Te rappelles-tu ce beau coucher du soleil où nous célébrâmes ensemble un grand souvenir? C'était peu après l'équinoxe. Nous avions vu la veille une armée de nuages s'avancer en présageant la tempête; elle fut horrible: tous deux nous tremblions pour un vaisseau que nous avions découvert; la mer était soulevée et menaçait d'engloutir tous ces rivages. A minuit, nous entendîmes les signaux de détresse. Ne doutant pas que le vaisseau n'eût échoué sur un des bancs, mon père fit au plus vite mettre des chaloupes en mer; au moment où il animait les pilotes côtiers, il ne résista pas à nos instances, et, malgré le danger, il nous permit de l'accompagner. Oh! comme nos coeurs battaient! comme nous désirions être partout à la fois! comme nous aurions voulu secourir chacun des passagers! Ce fut alors que tu exposas si généreusement ta vie pour moi. Mais il faut rester fidèle à ma promesse; il faut ne point te parler de ce qui te paraît si simple, si naturel; mais au moins laisse-moi ma reconnaissance comme un de mes premiers plaisirs, si ce n'est comme un de mes premiers devoirs, et n'oublions jamais le rocher où nous retournâmes après cette nuit et d'où nous regardions la mer en remerciant le ciel de notre amitié.

Adieu, Ernest; il est tard, et nous partons de grand matin.

Lettre II.

Luben, le 20 mars.

Ernest, plus que jamais elle est dans mon coeur, cette secrète agitation qui tantôt portait mes pas sur les sommets escarpés des Koullen, tantôt sur nos désertes grèves. Ah! tu le sais, je n'y étais pas seul: la solitude des mers, leur vaste silence ou leur orageuse activité, le vol incertain de l'alcyon, le cri mélancolique de l'oiseau qui aime nos régions glacées, la triste et douce clarté de nos aurores boréales, tout nourrissait les vagues et ravissantes inquiétudes de ma jeunesse. Que de fois, dévoré par la fièvre de mon coeur, j'eusse voulu, comme l'aigle des montagnes, me baigner dans un nuage et renouveler ma vie! que de fois j'eusse voulu me plonger dans l'abîme de ces mers dévorantes, et tirer de tous les éléments, de toutes les secousses, une nouvelle énergie, quand je sentais la mienne s'éteindre au milieu des feux qui me consumaient!

Ernest, j'ai quitté tous ces témoins de mon inquiète existence; mais partout j'en retrouve d'autres: j'ai changé de ciel; mais j'ai emporté avec moi mes fantastiques songes et mes voeux immodérés. Quand tout dort autour de moi, je veille avec eux, et, dans ces nuits d'amour et de mélancolie que le printemps exhale et remplit de tant de délices, je sens partout cette volupté cachée de la nature, si dangereuse pour l'imagination, par le voile même qui la couvre: elle m'enivre et m'abat tour à tour; elle me fait vivre et me tue; elle arrive à moi par tous les objets, et me fait languir après un seul. J'entends le vent de la nuit, il s'endort sur les feuilles, et je crois ouïr encore des pas incertains et timides; mon imagination me peint cet être idéal après lequel je soupire, et je me jette tout entier dans ce pressentiment d'amour et d'extase qui doit remplir le vague de mon coeur. Hélas! serai-je jamais aimé! Verrai-je jamais s'exaucer ces brûlants et ambitieux désirs? Donnerai-je un moment, un seul instant, tout le bonheur que je pourrai sentir? Vivrai-je de ce don splendide qui fait toucher au ciel? Ah! ce n'est pas tout, Ernest, que de donner, il faut recevoir; ce n'est pas tout de valoir beaucoup, il faut être senti de même. Pour faire mûrir la datte, il faut le sol d'Afrique; pour faire naître ces grandes et profondes émotions qui nous viennent du ciel, il faut trouver sur la terre ces âmes ardentes et rares qui ont reçu la douce et peut-être funeste puissance d'aimer comme moi.

Lettre III.

B…, le 21 mars.

Mon ami, j'ai relu ce matin ma lettre d'hier; j'ai presque hésité à te l'envoyer: non pas que je voulusse jamais te cacher quelque chose, mais parce que je sens que tu me reprocheras avec raison de ne pas chercher, comme je te l'avais promis, à réprimer un peu ce qu'il y a de trop passionné dans mon âme. Ne dois-je pas d'ailleurs cacher cette âme, comme un secret, à la plupart de ceux avec qui je serai appelé à vivre dans le monde? Ne sais-je pas qu'il n'y a plus rien de naturel aux yeux de ces gens-là que ce qui nous éloigne de la nature, et que je ne leur paraîtrai qu'un insensé en ne leur ressemblant pas? Laisse-moi donc errer avec mes chers souvenirs au milieu des forêts, au bord des eaux, où je me crée des êtres comme moi, où je rassemble autour de moi les ombres poétiques de ceux qui chantèrent tout ce qui élève l'homme et qui surent aimer fortement. Là, je crois voir encore Le Tasse, soupirant ses vers immortels et son ardent amour; là m'apparaît Pétrarque, au milieu des voûtes sacrées qui virent naître sa longue tendresse pour Laure; là, je crois entendre les sublimes accords du tendre et solitaire Pergolèze; partout je crois voir le génie de l'amour, ces enfants du ciel, fuyant la multitude et cachant leurs bienfaits comme leurs innocentes joies. Ah! si je n'ai pas été doté comme les fils du génie, si je ne puis charmer comme eux la postérité, au moins j'ai respiré comme eux quelque chose de cet enthousiasme, de ce sublime amour du beau, qui vaut peut-être mieux que la gloire elle-même.

Cependant, mon Ernest, ne crois pas que je m'abandonne sans réserve à mes rêveries. Quoique le comte soit un des hommes dont l'âme ait gardé le plus de jeunesse, si je puis m'exprimer ainsi, il m'impose trop pour que je ne voile pas une partie de mon âme. Je cherche surtout à ne pas paraître extraordinaire à Valérie, qui, si jeune, si calme, me paraît comme un rayon matinal qui ne tombe que sur des fleurs et ne connaît que leur tranquille et douce végétation.

Je ne saurais mieux te peindre Valérie qu'en te nommant la jeune Ida, ta cousine. Elle lui ressemble beaucoup; cependant elle a quelque chose de particulier que je n'ai encore vu à aucune femme. On peut avoir autant de grâce, beaucoup plus de beauté, et être loin d'elle. On ne l'admire peut-être pas, mais elle a quelque chose d'idéal et de charmant qui force à s'en occuper. On dirait, à la voir si délicate, si svelte, que c'est une pensée. Cependant, la première fois que je la vis, je ne la trouvai pas jolie. Elle est très-pâle, et le contraste de sa gaieté, de son étourderie même, et de sa figure, qui est faite pour être sensible et sérieuse, me fit une impression singulière.

J'ai vu depuis que ces moments où elle ne me paraissait qu'une aimable enfant étaient rares. Son caractère habituel a plutôt quelque chose de mélancolique, et elle se livre quelquefois à une excessive gaieté, comme les personnes extrêmement sensibles, qui ont les nerfs très-mobiles, passent à des situations tout à fait étrangères à leurs habitudes.

Le temps est beau: nous nous promenons beaucoup; le soir, nous faisons quelquefois de la musique: j'ai mon violon avec moi; Valérie joue de la guitare; nous lisons aussi: c'est une véritable fête que ce voyage.

Lettre IV.

Stollen, le 4 avril.

Mon ami, ce n'est que d'aujourd'hui que je connais bien Valérie. Jusqu'à présent elle avait passé devant mes yeux comme une de ces figures gracieuses et pures dont les grecs nous dessinèrent les formes et dont nous aimons à revêtir nos songes; mais je croyais son âme trop jeune, trop peu formée pour deviner les passions ou pour les sentir; mes timides regards aussi n'osaient étudier ses traits. Ce n'était pas pour moi une femme avec l'empire que pouvaient lui donner son sexe et mon imagination; c'était un être hors des limites de ma pensée: Valérie était couverte de ce voile de respect et de vénération que j'ai pour le comte, et je n'osais le soulever pour ne voir qu'une femme ordinaire. Mais aujourd'hui, oui, aujourd'hui même, une circonstance singulière m'a fait connaître cette femme, qui a aussi reçu une âme ardente et profonde. Oui, Ernest, la nature acheva son ouvrage, et, comme ces vases sacrés de l'antiquité dont la blancheur et la délicatesse étonnent les regards, elle garde dans son sein une flamme subtile et toujours vivante.

Ecoute, Ernest, et juge toi-même si j'avais connu jusqu'à présent Valérie. Elle avait eu envie aujourd'hui d'arriver de meilleure heure pour dîner: le comte avait envie d'avancer, mais il a cédé; au lieu d'envoyer le courrier, il est monté lui-même à cheval pour faire tout préparer. Quand nous sommes arrivés, Valérie l'a remercié avec une grâce charmante: ils se sont promenés un instant ensemble, et tout à coup le comte est revenu seul et d'un air embarrassé. Il m'a dit: — Nous dînerons seuls; Valérie préfère ne pas manger encore. J'ai été fort étonné de ce caprice, et déjà j'avais cru m'apercevoir qu'elle avait de l'inégalité de caractère. Nous nous sommes hâtés de finir le repas. Le comte m'a prié de faire prendre du fruit dans la voiture, croyant que cela ferait plaisir à sa femme. Je sortis du bourg, et je trouvai la comtesse avec Marie, jeune femme de chambre qui a été élevée avec elle et qu'elle aime beaucoup; elles étaient toutes deux auprès d'un bouquet d'arbres. Je m'avançai vers Valérie, et je lui offris du fruit, ne sachant trop que lui dire; elle rougit; elle paraissait avoir pleuré, et je sentis que je ne lui en voulais plus. Elle avait quelque chose de si intéressant dans la figure, sa voix était si douce quand elle me remercia, que j'en fus très-ému. — Vous aurez été étonné, me dit-elle avec une espèce de timidité, de ne pas m'avoir vue au dîner? — Pas du tout, lui répondis-je, extrêmement embarrassé. — Elle sourit. — Puisque nous devons être souvent ensemble, continua-t-elle, il est bon que vous accoutumiez à mes enfantillages. — Je ne savais que répondre: je lui offris mon bras pour s'en retourner, car elle s'était levée. — Etes-vous incommodée, madame? lui dis-je enfin; le comte le craignait. — S'est-il informé où j'étais? me demanda-t-elle précipitamment. — Je crois qu'il vous cherche, lui répondis-je. — Votre dîner a été cependant assez long. — Je l'assurai que nous avions été peu de temps à table. — Cela m'a paru fort long, m'a-t-elle répondu. — Elle regardait autour d'elle très-souvent pour voir si elle n'apercevrait pas le comte, quand un des gens est venu avertir que les chevaux étaient mis. — Et mon mari, a-t-elle demandé, où est-il? — Monsieur a pris les devants à pied, a répondu cet homme, après avoir ordonné qu'on mît les chevaux pour que madame n'arrivât pas de nuit, à cause des mauvais chemins. — C'est bon, a dit Valérie, d'une voix qu'elle cherchait à maîtriser… — Mais je m'apercevais de toute son agitation. Nous sommes entrés dans la voiture; je me suis assis vis-à-vis d'elle. D'abord elle a été pensive; puis elle a cherché à cacher ce qui la tourmentait: elle a ensuite essayé de paraître avoir oublié ce qui s'était passé; elle m'a parlé de choses indifférentes; elle a tâché d'être gaie, me racontant plusieurs anecdotes fort plaisantes sur V…, où nous devions arriver bientôt.

Je remarquais qu'elle mettait souvent la tête à la portière pour voir si elle n'apercevrait pas le comte; elle faisait dire au postillon d'avancer, parce qu'elle craignait qu'il ne se fatiguât à force de marcher. A mesure que nous avancions, elle parlait moins et redevenait plus pensive: elle s'étonna de ce que nous ne rejoignions point son mari. — Il marche très-vite, lui répondis-je; mais je m'en étonnais aussi. Nous traversâmes une grande forêt: l'inquiétude de Valérie augmentait toujours; elle devint extrême. A la fin elle était descendue; elle devançait les voitures, croyant se distraire par une marche précipitée; elle s'appuyait sur moi, s'arrêtait, voulait retourner sur ses pas; enfin, elle souffrait horriblement. Je souffrais presque autant qu'elle: je lui disais que sûrement nous trouverions le comte arrivé à la poste, qu'il aurait pris un chemin de traverse, et je le pensais. Malheureusement on lui avait parlé d'une bande de voleurs qui, quinze jours auparavant, avaient attaqué une voiture publique. Je sentais croître mon intérêt pour elle, à mesure que son inquiétude augmentait; j'osais la regarder, interroger ses traits; notre position me le permettait. Je voyais combien elle savait aimer, je sentais l'empire que doivent prendre sur d'autres âmes les âmes susceptibles de se passionner. J'éprouvais une espèce d'angoisse, que son angoisse me donnait; mon coeur battait; et en même temps, Ernest, j'éprouvais quelque chose de délicieux, quand elle me regardait avec une expression touchante, comme pour me remercier du soin que je prenais.

Nous arrivâmes à la poste; le comte n'y était pas. Valérie se trouva mal; elle eut une attaque de nerfs qui me fit frémir. Ses femmes couraient pour lui chercher du thé, de la fleur d'orange; j'étais hors de moi. L'état de Valérie, l'absence du comte, un trouble inexprimable que je n'avais jamais senti, tout me faisait perdre la tête. Je tenais les mains glacées de Valérie; je la conjurais de se calmer: je lui dis, pour la tranquilliser, que tous les voyageurs allaient voir un château, très-près du grand chemin, dont la position était singulière. Dès que je la vis un peu moins souffrante, je pris avec moi deux hommes du pays, et nous nous dispersâmes pour aller à sa recherche. Après une demi-heure de marche, je le trouvai qui se hâtait d'arriver: il s'était égaré. Je lui dis combien Valérie avait souffert; il en fut extrêmement fâché. Quand nous fûmes près d'arriver à la maison de poste, je me mis à courir de toutes mes forces pour annoncer le comte et pour être le premier à donner cette bonne nouvelle. J'eus un moment bien heureux en voyant tout le bonheur de Valérie. Je retournai alors vers le comte, et nous entrâmes ensemble; Valérie se jeta à son cou. Elle pleurait de joie; mais, l'instant d'après, paraissait se rappeler tout ce qu'elle avait souffert, elle gronda le comte, lui dit qu'il était impardonnable de l'avoir exposée à toutes ces inquiétudes, de l'avoir quittée sans lui rien dire; elle repoussait son mari, qui voulait l'embrasser. — Oui, il est impardonnable, dit-elle, d'écouter son ressentiment. — Mais je n'étais pas fâché, lui dit-il. — Comment! vous n'étiez pas fâché? — Non, ma chère Valérie, soyez-en sûre; je voulais éviter une explication. Je sais que vous êtes vive, que cela vous fait mal: je sais aussi combien vous vous apaisez facilement; vous êtes si bonne, Valérie! — Elle avait les larmes aux yeux; elle prit sa main d'une manière touchante. — C'est moi qui ai tort, dit-elle; je vous en demande bien pardon. Comment ai-je pu me fâcher d'un mot qui n'était sûrement pas dit pour me faire de la peine? Oh! combien vous êtes meilleur que moi! — J'aurais voulu me jeter à ses pieds, lui dire qu'elle était un ange. Le comte, qui est si sensible, ne m'a pas paru assez reconnaissant.

Lettre V.

Olheim, le 6 avril.

Je t'ai dit que nous devions passer quelques jours ici, pour que Valérie se reposât: ces jours ont été les plus agréables de ma vie. Il me semble qu'elle a plus de confiance en moi, depuis que je la connais mieux; elle pense, je crois, que je ne m'étonne plus de quelques petites inégalités d'humeur, dont je dois maintenant connaître la source. Une très-grande sensibilité empêche d'avoir une attention continuelle sur soi-même. Les âmes froides n'ont que les jouissances de l'amour-propre; elles croient que le calme et la méthode qu'elles portent dans toutes leurs actions et dans toutes leurs paroles leur attireront la considération de ceux qui les observent: elles savent pourtant bien aussi se fâcher et se réjouir; mais c'est pour des riens, et c'est toujours au dedans d'elles-mêmes; elles craignent jusqu'aux traits de leur visage, comme des dénonciateurs qui vont raconter ce qui se passe au logis. Absurde prétention de prendre pour sagesse ce qui vient de l'aridité du coeur!

Jamais Valérie ne me paraît plus aimable, plus touchante, que quand sa vivacité l'a emportée un instant, et qu'elle cherche à racheter un tort. Et quel tort? celui d'aimer comme on ne sait pas aimer dans le monde. Je l'observais l'autre jour, lorsqu'elle reçut une lettre de sa mère; je la lisais avec elle en suivant sa physionomie. Et quand, après cela, elle sera ou triste ou préoccupée, qu'elle ne saura pas, avec une étude parfaite de dissimulation, approuver tout ce qu'on lui propose, sourire à ce qui l'ennuie, appellera-t-on cela des caprices? Et pourtant elle veut racheter comme des torts ces moments où elle ne peut appartenir qu'à l'idée qui domine son âme! La meilleure des filles, la plus aimante des femmes voudrait être à la fois et profondément sensible et toujours attentive à ne jamais contrarier les autres! Et quand on me dirait: — Il y a des femmes plus parfaites, — je répondrai: Valérie n'a que seize ans. — Ah! qu'elle ne change jamais! qu'elle soit toujours cet être charmant que je n'avais vu jusqu'à présent que dans ma pensée!

Lettre VI.

Le 8 avril.

Je me promenais ce matin avec Valérie dans un jardin au bord d'une rivière. Elle a demandé le déjeuner: on nous a apporté des fraises, qu'elle a voulu me faire manger à la manière de notre pays, car elle m'avait entendu dire que cela me rappelait les repas que je faisais avec ma soeur, et nous envoyâmes chercher de la crême. Nous avions avec nous quelques fragments du poème de l'Imagination, que nous lisions en déjeunant. Tu sais combien j'aime les beaux vers; mais les beaux vers, lus avec Valérie, prononcés avec son organe charmant, assis auprès d'elle, environné de toutes les magiques voix du printemps, qui semblaient me parler et dans cette eau qui courait et dans ces feuilles doucement agitées comme mes pensées! Mon ami, j'étais bien heureux, trop heureux peut-être! Ernest, cette idée serait terrible et porterait la mort dans mon âme, qu'habite la félicité; je n'ose l'approfondir.

Valérie fut émue en lisant l'épisode enchanteur d'Amélie et de

Volnis; et quand elle arriva à ces vers:

En longs et noirs anneaux s'assemblaient ses cheveux;

Ses yeux noirs, pleins d'un feu

Que son mal dompte à peine,

Etincelaient encor sous deux sourcils d'ebene.

elle a souri et, en me regardant, elle m'a dit: "Savez-vous que cela vous ressemble beaucoup?" J'ai rougi d'embarras et puis j'ai pensé: "Ah! si vous étiez mon Amélie!" Mais soudain je me suis reproché ma pensée comme un crime, et c'en était bien un. Je me suis levé, je me suis enfui; j'ai été m'enfoncer dans la forêt voisine, comme si j'avais pu m'éloigner de cette coupable pensée.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
220 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066083519
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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