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Kitabı oku: «Curiosa», sayfa 8

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XVIII
LES NOUVELLES
DE FIRENZUOLA56

Firenzuola est plus qu’un conteur agréable: c’est un maître écrivain, qui met un style plein de nerf au service d’une imagination naturellement voluptueuse, et dont les peintures sont d’un coloris plein de vivacité. On l’a loué de ne pas s’en être tenu à la langue telle que l’avaient faite Dante, Boccace, Pétrarque, et d’avoir enrichi la sienne d’une foule de locutions pittoresques puisées aux sources vives, c’est-à-dire empruntées au parler populaire: à Florence comme à Paris, on entend plus de tropes un jour de marché qu’en plusieurs centaines de séances Académiques. Son œuvre, peu considérable, se compose d’un recueil d’Apologues orientaux intitulé: Discorsi degli Animali; des Ragionamenti d’Amore; de deux Discours sur les beautés des Femmes; de deux comédies, La Trinuzia et I Lucidi; d’une traduction de l’Ane d’or, d’Apulée; de Poésies, parmi lesquelles figurent des Capitoli d’une touche légère, et de quelques opuscules. L’un d’eux, Expulsion des lettres nouvelles inutilement introduites dans la langue Toscane, est dirigé contre le Trissino, qui voulait augmenter l’alphabet de certaines lettres parasites, entre autres de l’oméga. Deux au moins de ces ouvrages ont été anciennement traduits en notre langue et paraissent avoir joui de quelque notoriété; les Discorsi degli Animali l’ont été une première fois par Gabriel Cottier, sous ce titre: Plaisant et facétieux Discours des Animaux, avec une histoire non moins véritable que plaisante advenue puis n’a guières en la ville de Florence, Lyon, 1556, in-16, et une seconde fois par Pierre de Larivey; ils font partie d’un traité intitulé: Deux livres de Philosophie fabuleuse, Lyon, 1579, in-16. Brantôme57 connaissait les Discorsi delle bellezze delle Donne, au moins dans la traduction suivante: Discours de la Beauté des Dames, prins de l’Italien du seigneur Ange Firenzuole, par J. Pallet, Saintongeois, Paris, 1578, in-8o. L’Ane d’or offre cette particularité singulière que Firenzuola, se substituant au Lucius d’Apulée, s’est approprié non seulement les inventions de l’auteur, mais les mésaventures du héros, qu’il prend pour son compte personnel, ce qui lui donne l’occasion de nous retracer, au début, un peu de sa biographie et la généalogie en règle de toute sa famille. Paul-Louis Courier, un fin connaisseur en ces matières, estimait fort cette traduction pour sa saveur légèrement archaïque. «Sans reproduire,» dit-il, «les phrases obscures, les termes oubliés de Fra Jacopone ou du Cavalcanti, Firenzuola emprunte du vieux Toscan une foule d’expressions naïves et charmantes, et sa version, où l’on peut dire que sont amassées toutes les fleurs de cet admirable langage, est, au sentiment de bien des gens, ce qu’il y a de plus achevé en prose Italienne.»

Les Ragionamenti d’Amore se recommandent par les mêmes agréments du style et, de plus, les Nouvelles auxquelles ils servent de cadre sont autant de petits chefs-d’œuvre de narration badine et de finesse spirituelle. C’est évidemment sa création la plus vivante, celle qui lui assure le plus de chance d’être connu et goûté hors de l’Italie. Cependant, ils n’ont jamais été traduits en Français, peut-être à cause de leur titre, qui ne promet pas grand intérêt, peut-être à cause des fadeurs alambiquées du préambule, qui laisse assez peu soupçonner combien l’auteur va déployer ensuite de hardiesse et de fantaisie. A l’imitation de Boccace, mais avec bien moins de charme, Firenzuola suppose qu’une société de jeunes dames et de galants cavaliers se trouve réunie dans une agréable villa; ils passent le temps en longues causeries qui rappellent, par leur objet, les abstractions quintessenciées des cours d’Amour, et, sur la fin de la journée, ayant choisi une Reine, comme dans le Décaméron, ils se font à tour de rôle de joyeux récits où, par un piquant contraste, la Vénus céleste, si mystiquement exaltée durant les préliminaires, est sacrifiée sans la moindre hésitation à la Vénus terrestre. Peut-être est-ce une tournure symbolique adoptée par l’auteur pour nous faire comprendre que l’amour pur et idéal, excellent en paroles, dans la conversation, n’a plus aucun cours dans la vie réelle.

Si ingénieux que soit ce cadre, il n’a pas assez d’originalité pour que nous soyons forcé d’en tenir grand compte; nous avons donc négligé les discussions métaphysiques du commencement des Ragionamenti et traduit seulement les Nouvelles qui en forment la conclusion. Nous donnerons une idée suffisante de l’ensemble en disant que la scène est à Pozzolatico, près de Florence, dans le décor obligé de ces sortes de compositions semi-allégoriques: jardins en terrasse, fontaines jaillissantes, bocages ombreux, ruisseaux murmurants, prairies émaillées de fleurs, et que les interlocuteurs sont au nombre de six, trois gentilshommes: Celso, Folchetto, Selvaggio, et trois dames: Costanza Amaretta, Fioretta, Bianca. Celso, c’est Firenzuola lui-même; il a pris ce pseudonyme en maints autres de ses ouvrages; sous les noms de Fioretta et de Bianca, il paraît avoir désigné sa sœur et sa belle-sœur; sous celui de Folchetto, mari de Bianca, son propre frère, Girolamo Firenzuola. Quant à Costanza Amaretta, qui est prise pour Reine, c’était une Florentine de haute naissance, de grand esprit, que Firenzuola aimait d’amour tendre et qui mourut jeune, dans tout l’éclat de sa beauté. Il conserva pour elle une sorte de culte et, dans son Epistola in lode delle Donne, adressée au savant Siennois Claudio Tolomei, après l’avoir mise pour les talents et la grâce sur le même rang que les plus illustres dont fasse mention l’histoire ancienne ou l’histoire moderne, Sapho, Aspasie, Cornélie, Calpurnia, Sempronia, la marquise de Pescaire, etc., il la compare, pour les vertus, à la Diotime de Platon, à Sainte Monique, mère de Saint Augustin. Mais, malgré l’auréole de chasteté dont il entoure pieusement sa figure, il ne laisse pas de lui faire écouter de la bonne oreille une suite de récits dont les principaux traits ne dépareraient ni le Moyen de parvenir, ni les Dames galantes de notre Brantôme.

On s’est demandé s’il était bien vrai, comme d’anciens titres le portent, que l’auteur de ces contes libres et de Capitoli qui ne le sont guère moins, eût jamais porté l’habit de Bénédictin. Tiraboschi en a douté sérieusement, par la raison convaincante que si Firenzuola eût été Moine, il aurait su imposer à son imagination une plus grande retenue. L’argument est plaisant; c’est comme si l’on disait que Rabelais n’a pas dû être curé de Meudon, puisqu’il a écrit Gargantua et Pantagruel. Firenzuola vécut et mourut Bénédictin. A la vérité, le chanoine Moreni a découvert dans le Bullarium Archiepiscopale de Florence un bref de Clément VII, à la date de 1526, annulant ses vœux monastiques, sous le prétexte que sa vêture et sa profession n’avaient pas été selon les règles; mais un autre acte bien postérieur, passé à Prato en 1539, nous montre «le Rév. Dom Angelus Florentiola, usufruitier et administrateur perpétuel de l’Abbaye San-Salvator de Vaiano, de l’ordre de Vallombreuse,» constituer pour procureur du Couvent Girolamo Firenzuola, son frère. Il était donc toujours resté attaché à l’ordre, en dépit de ce bref d’annulation, qu’on ne sait comment expliquer. D’ailleurs, les Ragionamenti lui sont antérieurs; Firenzuola, qui n’a rien imprimé de son vivant, les dédiait en 1525 à la marquise de Camerino, et, bien mieux, il en avait lu la première Journée, la seule qu’il ait achevée, à Clément VII, qui s’en était montré fort satisfait. On possède à cet égard le propre témoignage de l’auteur: «Je veux,» dit-il dans une seconde Dédicace aux vertueuses dames de Prato, «je veux et je puis me vanter de ce que la judicieuse oreille de Clément septième, dont aucune plume, si bonne fût-elle, ne pourrait assez dire les louanges, en présence des plus grands esprits de l’Italie, resta grande ouverte nombre d’heures à écouter le son de ma propre voix, pendant que je lui faisais lecture du Discacciamento58 et de la première Journée de ces Ragionamenti, que je venais de dédier à l’illustrissime signora Caterina Cibo, très honorable duchesse de Camerino.»

Ce souvenir lui rappelait le moment de sa plus haute faveur à la Cour pontificale. Touchons quelques mots de sa biographie. Il était né à Florence, en 1493, d’une famille originaire de Firenzuola, petit bourg situé au pied des Alpes, entre Florence et Bologne, dont ses ascendants avaient pris le nom. Son bisaïeul et son grand-père occupaient des charges importantes dans la maison des Médicis; son père, Sebastiano Firenzuola, successivement juge et notaire public, remplit les fonctions de chancelier préposé à l’élection des magistrats de la ville. Sa mère était fille d’Alessandro Braccesi, estimable érudit, auteur d’une bonne traduction d’Appien, qui fut de plus premier secrétaire de la République sous les grands-ducs Laurent et Pierre de Médicis, et qui mourut à Rome, ambassadeur de Florence près d’Alexandre VI; Firenzuola lui fit élever un mausolée dans la basilique du couvent de Sainte-Praxède, dont il fut un moment Abbé. Destiné par sa famille aux charges ecclésiastiques, il alla étudier le droit canon à Sienne, puis à Pérouse, où il connut le fameux Pierre Arétin et noua avec lui des relations durables. Ces études lui répugnaient; il se plaint quelque part d’y avoir consumé à grand’peine et sans aucun plaisir la plus grande partie de sa jeunesse. Il parvint néanmoins au grade de docteur et se rendit aussitôt, vers 1516, à Rome, où il fut attaché à la Curie. Sous le pontificat de Clément VII, divers documents retrouvés par ses biographes le montrent chargé de défendre un certain nombre de causes, en qualité de procurateur, et revêtu en même temps des titres d’abbé de Sainte-Praxède et de Sainte-Marie-l’Hermite, de Spolète. Quoiqu’il n’eût rien fait imprimer, ses ouvrages manuscrits étaient assez répandus pour lui procurer une légitime notoriété; c’était en outre un homme d’humeur joviale, estimé pour l’aménité de son caractère. «Vous qui répandez l’allégresse dans les âmes de ceux qui vous pratiquent familièrement,» lui écrivait l’Arétin, «souvenez-vous que je vous ai connu écolier à Pérouse, citoyen à Florence, prélat à Rome»59. Dans une autre lettre, il lui rappelle ses bons offices auprès du Pape. «J’ai encore mémoire», dit-il, «du grand plaisir qu’éprouva le Pape Clément, le soir que je le déterminai à lire ce que vous veniez de composer sur les Omégas du Trissino. Ce fut ce qui décida Sa Sainteté, en même temps que monseigneur Bembo, à vouloir vous connaître personnellement»60. On a vu plus haut Firenzuola lire au Pape non seulement sa spirituelle diatribe contre le Trissino, mais la première Journée des Ragionamenti; les Papes d’alors écoutaient des contes badins, assistaient aux représentations de la Mandragore, de Machiavel, ou de la Calandra, du Cardinal de Bibiena, et riaient comme de simples mortels.

La mort de Clément VII, en 1534, le dégoût que causaient à Firenzuola ses fonctions juridiques et surtout une fièvre pernicieuse, la fameuse fièvre des Marais Pontins, qui rend parfois le séjour de Rome très dangereux, lui firent abandonner la Curie. Il obtint l’abbaye de Vaiano, près de Crémone, mais séjourna surtout soit à Florence, soit à Prato, et essaya de rétablir, dans un air plus salubre, sa santé ruinée. La fièvre fut longtemps à déguerpir; sept années entières elle le travailla, après l’avoir réduit à l’état de squelette:

 
J’étais devenu d’un teint si livide,
Que je semblais un Siennois, revenu
De la Maremme, depuis peu de semaines.
 
 
Ah! malheureux! si je me fusse endormi
Entre les Moines, à l’église, au plus beau de mon somme
Ils m’auraient pris pour mort, et enterré.
 
 
Ce que j’ai dépensé d’argent pour me guérir,
Mieux eût valu le jouer à la prime,
Car à la fin c’était tout un pour moi.
 
 
J’ai absorbé une Épicerie entière,
Et me suis fait administrer plus de lavements
Que l’Evêque de Scala, quand il était du monde.
 
 
Je crois avoir cassé deux cents pots de chambre,
Et d’abord à Rome, puis à Florence,
Mis sur les dents les plus grands médecins…
 

Bref, il ne s’en débarrassa que grâce à la décoction de gaïac, le «saint bois» si célèbre au XVIe siècle pour ses vertus curatives; Firenzuola reconnaissant en a célébré les louanges dans un de ses meilleurs Capitoli, In lode del legno santo, auquel appartiennent les stances qui précèdent. Toutefois, sa mort, arrivée en 1544 ou 1545, suivit de près le rétablissement de sa santé; du moins eut-il, comme ce malade dont parlait un médecin facétieux, la consolation de mourir guéri. Il avait commis l’imprudence de retourner à Rome, et il fut enterré près de son père, dans l’église de son ancienne Abbaye de Sainte-Praxède.

Cette longue maladie est cause sans doute que les Ragionamenti d’Amore, son œuvre capitale, restèrent inachevés. Ils furent publiés tels quels, avec quelques autres de ses ouvrages, par les soins de son frère Girolamo, sous le titre suivant: Prose di M. Agnolo Firenzuola, Florentino; in Fiorenza, appresso Lorenzo Torrentino, impressor ducale, 1552, in-8o. A la première Journée, composée des Entretiens préliminaires et de six Nouvelles, Firenzuola comptait en ajouter cinq, ordonnées sur le même plan. On retrouva plus tard dans ses papiers quatre autres Nouvelles, matériaux préparés d’avance pour une des Journées subséquentes; elles portent dans notre traduction les nos V, VI, VII et VIII. Nous les donnons toutes les dix, dans l’ordre adopté par les anciens éditeurs61, qui modifièrent l’arrangement de Firenzuola pour faire entrer les dix récits dans le cadre d’une seule Journée. Tels qu’ils sont, ces contes plaisent par leur libre allure, leur ton enjoué, la perfection achevée de leur style, beaucoup plus que par les dissertations oiseuses et les conversations qui leur servent de transition ou d’entrée en matière; ils font vivement regretter que l’auteur n’ait pu en écrire davantage.

Janvier 1881.

XIX
LES HEURES PERDUES
D’UN CAVALIER FRANÇOIS62

Brantôme, entreprenant son long et mirifique Discours des Dames qui font l’amour et leurs maris cocus, craint de n’avoir jamais fini, s’il veut épuiser la matière, «car,» dit-il, «tout le papier de la Chambre des Comptes de Paris n’en sçauroit comprendre par escrit la moitié de leurs histoires, tant des hommes que des femmes.» Il déclare donc qu’il en écrira ce qu’il pourra et que, quand il n’en pourra plus, il quittera sa plume au Diable, ou à quelque bon compagnon qui la reprendra. Nous croirions volontiers que la plume du seigneur de Bourdeilles fut ramassée, non par le Diable, mais par le «Cavalier François», auteur anonyme de ces Heures perdues. Ce recueil de vingt-sept Nouvelles, toutes très piquantes et lestement troussées (la XXVIIIe et la XXIXe sont absolument apocryphes), est une suite naturelle des Dames galantes, et l’auteur mérite on ne peut mieux cette qualification de bon compagnon que Brantôme donnait à son continuateur futur. Certainement aussi il dut connaître Brantôme et vivre dans le même milieu. Avait-il eu entre les mains quelque copie manuscrite du Second Livre des Dames qui, à la rigueur, pouvait circuler dès 1605 ou 1610? C’est plus douteux, quoiqu’une de ses Nouvelles (III, l’Heure du Berger) reproduise la seconde anecdote du 1er Discours des Dames galantes.

On ne sait pas qui était ce «Cavalier François»; il n’a livré aux curieux que ses initiales: R. D. M. Quérard et Barbier, qui ont usé leur vie à déjouer les supercheries littéraires, à deviner les anonymes et les pseudonymes, sont muets sur son chapitre; Brunet a cité l’ouvrage et ses diverses éditions, sans plus amples commentaires. Charles Nodier possédait les Heures perdues dans sa célèbre bibliothèque, où il n’admettait guère que des livres précieux à quelque titre; mais la notice qu’il leur a consacrée est assez insignifiante:

«Heures perdues… etc.; 1662. Joli exemplaire d’un recueil de Nouvelles, dont quelques-unes sont écrites et contées d’une manière fort agréable. Je m’étonne que ce volume, qui n’est pas très rare, ait échappé aux recherches de nos faiseurs de feuilletons, qui ne seraient ni fâchés, je pense, ni embarrassés d’y trouver la matière de quelque bon roman qu’ils parviendraient sans peine, je m’en rapporte à eux, à délayer en une trentaine, peut-être même en une quarantaine de chapitres. Je prends en conséquence la liberté de leur recommander ce joli recueil.»

Au lieu de se demander quel parti les romanciers pourraient bien tirer des Heures perdues, Nodier aurait mieux fait d’appliquer les ressources de son érudition à découvrir quel en est l’auteur. Un autre chercheur, Viollet-le-Duc, n’a pas été plus heureux. «Ce petit livre», dit-il, «est attribué par quelques biographes à Gayot de Pitaval, infatigable compilateur auquel on doit la Bibliothèque des gens de Cour, l’Esprit des conversations agréables et autres ouvrages de même sorte. Ce qui a causé cette erreur, c’est qu’en effet beaucoup des contes des Heures perdues ont été répétés par Gayot de Pitaval, qui en a volé bien d’autres; mais les Heures perdues sont imprimées en 1616 et Gayot de Pitaval n’est né qu’en 1673. La préface des Heures perdues, adressée: A la belle que j’aime mieux, ni que mon cœur ni que mes yeux, est signée R. D. M. Les contes sont nouveaux et assez piquants.» (Bibliographie des chansons, etc., p. 150). Viollet-le-Duc s’est mépris: ce que l’on attribue à Gayot de Pitaval, ce ne sont pas les Heures perdues d’un Cavalier François, ce sont les Heures perdues et divertissantes du Chevalier de R*** (Rior), Amsterdam, 1716, petit in-12, dont il paraît être réellement l’auteur, et s’il en a répété les contes autre part, il n’a fait que reprendre son bien. Ce recueil d’anas est postérieur d’un siècle entier au recueil de Nouvelles qui nous occupe. Charles Nodier et Viollet-le-Duc ne connaissaient de celui-ci que la réimpression de 1662, mais la première édition, dont nous donnons le titre en fac-simile, est de 1616; Brunet en cite même une de 1615, qui est douteuse, du moins n’avons-nous pu nous la procurer. Les Heures perdues d’un Cavalier François ont été réimprimées à Lyon, Cl. Larjot, 1620, in-12; à Rouen, Jean Berthelin, 1629, petit in-12. L’édition de Paris, 1662, in-12, Jean Dehoury ou Estienne Maucroy, offre cette particularité qu’elle a deux Nouvelles de plus que les précédentes, ce qui la fait considérer comme seule complète; c’est une supercherie de libraire. L’auteur, mort et enterré depuis longtemps à cette date, selon toute apparence, ne songeait guère à augmenter son recueil. Nous les avons mises en appendice, comme manquant d’authenticité; elles ne sont, du reste, nullement dans le ton des autres.

Rien de tout cela ne nous dit quel pouvait être ce «Cavalier François». Les bibliographes ont trouvé la clef des anagrammes et des pseudonymes les plus rébarbatifs; ainsi nous lisions dernièrement dans un catalogue: L’Anti-Hermaphrodite, etc., par J. P. D. B. C. D. P. G. P. D. M. L. M. D. F. E. X.; eh bien, cet alphabet plus que complet a été déchiffré sans la moindre difficulté. Cette kyrielle de majuscules signifie: par Jonas Petit de Bertigny, ci-devant prévôt général provincial de Messieurs les Maréchaux de France en Xaintonge; et les trois petites initiales R. D. M., qui désignent un Raoul de Montdragon, ou un René de Maltravers quelconque, n’ont pas trouvé leur Œdipe! La plupart des conteurs anonymes se trahissent par quelque endroit; les personnages qu’ils mettent en scène sous de faux noms finissent par être devinés; le retour fréquent de certaines particularités de temps et de lieux, les faits historiques, les circonstances connues auxquelles ils font allusion, permettent souvent de percer le voile. Mais le «Cavalier François» n’a aucune de ces échappées. On dirait que c’est chez lui parti pris, qu’il l’a fait exprès. Jamais il ne conte une aventure qui lui soit personnelle, jamais il ne précise assez la physionomie des personnages pour qu’on les reconnaisse avec certitude. Cependant, on peut rapprocher quelques indices qui mettront sur une bonne voie les Quérards de l’avenir.

L’époque à laquelle il prit la plume et rédigea ses Nouvelles peut être approximativement fixée aux dernières années du XVIe siècle. Dans la Xe, il parle des «travaux de ceste dernière guerre finie par la valeur extrême de ce généreux monarque Henry le Grand»; les débris de la Ligue, sous Mayenne et sous Joyeuse, firent leur soumission en 1596. Dans la XIXe, il fait mention du siège d’Amiens, puis rapporte à Philippe II une vieille anecdote Espagnole, qui se trouve racontée autrement dans le Moyen de parvenir; les termes dont il se sert: «le feu Roy Dom Philippes, dernier mort», font voir que ce monarque était récemment trépassé, et sa mort eut lieu en 1598. Cependant la XVIIIe qui commence ainsi: «Du règne du Roy Henry le Grand», autorise à croire qu’il a pu en écrire quelques-unes postérieurement à 1610, au moment de livrer le recueil à l’impression.

Les connaissances anatomiques dont il fait parade en un sujet très délicat (IV, Le Pucelage recousu), lorsqu’il énumère la série des ravages commis en certaine région, «la dame du milieu retirée, les barres froissées, la barbole abattue, le ponnant débiffé, le guillocquel fendu, le guillemard eslargi, le halleron desmis», feraient de prime abord soupçonner un Médecin, caché sous ce masque de Cavalier, mais tout le reste sent trop son capitaine pour que cette supposition soit plausible63. La plupart de ses métaphores sont empruntées à l’art militaire, et chez lui ce langage coule de source. Ici, c’est un cavalier qui fait tant de rondes par nuit; là, un autre qui se dépite de n’avoir pas son pistolet chargé. L’amour est toute une stratégie: engager l’escarmouche, mettre l’épée à la main, reconnaître la forteresse, faire les approches, dresser les machines, pointer les pièces, envoyer des volées de canon, franchir la contrescarpe, combler le fossé, passer le retranchement, allumer la mèche, bouter le feu à la mine, se loger dans la place. Il emprunte aussi d’assez jolies figures à la marine: tendre les voiles, les cordages et le grand mât, entrer dans le havre, mouiller l’ancre. Mais ce qui dénote surtout le gentilhomme, c’est le mépris qu’il a pour les petites gens et les mésalliances. Il fait honte à ces nobles «qui apparient leurs filles en des familles plus basses, voire des plus viles, estant certain qu’il y aye du bien: n’important pas mesme que les races soient tarées, pourveu que la tare soit couverte avec force pistoles»; ailleurs, il considère le sort malheureux de ceux qui se rendent, par mariage, serfs de personnes indignes de les approcher, et les prévient que le meilleur marché qu’ils auront de ces sortes d’unions, c’est de «porter le panache».

Ce «Cavalier François» était donc un bon gentilhomme, nourri dans le métier des armes et très fier de sa noblesse. Il devait avoir quelque charge à la Cour; la plupart des Contes qu’il rapporte se passent «en ceste ville de Paris», en une des rues ou bien en un des principaux logis «de ceste ville de Paris», et il parle continuellement de telle ou telle dame de «ceste Cour», de tel ou tel Prince dont il sait les aventures galantes. Peut-être était-il attaché, comme Brantôme, à Marguerite de Navarre, première femme de Henri IV. «Je cognois», dit-il, «une Princesse qui a tousjours esté tenue pour le plus bel esprit de son temps, la plus libérale qui aye régné devant elle; car tout son soing a esté et est encore d’employer tous ses biens à donner à ceux qui simpatisent le plus à son humeur… L’amour, le plus souvent, se plaisoit fort à sa compagnie.» Cela convient très bien à Marguerite. Dans cette hypothèse, le souvenir qu’un peu plus loin un de ses gentilshommes rappelle à la Princesse: «Ce que la fortune et le malheur vous avoit fait perdre par la mort d’une personne que vous aimiez…», se rapporterait à la Môle; enfin, la suite du conte (la Princesse fait coucher avec sa dame d’honneur ce gentilhomme, qui n’y pensoit pas précisément) est tout à fait dans l’humeur de la Reine Margot. Les fureteurs, qui ont exploré tous les coins et recoins des Mémoires du temps, nous diront peut-être aussi le nom de cette dame de la Cour, dont les galanteries étaient célèbres sous Charles IX, qui avait quatre filles, aussi faciles que jolies, et dont la maison était une Académie amoureuse où allaient le Roi, les Princes et les plus grands seigneurs. Cette dame possédait un château en Touraine et en faisait, dans la belle saison, le rendez-vous «des plus galants et des mieux frisés de la Cour»; notre Cavalier en était assurément, et connaissait la maison par le menu, car il a consacré deux de ses Nouvelles (la IVe, Le Pucelage recousu, et la VIe, La Bonne Mère) à cette dame et à ses filles, «trois desquelles», dit-il, «furent mariées en des meilleures maisons du royaume, dans lesquelles elles n’entrèrent pas si neufves, qu’elles ne fussent capables d’enseigner leurs marys en ce qui despendoit de l’art qu’elles avoient appris sous l’aisle de leur mère». C’est peut-être encore la même dont la fille aînée, «en un canton de la Touraine», se fait donner l’Enseignement complet (Nouvelle X).

En dehors de ces personnalités, trop vaguement accusées pour qu’on en tire des déductions précises, et d’une certaine antipathie à l’encontre des gens de robe, auxquels il consacre huit ou dix contes, toujours pour en faire des maris ridicules, nous ne trouvons plus rien à signaler dans ces Heures perdues, sauf un rapprochement que tout le monde fera entre un passage de la XIe Nouvelle (L’Artifice amoureux) et quelques vers des Femmes savantes. «Anciennement», dit notre auteur, «les filles estoient nourries si grossièrement, que la pluspart ne sçavoient ny lire ny escrire, et ne vouloient leurs parens que leur jugement fust capable d’autre chose, que de sçavoir discerner le pourpoint d’avec les chausses de leurs maris.» C’est ce que dit, dans les mêmes termes, le bonhomme Chrysale:

 
… Une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse.
 

Molière avait-il lu ces Nouvelles? Cela ne nous étonnerait aucunement. Leurs quatre éditions, peut-être cinq, de 1615 à 1662, montrent qu’elles eurent une certaine vogue, dont profitèrent d’Ouville, qui intitula son recueil: Contes aux heures perdues du sr D’Ouville, et plus tard encore les Heures perdues du chevalier de Rior. D’Ouville est plus connu que le «Cavalier François». Cela tient à ce qu’il a beaucoup imité et que les annotateurs, toujours heureux d’étaler leur érudition, le citent cent fois à propos de tous les larcins qu’il a faits à Pogge, à Quevedo, à Solorzano, à ser Giovanni, à Strapparola, à Bandello, à Des Periers, aux conteurs de tous les temps et de tous les pays. Le Cavalier François n’a copié personne; il a tiré ses contes de son propre fonds, car si en deux ou trois endroits il se rencontre avec Brantôme et l’auteur du Moyen de parvenir, son récit même montre qu’il ne les a pas lus, mais qu’il recueille l’anecdote aux mêmes sources qu’eux, pour l’arranger à sa manière. Ses contes ont de l’originalité, de la nouveauté; tant pis pour lui: les annotateurs ne pourront le citer à l’occasion d’Ésope, de l’Hitopadesa, d’Abstemius, et il restera ignoré. Du moins le dernier éditeur de d’Ouville, M. P. Ristelhuber, aurait-il pu le mentionner au bas de la XLIIe Nouvelle de son Élite des Contes, pour laquelle il n’indique aucune source et que d’Ouville a copiée honteusement, mot pour mot, dans les Heures perdues (VII, De la raison pertinente qu’une belle Dame donna de la cause du cocuage); le plagiaire en a tout pris, jusqu’au titre, sans rien déguiser. L’excuse de M. P. Ristelhuber, c’est qu’il ignorait, comme tout le monde, ce Cavalier François, dont nul n’a parlé, et que nous tirons de l’oubli injuste où il dort depuis plus de deux siècles.

Février 1881.

56.Nouvelles d’Agnolo Firenzuola, moine Bénédictin de Vallombreuse (XVIe siècle), traduites en Français pour la première fois, par Alcide Bonneau. Paris, Liseux, 1881, pet. in-18.
57.«M. du Gua et moy lisions une fois un petit livre Italien qui s’intitule De la Beauté, fait en dialogue par le seigneur Angello Fiorenzolle, Florentin.» Dames galantes, Disc. I.
58.L’Expulsion des lettres, etc., dont nous avons parlé plus haut.
59.«Voi, che spargete la giocondità del piacere negli animi di coloro che vi praticano colla domestichezza, che a Perugia scolare, a Firenze cittadino, e a Roma prelato vi ho praticato io.»
60.«… Dello spasso che ebbe le stesso Papa Clemente, la sera ch’io lo spinsi a legger cio, che già componeste sopra gli Omeghi del Trissino. Per la qual cosa la Santidade Sua volle, insieme con monsignor Bembo, personalmente conoscervi.»
61.Opere di messer Agnolo Firenzuola, Milano, 1802, 5 vol. in-8o. Elles ont été rééditées par Bianchi, Naples, 1864, 2 vol. in-18. Dans cette réimpression, dont le texte est meilleur, la première Journée a été rétablie telle que l’avait écrite Firenzuola; les quatre autres Nouvelles sont données en appendice.
62.Les Heures perdues d’un Cavalier François. Réimprimé sur les éditions de 1616 et 1662. Paris, Liseux, 1881, pet. in-18.
63.Tous ces termes, au témoignage de Furetière, faisaient partie des formules adoptées par les Matrones jurées dans les rapports qu’elles déposaient en Justice, au sujet des filles déflorées. «Ils sont fort anciens, et sont en usage en plusieurs lieux, parce qu’on n’étoit pas autrefois si modeste en paroles qu’on est à présent.» Furetière, Dictionnaire universel, art. Pucelage.
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07 temmuz 2017
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