Kitabı oku: «Nouveaux contes extraordinaires»
Bénédict-Henry Révoil
Nouveaux contes extraordinaires

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066089481
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
Un tête-à-tête avec une Panthère.
Je remontais un jour le Mississipi au-dessus de sa jonction avec l'Ohio, et je trouvai la navigation interrompue par les glaces. Cette congélation inattendue me contrariait fort, mais je n'avais d'autre parti à prendre que celui de prier mon batelier, un Canadien très experimenté, de me conduire dans quelque village riverain pour y attendre la débâcle.
Ce brave homme m'amena dans un petit endroit, nommé le Tawapatee Bottom, où le Mississipi décrivait une grande courbe. Les eaux étaient fort basses, le froid excessif, et de toutes parts la neige couvrait le sol.
Le premier soin de mon Canadien fut de préserver son embarcation des atteintes des blocs de glace. Il alla couper des troncs d'arbres dans la forêt voisine, qu'il amoncela les uns après les autres autour du bateau, de façon à le préserver de la pression des glaces flottantes.
Cela fait, nous nous établîmes dans une masure, louée par un des habitants du village pour quelques dollars, et après en avoir soigneusement bouché les fissures, nous pûmes y allumer un excellent feu pour réchauffer nos membres engourdis.
Mais comme le séjour dans une cabane enfumée n'avait rien de bien gai, et que nous n'étions pas assez ours pour dormir engourdis dans cette tanière, nous songeâmes à occuper nos loisirs à la chasse.
Les bois du voisinage étaient remplis de gibier: les cerfs, les opossums, les raccoons et les dindons sauvages se trouvaient à portée de fusil et venaient rôder jusque devant notre porte. Sur les glaçons de la rive voisine, opposée à celle où nous nous trouvions, s'étaient abattues des troupes de cygnes; et les coyottes affamés nous donnaient le spectacle d'un affût toujours déjoué par la gent empennée, aussi fine —pour ne pas dire plus—que ses ennemis à robe poilue.
Rien n'était plus curieux que de voir ces oiseaux, aux plumes immaculées, accroupis sur la glace, mais attentifs au moindre mouvement de leurs insidieux ennemis. Un coyotte faisait-il mine d'approcher, fût-ce même à cent mètres, aussitôt la «trompette» d'un cygne retentissait et on voyait toute la bande ailée se dresser et produire, en courant sur la glace, un bruit qui ressemblait fort au roulement du tonnerre. Et tout à coup ils s'envolaient d'un commun accord, laissant sur la terre ou la glace les coyottes désappointés et réduits à chercher un tout autre moyen pour déjeuner ou dîner.
Les nuits étaient excessivement froides et nous entretenions, mon Canadien et moi, un excellent feu, car le bois ne manquait pas; vert ou mort, peu importait, pourvu qu'il brulât, et quand nous étions rentrés le soir, rapportant de nos excursions cynégétiques force gibier, nous n'avions qu'à choisir, à notre goût, du poil ou de la plume, pour rassasier notre appétit formidable.
Le poisson figurait également dans le menu de nos repas. En faisant des trous dans la glace, mon batelier se procurait, avec des lignes de fond, de très-belles anguilles, du saumon et des hallibuts,, sorte de brême de rivière qui remonte le Mississipi jusqu'à sa source.
Une seule chose, indispensable pour un Européen, manquait à notre confortable existence: c'était du pain. Si nous avions eu de la farine, rien n'eût été plus facile que de pétrir et de faire des fougasses qui eussent été les bienvenues. Mon Canadien—qui était homme de ressources—me laissa un matin pour se rendre à quelques milles dans les terres où il savait trouver un boulanger. Il revint, en effet, le lendemain, rapportant du pain frais et un demi-baril de pure primed flour qui nous servit à confectionner des pâtés pour varier notre ordinaire.
Nous étions ainsi campés, depuis cinq semaines; les eaux avaient toujours continué à baisser, et, couchée sur le côté, notre embarcation était complètement à sec. Sur les deux rives du Mississipi, les glaçons amoncelés formaient de véritables murailles.
Chaque nuit, le Canadien ne dormait que d'un oeil et allait d'heure en heure s'assurer de l'état des choses. Vers cinq heures du matin, certain dimanche, il se leva tout à coup en s'écriant:
—La débâcle! sir, la débâcle! Au bateau! Prenez vite votre hache pour me donner un coup de main, ou la barque est perdue.
Nous courûmes immédiatement sur la rive. En effet, la glace se brisait de toutes parts avec un fracas pareil à celui des mitrailleuses. Les eaux s'étaient subitement élevées, en égard au débordement du Mississipi gonflé par l'Ohio, et les deux courants d'eau se heurtaient avec fureur.
Des blocs congelés se détachaient par larges bandes, se dressaient, retombaient avec un épouvantable fracas. Ce qui était curieux à constater, c'est que la température, la veille à 9 degrés au-dessous de zéro, était remontée à 7 degrés et amenait le vent et la pluie. L'eau «jisclait» à travers toutes les fissures de la glace, et quand le jour parut, lorsqu'il nous fut possible de nous rendre compte de la situation, le spectacle nous parut à la fois redoutable et grandiose. La masse des eaux était violemment agitée; les glaces, brisées en millions de blocs, flottaient sur le courant liquide; et l'homme le plus hardi ne se fût certes pas risqué sur ces morceaux ballottés par les vagues.
A grands coups de hache, les troncs d'arbres, qui avaient préservé l'embarcation contre la congélation, se détachèrent et s'en allèrent à vau-l'eau; et bientôt notre embarcation se retrouva à flot et put se mettre en mouvement.
Tout à coup un horrible craquement nous fit tressaillir: la digue, formée en amont par la glace, céda et le courant du Mississipi reprit son cours ordinaire. En moins de quatre heures, la débâcle avait été complète.
Le soir même, nous étions en route, emportés par notre embarcation que le Canadien avait grand'peine à diriger. Nous avançâmes ainsi pendant toute la nuit, éclairés par un admirable clair de lune qui nous permettait de nous diriger à travers les méandres du fleuve débordé.
Un matin, tandis que mon batelier dormait pour prendre quelque repos, un choc épouvantable me renversa au fond de l'embarcation qui venait de toucher sur un chicot[1]. Le Canadien se releva d'un bond et vint se placer près de moi.
[Note 1: Un «chicot» est une épave formée d'un tronc d'arbre (terme américain).]
—Qu'est-ce? me demanda-t-il.
—Ma foi, je l'ignore! L'essentiel, c'est qu'une voie d'eau ne se déclare pas, car nous sommes en plein fleuve et il n'y aurait pas moyen de nous tirer d'affaire.
Le bateau était devenu immobile: nous n'avancions plus. Il était enchevêtré dans les racines d'un de ces arbres géants qui voyagent la tête en bas dans le «père des eaux.»
Notre matinée et la plus grande partie de l'après-midi se passèrent à renouveler de vains efforts pour dégager notre demeure flottante. Il était dangereux de passer ainsi la nuit qui allait venir au milieu des glaces flottantes. Il fallait atterrir coûte que coûte.
Il était cinq heures du soir, l'obscurité se faisait et je demandai à mon batelier quel était son avis.
—Etes-vous bon nageur? me dit-il.
—Ma foi! je ne suis pas de première force, mais je pourrai aller pendant un mille, à moins que le froid ne me saisisse.
—Il n'y a pas à hésiter. Il faut nous diriger vers la rive gauche du fleuve. Nous allons accrocher au passage une bille de bois semblable à celle que vous voyez flotter çà et là. Vous en prendrez une, moi l'autre, et nous voyagerons vers la terre ferme. J'aperçois là-bas un village: nous irons nous y réchauffer et faire sécher nos habits. Buvons un bon verre d'eau-de-vie, et en route!
Ce qui fut dit fut fait. Dès que nous nous fûmes procuré une bille de bois, nous nous «affalâmes» dans le Mississipi, en nous recommandant à la Providence.
La première impulsion fut terrible: le froid me glaçait jusqu'à la moelle des os; mais peu à peu, grâce à la bonne gorgée de brandy que j'avais avalée, la chaleur animale revint, et je regardai à droite et à gauche où avait passé mon Canadien. Il avait disparu. Je le hélai. Il ne répondit pas.
Mon anxiété était fort grande. Je m'aperçus que ma pile de bois s'en allait à la dérive et je me mis à cheval sur ce tronc d'arbre, ce qui n'empêchait pas que j'avais de l'eau jusqu'à la ceinture. Le poids de mon corps, placé à l'extrémité de l'arbre-épave, le faisait pencher en bas, et je me disposais à m'avancer vers le milieu lorsque je vis, d'une façon vague, une forme mouvante à l'autre bout. Etait-ce mon batelier? Je l'appelai, il ne me répondit pas. Peu à peu mes yeux se firent à l'obscurité, et je compris que j'avais une bête pour compagnon de navigation fluviale.
Une éclaircie de lune me fit voir un double éclat fulgurant, celui des yeux de la bête. C'était une panthère de très-forte taille qui me faisait vis-à-vis. Je n'osais faire le moindre mouvement, dans la crainte d'exciter la colère de cette «vermine.» Quoique armé de mon bowie-knife, ce grand coutelas, dont se servent tous les Américains trappeurs ou pionniers, je me sentais disposé à ne rien dire, à ne rien faire tant qu'on ne m'attaquerait pas.
Nous voguâmes ainsi pendant une heure interminable, sans, ni l'un ni l'autre—la bête ou l'homme—songer à remuer. On eût dit que nous jouions à la balançoire, et ce mouvement d'oscillation n'avait rien de très-récréatif. Comme je savais que le regard humain a le plus grand pouvoir sur la bête féroce, mes yeux ne la quittaient point.
J'en étais à me demander comment se terminerait ce dangereux tête-à-tête, lorsque je m'aperçus que nous approchions d'une île envahie par l'inondation; et l'on voyait les branches des arbres et les rochers à la surface du Mississipi. Je pris la résolution d'aborder dès que ce serait possible et de laisser la panthère continuer sans moi ce voyage aquatique.
A un moment donné, le tronc d'arbre sur lequel je me cramponnais passa à trois mètres d'une roche plate; et je dégageai ma main et me laissai aller à l'eau. Au même instant, j'entendis un bruit qui ressemblait à une chute. Jetant les yeux du côté d'où venait ce son, je découvris à une portée de la main la panthère qui s'avançait vers l'endroit où je voulais aborder.
Je crus d'abord qu'elle allait m'attaquer et je jurai de me défendre. Il n'en était rien: elle aborda la première, mais je la vis s'accroupir à l'angle de cet îlot, large à peine d'une dizaine de mètres.
Je me hissai à mon tour sur le rocher et je regardai avec précaution autour de moi.
Fait bizarre à consigner! Nous nous trouvions sur une des îles du Mississipi, et plusieurs mamelons de ce pic élevé étaient couverts d'animaux de toute sorte qui avaient fui l'envahissement de l'eau en gravissant peu à peu les hauteurs. Quatre daims, un dix-cors et trois biches, un ours noir, un chat sauvage, deux raccoons, un opossum, deux coyottes à poil argenté et une fouine musquée qui empestait le voisinage: telle était la «société» au milieu de laquelle je me trouvais. Mon étonnement fut extrême en apercevant la réunion inattendue de toutes ces créatures; mais ce qui redoubla ma stupéfaction, ce fut de voir la façon dont tout ce «monde-là» se comportait vis-à-vis les uns des autres. Aucun ne semblait faire attention à ses voisins.
L'aube nous surprit tous dans cette position hétéroclite. Notre arche de Noé ne manifesta pas la moindre velléité de guerre civile, d'hostilités réciproques. Tous étaient matés, comme je l'étais moi-même: nous souffrions de la faim particulièrement, mais nous demeurions immobiles. J'eusse volontiers découpé un steak dans le filet de l'un des cerfs; mais pouvais-je faire une infraction à la paix générale et amener la rupture du statu quo de paix?
La journée se passa dans ces transes morales et physiques, et la nuit vint: nuit terrible, car je souffrais plus qu'on ne peut se l'imaginer des tortures de la faim.
Le lendemain, je m'aperçus que les eaux baissaient et que les glaçons cessaient d'agrémenter la surface du Mississipi. A l'aide de mon bowie-knife, je coupai un faisceau de cannes que je liai solidement avec des osiers, et quand je fus convaincu que ce radeau improvisé me porterait suffisamment pour pouvoir atteindre, en nageant avec les pieds, la rive la plus prochaine, je me laissai couler à l'eau.
Il était temps. L'espace sur lequel les animaux et moi avions séjourné pendant vingt-quatre heures avait augmenté.
La panthère, le chat sauvage, avaient retrouvé leur instinct et s'étaient rués sur une biche qu'ils dévoraient à belles dents. J'avais quitté fort à propos mon refuge.
La traversée du fleuve fut assez heureuse: j'abordai à cent mètres d'une maison, sur le seuil de laquelle se tenait une bonne vieille femme qui regardait jouer deux enfants confiés à sa garde.
—Jésus! s'écria-t-elle, d'où venez-vous ainsi, étranger?
—De l'eau, comme vous le voyez.
—Seriez-vous le camarade du Canadien que mon fils a sauvé de la mort il y a deux jours?
—Le Canadien est sain et sauf! lui dis-je. Ah! Dieu soit loué! je le croyais noyé.
—Il a failli l'être, mais nous l'avons frictionné à temps et ramené à la vie. En ce moment, il est allé avec mon fils et mes deux neveux à votre recherche, étranger.
La brave femme m'expliqua en détail comment le sauvetage de mon batelier avait été opéré. Pendant ce temps-là, je changeais de vêtements et je dévorais quelque nourriture que m'avait offerte la bonne et hospitalière vieille.
Puis je demandai à dormir et j'allai m'étendre sur un sac rempli de paille, devant le foyer de la cheminée.
Quand je me réveillai, le Canadien et mes hôtes étaient près de moi.
Comme je bénis la Providence qui m'avait tiré d'un aussi grand danger!
Le Garrotte.
(SCÈNES DE MOEURS MEXICAINES)
En 1847, à l'époque où les États-Unis déclarèrent la guerre à leurs voisins du Mexique, je fus envoyé, en qualité de reporter, à la suite des armées américaines, pour rendre compte de l'expédition des généraux Taylor et Scott, expédition combinée qui devait prendre l'ennemi des deux côtés à la fois, pour mieux venir à bout des troupes du président Santa-Anna.
Les chefs de notre corps avaient traversé le Rio-Grande et, descendant à travers les cerros, les vueltas et les canons du pays, étaient arrivés en vue du lac de Texicoco, près de la lagune d'Ayalla. A notre droite, l'Ixtuccihualt (la Femme de neige) nous éblouissait par l'éclat de sa réverbération, quoique le pic fût à quatre lieues de nous, et pourtant, grâce à la pureté de l'atmosphère, on eût dit qu'on pouvait le toucher de la main.
Nous apercevions également, sur la même ligne, le Popocatepelt, la plus haute cime du Mexique et le volcan le plus élégant du globe, élevant à près de dix-huit mille pieds sa tête orgueilleuse.
Au bas de ces deux rois de la Cordillère, s'étendait la magnifique plaine d'Amecameca, semée de vertes moissons, et çà et là surgissaient, rompant la monotonie des lignes, ces pitons extraordinaires, produits volcaniques à la tête couronnée de sapins, isolés dans la plaine de Mexico.
Devant nous s'étendait le Penon, la grande chaussée qu'il faut traverser pour arriver à Mexico, dont les murailles blanchissaient au soleil, dont les dômes étincelaient à nos yeux.
Au-dessus, par-delà la cité, nos regards se perdaient sur les coteaux, où s'épanouissaient San-Agostino, San-Angel et Tucubaya. Un peu plus sur la gauche, le clocher de Nuestra senora de la Guadelupe se détachait sur le fond noir de la montagne. Un panorama splendide, un miroitement incroyable, une richesse de lignes inouïes, et, par-dessus nos têtes, un soleil éclatant, jetant à profusion des teintes à désespérer un peintre… En un mot, c'était une débauche de couleurs qui éblouissait l'oeil et ravissait l'âme. Ajoutez à cela que nous étions arrivés et que la paix était signée de la veille.
La nuit survint et bientôt l'on n'entendit plus dans notre camp que les pas des sentinelles qui, de temps à autre, poussaient leur cri de ralliement: Who's there?—Friend!—All right!
Le lendemain de ce jour mémorable,—le 27 août 1847,—le soleil se leva radieux comme la veille, et l'armée se mit en marche pour faire son entrée à Mexico.
Mais, hélas! nous descendions, et nos illusions de la veille disparaissaient les unes après les autres; les couleurs s'effaçaient, le mirage s'évanouissait.
Au lieu de la plaine fertile, des lacs délicieux, chargés de chinampas fleuris (îles flottantes), nous traversions une plaine brûlée et stérile: le paysage devenait morne et triste. A chaque pas en avant, la féerie disparaissait. Le lac lui-même n'était qu'un marais fangeux, aux exhalaisons fétides, couvert de myriades de mouches empoisonnées.
Bref, l'entrée de Mexico n'était que celle d'un bouge, et rien ne nous faisait présager la grande ville. Les rues sales, les maisons basses, le peuple déguenillé, tout nous désenchantait au fur et à mesure que nous pénétrions dans Mexico.
Toutefois, lorsque nous débouchâmes sur la place d'Armes, bordée d'un côté par le palais du gouvernement, de l'autre par la cathédrale, nous devinâmes une capitale.
Notre premier soin, à mon camarade de lit et à moi,—quand il nous fut possible de sortir des rangs et de jouir de notre liberté,—fut de nous rendre à l'ancien palais d'Iturbide [1] qui fut empereur du Mexique avant la fondation de la République, et, plus tard l'avènement de Maximilien. Ce palais, devenu un hôtel-caravansérail, abrite les voyageurs sous ses lambris dorés.
[Note 1: Un des fils de l'empereur Iturbide est mort il y a deux ans à Paris. Il avait longtemps tenu une taverne de marchand de vin à Courbevoie, et l'on voyait dans cet établissement le descendant des Incas offrir à boire et à manger à ses consommateurs, sans vergogne pour le nom qu'il portait.]
Le lendemain, Thibald (c'était le nom de mon ami) et moi, nous avions fait toilette et nous allions prendre les ordres de l'état-major du général Scott.
Quoique la paix fût faite, nos chefs redoutaient quelque coup de Jarnac dans le genre des Vêpres siciliennes. Les Mexicains, passaient et passent encore avec juste raison pour une nation traîtresse et de mauvaise foi: il fallait donc prendre toutes ses précautions pour ne point risquer la vie des officiers et des soldats.
Ceux-ci étaient consignés dans les divers campements où ils avaient trouvé l'abri et le confortable. Lorsqu'ils sortaient de ces casernes, c'était toujours par escouades de dix.
Quant aux officiers, défense expresse leur était faite de se risquer le soir hors de la place, dans les rues de la ville, après le soleil couché.
Les raisons données de vive voix à nos camarades, qui nous les expliquèrent au Café National, c'est que deux de nos amis, dont l'un était le cousin du général Taylor, avaient été attirés dans un rendez-vous galant, la veille au soir, une heure après notre arrivée à Mexico, et avaient été traîtreusement assassinés.
En vain, le général avait-il fait fouiller, de la cave au grenier, la maison où l'on avait trouvé les cadavres de nos pauvres amis, on n'avait rien trouvé de compromettant. Le logis ne contenait pas même de meubles; il semblait abandonné, et les voisins déclaraient, sous serment, que depuis dix ans, la casa Morales, n'avait jamais été ouverte. Les herbes poussaient drues et serrées dans le jardin rempli de branches mortes et de plantes parasites. On eût dit un cimetière dévasté. Seul, un reboso de soie, indice du passage d'une femme, avait été trouvé sur un banc de pierre de la huerta, à un mètre des cadavres du capitaine Thirtle et du major Andrès, frappés tous deux d'un coup de poignard en pleine poitrine.
Ce meurtre avait jeté la consternation dans l'armée américaine. Les alguazils et le corrégidor—chef de la police—de Mexico, mandés auprès des généraux commandants, avaient protesté de leur impuissance à modérer les passions de leurs compatriotes. Nous étions persuadés qu'ils en savaient plus long qu'ils ne voulaient l'avouer. Mais que faire contre des gens qui certainement n'eussent pas dévoilé à leurs vainqueurs les noms de ceux qui servaient si bien leur haine contre les envahisseurs de leur patrie?
Lorsque l'on eut rendu les derniers devoirs à nos infortunés camarades, les ordres de nos généraux furent strictement observés: nous passâmes trois semaines en corps, ne sortant des casernements qu'en nombre pour visiter la ville, et toujours armés jusques aux dents. Notre vie se traînait de l'Hotel Iturbide au café National et vice versa, lorsque nous ne faisions pas quelque excursion hors du centre général, jusques aux barrios (faubourgs) de la ville.
Une après-midi du mois de septembre, nous étions dix officiers étendus dans des fauteuils à bascule à côté des tables de notre hôtel, devant la façade, abrités par une tendida de toile, buvant à petites gorgées des boissons glacées à la mode du pays et fumant des panatellas exquis, lorsque nos regards furent attirés par une tapada [1], assez pittoresquement costumée, qui passait et repassait devant notre posada et cherchait à attirer notre attention, et particulièrement la mienne.
[Note 1: On appelle ainsi une femme qui se cache le bas du visage avec un fichu de dentelle ou un foulard à la mode turque… et mexicaine.]
A la fin, intrigué par ces évolutions, je me levai et je m'avançai vers l'inconnue.
—Que quiere usted? lui dis-je en espagnol.
—Une dame de grande famille, me dit-elle, désire vous entretenir ce soir en particulier, et je suis chargée par elle de vous remettre son adresse.
—Il m'est impossible, répliquai-je, de me trouver à ce rendez-vous.
Les ordres du général Scott sont formels.
—Bah! le segnor cabaliero a peur, sans doute?
—Peur! Peur! un Français ne tremble jamais.
—Sa Seigneurie réfléchira. Ce soir, à neuf heures, à la huerta Moralès. Silence et discrétion!
La huerta Moralès! Mais c'était dans ce jardin même que nos amis avaient été assassinés, il y avait à peine quinze jours!
Je revins sous la tente rendre compte à mes camarades de la conversation échangée avec la tapada, et notre avis unanime fut qu'il fallait prévenir notre général en chef.
Je me rendis au quartier, et je fis part au chef de l'armée américaine de la proposition qui m'avait été faite.
—Eh bien! my bloody Frenchman,—un terme d'amitié du général Scott—avez-vous peur, hein!
—Peur! répondis-je en haussant les épaules, comme je l'avais fait à la tapada.
—Si vous voulez nous rendre un vrai service, vous irez à la casa Moralès. Soyez armé de deux revolvers et ne craignez rien. A peine serez-vous entré dans la huerta que vous serez protégé. Comment? Cela me regarde. Ce soir, nous aurons retrouvé les assassins de Thirtle et d'Andrès! Malheur à eux! je ferai un exemple terrible. Rentrez chez vous pour vous occuper de vos préparatifs. Surtout, pas un mot à vos amis. Vous leur direz que je vous ai défendu de sortir et que vous êtes aux arrêts. Dès que la nuit sera venue, vous revêtirez vos habits civils et vous vous envelopperez dans un manteau, puis vous vous dirigerez vers le rendez-vous donné.
—Il suffit, général; vos ordres seront exécutés de point en point. A la garde de Dieu!
—Et à la mienne!
Je pris congé et j'obéis ponctuellement aux injonctions de ce bon général, que j'aimais comme s'il eût été mon père.
Pour abréger ce récit, je dirai qu'à neuf heures précises je frappais discrètement à la porte de la huerta Moralès.
Deux secondes après, l'huis s'entr'ouvrait et je me trouvais en présence de la tapada.
—Muy bien, senor, dit-elle. Silence! Suivez-moi!
Je la laissai fermer la porte au verrou, puis elle se dirigea vers une charmille de jasmins et de gardénias en fleurs, dont les émanations embaumaient l'atmosphère.
Sous cette charmille se trouvait assise une senora admirablement belle, qui m'adressa la parole dans un français plus ou moins compréhensible.
Je lui répondis avec la plus parfaite politesse, et je portai sa main à mes lèvres.
Au même instant, je vis se dresser à quatre mètres devant moi trois leperos armés de coutelas, qui se disposaient à me faire un mauvais parti.
Plus rapide que la pensée, mes mains s'étaient emparées des deux revolvers que je portais dans les poches de mon caban, et je fis feu résolument sur le premier des trois assassins, qui tomba sur le coup. Le second, atteint par une balle de mon arme, lâcha son couteau et prononça un caramba formidable en fuyant du côté de la Casa Moralès.
Quant au troisième, il s'avançait vers moi et allait se ruer en avant, lorsqu'un nouveau venu l'étreignit fortement par derrière, tandis qu'il me criait de ne pas tirer.
En effet, ce deus ex machina n'était rien autre qu'un colosse américain, appartenant à la maison du général Scott. Morse—tel était le nom de ce géant—était doué d'une force surhumaine. Par les ordres de son maître, il avait enrôlé deux autres camarades de l'armée connus par leur audace et leur amour des aventures, et ils avaient été envoyés sur mes pas, avec mission de ne pas me perdre de vue, de franchir la muraille de la huerta et de se rendre compte de ce qui allait s'y passer.
—Il faut, leur avait dit notre général, que vous preniez vivants le ou les assassins que vous rencontrerez là-bas.
Ils avaient réussi. J'avais échappé comme par miracle à l'attaque des complices de la senora inconnue.
Je reviens à celle-ci.
A peine avais-je compris que le troisième meurtrier était solidement baillonné, que je m'étais retourné pour savoir ce qu'était devenue la belle Mexicaine.
Elle avait disparu. Par quel moyen? Nous ne pûmes le deviner. Cette sirène infernale, qui attirait vers un guet-apens les pauvres officiers de notre armée, devait s'être ménagé une sortie: nous découvrîmes, en effet, vers un angle de la huerta, une sorte de tour au moyen duquel on pouvait—en pressant un ressort—se trouver en un instant porté dans une ruelle déserte, qui aboutissait à la route de Puebla.
Les deux Mexicains et le cadavre de leur complice furent entraînés au quartier général, et l'on fit prévenir le corrégidor.
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