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Kitabı oku: «Le Désespéré», sayfa 17
Eh bien! je veux l'évoquer une bonne fois, cet avenir et le mettre en regard du troupeau de puants scribes qui nous le préparent et que j'assignerai en confrontation. Mon catholicisme n'apparaîtra que très vaguement dans cette étude où je n'ai que faire de le proclamer. On n'aura ni la consolation ni la ressource de me lancer des sacristies par la figure. La circonstance du Pape outragé ne sera que l'occasion d'avertir, bien vainement, je le sais, de la nécessité de désencombrer la voie publique des immondices qui la pestifèrent. Je les appellerai par leurs noms, ces immondices, – comme le Seigneur appela les étoiles, – je les ferai voir dans la plus indiscutable clarté, je dirai qu'un balai sanglant devient nécessaire quand l'administration de la voirie néglige, à ce point, son premier devoir et que tout devient préférable à ce choléra de goujatisme et d'irrémédiable imbécillité, qui menace de précipiter, demain, ce qui reste de la pauvre France dans le plus sinistre pourrissoir de peuple qu'un pessimisme dantesque pourrait rêver!..
Leverdier eût été, peut-être, un homme pratique, sans la rencontre du téméraire qui l'avait orbité, comme un satellite, dès le premier jour. En général, il exhibait tout d'abord quelques objections prudentes, – quelques rossignols d'objections, toujours écartées, qu'il réintégrait dans le sous-sol de son esprit, aussitôt que Marchenoir commençait à invectiver l'univers. Alors, il s'installait volontiers sur l'arète des gouffres et s'offrait à piloter le délire. En cette occasion, il voyait à merveille que la manœuvre décidée par l'incorrigible casse-cou, allait le couler indubitablement. Il fallait, d'avance, renoncer à cette collaboration nutritive, un instant rêvée pour lui au Basile. Beauvivier publierait, peut-être, le coup de boutoir circulaire et ce serait fini. Mais le moyen de s'opposer à un forcené si éloquent? C'était l'orgueil de Marchenoir de se couper lui-même par la racine, quand on voulait l'empoter. En conséquence, Leverdier prit son parti, comme toujours, temporisateur inconstant qui s'achevait en outrancier.
– Le sujet est superbe, en effet, dit-il, après un silence. Puisqu'il est décidément impossible de caser dans la presse un homme de ton caractère, ne ménage rien, assomme, égorge, extermine ce que tu pourras de ces lâches canailles, qui sauront toujours assez se venger, par le silence, des écrivains de talent dont la hauteur solitaire les épouvante et qu'ils peuvent sûrement affamer, en leur fermant toute publicité. Ce n'est, certes, pas moi, qui plaidaillerai pour eux. Mais, tout à l'heure, ne viens-tu pas de trouver le titre de ton article? La Sédition de l'Excrément! Hé! ce n'est pas trop mal, il me semble. Ta réputation de scatologue ne laisse plus rien à désirer depuis longtemps. Tout le monde est parfaitement certain que les ordures seules te plaisent et que tu es incapable de prendre tes images ailleurs que dans les latrines ou les dépotoirs, – où l'on soupçonne généralement que tu as ta serviette et ton rouleau. Ce titre, par conséquent, n'étonnera personne. Quant à moi, j'avoue qu'il me plonge dans le ravissement.
– Tu as peut-être raison, répondit en souriant Marchenoir. Mais il est temps de partir. Véronique s'est donné quelque mal, je crois, pour nous faire à dîner ce soir. Elle tenait à un repas de famille, comme elle appelle notre réunion, la chère créature. Vaugirard est loin et l'heure très précise. Gardons-nous de la faire attendre. Les deux amis se levèrent à l'instant et partirent.
LII
Dans la rue, ils décidèrent d'aller à pied. On était en février et le froid sec de la nuit commençante leur plaisait. Marcher dans Paris, en compagnie d'un être à qui l'on peut tout dire, est un plaisir assez rare, dévolu à quelques artistes sans gloire, dont les heures ne sont pas aisément monnayables. Ils revinrent à l'éternel objet de leurs pensées intimes, à Véronique, puisqu'on allait précisément la revoir et passer ensemble quelques heures auprès d'elle. Ce fut Marchenoir qui commença d'en parler, Dieu sait avec quelle tranquillité et quel discernement!
Certes, il était miraculeux que l'agonisant de la veille eût été capable d'établir, en moins de trente heures, une si imprenable ligne de défense entre lui-même et son propre mal! Mais enfin, il expliquait, à peu près, le prodige. Il s'analysait maintenant, il se disséquait avec le plus grand soin, faisant admirer à son ami la soudaine cicatrisation des plaies énormes, par lesquelles il avait semblé que la vie de plusieurs hommes eût dû s'enfuir, et lui disant: – C'est l'admirable fille qui a fait cela, que ferai-je donc pour elle, mon Dieu? Le lyrisme ordinaire de son langage allait s'exaspérant à mesure qu'il parlait, et l'entraîné Leverdier bénissait avec transport les angoisses intolérables dont il avait payé, lui aussi, par contrecoup, cette incompréhensible guérison.
– Vois-tu, Georges, disait l'amoureux exorcisé, ce n'est pas le changement de ses traits qui m'a retourné le cœur, – encore une fois, je ne la trouve pas moins belle qu'avant, – c'est la vertu mystérieuse de l'acte intérieur par lequel cette immolation fut déterminée. Le préalable propos du sacrifice a suffi pour établir le courant spirituel qui vient de rapprocher un peu plus nos âmes, en refoulant tous mes sens à cinquante mille lieues de sa chair. C'est sa prière qui me sauve, sa prière seule, – qu'elle a édentée et tondue pour la rendre pitoyable jusqu'au fond des cieux, – dans l'héroïque illusion de ne mutiler que son propre corps!..
Ils arrivèrent ainsi dans cette lointaine rue des Fourneaux, où des marchands de pavés procurent aux puissants rêveurs le mirage des Pyramides, dans l'aridité mélancolique de leurs incommensurables chantiers.
Marchenoir habitait, non loin de ces lapicides, une maison presque isolée et d'aspect assez humble dont il occupait le deuxième étage, n'ayant au-dessus de lui que deux mansardes louées par d'impeccables employés d'omnibus, absents tout le jour et qui n'y dormaient, la nuit, que quelques heures. Il aimait ce quartier et cette maison pour y avoir passé, depuis deux ans, le meilleur de sa vie morale et intellectuelle. Le calme relatif de cette rue le rafraîchissait, au sortir du centre de Paris qui lui faisait l'effet, par comparaison, du plus inhabitable d'entre les puits de l'enfer.
L'appartement, formé de trois pièces et d'une cuisine, était une espèce de gîte d'artiste comme on n'en voit guère. Il eût été fort inutile d'y chercher des faïences, des cuivres, des ferrailles, des tableaux ou des médaillons curieux. Pas un seul bronze japonais, pas une aquarelle impressionniste, pas l'ombre d'un de ces vieux bois écaillés, vermiculés et friables qui représentent de leur mieux, dans des attitudes recueillies, la dévotion craquelée des anciens âges. Le mépris de Marchenoir pour ce bric-à-brac était à peu près sans bornes. En tout, un émail de Limoges du XVIIe siècle, souvenir de famille, offrant la vision d'un saint Pierre en robe d'azur et manteau couleur d'orange, à genoux dans un paysage fraîchement lessivé, sous de grêles frondaisons en vert d'asperge et brocart d'or, flanqué d'un coq de porcelaine blanche qui chantait dans un coin de firmament du plus impénétrable outremer. À ses pieds, un livre rouge, des clefs de gomme-gutte et une gigantesque bardane en chocolat. Cette image, d'une naïveté contestable, suffisait, telle quelle, aux appétits d'antiquaire de son possesseur.
Les meubles, en vitupérable noyer et même en sapin, acquis pièce à pièce et d'occasion dans d'infimes ventes, eussent indigné un concierge du faubourg Saint-Antoine. À cet égard, le misanthrope était absolu. – Il n'y a, disait-il, que deux sortes de tables sur lesquelles un artiste puisse écrire: une table de cinquante mille francs ou une table de cinquante sous. Mais, s'il était devenu millionnaire, il aurait probablement gardé la seconde, par peur de se rendre imbécile, aux dépens des pauvres, en achetant la première.
Les livres eux-mêmes étaient en petit nombre: une gigantesque Bible synoptique, la plus coûteuse de ses folies, quelques tomes dépareillés de la patrologie de l'abbé Migne, une dizaine d'elzévirs grecs ou latins, un peu d'histoire, un peu de roman moderne et une cavalerie de dictionnaires en diverses langues, tout au plus une centaine de volumes. Quand il manquait d'un livre, il le prenait chez son ami, mieux approvisionné, ou s'en allait à la Bibliothèque.
Seule, la chambre de Véronique avait un semblant de ce confort de vingtième ordre, dont s'arrangent encore les trois ou quatre douzaines de braves ouvrières favorisées du ciel, qui ont déniché le moyen de concilier les préceptes de la vertu et les exigences de leur estomac. Dans le cas de la repentie, cette modération était d'autant plus extraordinaire qu'il avait fallu renoncer à tout un luxe de dissipation lucrative, dont certains chiffres connus excitèrent autrefois l'envie d'un peuple de prostituées. Aussitôt qu'il eût été décidé qu'on vivrait ensemble au désert, Véronique avait accompli, sans ostentation et sans phrases, l'acte légendaire d'envoyer son mobilier à la salle des ventes, retenant à peine quelques indispensables hardes, et de porter elle-même l'argent à divers établissements de charité que lui désigna Marchenoir, – ne voulant rien garder, disait-elle, de ce qu'elle avait mangé dans la main du Diable.
Sa chambre, où les moins minables engins de leur félicité domestique avaient été réunis, en dépit d'elle qui se fût contentée de rien, rappelait assez les intérieurs des pieux isbas, éclairés par de perpétuelles lampes allumées devant les figures propices des iconostases. Une petite veilleuse, à lueur rose, était suspendue au devant du grand crucifix pâle, et une autre semblable, mais un peu plus grande, teignait vaguement d'incarnat une haïssable reproduction lithographique de la Sainte Face, telle qu'on la vénérait chez M. Dupont, «le saint homme de Tours,» qui a propagé en France cette dévotion, – malheureusement assortie de la contradictoire imbécillité d'un art profanant.
Ah! ce n'était pas bien beau, ces deux images, et Marchenoir en avait plus d'une fois gémi en secret. Mais Véronique portait en elle l'esthétique de toutes les situations imaginables, elle aurait donné le relief de son propre sublime à la platitude même et spiritualisé de son souffle jusqu'à des goîtreux. Elle avait passé des journées, des nuits entières, dans le crépuscule de cette chambre aux persiennes toujours closes, – comme les persiennes d'un mauvais lieu, – conversant avec Dieu et avec ses saints, ayant l'air de les supposer véritablement présents, investie de joie et de certitude, ruisselante de plus de larmes que l'hydraulique de tous les sentiments ordinaires n'eût été capable d'en obtenir, et il semblait, à la fin, que ces indigents simulacres s'imprégnassent de ce double courant de beauté physique et morale qui venait confluer sur eux!
Son ménage, d'ailleurs, en souffrait si peu qu'il eût été difficile de trouver une maison mieux tenue, une plus stricte propreté, une économie plus exacte, une cuisine, enfin, plus ingénieuse à multiplier les patriarcales délices du ragoût de mouton et du pot-au-feu. On aurait dit qu'elle n'avait seulement pas besoin d'agir. Elle passait comme en rêve, effleurant les choses et les forçant à se nettoyer, à s'accommoder, à se cuire elles-mêmes, par l'irrésistible vertu de son seul regard.
Dominatrice charmante et imperturbable, que la seule tristesse de son ami pouvait troubler et que n'eussent déconcertée ni les déluges, ni les incendies, ni les tremblements, ni les dislocations d'univers, puisqu'elle portait en elle une permanente catastrophe d'amour à mettre au défi tous ces accidents! Marchenoir était tout pour elle. Il planait dans son ciel et s'asseyait sur les circulaires horizons, il piétinait l'océan, la montagne, la nue, les abîmes, la création entière, – seul visible de toutes parts et triomphant! Son sauveur!.. Le pauvre diable était son Sauveur, ainsi qu'elle le nommait parfois, avec une simplicité d'enthousiasme que beaucoup de théologiens eussent réprouvée comme un blasphème. Les deux sentiments, naturel et surnaturel, s'étaient, en elle, si parfaitement amalgamés et fondus dans l'unique pensée d'un Sauveur, qu'il n'y avait plus moyen de les séparer, pour cette âme naïve, qui ne croyait pas trop payer la récupération de son innocence, en déversant toute la gloire des cieux sur la douloureuse ressemblance humaine de son Rédempteur!
LIII
– Allons, messieurs, à table! vint dire Véronique aux deux amis en train de contempler les Pyramides par la fenêtre de la chambre de Marchenoir. C'était pour Leverdier une habitude déjà ancienne de manger à la table de ses amis. On se réunissait ainsi deux ou trois fois par semaine, sans compter l'imprévu des arrivées soudaines de ce brave homme, dont la présence était toujours considérée comme un bienfait.
En cette circonstance, la ménagère avait tenu à se surpasser, en offrant à ses convives un menu fort supérieur à l'ordinaire presque frugal de leurs festins. Elle voulait que ce dîner fût une véritable fête de bienvenue pour chacun d'eux, que des émotions et des sentiments divers avaient, un instant, paru séparer des deux autres.
Le fait est qu'on les aurait cru tous trois revenus de diablement loin, et le commencement du repas n'alla pas sans une assez forte contrainte. Quelque soin que prît Véronique d'égarer l'attention de ses hôtes, ses nouvelles et gauches façons de manger, par exemple, ne pouvaient leur échapper, et, quelle que fût leur vigilance à ne rien laisser sortir de leurs impressions douloureuses, il ne fut pas possible d'écarter, tout d'abord, une visible gêne que Leverdier se hâta de rompre en annonçant à la simple fille la résolution toute fraîche éclose de Marchenoir.
– Vous savez, dit-il, que notre ami arrive de la Chartreuse en justicier plus redoutable que jamais. Il veut débuter au Basile par un massacre général d'empoisonneurs et par une pendaison en masse d'incendiaires.
– Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, toujours des violences? Et c'est vous, sans doute, monsieur Leverdier, qui l'embarquez dans cette nouvelle aventure? Savez-vous, mauvais homme, que vous finirez par être un ami des plus funestes? Certainement, je n'ai rien de ce qu'il faudrait pour vous juger l'un ou l'autre, et je suis persuadée que mon Joseph n'a rien en vue que la justice. Mais comment voulez-vous que je ne tremble pas, quand je le vois seul contre tous?
Marchenoir, qui avait élu pour contenance de décortiquer laborieusement et silencieusement une patte de homard, intervint alors:
– Ma chère Véronique, épargnez, je vous prie, ce pauvre Georges qui ne mérite, je vous assure, aucun reproche. Il a trouvé l'occasion de me rendre service, une fois de plus, en négociant, à ma place, avec un homme assez méprisable, mais tout puissant, ma rentrée au Basile, et il s'est donné, comme toujours, beaucoup de mal. J'eusse été, je l'avoue, bien incapable de conditionner moi-même cet arrangement qui peut, en somme, avoir d'heureuses conséquences, au point de vue de notre bien-être matériel, mais qui va surtout me donner le moyen tant désiré d'accomplir ce que je regarde comme le strict devoir d'un écrivain: dire la vérité, quelle qu'elle soit et quels qu'en puissent être les dangers.
Il était curieux de voir cette belle créature écoutant l'homme qu'elle chérissait à peine moins que son Dieu et infiniment plus que tourte chose terrestre. Elle l'écoutait de ses vastes yeux grands ouverts, encore plus que de ses oreilles, comme si les paroles qu'il lui faisait entendre eussent été de la lumière!
– Cher ami, reprit-elle, avec la douceur de l'humilité la plus charmante, je crois que vous avez toujours raison, mais je ne sais pas grand'chose et j'ai souvent besoin qu'on m'instruise. Mon directeur m'a parlé de vous un jour. Il m'a dit que votre voie était dangereuse au point de vue chrétien, que vous n'aviez pas mission pour juger vos frères, non plus que pour les punir, et qu'ainsi, la sainte charité courait grand risque d'être blessée par vos écrits. Je n'ai pas cru qu'il eût complètement raison lui-même de vous juger aussi sévèrement. Cependant, je suis restée sans réponse et, quelquefois, ses paroles me reviennent et m'affligent un peu. Je gardais cela pour moi depuis quelque temps, mais aujourd'hui, je me sens poussée à vous ouvrir ce coin de mon cœur. Ma confiance en vous est sans bornes. Dites-moi, je vous prie, ce que je dois penser exactement.
Marchenoir était, peut-être, de tous ses contemporains, le plus exposé au ridicule. Être admiré et honoré chez soi, quand on ne peut raisonnablement s'attendre, au dehors, qu'à des potées de malédictions, c'est, pour le cerveau d'un malheureux homme, une fumée de revanche assez capiteuse pour l'enivrer du plus sot orgueil. On peut toujours offrir sa vanité, comme une hostie, sous les espèces consacrées d'une injuste proscription dont on est victime. Une femme d'esprit simple et de cœur brûlant gobe dévotieusement cette eucharistie. Mais, dans le cas de Véronique, la psychologie linéamentaire d'une tendresse confiante se compliquait, à l'égard de celui qui avait été son apôtre, d'une sorte de révération mystique, assez analogue au sentiment d'une servante de curé pour l'évêque du diocèse en visite pastorale dans le presbytère. Heureusement pour Marchenoir, il avait en horreur d'être cultivé, comme un fétiche, et n'agréait aucune formule d'anthropomorphisme. D'ailleurs, il se croyait, sincèrement, inférieur à cette titane d'amour dont les escalades avaient dépassé, depuis si longtemps, son pauvre ciel!
Apparemment, l'interrogation qui venait de lui être adressée n'avait pour lui rien de surprenant, car il répondit sur-le-champ d'une voix tranquille, d'abord, et presque grave, mais qui devint bientôt animée, sonnante et claire comme un cuivre, selon son habitude, quand il faisait, en parlant, l'ascension des mornes et des pitons volcaniques de sa pensée.
– Votre directeur, Véronique, a exprimé la pensée de la foule, la vôtre, peut-être, inaperçue de vous-même jusqu'à cet instant. Je voudrais bien le voir à ma place, ce ministre de clémence, qui croit qu'on peut faire la guerre sans offenser ni blesser personne. Vous a-t-il dit aussi qu'il ne fallait jamais combattre? Au moins, il serait ainsi dans la logique de ses couardes conciliations. On me l'a fait assez souvent, ce reproche de manquer de charité, parce que je rossais quelques chiens hargneux, – sous prétexte que ces animaux appartenaient à la meute humaine!..
Je veux croire que votre père spirituel est un excellent ecclésiastique pavé et briqueté des plus évangéliques intentions. Mais je doute que sa clairvoyance égale son zèle. Vous pourriez, ma brebis tondue, lui faire observer avec douceur que l'inculpation d'intolérance est une tactique chenue, renouvelée des Pharisiens, par les modernes ennemis de l'Église, contre tous ceux qui veulent s'y exposer pour défendre cette vieille mère. Vous avez été indignée de quelques-uns des nombreux articles lancés contre moi par la presse entière. Athées ou catholiques, libérâtres ou autoritaires, tous m'ont accusé de méchanceté, de haine et d'envie. Un instant unanimes sur ce seul point, les chroniques de toute provenance m'ont désigné comme un reptile d'anormale grandeur, dont la rampante férocité menaçait les villes et les campagnes. Ne sentez-vous pas combien cet accord universel déshonore les tristes chrétiens qui se transforment eux-mêmes en bêtes et fraternisent avec les fauves, dans une arène vilipendée, pour déchirer un de leurs témoins?..
– Jusqu'au moment, dit Leverdier, où ce témoin devenu puissant, comme l'était Veuillot, les mêmes chrétiens, sans changer de peau, s'en viendront lui lécher les pieds et même autre chose …
– Louis Veuillot, répartit aussitôt Marchenoir, est arrivé au bon moment. La France, alors, n'avait pas troqué les ailes de l'Empire contre les nageoires de la République et le métier d'homme n'était pas encore devenu tout à fait impossible. Si le personnage avait eu autant de grandeur que de force, le christianisme éclatait peut-être partout, car il y eut une heure d'anxiété suprême où l'âme errante du siècle pouvait aussi bien tomber sur Dieu que «sur elle-même.» Tel fut le pouvoir abandonné à ce condottiere dont la vanité goujate et médiocre eût avili jusqu'au martyre. Aucun laïque n'a jamais eu et n'aura, sans doute, jamais, ses ressources et son immense crédit catholique, qui ont été jusqu'au dernier épuisement de la libéralité des fidèles. Quel profit le catholicisme en a-t-il retiré? Nul autre que le rutilement de cet animal de gloire qui voulut toujours être unique et ne souffrit jamais d'égal. C'est donc à lui surtout qu'on est redevable de l'opprobre de ce journalisme catholique, dont l'étroitesse et la contagieuse abjection ont infiniment dépassé les secrets espoirs de la plus utopique impiété.
Nul dépositaire n'a jamais eu l'occasion d'être aussi funestement infidèle et n'en a plus sinistrement abusé. Tu sais, Georges, avec quelle vigilance d'eunuque le rédacteur en chef de l'Univers écartait de son sérail les écrivains de talent qui eussent pu se faire admirer à son préjudice, et combien paternellement s'ouvraient ses bras aux avortons imposés par son bon plaisir à toute une société soi-disant chrétienne, assez idiote pour les accepter. Il ne suffisait pas au vieux drôle qu'on s'abaissât devant lui et devant sa chienne de sœur, dont Pie IX, lui-même, eut la misère des misères de tolérer l'intrusion dans le gouvernement de l'Église, il fallait qu'on idolâtrât les plus giflables de ses mamelouks. N'avons-nous pas vu, un jour, de nos yeux dilatés par la terreur, en haut de l'escalier du journal, ce pommadin de sacristie, ce merlan gâteux qu'on nomme Auguste Roussel, congédiant, le mufle en l'air, deux rétrogradants évêques pliés devant lui, et se dérobant à reculons dans leur robe violette, cuits et juteux de bonheur pour avoir été reçus par ce plénipotentiaire?..
Maintenant, c'est bien fini, les dictatures des gens de talent, et la place de Veuillot n'est plus à prendre aujourd'hui par personne. Ce jaloux posthume a laissé sur le seuil de la presse religieuse de telles ordures, qu'il n'est plus possible de pénétrer dans la maison. Les chrétiens, qu'il a mis la tête en bas, continueront de paître le sainfoin de la sottise la plus moutonnière, jusqu'à ce qu'ils soient devenus assez gras pour être mangés. Mais le plus immense génie du monde n'obtiendrait pas désormais le crédit de ce singulier pasteur du journalisme, qui changeait ses abonnés en bestiaux pour les mieux garder.
