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Kitabı oku: «Curiosa», sayfa 13
La seconde ceinture conservée au Musée de Cluny répond au double objet que les Italiens devaient se proposer, et elle est de plus fort remarquable: excellente comme engin préservatif, elle est en même temps un objet d’art. Elle se compose de deux plaques de fer forgé, gravé, damasquiné et repiqué d’or, réunies dans le bas par une charnière et dans le haut par une ceinture en fer ouvragé et à brisures. Tout autour des plaques et de la ceinture sont ménagés des trous destinés à la piqûre des doublures. La plaque de devant porte à l’extrémité inférieure une ouverture dentelée de forme allongée; l’ouverture de celle de derrière est en forme de trèfle. Toutes deux sont décorées de mascarons et d’arabesques; sur la partie antérieure sont de plus gravées les figures d’Adam et Ève. C’est une cuirasse à l’épreuve des armes les mieux trempées et défiant d’un côté comme de l’autre les tentatives les plus audacieuses. Voilà un véritable ouvrage Italien; aussi bien est-ce d’Italie que Mérimée l’a rapporté, pour en faire don au Musée de Cluny.
L’auteur de l’article Ceinture de chasteté, dans l’Encyclopédie, en décrit une autre d’une fermeture aussi exacte, mais d’une construction tout à fait primitive. «Cette Ceinture,» dit-il, «est composée de deux lames de fer très flexibles assemblées en croix; ces lames sont couvertes de velours. L’une fait le tour du corps, au-dessus des reins, l’autre passe entre les cuisses, et son extrémité vient rencontrer les deux extrémités de la première lame; elles sont toutes trois réunies par un Cadenas dont le mari seul a le secret. La lame qui passe entre les cuisses est percée de manière à assurer un mari de la sagesse de sa femme, sans gêner les autres fonctions naturelles.»
Faut-il placer parmi les spécimens du genre la Ceinture dont parle Freydier, dans son plaidoyer pour la demoiselle Lajon? Ce n’était pas, en tout cas, un objet d’orfèvrerie comparable à celui que nous avons décrit plus haut. Freydier la définit «un caleçon bordé et maillé de plusieurs fils d’archal réunis par des coutures,» au maintien desquelles veillaient de nombreux cachets de cire d’Espagne. Elle ne devait pas être d’une solidité exemplaire, malgré la serrure qui commandait tout le système; le sieur Berlhe, le tyran de Padoue de la dlle Lajon, avait dû la fabriquer lui-même des débris de quelque vieille cotte de mailles. Elle n’en serait que plus curieuse, si on l’avait conservée au Musée de Nîmes, comme produit d’un art naïf et spontané, ne devant rien à l’imitation des maîtres.
Tout le monde est d’accord, au moins chez nous, pour rejeter en Italie l’invention et l’usage plus ou moins commun de la Ceinture de chasteté. Diderot l’appelle l’engin Florentin; Voltaire croit ou feint de croire qu’à Rome et à Venise l’emploi en est général; Saint-Amand dit aussi que la plupart des Romaines portaient de son temps des caleçons ou brayers de fer:
D’un brayer que Martel en teste
De ses propres mains a forgé
Leurs femmes ont le bas chargé,
De peur qu’il ne fasse la beste.
(Rome ridicule.)
Rabelais (Pantagruel, III, XXVI) fait dire à Panurge: «Le Diantre, celluy qui n’a point de blanc en l’œil, m’emporte doncques ensemble, si je ne boucle ma femme à la Bergamasque, quand je partiray hors de mon serrail!» locution qui ferait croire que les Bergamasques usaient encore plus communément que tous les autres Italiens de ces sortes de clôture mécanique, ou que les serruriers de Bergame avaient acquis en ce genre de fabrication la supériorité des armuriers de Tolède pour la trempe des fines lames d’épées. Dans les Mémoires du comte de Bonneval sont racontés les amours de cet aventurier célèbre avec une dame de Côme qui se trouvait porter une de ces Ceintures. Il n’était pas possible de la couper ou de la découdre sans qu’on s’en aperçût, et sa vie en dépendait. Bonneval tue en duel le mari et est obligé de s’enfuir à Vienne où, l’histoire ayant transpiré, les dames de la haute aristocratie et l’empereur François-Joseph lui font mille questions sur ce curieux instrument, inconnu en Autriche. Mais ces Mémoires sont apocryphes. Particularité assez étrange, autant on trouve de renseignements sur les Ceintures de chasteté Italiennes dans les auteurs Français, autant les Italiens sont muets là-dessus. On n’y relève, à notre connaissance, aucune allusion dans leurs conteurs du XVe et du XVIe siècle, si féconds pourtant en histoires d’amours, en mésaventures conjugales, en vengeances de maris jaloux. Explique qui voudra cette anomalie.
Quoi qu’il en soit, la mode faillit s’en introduire chez nous, sous Henri II. Brantôme (Dames galantes, Discours 1er) parle d’un quincaillier «qui apporta une douzaine de certains engins à la foire de Sainct-Germain pour brider le cas des femmes; ils estoient faits de fer et ceinturoient comme une ceinture, et venoient à prendre par le bas et se fermer à clef; si subtilement faits, qu’il n’estoit pas possible que la femme, en estant bridée une fois, s’en peust jamais prévaloir pour ce doux plaisir, n’ayant que quelques trous menus pour servir à pisser.
»On dit qu’il y eut quelque cinq ou six marys jaloux fascheux, qui en acheptèrent et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu’elles purent bien dire: Adieu bon temps! Si y en eut-il une qui s’advisa de s’accoster d’un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré le dit engin, et le sien et tout, son mary estant allé dehors aux champs, il y appliqua si bien son esprit qu’il lui forgea une fausse clef, que la dame le fermoit et ouvroit à toute heure, quand elle vouloit. Le mary n’y trouva jamais rien à dire; elle se donna son saoul de ce bon plaisir, en dépit du fat jaloux cocu de mary, pensant vivre toujours en franchise de cocuage. Mais ce méchant serrurier, qui fit la fausse clef, gasta tout, et si fit mieux, à ce qu’on dit, car ce fut le premier qui en tasta et le fit cornard. On dit bien plus qu’il y eut beaucoup de gallants honnestes gentilshommes de la Cour, qui menacèrent de telle façon le quincaillier, que, s’il se mesloit jamais de porter de telles ravauderies, qu’on le tueroit, et qu’il n’y retournast plus, et jettast tous les autres qui estoient restez dans le retrait, ce qu’il fit. Et depuis onc n’en fut parlé, dont il fut bien sage, car c’estoit assez pour faire perdre la moitié du monde, à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemis de la multiplication humaine.»
L’introduction et l’emploi de ces engins en France remonterait beaucoup plus haut que le règne de Henri II, si l’on prenait au pied de la lettre certaines paroles assez obscures des écrivains du XVe siècle. Guillaume de Machault disait, par exemple, en parlant d’une de ses maîtresses:
A donc la belle m’accola…,
Si attaingnit une clavette
D’or, et de main de maistre faite,
Et dist: «Ceste clef porterez,
»Ami, et bien la garderez,
»Car c’est la clef de mon trésor.
»Je vous en fais seigneur dès or,
»Et desseur tout serez en maistre,
»Et si l’aim plus que mon œil destre:
»Car c’est m’honneur, c’est ma richesse,
»C’est ce dont puis faire largesse…»
Agnès de Navarre écrivait à ce même Guillaume de Machault: «Ne veuilliez mie perdre la clef du coffre que j’ai, car si elle estoit perdue, je ne croi mie que j’eusse jamais parfaite joie. Car, par Dieux! il ne sera jamais deffermé d’autre clef que celle que vous avez, et il le sera quand il vous plaira.» Guillaume répondait à Agnès: «… Quant à la clef que je porte du très riche et gracieux trésor qui est en coffre où toute joie, toute grace, toute douceur sont, n’ayez doubte qu’elle sera très-bien gardée, se à Dieu plaist et je puis. Et la vous porterai le plus briément que je porrai, pour veoir les graces, les gloires et les richesses de cest amoureux trésor.» Des commentateurs ont pensé que, pour assurer son amant de sa constance, Agnès de Navarre portait de son plein gré une Ceinture de chasteté dont elle avait donné la clef à Guillaume de Machault; mais on peut interpréter ces passages dans un sens tout allégorique et immatériel, assez conforme au symbolisme raffiné des fidèles d’Amour.
De la fin du XVIe siècle au milieu du XVIIIe, les indications relatives à l’emploi des Ceintures de chasteté, sans être bien nombreuses, laissent pourtant croire que le quincaillier de Brantôme avait eu des successeurs. M. Niel, dans ses Portraits du XVIe siècle, cite une gravure satirique dont on pourrait conclure que Henri IV était soupçonné de prendre ce genre de sûreté avec une de ses maîtresses. Elle est intitulée: Du coqu qui porte la clef et sa femme la serrure, et représente assise sur un lit une femme nue, dans laquelle on reconnaît les traits de la marquise de Verneuil. Celle-ci a autour du corps une Ceinture à cadenas dont elle remet la clef au Béarnais; mais derrière les rideaux du lit la chambrière présente une seconde clef à un galant gentilhomme, qui tire sa bourse pour la payer.
Voltaire eut l’occasion, dans sa jeunesse, d’en voir et d’en palper une, bien authentique, celle-là, et solidement verrouillée autour du corps d’une de ses premières maîtresses, qu’il désigne sous le nom resté mystérieux de Mme de B…; c’est ce qui nous a valu le joli conte du Cadenas. L’auteur, dit une note de l’édition de Kehl, avait environ vingt ans quand il fit cette pièce, adressée en 1716 à une dame contre laquelle son mari avait pris cette étrange précaution; elle fut imprimée pour la première fois en 1724.
Les Ceintures de chasteté n’étaient donc pas d’un emploi aussi rare qu’on serait tenté de le croire à première vue, et nous en trouvons encore une preuve dans le plaidoyer de Freydier, avocat de Nimes, en faveur de la malheureuse que son amant forçait à s’embarrasser de cette prison portative, quand il allait en voyage. Ce plaidoyer est antérieur à 1750, année où il a été imprimé pour la première fois. Pour bien connaître l’affaire, il nous faudrait avoir le reste du dossier, la défense de la partie adverse et surtout le jugement, dont les considérants ne pouvaient manquer d’être curieux; mais la harangue de l’avocat Nimois a été seule sauvée de l’oubli. Un Nicolas Chorier aurait peut-être tiré de cette cause grasse un meilleur parti; cependant, tel qu’il est, ce morceau mérite d’être apprécié des connaisseurs. C’est, en tout cas, le dernier document positif que nous ayons sur la matière; il termine la série des renseignements que l’on peut réunir sur un usage très probablement tombé aujourd’hui en pleine désuétude.
Août 1883.
XXVII
LA
TARIFFA DELLE PUTTANE
DI VENEGIA92
La présente réimpression de la Tariffa delle Puttane di Venegia93 a été faite d’après une copie que Tricotel, l’érudit bien connu, mort il y a quelques années, avait obtenu de prendre sur nous ne savons quel exemplaire, et, sans cette copie, il nous aurait été probablement impossible de faire figurer dans notre Collection un ouvrage de si haute curiosité. Nous ne connaissons de la Tariffa delle Puttane que les deux exemplaires signalés par Brunet, l’un comme ayant été acquis 3 liv., 13 shel., 6 den. à la vente Heber, prix exceptionnellement bas, et le second qui parut successivement aux ventes Nodier (395 fr.) et Libri (355 fr.). L’espoir d’en jamais rencontrer un troisième était donc à peu près nul, et force nous eût été d’en faire notre deuil, si le manuscrit de Tricotel n’avait passé entre les mains de l’Éditeur.
M. Deschamps a consacré quelques lignes à la Tariffa delle Puttane dans le Supplément au Manuel du Libraire. «Ce livret rarissime,» dit-il, «est exécuté incontestablement avec les types de Zoppino de Venise; ce sont les mêmes caractères ronds qui ont servi à l’exécution des Satire d’Ariosto publiées la même année (1535) par cet imprimeur. Passano (I Novellieri Italiani in verso, p. 144-148) parle en détail de cet opuscule que l’on a sans raison plausible porté à l’actif d’Aretino, mais qu’on peut attribuer sans hésitation à Lorenzo Veniero, l’auteur de la Zaffetta.» Cependant, la Tariffa delle Puttane n’est probablement pas de 1535, et certainement pas de Lorenzo Veniero. Elle est postérieure à la Zaffetta, à laquelle il est fait allusion en deux ou trois passages, et on peut lire dans l’Avertissement placé en tête de la traduction récemment parue de ce petit poème94, les raisons qui portent à croire que la Zaffetta n’a été écrite qu’après la Seconde Partie des Ragionamenti, c’est-à-dire après 1536. L’auteur n’est pas non plus Lorenzo Veniero, puisqu’il l’invoque, avec l’Aretino, comme étant le poète qui avant lui a le plus disertement parlé des Courtisanes; il s’écrie:
Dunque m’aiti, col suo ornato e terso
Stile, il Venier, che quando dir si puote
Di lor, cantando ha dimostrato il verso…
et un peu plus loin, à propos de la Zaffetta:
Ma di lei cosi a fil scrive e ragiona
Il mio Venier, nel suo sacrato Annale,
Che ’l nome suo per tutto ancho risuona.
Veniero aurait pu, à la vérité, s’invoquer ainsi lui-même pour donner le change et faire supposer un autre auteur; mais l’âpreté avec laquelle il revendique, au début de la Zaffetta, la paternité de la Puttana errante, traitant de grosses bêtes et de maroufles ceux qui croyaient ce poème d’un autre que de lui, montre assez qu’il n’était pas d’humeur à se déguiser si bien et à renier ses œuvres.
Une seule chose pourrait faire croire à l’antériorité de la Tariffa: l’Aretino semble la citer dans la Première Journée de la Seconde Partie des Ragionamenti. La Nanna, catéchisant sa fille, lui dit: «Mets-toi à causer du Turc, qui doit venir, du Pape, qui n’est pas encore crevé, de l’Empereur, qui fait des choses miraculeuses, du Roland furieux et du Tarif des Courtisanes de Venise, que j’aurais dû mettre en tête.» Ce doit être une allusion à une autre composition plus ancienne, en prose ou en vers, portant à peu près le même titre que le poème, et qui ne nous est point parvenue; on a, du reste, beaucoup d’exemples de semblables rajeunissements.
Septembre 1883.
XXVIII
LES
CONTES DE VASSELIER95
Joseph Vasselier n’est connu que de quelques amateurs: c’est à peine si les historiens de la Littérature Française consentiraient à lui donner une toute petite place, dans le voisinage de Desmahis, parmi les poetæ minores du XVIIIe siècle, et, s’il n’était l’auteur que de ses poésies académiques, l’oubli, l’inéluctable oubli, le couvrirait entièrement; mais il a fait ses Contes, et tous ceux entre les mains de qui a pu tomber d’aventure ce petit volume devenu rare, auront été sans doute surpris, comme nous-même, de ce qu’un homme peut dépenser d’esprit, de gaîté et d’invention sans devenir pour cela célèbre; la même surprise attend ceux qui feront connaissance avec lui dans la présente réimpression.
Les Contes de Vasselier parurent en 1800; l’auteur était mort deux ans auparavant (1798), survivant, à travers la tourmente révolutionnaire, au régime sous lequel il avait vécu, écrit, et sans avoir un seul instant songé à rassembler ses œuvres, productions légères restées pour la plupart manuscrites, quelques-unes seulement ayant été insérées dans les journaux. Ses amis lui rendirent le pieux service de les recueillir en deux volumes, dont le premier (à Paris, de l’imprimerie d’Égron) est intitulé Poésies, et composé d’Épîtres, de Couplets de table et d’Impromptus; le second (Paris, sous la rubrique de Londres) renferme les Contes, bien supérieurs à ces pièces de circonstance que nul aujourd’hui ne songerait à réimprimer. Ils assignent à Vasselier un rang très honorable au-dessous de La Fontaine, sans doute, mais peut-être au-dessus de Grécourt. Ce ne sont, pour le plus grand nombre, que de brefs récits en douze ou quinze vers, courant au trait final avec la rapidité de l’épigramme; un bon mot, quelquefois déjà connu (l’Horloge, le Quiproquo, la Bagarre, l’Apostolat, l’Appétit vient en mangeant), suffit souvent au poète, mais il réussit aussi bien une composition plus détaillée, exigeant plus de soin et d’art chez le conteur, par exemple le Cas réservé, la Fileuse, le Nœud conjugal, où il essaye de lutter avec La Fontaine; il n’est faible que lorsqu’il veut trop s’étendre et s’ingénie à remplir avec des riens une vaste toile, comme dans le Mage consulté, le Pouvoir de la vanité et même la fameuse Origine des truffes, qui passe pour son chef-d’œuvre et qui lui valut d’être remarqué par Voltaire. La pièce est d’une mythologie un peu prétentieuse, et Vasselier, encouragé par les suffrages du grand philosophe, lui a donné dans la Sauce Robert un pendant culinaire de plus haut goût. Il est tout à fait bon dans les petites pièces comme le Sifflet, le Cul de poule, etc., presque toutes celles, au reste, qui composent le recueil; et le rigide Vauvenargues, qui trouvait des longueurs aux Contes du Bonhomme, serait ici forcé de rester bouche close.
L’amitié de Voltaire fut le seul événement un peu considérable de la vie de Vasselier. Né à Rocroi en 1735, après avoir passé presque toute sa jeunesse dans la profession des armes, il quitta l’uniforme en 1762 pour entrer dans l’administration des Postes, où il acquit rapidement le grade de premier commis, à Lyon. Il s’attira la bienveillance de Voltaire, établi à Ferney, en facilitant la circulation de ses écrits, plus sans doute encore que par ses talents poétiques, et d’amicales relations s’établirent entre eux. Tous les ans il se rendait à Ferney et y faisait un assez long séjour; Voltaire lui offrit plusieurs fois de lui donner une retraite assurée, dans une maison qui lui appartiendrait en toute propriété, indépendante du château; Vasselier préféra garder son poste et continuer de s’y rendre utile à son illustre ami. C’était un homme de mœurs simples et paisibles, aimant la bonne chère et payant son écot à table par quelques spirituels couplets. Ses vers, un peu sérieux, quoique toujours enjoués, ainsi qu’il sied à un bon vivant, ont été composés pour l’Académie de Lyon, dont il était membre. Les plus travaillés sont le Remercîment, qu’il lut à sa séance d’admission, en 1782, les Vers sur la Paix (1783) et une Épître sur les ennuis de la vie (1784); malgré le mérite littéraire de ces pièces, le poète est beaucoup plus lui-même dans ces légères épîtres, moitié vers et moitié prose, qu’il adressait à Voltaire, dans ses Couplets de table et surtout dans ses Contes.
Novembre 1883.
XXIX
LA PUTTANA ERRANTE
poème
DE LORENZO VENIERO96
Deux ouvrages que l’on confond le plus souvent, un Poème et un Dialogue en prose, portent le titre de Puttana errante; tous les deux étaient attribués autrefois à Pietro Aretino, qui n’a fait ni l’un ni l’autre.
Le Poème, parodie bouffonne des romans de chevalerie et œuvre de Lorenzo Veniero, le meilleur disciple de l’Arétin, est plus ancien que le Dialogue. Son auteur, jeune patricien qui occupa de hautes charges dans la République et fut le père d’un prélat, Maffeo Veniero, évêque de Corfou, l’avait composé dans sa jeunesse. Ce Lorenzo Veniero fut peut-être un homme d’État distingué, mais ce fut certainement un amoureux vindicatif. Les deux petits poèmes qui nous donnent une idée très suffisante de sa verve satirique et qui ont transmis son nom à une postérité déjà reculée, la Puttana errante et la Zaffetta, sont des diatribes d’une violence extrême, d’une exagération monstrueuse, dirigées contre deux belles et bonnes filles qui avaient eu le grand tort de coucher avec lui. L’une, la Zaffetta, lui ferme un soir sa porte en lui faisant dire par sa chambrière qu’elle ne peut le recevoir: c’en est assez à l’irascible gentilhomme-poète pour qu’il la livre, par métaphore seulement, espérons-le, aux brutalités des garçons d’auberge et des pêcheurs de Chioggia. L’autre, il la soupçonne de lui avoir escamoté sa bourse pendant qu’il la caressait, ce dont elle était coutumière, nous dit-il: pour s’en venger, il lui compose une effroyable généalogie de coupe-jarrets, de sbires et de filous, la promène en errante Paladine, en Marphise d’un nouveau genre, à travers toutes les villes de l’Italie, qu’elle régale du spectacle de ses lubriques prouesses, et, dans le triomphe que finalement on lui décerne à Rome, il fait figurer à la queue du cortège un énorme char rempli des larcins que ses mains rapaces ont opérés partout. Tel est le sujet des quatre Chants de la Puttana errante.
L’ouvrage en prose qui porte le même titre, par supercherie, est très inférieur au poème en mérite littéraire, mais il est beaucoup plus connu; c’est de lui qu’entendent parler Libri, Ch. Nodier, et bien d’autres, lorsqu’ils appellent l’Arétin l’auteur de la Puttana errante. On ne sait pas au juste l’époque où ce titre a été appliqué, sans que rien le justifiât, au premier des Dialoghi doi di Ginevra e Rosana, parus dans la seconde moitié du XVIe siècle, sous le couvert du nom illustre de Pietro Aretino, dont ils ne rappellent en rien le style ni la manière. La plus ancienne édition datée que l’on ait de ces deux Dialogues est de 1584. Sont-ce les Elzévirs qui, en donnant en 1660 leur édition des Ragionamenti, ont eu l’idée de détacher le premier du second, d’en rajeunir le style, de changer les noms des interlocutrices, et d’intituler l’ouvrage: La Puttana errante, ovvero Dialogo di Maddalena e Giulia, pour satisfaire la curiosité des lecteurs, qui demandaient la fameuse Putain errante de l’Arétin? ou bien la supercherie leur est-elle antérieure, comme on peut le conjecturer d’une édition de Venezia, senz’anno, citée dans le Catalogue de Floncel, où déjà le premier Dialogue, séparé de l’autre, porte le titre de Puttana errante? La question n’a qu’une importance secondaire. Nous savons par une lettre de Francesco Coccio à Lionardo Parpaglioni, réimprimée par les anciens éditeurs des Ragionamenti, que de semblables fraudes avaient lieu du vivant même de l’Arétin, et que les mauvais plaisants n’attendirent pas sa mort pour lui attribuer leurs propres élucubrations. «C’est un péché,» dit-il, «que Sa Seigneurie n’ait pas recueilli la multitude de gentilles œuvres qu’elle a composées; il est bien vrai qu’elles ne sont pas perdues et que le duc de Mantoue en a un grand nombre, mais le mal, c’est que beaucoup de gens qui veulent se donner du crédit mettent son nom à leurs sottises. Laissons faire: un Michel-Ange, un Sansovino, un Sebastiano del Piombo resplendiraient jusque dans les ténèbres!» Ce bon Coccio, admirateur fervent de celui qu’il appelle «l’homme divin», s’exagérait évidemment la perspicacité des connaisseurs; de même qu’une quantité innombrable de vieilles croûtes enfumées sont pieusement reçues dans nos Musées comme de Sebastiano del Piombo, qui était un grand paresseux et n’aurait jamais pu tant produire, quand bien même il eût été le plus infatigable peintre de son temps: de même les Dialoghi doi di Ginevra e Rosana, la Puttana errante qu’on en a tirée postérieurement, le Zoppino, les Dubbii amorosi, une quinzaine de sonnets apocryphes ajoutés aux Sonetti lussuriosi, etc., sont encore attribués sans hésitation à Pietro Aretino par bon nombre de lettrés.
La similitude du titre lui a fait également attribuer la Puttana errante en vers, avec d’autant plus de facilité que ses contemporains l’en avaient cru l’auteur, et il s’est établi de bonne heure, entre deux ouvrages si différents, une confusion dont les bibliographes les plus experts ne se sont pas toujours tirés à leur honneur. Ceux qui, en les distinguant l’un de l’autre, comme La Monnoye, les ont cru tous deux de l’Aretino, ne se sont trompés que légèrement en comparaison de ceux qui affirment, comme Severio Quadrio, que le Poème est le Dialogue mis en vers: il n’y a pas la moindre conformité entre les deux; Osmont commet une méprise du même genre lorsqu’il considère le Dialogue de Magdelaine et de Julie comme la traduction Française du Poème. Bayle restitue bien le Poème à Lorenzo Veniero, l’Arétin l’ayant désavoué, dit-il, ce qui est vrai, mais il ajoute que l’auteur y traite au long de i diversi congiungimenti jusqu’au nombre de trente-cinq, et Forberg97, croyant Bayle sur parole, nous conte que Lorenzo Veniero, noble Vénitien, «a pris sur lui d’énumérer, dans la Puttana errante, jusqu’à trente-cinq manières de faire l’amour;» ils parlent du poème, c’est évident, et les trente-cinq postures, abusivement dites de «l’Arétin», ne se trouvent que dans le Dialogue en prose, dont ni l’Arétin ni le Veniero n’est l’auteur. Ces erreurs seraient singulières s’il s’agissait de tous autres livres, mais la grande rareté de ceux-ci les rend excusables. La Puttana errante en prose, ou Dialogo di Maddalena e Giulia, c’est-à-dire la première partie des Dialoghi doi di Ginevra e Rosana rajeunie de style et pourvue d’un titre qui ne lui convient aucunement, se trouve encore avec assez de facilité, grâce à sa réimpression dans l’édition des Ragionamenti due aux Elzévirs (Cosmopoli, 1660, in-8o); mais le Poème de Veniero, quoiqu’il ait eu au moins deux éditions, l’une sans nom d’auteur, l’autre portant, par plaisanterie, le nom de Maffeo Veniero, l’évêque de Corfou, est d’une grande rareté. Pour le réimprimer et le traduire98, on n’a pu s’en procurer aucun exemplaire, et on a eu recours, comme pour la Tariffa delle Putane, à une copie manuscrite de Tricotel, probablement prise sur les nos Y2 1445 et Y2 1455 de la Bibliothèque Nationale.
Une autre méprise, capitale également, a été commise par des bibliographes mieux informés, Brunet et Hubaud. Elle consiste à croire que, dans ses deux poèmes, Lorenzo Veniero met en scène la même héroïne. Brunet semble n’en faire qu’un seul: «La Puttana errante, La Zaffetta (Venezia, 1531); petit ouvrage très rare, bien digne de l’Arétin par les obscénités dont il est rempli, mais qui lui a été faussement attribué. Lorenzo Veniero, noble Vénitien, en est le véritable auteur. Il le publia pour se venger d’une courtisane de Venise appelée Angela, qu’il désigne sous le nom injurieux de Zaffetta, c’est-à-dire, en langue Vénitienne, fille d’un sbire. Dans le premier poème, il décrit la vie de cette femme; dans le second, la vengeance aussi brutale que cruelle qu’il prit des torts qu’elle avait eus à son égard.» C’est une conjecture très mal fondée. Hubaud, qui a redressé les erreurs de tous les autres bibliographes, a repris celle-ci pour son propre compte et lui a donné une vie nouvelle en en faisant la base même de son travail: Dissertation littéraire et bibliographique sur deux petits poèmes Italiens composés dans le XVIe siècle (1854, in-8o); par exemple, pour déterminer l’âge de la Zaffetta, il met à son actif les courses vagabondes de la Putain errante à travers les principales villes de l’Italie.
La Zaffetta et l’héroïne de la Puttana errante sont deux femmes tout à fait distinctes: la dernière s’appelait Elena Ballarina. Une remarque que Hubaud aurait pu faire, c’est que la Putain errante assiste au sac de Rome, en 1527, qu’elle a déjà accompli la plupart de ses voyages (il ne lui reste plus qu’à se rendre à Naples), et que l’auteur la représente comme une vieille vache effondrée, hors de service; or la Zaffetta, lors de son horrible aventure à Chioggia, en 1531, est une fillette, ayant encore le lait à la bouche:
Ch’è fanciullina et ha il latte in bocca;
quatre ans de plus n’avaient pourtant pas pu la rajeunir!
Et puis, comment s’imaginer qu’un trente et un était pour faire peur à une si valeureuse Paladine, qu’elle pleure à chaudes larmes d’avoir à ses trousses une douzaine ou deux de pêcheurs, elle qui vient de courir toute l’Italie précisément à la recherche d’aventures de ce genre? Partout, à Venise, à Padoue, à Ferrare, à Florence, elle a invité les plus redoutables champions à venir par bandes jouter avec elle, et finalement, à Rome, elle a convié l’armée entière du connétable de Bourbon à lui passer sur le corps; le petit trente et un de Chioggia, bien loin de lui être un châtiment, aurait été pour elle un régal.
En second lieu, si Veniero ne donne nulle part le nom de son héroïne dans la Puttana errante, «pour ne pas déshonorer le monde,» dit-il, il le donne dans la Zaffetta, en y comparant l’une à l’autre ses deux ennemies:
… Je tiens pour meilleure et plus parfaite
Mon Errante, Elena Ballarina:
Or, si l’Errante vaut mieux que la Zaffa,
Grand Dieu Cupidon, miserere mei!
Enfin, tous les doutes sont levés par la Tariffa delle Puttane, où la Zaffetta et la Ballarina ont chacune leur petit paragraphe et où cette dernière est dite expressément l’héroïne de la Puttana errante. Voici d’abord ce qui concerne la victime du fameux trente et un:
La troisième est justement la Zaffetta; celle-ci,
Pour s’appeler Angela, exige une fois
Vingt écus, une autre trente, si on la veut.
Pourtant elle héberge le mal Français
Et la mauvaise grâce, qui y réside en personne,
Outre le trente et un qu’on lui donna à Chioggia.
Mais d’elle en si droit fil écrit et discourt
Mon cher Veniero, en son Histoire sainte,
Que par tout l’univers son nom encore résonne.
Je m’abstiens donc de parler de son âme
Royale, et de dire comment le matin, en se levant,
Par orgueil elle ne pisse pas dans le pot,
Mais à jambes écartées, au milieu de la cuisine,
Avec le fracas dont s’écrouleraient toutes,
Là haut, les cataractes du Ciel;
De dire comment homme qui une fois en a joui
En vomit après, sans que nul artichaud décide
Le cazzo à retourner dans ces vallées infernales;
Que le cul lui suinte et semble toujours souffler,
Et que sa figue sans cesse humide
Sent plus mauvais que rots, aisselles et vesses.
Au tour de l’autre, maintenant:
Elena Ballarina est agréable et belle,
Mais la dérange sa cervelle folle et légère,
Et toujours jalousie la trimballe et martèle:
C’est, pour dire le vrai mot, cette noble
Putain errante, qui, vorace de chibres,
En a dépeuplé l’un et l’autre hémisphère.
La follette volontiers tombe d’accord
Pour quatre écus, et à qui en cachette
Lui en donne deux, ne fait la sourde oreille.
Les contemporains savaient bien que l’Errante et la Zaffetta n’avaient rien de commun entre elles; Hubaud gourmande donc à tort Apostolo Zono qui, seul de tous les bibliographes, avait conservé ce souvenir et distingué l’héroïne du Trente et un de celle de la Puttana. On trouverait encore quelques renseignements sur cette dernière dans le Lamento d’Elena Ballarina detta l’Errante, de Niccolò Ponte, l’une des pièces du recueil intitulé Poesie da fuoco. Voilà un point parfaitement éclairci.
