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Kitabı oku: «Le Désespéré», sayfa 16

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XLIX

Les événements ont ceci de commun avec les oies qu'ils vont en troupe. Tout être non absolument dénué d'observation a pu le remarquer. Il est vrai que la curiosité s'arrête là, d'ordinaire. Nul n'implore une explication de cette loi, l'inexistante fontaine du Hasard devant suffire à l'étanchement de toutes les soifs du troupeau pensant. Ce proverbe: «Un malheur n'arrive jamais seul,» est l'unique monument de l'attention ou de la sagacité des hommes sur l'une des particularités les moins négligeables de leur histoire. Il est pourtant bien assuré que les événements heureux ou malheureux, quelle que soit l'illusion de leur taille, semblent s'appeler les uns les autres, aussitôt qu'ils naissent, par d'irrésistibles clameurs. Ils accourent alors de partout, émergeant des trous de la terre ou tombant des monts de la lune, pour l'éternelle stupéfaction d'une race tirée du néant, qui ne sut jamais rien prévoir et qui ne s'attend jamais à rien.

On a fini par observer, d'une manière à peu près certaine, que l'union physique de deux individus de sexe différent a pour effet probable l'apparition d'un troisième de même nature, à l'état rudimentaire. Cette quasi certitude est l'un des fruits les plus savoureux d'une expérience de soixante siècles. Mais qui donc s'occupe du mystère autrement profond de la sexualité métaphysique des événements de ce monde, de leurs alliances rigoureusement assorties, de leurs lignées au type fidèle, de leur solidarité parfaite? Toute la famille se précipite au premier vagissement du nouveau né, et Dieu sait si elle est innombrable, puisque les événements ne meurent jamais et qu'ils continuent toujours de faire des enfants! Le premier imbécile venu, à qui quelque chose arrive, est, pour un instant, le puits de vérité où tout un peuple formidable descend boire. Toutes les Normes se penchent vers lui, toutes les Règles, toutes les Lois, toutes les Volontés occultes s'accoudent en Polymnies, sur l'inconsciente margelle de bêtise qui ne se doute même pas de leur présence…

Il s'en fallait que Leverdier fût un imbécile et il savait trop qu'il était arrivé quelque chose! Cependant, il s'étonna de tomber, immédiatement après avoir quitté Marchenoir, sur un personnage qu'il avait eu la douceur de ne pas rencontrer depuis des mois: Alcide Lerat, «historien et littérateur français,» ainsi qu'il lui plaît de se désigner lui-même. Ce fut, pour l'attristé convive de tant de capiteuses ribotes de douleur, une commotion presque physique, à la manière d'un pressentiment funèbre, de revoir tout à coup, en un tel moment, ce fantoche sordide qui trottait, le nez au vent, comme un putois cherchant à dépister une charogne.

Cet Alcide Lerat, fort connu dans le monde des journaux, est une sorte de Benoît Labre littéraire, sans sainteté, dont le panégyrique posthume serait une besogne à faire trembler les décrasseurs d'auréoles les plus audacieux. Vivant exclusivement d'aumônes récoltées chez les gens de lettres, qu'il amuse de ses calomnies ou de ses médisances et qui le reçoivent dans des courants d'air, le drôle fétide, heureusement incapable de s'enrhumer, promène infatigablement sa carcasse, de l'un à l'autre crépuscule, – colportant ainsi, dans le pantalon d'un romancier qu'il a diffamé la veille, chez un rédacteur en chef qu'il vient de couvrir d'ordures et qui lui donnera peut-être vingt sous, les basses conjectures de son déshonorant esprit sur la vie privée d'un poète dont il a fini tous les chapeaux.

Il se venge par là d'être frustré de la première place, qu'il n'a jamais cessé de revendiquer depuis le succès de son fameux pamphlet: Ménage et Finances de Diderot. Ce factum sans talent, mais d'une érudition de détail exaspérante comme la vermine sur le pelage des adorateurs du philosophe, produisit, en effet, une vive émeute d'opinions dans les feuilles publiques, il y a trente ans. Les ouvrages postérieurs d'Alcide Lerat ne valent pas, il est vrai, la goutte d'encre qu'on dépenserait pour en écrire le titre. N'importe. Assuré d'être le plus immense génie des siècles, il pense de bonne foi que tout lui est dû et que sa seule présence est un honneur, une occasion de ravissement que rien ne pourrait payer.

– Je parle trop, dit-il, on prend des notes. En conséquence, il rançonne tant qu'il peut ses disciples, dont les largesses, quelque démesurées qu'on les supposât, ne pourraient jamais avoir, en raison des cataractes de joie répandues sur eux, que le faux poids de l'ingratitude.

– Tout à vous, sauf chaussettes, écrivait-il, un jour, à l'un d'eux qui avait oublié cet unique article dans l'abandon filial d'une complète défroque. Parole admirable et définitive dont le destinataire, espèce de va-nu-pieds intellectuel, ne sentit pas l'ironie profonde.

Le nom de ce dangereux cynique est tellement ajusté à sa physionomie, qu'il est impossible de présenter l'usufruitier sans s'exposer à l'inconvénient de paraître un farceur de table d'hôte. Le rat est évidemment sa bête, à moins qu'il ne soit la bête du rat, ce qui pourrait être soutenu comme une opinion probable. Le nez en pointe de betterave très aiguë, tirant à lui toute une mince figure en chiasse d'insecte, plantée d'un aride taillis de poils grisonnants, est chevauché d'une paire de petits yeux brillants et inquiets, à conciter la fureur d'un dogue. Ce dernier trait détermine et fixe instantanément l'analogie. Le trottinement perpétuel, l'incurvation sacristine des vertèbres supérieures et le coutumier reploiement des bras sur de plates côtes souvent menacées, n'y ajoutent que fort peu de chose.

Leverdier connaissait l'animal depuis longtemps. Il était même inexplicablement honoré par lui d'une sorte de considération ou d'estime. Lerat, qu'il avait à peu près jeté à la porte deux ou trois fois et qui avait renoncé à l'expérience inutile de se présenter de nouveau, ne croyait pas, néanmoins, devoir le priver, quand il le rencontrait, de quelques nutritives minutes d'entretien, dont Leverdier se fût admirablement passé, ce jour-là surtout. Il avait les meilleures raisons du monde pour écarter ce fâcheux, qu'il soupçonnait fort d'avoir soufflé d'immondes calomnies sur le compte de son ami, dans l'indigente main duquel il avait souvent pâturé la glandée d'un petit écu. Une fois même, il lui donna le placide conseil de profiter de son excellente vue de rongeur pour s'écarter soigneusement de tous les chemins de Marchenoir. – Il n'est pas trop patient, voyez-vous, mon cher monsieur Alcide, et il serait très capable de vous régaler de vos propres oreilles. Je vous avertis en frère. Pensez-y bien.

Dans la situation actuelle de son esprit, une telle rencontre, si soudaine, lui fit l'effet d'un présage des plus néfastes. Il fut un moment sur la pente de lui décerner une raclée complète dont le souvenir fût extrêmement durable. Mais c'eût été battre une vieille femme et, d'autre part, il craignit le ridicule de prendre la fuite.

Il ne tarda pas à reconnaître qu'en effet, la rencontre n'était pas absolument vaine et pouvait avoir d'assez graves conséquences.

L

– Oh! comme vous avez l'air sérieux, ce matin, monsieur le comte de Pylade, est-ce que nous aurions des inquiétudes sur la chère santé de monseigneur le marquis d'Oreste?

Tels furent les premiers mots d'Alcide Lerat, la plus décevante contrefaçon d'imbécile qu'on ait jamais vue. Il avait gardé de son éducation de séminariste raté tout un stock de ce genre de facéties, insupportablement chantonnées en soprano mineur, avec l'accompagnement ordinaire d'une goguenarde révérence.

– Monsieur Lerat, répondit Leverdier qui se sentait sur le point de n'avoir plus une goutte de patience dans les veines, je suis très pressé et incapable, pour l'instant, de savourer vos délicieuses plaisanteries. Je vous prie de m'excuser et d'aller au diable, s'il vous plaît.

– Nous y sommes tous, au diable, repartit le fâcheux, puisqu'il est le Prince de ce monde, mais vous me recevez si mal que j'ai bonne envie de garder pour moi une communication intéressante dont je voulais vous charger pour votre ami Marchenoir.

À ce nom, Leverdier devint attentif. Certes, il n'attendait, en général, rien de bon de son interlocuteur, mais il le savait une citerne d'informations, souvent étonnantes, et se disait qu'une eau très pure peut sortir quelquefois des gargouilles les plus hideuses, en temps d'orage.

– Vous avez, dit-il, quelque chose d'intéressant pour Marchenoir?

L'autre, s'appuyant alors à deux mains sur la poignée de sa canne, aussi lamentable que lui, et s'infléchissant vers son auditeur, comme un vieil arbre congratulé, – sans quitter une seconde son sourire à claques sempiternel, – se mit à zézayer à la façon d'un enfant de chœur, qu'une circonstance calamiteuse aurait investi de quelque secret important pour la prospérité de la fabrique.

– Votre ami aime à se faire désirer autant qu'une jolie femme. Il se cache comme un ours et tout le monde s'en plaint. J'ai rencontré, cette semaine, Beauvivier qui voudrait le voir. Je crois que son intention est de lui confier l'article de tête du Basile, pour tracasser un peu les imbéciles de l'Univers. Si votre Caïn ne profite pas de l'occasion, il méritera d'errer, comme son homonyme biblique, «sur la face de la terre,» car ils ont besoin de lui au Basile. Vous qui êtes un homme pratique, vous devriez lui conseiller de se limer les ongles et l'empêcher de faire des sottises. Beauvivier a daigné me dire qu'il comptait sur moi pour le lui amener. Il paraît croire que je suis dans les petits papiers de ce riverain du Danube. À propos, est-il revenu, seulement, de son voyage édifiant?

– Oui, affirma rêveusement Leverdier, mais n'allez pas chez lui, je me charge de votre ambassade.

Cette communication lui donnait fort à penser. Il fallait que le tout-puissant Basile, l'universel journal des gens bien élevés, se sentît diablement anémié pour invoquer le réactif d'un tel moxa! Dans ce cas…

À ce moment, il s'aperçut que le séduisant Alcide avait pris une pose connue. Ayant, au préalable, inspecté, en sifflotant, l'état du ciel et ramené sur ses tempes, du bout des doigts en pincettes de sa main gauche, quelques mèches indisciplinées, il avait finalement abaissé cette main à la hauteur présumée de l'organe des sentiments généreux et la tenait, maintenant, ouverte et dardée contre la poitrine de son adversaire.

– C'est juste, fit celui-ci, j'oubliais! Et tirant son porte-monnaie, il laissa tomber une pièce de cinquante centimes dans cette sébille à remontoir, qui déshonore, avec la plus horologique exactitude, la mendicité chrétienne.

Lerat ne voulut pas s'éloigner, pourtant, sans avoir compissé son bienfaiteur d'un dernier avis. En conséquence, il exhala ces prototypiques admonitions:

– Si votre ami veut réussir au Basile, il faudrait lui recommander de ne plus tant faire la bête féroce. S'il sait plaire à Beauvivier, sa fortune est faite. Il ne manque pas de talent, quand il veut se modérer et ne pas employer continuellement ses abominables expressions scatologiques. C'est ce qui a perdu ce butor de Veuillot, qui a toujours rebuté mes réprimandes et qui s'en trouve joliment bien, n'est-ce pas, aujourd'hui qu'il est crevé de son venin! Voyez Labruyère et Massillon. Ils en disent plus en une seule phrase décente que tous vos épileptiques en deux cents lignes. Persuadez-lui donc de lire mon livre sur La Table chez tous les peuples, que vous devez avoir dans votre bibliothèque. Il apprendra ce que c'est que la vraie force unie à la distinction.

L'odieux personnage avait cessé de sourire. Il flottait en dérive sur son propre fleuve, avec la majesté d'un Dieu. Ayant envoyé, du bout de ses doigts exorables, un tout petit geste miséricordieux, il s'éloigna, plein de sa puissance, la canne sous l'aisselle, les deux mains cléricalement croisées dans l'intérieur de ses manches et le buste jeté en avant, à la remorque de son museau, ayant l'air, parfois, de soubresauter proditoirement, de son lamentable derrière.

– Dans ce cas, poursuivit en lui-même Leverdier, pour qui cette retraite savante avait été une beauté perdue, Marchenoir pourrait, en un instant, reconquérir la grande publicité. Ne parvînt-il à lancer qu'un tout petit nombre d'articles, il ressaisirait bientôt, par le moyen d'un journal si retentissant, le groupe intellectuel ameuté naguère par ses audaces et que son silence, depuis tant de mois, a dispersé. Puis, quelle revanche contre tous les lâches qui le croient vaincu! Cette vermine de Lerat doit avoir dit la vérité. Il a les plus basses raisons du monde pour désirer de toutes ses forces qu'un brûlot formidable soit lancé, n'importe de quelle main, sur les cuisines de la presse catholique. Il a même dû travailler fortement Beauvivier dans ce sens et lui faire gober la nécessité d'être l'inventeur de Marchenoir. Properce, d'ailleurs, en sage roublard, s'est soigneusement préservé d'écrire, et s'est contenté de nous décocher cet éclaireur qui pouvait, à toute fortune, encaisser les rentrées de coups de semelles d'une indignation présumable et qui allait, évidemment, rue des Fourneaux, quand je l'ai rencontré.

Leverdier résolut de voir, le jour même, Properce Beauvivier, le poète-romancier sadique, devenu, depuis peu, directeur et rédacteur en chef du Basile. Il le connaissait à peine, mais il voulait, autant que possible, pénétrer son jeu et préparer, avec un extrême soin, la négociation, – Marchenoir ayant plusieurs fois exprimé très haut son mépris pour ce marécagier superbe, lequel devait avoir un fier besoin de pimenter son limon pour s'être déterminé à faire des avances à ce cormoran. Il était à craindre, aussi, qu'on ne tendît l'échelle au désespéré que pour l'induire à se rompre définitivement la barre du cou sur quelque échelon pourri. Sans doute, il eût été fort imprudent de chercher à pressentir cet infâme juif sur la vitale question d'argent. Ses pratiques, à cet égard, devaient ressembler à celles de son prédécesseur, le fameux Magnus Conrart, dont le répugnant suicide fit tant de bruit, et qui frappait d'une énorme redevance de prélibation les émoluments des rédacteurs de passage, qu'il savait crevants de faim et réduits à se contenter d'un salaire quelconque.

Mais, à défaut d'une sécurité budgétaire immédiate, il était absolument indispensable d'assurer, au moins, l'indépendance de l'écrivain, Marchenoir n'étant plus du tout le petit jeune homme trop heureux d'acheter l'insertion de son vocable patronymique dans un grand journal, au prix de n'importe quelle charcutière émasculation de sa pensée.

LI

Le lendemain, Marchenoir et Leverdier se retrouvaient, à cinq heures, au café Caron, à l'angle de la rue des Saints Pères et de la rue de l'Université, en face de l'une des quarante mille succursales du Mont-de-Piété littéraire de Calman-Levy. C'est un café de vieillards vertueux, qui paraît avoir voulu remplacer, dans ce quartier, l'ancien café Tabouret, inconnu de la génération nouvelle, où s'abreuvèrent, autrefois, tant de pinceaux et de porte-plumes illustres dont le nom même, depuis dix ans, est parfaitement oublié. Les deux amis se donnaient quelquefois rendez-vous dans ce café qu'ils préféraient à tout autre, à cause du parfait silence observé par les trois ou quatre journalistes centenaires qu'on est toujours assuré d'y rencontrer, et qui forment incompréhensiblement la base essentielle des opérations commerciales de l'établissement.

Leverdier, venu le premier, vit arriver Marchenoir, tel qu'il l'avait quitté quelques heures auparavant, pâle et mélancolique, mais visiblement détendu. La présence réelle de Véronique, si changée que fût la sainte fille, avait suffi pour pacifier le malheureux homme.

– Je me fais à ce nouveau visage, dit-il après un moment. Elle est belle encore, notre Véronique. Tu la verras bientôt du même œil que moi, cher ami. La première impression a été terrible, j'ai cru que j'allais mourir. Puis, je ne sais quelle vertu est sortie d'elle, mais il m'a semblé qu'un dôme de paix descendait sur nous. En un instant, toute angoisse a disparu et je pense que mes larmes ont emporté d'un seul coup toutes mes douleurs, tandis que je sanglotais sur elle, hier matin, la tenant dans mes bras. Aussitôt après, tu le sais déjà, j'ai dormi vingt heures, pour la première fois de ma vie. C'était à croire que je ne me réveillerais jamais… Et quel sommeil du Paradis, rafraîchissant, béatifique, sans rêves précis, sans visions distinctes, lucide pourtant, à la manière d'un crépuscule de vermeil réfracté dans les eaux limpides d'un lac, au fond duquel s'ouvriraient les yeux ravis d'un plongeur! J'ai eu comme la sensation confuse, délicieusement indicible, à la fois spirituelle et physique, d'être immergé dans une crique lunaire comblée de mes pleurs… À mon réveil, j'ai tout de suite rencontré le magnifique regard de ma chère sacrifiée qui jubilait de me voir dormir ainsi, et son aspect ne m'a causé ni surprise, ni douleur, mais, au contraire, une sorte d'attendrissement très doux, composé, j'imagine, de pitié fraternelle, et d'enthousiasme religieux fondus ensemble en un seul transport intérieur, absolument chaste!.. Te rappelles-tu, Georges, ces mystérieux oiseaux qui nous firent tant rêver, un jour, au jardin d'acclimatation, et qu'on nomme exactement colombes poignardées, à cause de la tache de sang qu'elles portent au milieu de leur gorge blanche? Nous fumes très étonnés, tu t'en souviens, de ce pléonasme inouï de symbolisme, en l'exceptionnelle créature qui ne se contente pas de signifier l'Amour et qui s'ingère, par surcroît, d'en afficher le stigmate. Eh bien! Véronique sera ma colombe blessée, telle que je l'ai vue ce matin, dans la surnaturelle clarté de mon âme renouvelée par la vertu de son sacrifice… Mais voilà que je fais des phrases et tu as, sans doute, beaucoup à me dire. L'as-tu découvert, enfin, ce trafiquant de laitance humaine?

– Beauvivier! oui, je le quitte à l'instant, répondit en riant Leverdier. Ce dernier mot me rassure plus que tout le reste, mon cher Caïn. Si tu retrouves ta verve méchante, nous ne sommes pas près de te perdre. Furieux de l'avoir manqué hier et ne me souciant pas de droguer indéfiniment dans sa boutique, j'avais mentionné sur ma carte, que je venais de ta part. J'ai été reçu immédiatement. Mon ami, l'affaire est sûre. Le Basile a besoin de toi. Beauvivier ne s'est même pas donné la peine de me le cacher. Au fond, j'ai cru démêler que tu étais surtout nécessaire, en ce moment, pour évincer quelqu'un, Loriot, peut-être, dont il m'a parlé incidemment, comme d'une ordure des plus encombrantes, mais d'un balayage instantané fort difficile, ayant été fientée par le trop copieux défunt, avec une attention particulière. Mais cela même est d'un bon augure.

Personnellement, je connais très peu Beauvivier, que j'ai vu aujourd'hui pour la troisième fois. Mais j'ai des informations. C'est le plus infâme des hommes et, pour tout dire, sa bienveillance est plus à craindre que son inimitié déclarée. C'est une espèce de Judas-don-Juan, mâtiné d'Alphonse et de Tartufe. Sa vie est un tissu d'abominations et de trahisons. On est forcé de se désinfecter au phénol, comme un cadavre, quand on a été regardé par lui. Eh bien! il paraît que cet être a, néanmoins, une qualité, la plus rare en ce temps-ci. Il aime la littérature, et voilà ce qui le rachète. Peut-être a-t-il réellement le projet d'élever un peu la rédaction du Basile que Magnus avait abaissée jusqu'à lui, c'est-à-dire, au-dessous de tout. – «J'ai lu tout ce que M. Marchenoir a écrit, m'a-t-il dit, je ne lui connais pas de supérieur, à l'heure actuelle, et je lui vois très peu d'égaux. C'est un grand écrivain, d'une originalité déconcertante. Je vous prie de lui répéter mes paroles. Je considère que le Basile ne peut être qu'honoré de sa collaboration et je la sollicite. J'aurais certainement couru moi-même jusqu'à son domicile, si je l'avais cru de retour. Je sais qu'on s'est mal conduit avec lui dans le journal, quand je n'y commandais pas. Je veux réparer cette injustice en donnant à votre ami carte blanche, etc., etc.» Prenons qu'il n'y ait de vrai que le quart de toutes ces merveilles, ce serait encore excellent et, quels que puissent être les dessous, il a fallu, tout de même, un sacré besoin de tes services pour faire sortir un tel boniment de cette gueule prudente!..

– Quelle a été la fin de cet entretien? demanda Marchenoir.

– La plus nette possible. Marchenoir, lui ai-je dit, est extrêmement fatigué de son voyage et vous sera très obligé de lui faire crédit de quelques jours. M'autorisez-vous, cependant, pour gagner du temps, à lui dire de préparer, dès aujourd'hui, sans se mettre en peine de vous voir auparavant, un article quelconque? Dans ce cas, il est nécessaire que je puisse l'assurer de l'insertion, car il a cessé, depuis des années, d'être un débutant et il ne veut plus travailler en vain. D'après ce que je viens d'entendre, le préalable concert, entre vous et lui, du choix d'un sujet, me paraît une formalité des plus inutiles. – «Et des plus injurieuses pour un écrivain de talent, ajoutez cela, Monsieur.» Telle a été sa réponse immédiate. «Que l'auteur des Impuissants m'envoie ou m'apporte ce qu'il aura jugé convenable d'écrire. Je donnerai tout de suite son article à la composition et, pour le reste, qu'il veuille bien le croire, nous nous entendrons toujours. Tout ce que je lui demande, c'est de tirer hors du rang et de ne pas mitrailler nos propres troupes.»

– Aïe! fit Marchenoir. Ce dernier mot me gâte le reste. Depuis que tu as commencé de parler, je l'attendais. Cette recommandation surérogatoire, qui n'a l'air de rien, ressemble à ces insignifiantes clauses jetées indifféremment au bout d'un contrat, en manière de paraphe destiné à vider la plume, et qui suffisent pour tout annuler. Tu devrais pourtant le savoir, mon vieux Georges. Ces gens-là sont la vermine de tout le monde et il est impossible de tomber sur la peau de n'importe qui, sans les atteindre. Or, je suis incapable, ceci est bien connu, de concevoir le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet. Que diable veut-on que je fasse, alors? Je ne peux pourtant pas me mettre à écrire des pastorales optimistes ou des psychologies de potache inspiré, genre Dulaurier!

– Mais, sacrebleu! reprit Leverdier, tout le monde sait parfaitement ce que tu peux faire, et Beauvivier l'ignore moins que personne. S'il te sollicite, c'est qu'apparemment, il a besoin de ta virilité ou même de tes violences. J'ai trouvé un homme d'une politesse exquise, irréprochable, – une tranche de galantine pourrie, supérieurement glacée, – mais crispé, vibrant de je ne sais quoi. Il est clair qu'il veut étonner quelqu'un ou renverser quelque chose et qu'il prend en location ta catapulte, en vue de produire un effet de démolition ou de simple intimidation que nous n'avons aucun moyen de conjecturer. Qu'importe? Cette canaille a trop d'esprit pour te demander jamais d'être son complice. Mais tes haines connues peuvent le servir à ton insu. Il arrivera, pour la millionième fois, que l'indignation d'un honnête homme aura favorisé les combinaisons d'un scélérat. Qu'importe encore? La Vérité est toujours bonne à dire, n'y eût-il que Dieu pour l'entendre, puisqu'alors, on l'appellerait Lui-même par un de ses noms!

Le résultat de cette conversation fut ce qu'il devait être. Les deux amis cherchèrent ensemble un sujet d'article. Marchenoir, sans objection dirimante, mais doutant infiniment de ces crises d'énergie qui secouent parfois le stérile figuier du journalisme, – pour l'invariable déception des chevaliers errants qui attendent faméliquement, sous son ombrage, la tombée des fruits, – décida, malgré les représentations de Leverdier qui aurait voulu qu'on allât moins vite, d'offrir, comme début, un article d'une véhémence inouïe.

– S'il passe, dit-il, renvoyant à son ami ses propres paroles, j'aurai l'honneur d'avoir écrit toute la vérité sur l'une des plus complètes ignominies de ce temps. On me glorifiera pour mon courage et les esprits lâches qui ne manqueraient jamais de m'accuser de cynisme, en cas d'insuccès, viendront alors pincer une laudative guitare sous mes gargouilles. S'il ne passe pas, ma situation reste exactement ce qu'elle était auparavant et je n'aurai pas même perdu l'occasion de devenir un heureux drôle, car je serais, dans tous les cas, inhabile à me prostituer. Je dégoûterais le client sans lui donner le moindre plaisir. Beauvivier le sait à merveille, comme tu viens de le remarquer. Il me veut tel que je suis ou pas du tout.

Ne savons-nous pas qu'il est toujours inutile de faire des concessions? J'ai quelquefois essayé de m'éteindre un peu, dans l'espoir de récolter quelques misérables sous. Je me déshonorais sans parvenir à me faire accepter davantage. Je n'espère pas réussir le moins du monde au Basile. En supposant, une minute, que Beauvivier voulût réellement s'employer pour moi, il serait bientôt surmonté par toute la racaille coalisée de la maison. Ce serait l'aventure renouvelée de cette vieille charogne de Magnus, qui voulut me lancer, lui aussi l'année dernière, pour de sales raisons que j'ignore, et qui, tout à coup, venant à découvrir que j'étais décidément «un homme haineux,» m'en informa, sur-le-champ, par une lettre de congé. Je ne veux point réavaler ces couleuvres. Mon premier et, probablement, dernier article, donnera la mesure, la forme et la couleur de tous les autres. Ce sera à prendre ou à laisser.

Leverdier sentait très bien que Marchenoir avait raison. Il aurait fallu à ce corsaire une presse indépendante et littéraire qui n'existe plus en France, où la basse tyrannie républicaine est sur le point d'avoir tout asphyxié. Mais il importait de saisir l'occasion quand même, fût-ce pour une seule fois et pour l'honneur seul de la justice. D'ailleurs, Marchenoir venait de trouver un sujet pour lequel il s'enflammait déjà. L'artiste et le chrétien dont il était la toute-puissante combinaison, simultanément exultèrent.

– Pourquoi, s'écria-t-il, ne profiterais-je pas de ce premier article, vraisemblablement unique, pour exécuter une effroyable charge sur la littérature et la publicité pornographiques, à l'occasion, par exemple, des affichages récents de la librairie anticléricale? Tu as, sans doute, remarqué le monstrueux placard, annonçant les Amours secrètes de Pie IX, avec accompagnement du portrait du pontife et d'une série de médaillons, représentant les héroïnes, nommément supposées, de ce crapuleux libelle. Le salisseur de murs dont je demanderais pardon d'écrire le nom, le punais idiot Taxil, est un sous-abject qui ne vaut pas, je le sais bien, qu'on parle de lui, ni même qu'on y pense. Mais quand l'ordure est à son comble, quand ce qui devrait rester honteusement au pied des murs grimpe et s'étale sur les façades; quand le guano, naguère immobile, devient un ennemi violent, casqué, cuirassé, empanaché et embusqué, pour l'agression lithographique de l'innocence, à chaque détour de nos rues, on est bien forcé de demander compte à toute autorité répressive de cette intolérable sédition de l'excrément!

Il est vrai que ce n'est qu'un crachat de plus sur la face ruisselante d'une société soi-disant chrétienne, qui en a déjà tant reçus et tant supportés. Les peuples, aussi bien que les gouvernements, n'ont jamais que les avanies qu'ils méritent, dans l'exacte mesure de leurs lâchetés ou de leurs crimes, et peut-être que c'est trop beau encore, aux yeux d'une rigoureuse justice, de n'être piétinés que par cet avorton.

Ce qui pourrait casser les bras à la colère, – en admettant la métaphore sans génie de ces inefficaces abatis d'airain, toujours invisibles, – c'est l'indifférence de la multitude. On passe devant l'obscène exhibition sans révolte, sans murmure, sans étonnement. Les pères n'en éloignent pas leur progéniture et trouvent tout simple que la face auguste du Père des pères soit ainsi conspuée pour la joie de quelques vidangeurs matutinaux que cela met en gaillarde humeur. Il y a deux ou trois générations à peine, le bourgeois se fût passionné pour ou contre ces éruptions de l'égout. Aujourd'hui, le même bourgeois, devenu un peu plus bête et un peu plus ignoble, les contemple avec la stupidité du désintéressement. Demain, sans doute, sa boueuse idiotie n'ayant plus de fond, il en sera tout attendri. Il se dira que l'héroïque indépendance d'un cœur brûlant pour la justice, est attestée par le jaillissement de ce pus et qu'il convient d'en arroser les jeunes fleurs écloses de son fertile giron. Nous assisterons, en ce jour, à l'apothéose de Tartufe espérée depuis deux cents ans!

Ah! que ce sera complet, alors, et que l'hypocrite de Molière fera piètre figure! Paraître homme de bien en répandant, avec de saints gestes, d'ostensibles actions de grâces au pied des autels, quoi de plus facile, même dans un siècle où la foi religieuse serait presque éteinte? On aurait toujours pour soi l'inquiétude surnaturelle du cœur de l'homme et son inconsciente vénération pour les porteurs de reliques naïfs ou superbes. Mais obtenir un semblable triomphe en étalant l'ignominie absolue, en contaminant ces mêmes autels, en prostituant les regards de l'enfance, irréparablement déflorée au contact de ces porcheries, c'est un peu plus fort, et le dix-septième siècle est terriblement enfoncé!

Être Léo Taxil ou tout autre voyou de plume, Francisque Sarcey, par exemple, – car le Barnum de l'anticléricalisme ne doit être ici qu'un prétexte, – et ne pas crever sous d'adventices raclées toujours imminentes, maintes fois administrées déjà, sans le reculant dégoût de la trique épouvantée d'une telle approche, c'est fièrement beau, sans doute! Que sera-ce de se faire adorer sous cette forme, d'y paraître un confesseur de la vraie foi et de s'envoler ainsi, avec des squames de maquereau et des ailes d'or, dans le paradis breneux des élus de l'admiration républicaine?.. Tel est pourtant l'avenir présagé par l'indifférence universelle pour l'indicible attentat de cet affichage, aussi parfaitement délictueux que pourrait l'être un spectacle public de prostitution.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
25 haziran 2017
Hacim:
410 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain