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Kitabı oku: «Madame Putiphar, vol 1 e 2», sayfa 14

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– Jeune ou vieux, soldat ou citadin, je vous crois, monsieur, mais veuillez croire aussi que je ne me rendrai point à vos harangues. Je vous le déclare, je suis inébranlablement résolue à ne sortir d’ici que pour sortir de ce repaire, et je n’ouvrirai qu’à M. Goudouly, le maître de l’hôtel Saint-Papoul, que j’habitois. Allez rue de Verneuil, chercher M. Goudouly, ou laissez-moi en repos.

– Corps-Dieu! voilà comme vous répondez aux ménagements qu’on apporte avec vous! cria alors M. de Cervière avec un accent de colère brutale! Vous voulez qu’on vous maltraite, on vous maltraitera! Croyez-vous donc qu’il soit si difficile de pénétrer jusques à vous et d’effondrer votre porte? Nous allons voir…

Il se tut, et Déborah l’entendit s’éloigner dans le corridor et descendre l’escalier; un moment après des pas lourds et réglés ébranlèrent le plancher et s’arrêtèrent contre la porte: là, plusieurs mousquets résonnèrent en tombant sur le carreau.

– Encore une fois, mylady, au nom du Roi et de la Loi, ouvrez!

– Encore une fois, monsieur, au nom du Roi et de la Loi je n’ouvre pas, le Roi ne peut vouloir l’infamie de ses sujets, et la Loi ne peut prêter appui à l’injustice.

– Soldats! faites votre devoir…

A ce commandement, on donna de violents coups de crosse qui agitèrent à peine la porte massive, et soutenue par des meubles que Déborah avoit amoncelés contre.

– Monsieur le gouverneur, écoutez-moi, dit-elle, se voyant ainsi poussée à bout; je me ris de vous, je vous brave et je braverai la mort. Si c’est pour vous emparer de moi que vous prenez toutes ces peines, il est inutile, vous ne me toucherez point; quand vous aurez renversé la porte et les barricades qui me défendent, et que je n’aurai plus d’autre refuge, j’implorerai Dieu, et je me précipiterai par la fenêtre la tête la première sur le pavé.

On frappa encore quelques coups, mais avec moins de force et d’acharnement. La voix de La Madame se fit entendre au milieu de cette rumeur; le bruit cessa; elle disoit à M. de Cervière: – «C’est une enfant capable de tout; je vous en prie, ne l’exaspérez point. S’il arrivoit malheur, c’est à moi qu’on s’en prendroit; ne faisons plus rien sans ordre supérieur.»

Après quelques chuchotements les assiégeants se retirèrent, et le corridor redevint silencieux.

XXXV

Il y avoit déjà trois jours que Déborah se tenoit insurgée dans sa forteresse, lorsqu’en rôdant par sa chambre elle apperçut tracés au crayon sur la boiserie, ces mots italiens: CERCA QUI, TROVERAI. Le ton mystérieux de ces paroles la frappa; il lui sembla qu’elles n’avoient pu être écrites là sans une intention formelle, et qu’elles devoient contenir un sens secret. Minutieusement elle examina touts les lambris de la chambre, pour voir si elle ne trouveroit point quelque autre phrase explicative de la première; mais n’ayant rien rencontré, elle revint à sa sentence «CERCA QUI, TROVERAI.» Cherche ici et tu trouveras. – Est-ce simplement une maxime évangélique? Est-ce une pensée figurative ou positive? CERCA, cherche. L’ordre n’est pas ambigu. QUI, ici. Est-ce en ce logement? en cette maison? en ce bas-monde? ou dans cet endroit même? TROVERAI, tu trouveras. Tu trouveras quoi? c’est là le gros du mystère; c’est là la récompense de l’esprit heureux ou subtil qui pénétrera la proposition. Cherchons donc…

Alors elle promena ses regards sur touts les alentours, en frappant sur la boiserie pour s’assurer s’il n’y avoit point quelque endroit creux qui résonneroit sous le choc. Tout-à-coup elle apperçut, juste au-dessous de l’inscription, un panneau de la frise disjoint près du parquet. Elle introduisit ses doigts dans la fissure; le panneau flexible s’entr’ouvrit; sa main passa tout entière et heurta quelque chose qu’elle saisit en tremblant et tira dehors. C’étoit simplement un petit livre italien, les rimes de Petrarca; elle en secoua la poussière, et le parcourut sans rien trouver parmi les feuillets. Quoique cette découverte lui fît plaisir, et vînt fort à point pour la distraire dans cette solitude et lui parler une langue dont elle raffoloit, elle ne put croire que ce fût là le mot entier de l’énigme, et de nouveau glissa la main derrière la boiserie, mais cette fois sans y rien rencontrer. Elle reprit son Pétrarque, et alla s’asseoir sur le sopha pour relire ses sonnets favoris. En l’ouvrant ses regards tombèrent sur la garde blanche qui précédoit le frontispice: elle étoit chargée d’une petite écriture serrée et ronde semblable à l’inscription du lambris. A grande peine voici ce que peu à peu elle déchiffra:

«Qui que tu sois, toi qui as compris le secret de mes paroles, je t’aime et je te demande ton amitié. Je souhaite que ce livre puisse te donner tout le plaisir que j’y ai puisé, et te faire oublier quelquefois le chagrin qui te ronge peut-être. Sans doute tu es ici captive comme je le fus quatre années. Demain je pars, demain je serai libre! Sans doute tu ignores quel sort t’est réservé, et l’inquiétude ne te laisse aucun repos. Va, sois tranquille; jouis en paix, ta destinée est belle, bien belle! Un valet indiscret m’a tout révélé et m’a faite bien heureuse; je veux à mon tour te faire le même bonheur: Tu as dû, comme moi, avoir été enlevée à ta famille; et l’on a dû te dire, comme à moi, que c’est un riche seigneur épris de bel amour qui te retient cachée dans un de ses manoirs, jusques à ce qu’il puisse t’épouser? Rien de tout cela n’est vrai: Tu es ici à Versailles, dans la maison du Parc-aux-Cerfs; le seigneur que tu as déjà reçu, ou que tu dois recevoir dans ta couche, est Pharaon, Pharaon lui-même! Comprends toute ta félicité. Moi, je suis enceinte de lui, enceinte d’une Majesté, quel bonheur! Pauvre Maria, qu’as-tu fait pour mériter tant de gloire? Le ciel m’a exaucée, j’ai tant prié pour avoir ce bâtard! Que le ciel t’en accorde un aussi, je te le souhaite de toute l’ardeur de mon âme! Fais semblant d’ignorer ce que je viens de te dévoiler: si l’on venoit à te soupçonner si savante tu serois perdue, ton sort brillant seroit détruit sans ressource. Cache bien ce livre et déchire ce feuillet.

»Ne m’oublie pas dans tes prières, n’oublie pas Maria-degli-Angeli, c’est le nom qu’on me donnoit à Ferrare; je ne t’oublierai pas non plus, ma belle inconnue, car tu dois être belle comme moi, puisque comme moi tu as été choisie. Que ne puis-je te donner des baisers!»

Étonnée, épouvantée de ce qu’elle venoit d’apprendre, Déborah versa beaucoup de larmes et demeura long-temps dans un triste abattement. Après de trop sombres réflexions, tout-à-coup, comme après un orage, le ciel de ses pensées s’éclaircit, et elle s’estima moins infortunée, après tout, que d’être au pouvoir du marquis de Villepastour. A la fin même il lui sembla que c’étoit une circonstance favorable et qui devoit la sauver, et elle prit la résolution soudaine de changer totalement de conduite, de faire l’enfant soumise, bonne, aimable, honorée, pour hâter autant que possible le jour de la venue de Pharaon.

Ayant arraché et déchiré en menus morceaux le feuillet du Pétrarque, qu’elle cacha prudemment dans la cheminée, elle se mit à genoux et remercia Dieu de ne l’avoir point abandonnée dans son affliction, de lui avoir fait connoître les embûches dressées sous ses pas, et le supplia de bénir la folle Maria-degli-Angeli, instrument généreux de ses volontés.

Puis elle se releva et sonna pour appeler les domestiques. – Une duègne accourut japper à la porte. – Déborah lui ordonna d’aller prier la surintendante de vouloir bien se rendre auprès d’elle.

XXXVI

Maria-degli-Angeli disoit vrai: l’infortunée Déborah étoit en lieu royal et impur.

Pour garder ainsi qu’en Orient les femmes du harem, là, pour garder les élèves, c’est le nom qu’on donnoit aux captives du Parc-aux-Cerfs, on avoit, en place d’eunuques-à-fleur-de-ventre, une certaine quantité de vieux monstres, de vieux phœnomènes démesurément laids.

Les halvagis employés à servir les filles de qualité, étoient vêtus de vert comme des cigales. Les baltagis ne portoient simplement que des livrées grises. Pharaon lui-même avoit réglé ceci, et tout ce qui concernoit l’étiquette, suivie en cette maison plus strictement qu’à la Cour.

En outre de ces affreux agiam-oglans, il y avoit le kislar-aga ou kutzlir-agasi, – le gardien des vierges – nommé dérisoirement M. de Cervière, et marchant presque de pair avec le capou-agasi, capiaga. C’étoit un ancien major d’armée, un croque-mitaine, chargé du gouvernement de la place et de la surveillance supérieure des bostangis, des capigis, des atagis, des halvagis, des baltagis. Son devoir étoit d’appaiser les séditions des sultanes, de repousser les tentatives extérieures, de s’emparer des sélams, et de chasser et de punir les audacieux qui oseroient pénétrer jusqu’aux odaliques. En cas de besoin, il pouvoit requérir assistance d’un poste de spahis placé dans le voisinage, et qui avoit la consigne d’obéir à son premier commandement.

Pour régler les dépenses, maintenir le bon ordre, veiller à ce que les odaliques n’employassent pas leur loisir d’une manière inconvenable, et surtout ne se fréquentassent pas entre elles, il y avoit un Kutzlir-agasi femelle, nommée, je crois, madame Dumant, mais qu’on n’appeloit jamais que La Madame. C’étoit une femme de bas lieu, douée d’un esprit d’ordre si rare, que Pharaon en faisoit le plus grand cas, et disoit souvent: – Si jamais en sautant un fossé elle se fait homme, j’en ferai mon Chaznadar-baschi.

Après elle venoient immédiatement deux sous-madames, pour tenir compagnie aux odaliques adultes, pour dîner parfois avec les nouvelles et leur enseigner les belles manières et assister aux leçons de danse, de musique, de littérature, de peinture qu’on leur donnoit.

Une douzaine de duègnes, créatures d’un rang inférieur, à toute fin et à tout service, espionnoient les élèves rigoureusement.

Les viles travaux et les travaux de peine étoient faits par des servantes et des baltagis, choisis aussi par prudence vieux et hideux.

Toute cette valetaille immonde étoit largement salariée; mais à la moindre indiscrétion on l’envoyoit pourrir dans un cul-de-basse-fosse.

Il y avoit des odaliques de tout âge, depuis neuf ou dix ans jusques à vingt. Lorsqu’elles avoient atteint leur quinzième année on ne leur faisoit plus mystère de la ville qu’elles habitoient; mais on les détournoit le plus possible de croire qu’elles fussent destinées à la couche de Pharaon. Quand on les soupçonnoit de connoître leur destination, qu’elles avoient apprise, soit par hasard, soit par des confidences, on les renvoyoit en les faisant entrer dans un cloître ou dans un chapitre, ou, lorsqu’elles étoient enceintes, en les mariant.

La dépense de ce sérail étoit d’environ cent cinquante mille livres par mois, seulement pour la nourriture et l’entretien du harem et les émoluments des employés et des domestiques. On soldoit à part les Bachas-recruteurs, les indemnités accordées aux familles ou le prix de la vente des enfants, la dot qu’on leur donnoit, les présents qu’on leur faisoit et la prime des bâtards. Tout cela faisoit un gaspillage de plus de deux millions par an. Chaque année le Parc-aux-Cerfs coûtoit à la France aux environs de cinq millions.

Il a duré trente-quatre ans.

La surintendante qui succéda à madame Dumant, peu de temps après la mort de madame Putiphar, appartenoit à une des meilleures familles de Bourgogne, et étoit une ci-devant chanoinesse d’un chapitre noble.

Dès que les courtisans avoient connu la formation de ce harem, ils avoient brigué à l’envi le titre de capiaga; mais Pharaon avoit pris en pitié leur prétention et leur bassesse, et, à leur grand crève-cœur, en avoit laissé la direction au fondateur Lebel, son hazoda-baschi, sous la suzeraineté du Bacha Phélipeaux de Saint-Florentin.

XXXVII

Peu d’instants avant l’arrivée de Déborah au Parc, madame Putiphar avoit adressé cette lettre à La Madame:

«Vous recevrez sans doute ce soir, ma chère surintendante, une jeune comtesse irlandoise, nommée Déborah, que je vous envoie pour élève. Je n’ai vu que son portrait; elle m’a paru bien, très-bien. Quelqu’un qui la connoît plus particulièrement m’a donné l’assurance qu’elle a mille grâces et mille attraits, et qu’elle doit plaire à coup sûr à Pharaon. Donnez-lui touts vos soins; formez-la de suite; mon désir est qu’elle lui soit offerte avant peu. Son éducation vous coûtera sans doute beaucoup d’assiduité; j’aurai égard à vos peines, car, m’a-t-on dit, elle n’a pas le caractère aisé, et de plus, c’est une fille bouffie de vertu et à cheval sur le devoir. Il faut que vous la retourniez complétement. Ne négligez rien pour la séduire; ni flatteries, ni mensonges, ni promesses. Tâchez surtout de détruire en elle tout sentiment de pudeur. Peut-être est-elle froide par l’ignorance où elle est de touts les plaisirs qu’on puise dans la débauche; découvrez-les lui touts. Attisez continuellement en elle l’appétit de la chair en ne l’environnant que de tableaux excitants, et en ne lui mettant entre les mains que des livres corrupteurs, et des aliments prolifiques. Par ces moyens, je l’espère, vous la vaincrez et vous opérerez une heureuse révolution en son tempérament. Le jour convenu pour la première visite de Pharaon, faites en sorte de mêler à sa boisson quelques substances aphrodisiaques.

»Je vous demande pardon de vous envoyer tant de besogne. Veuillez, pour me plaire, user en cette occasion de toute la patience, de toute l’adresse, de tout l’esprit que je suis heureuse de vous reconnoître, et que vous déployâtes tant de fois.

»Agréez, à l’avance, touts mes grands remercîments.»

Pour faire réponse à cette lettre d’envoi, et informer madame Putiphar de l’insurrection de Déborah, La Madame se hâta de lui faire parvenir ce message:

«J’ai reçu avant-hier au soir, affectionnée maîtresse, votre jeune Irlandoise. Elle est vraiment jolie, je l’ai vue nue, dans le bain; son corps est beau, parfaitement fait; sa taille est élégante, le son de sa voix agréable, ses manières on ne peut plus distinguées. Assurément elle charmera Pharaon, si je puis la subjuguer; mais j’en désespère quasi. C’est une vierge alarmée et récalcitrante, il sera difficile de la dresser. En ce moment elle est en pleine rébellion. Suivant votre désir, j’avois garni son logement de figures, de tableaux et de livres obscènes; mais hier, à l’heure du déjeuner, la pudibonde ayant apperçu ces objets scandaleux, entra en si grande fureur qu’elle s’enferma et se vérouilla, et les jeta touts par les fenêtres. Mes prières, mes supplications n’ont pu ni l’appaiser, ni la décider à ouvrir. M. de Cervière vient à l’instant d’éprouver le même échec. Ni ses raisons, ni ses menaces n’ont pu l’ébranler dans sa résolution, elle s’est moquée de lui. Dépité, il a fait venir la force armée pour l’effrayer et enfoncer la porte barricadée par derrière avec des meubles; la porte et la fille sont restées inexpugnables, et mylady a déclaré que si on pénétroit par violence dans sa chambre, plutôt que de se rendre elle se précipiteroit par la croisée. J’ai suspendu le siège à ce point, et coupé court à l’ardeur belliqueuse de M. de Cervière; car, poussée à bout, la luronne auroit été capable d’exécuter sa menace. Dans une circonstance aussi périlleuse, je n’ai voulu rien prendre sur moi; j’attends donc vos conseils et vos ordres.»

Réponse de madame Putiphar

«Prenez-la par la famine; avant peu, exténuée d’inanition, elle se trouvera dans la nécessité de se rendre à votre merci. Ayez pour elle une bonté démesurée, ne la grondez pas, ne la punissez pas. Désormais ne contrecarrez plus ouvertement ses opinions honnêtes; ne rompez plus en visière avec sa vertu. Vous ne capterez cette virago que par la ruse et le subterfuge. Ayez recours aux moyens obliques et occultes. Biaisez, dupez-la, subornez-la; mais n’entrez pas en lice avec elle.»

XXXVIII

Aussitôt que Déborah l’eut fait prier de venir La Madame accourut, et fut fort émerveillée de trouver la porte débarricadée et toute large ouverte.

– Si je me rends, ce n’est point par disette, voyez, madame, cette table est encore chargée de provisions, lui dit Déborah doucereusement, mais par un bon sentiment qui part de mon cœur, et que vous daignerez apprécier, je l’espère. Je vous demande humblement pardon de la colère où je me suis laissée emporter, et du scandale que j’ai donné en cette maison. Mais élevée comme je l’ai été dans un farouche rigorisme, et pleine de dégoût, comme on m’en a emplie, pour l’impudicité, j’ai été blessée profondément des images dont on avoit orné ces murailles. Désormais, je vous le proteste, je serai moins fanatique.

– Ce retour que je ne saurois trop louer, mylady, m’enchante plus qu’il ne me surprend; j’étois fermement persuadée que vous étiez bonne, et que ce n’étoit qu’une heure d’égarement produit par une colère bien justement motivée. Je vous prie de m’excuser pour les objets inconvenants que vous avez trouvés en cet appartement, et que vous avez fort bien fait de briser; comme je vous l’ai déjà dit, ils appartenoient à un vieillard qui occupoit ce local il y a quelques mois, et j’avois ordonné aux domestiques de les enlever; mais on est si mal obéi. Je vous demande surtout de vouloir bien n’en jamais parler à M. le comte de Gonesse; c’est un homme si sévère pour les mœurs, il ne me pardonnerait pas de sa vie cette malencontreuse négligence.

– Madame, vous pouvez compter sur ma discrétion.

– Votre pauvre ventre depuis trois jours a dû beaucoup souffrir de votre bouderie? Vous allez me faire l’amitié de l’amener dîner avec moi; en compensation je veux le traiter somptueusement comme un enfant prodigue; mais avant, il faut que nous nous parions. Vos beaux habits sont déjà prêts.

La Madame fit alors apporter une robe de triomphante couleur de pain brûlé, faite dans un goût charmant; Déborah la passa, elle lui alloit et lui seyoit à ravir. Dans l’enivrement La Madame tournoit et retournoit à l’entour en l’ajustant, en l’agitant pour le faire bouffer; elle sembloit jouer à la tour-prends-garde. Elle lui prenoit la taille entre les doigts, elle lui passoit une main voluptueuse sur ses hanches et sur sa poupe arrondie; elle lui baisoit les bras, les épaules et le dos dans ce vallon formé par la saillie des omoplates et sur la ravine des vertèbres. Toutes ces minauderies étoient entremélées de flatteries et d’exclamations. Quand elle eut épuisé son catalogue admiratif: – Il ne vous manque plus qu’un joyau, lui dit-elle, et vous serez le plus beau des chérubins. – Une servante à qui elle avoit parlé bas, revint aussitôt et lui remit une capse à bijoux. Elle en tira une longue chaîne d’or, qu’elle lui mit au col; à cette chaîne pendoit un médaillon, celui de Pharaon en costume de galant aventurier. – Ceci, ma charmante, est un cadeau du comte de Gonesse; cette miniature est son portrait; il a voulu, puisque lui-même en ce moment est éloigné de vous, que son image vous fût sans cesse présente, et il a passé procuration à ce bijou pour reposer sur votre cœur, en attendant qu’il puisse y reposer lui-même.

– Monseigneur le comte a trop de courtoisie et de bonté; je suis confuse de tant de faveurs, en vérité, je suis indigne de lui et de ses sentiments.

– Ses traits vous plaisent-ils? Comment le trouvez-vous?

– Il me semble beau et bien, sa figure est noble et douce, et son regard plein d’amitié.

– Venez, venez, ma chère mylady, vous êtes divine! vous êtes un amour!

XXXIX

Déborah joua si bien la bénigne, qu’elle rentra promptement dans les bonnes grâces de La Madame, beaucoup plus avant même qu’elle ne l’auroit souhaité. Elle étoit poursuivie sans cesse de ses petits soins obséquieux, de ses prévenances, de ses flatteries, et accablée de sa compagnie, de sa cour; car c’étoit une vraie cour d’amant, une cour assidue, faite avec une galanterie exquise; cette galanterie chevaleresque dont aujourd’hui les hommes ont perdu toute tradition. Elle goûtoit un plaisir très-grand dans touts ces riens qu’un amoureux dérobe au corps de sa bien-aimée; elle recueilloit précieusement toutes ces babioles que Déborah laissoit à l’abandon, et touts les bouquets qui s’étoient fanés à sa ceinture et dans ses cheveux. Plusieurs fois, s’étant laissée aller à une expression trop passionnée de sa tendresse, elle avoit été sèchement rudoyée; aussi, n’osant plus espérer de faire partager son inclination, elle s’étoit retranchée dans des bornes respectueuses, et s’en tenoit à une espèce de culte plus que contemplatif et moins que platonique. Déborah, souvent le matin, étoit réveillée par de doux gémissements, de gros soupirs, et trouvoit une main posée sur son sein, et à côté d’elle La Madame tout en émoi, assise comme sur un rivage et penchée sur elle en extase comme si elle se miroit dans des flots.

On s’empressa d’informer madame Putiphar de l’issue de l’insurrection de Déborah et de sa conversion. Dès lors, Lebel commença à entretenir son maître de la nouvelle élève du Parc, jeune comtesse irlandoise, charmante, accomplie, ravissante, et à en faire l’éloge le plus pompeux et le plus propre à l’en rendre curieux. Elle fut peinte plusieurs fois dans différents costumes; ces portraits furent placés sous ses yeux, et eurent le don de lui plaire. Ainsi émoustillé et alléché, Pharaon manifesta le désir de la posséder incessamment.

Comme la grossesse de Déborah devenoit de plus en plus apparente, on fut enchanté de l’empressement de Pharaon, et l’on se rendit de suite à sa velléité. Tout fut préparé pour sa réception. Le matin du jour fixé pour leur première entrevue, mylady fut priée de descendre à la salle de bain, et là ses duègnes passèrent plusieurs heures à la peigner et à la parfumer. La Madame l’invita à déjeûner avec elle, et durant tout le repas l’exhorta à se conduire de la façon la plus gracieuse, à user de toutes les ressources de son esprit et de sa beauté pour enivrer son adorateur; elle lui exaltoit son bonheur, et la congratuloit d’avoir fait la conquête d’un homme si noble, si riche, si puissant, et lui peignoit touts les plaisirs, toute la fortune et toute la gloire qui l’attendoient; enfin elle termina par ces conseils qu’une mère glisse, au coucher des nouveaux époux, dans l’oreille innocente de sa fille.

Après déjeûner elle la reconduisit dans son appartement, qu’on avoit délicieusement décoré, et la vêtit légèrement d’un surtout de satin rose, sans oublier la chaîne d’or au médaillon. Lorsque deux heures approchèrent, c’étoit le temps que Pharaon avoit choisi pour sa visite, La Madame, pour obscurcir le grand éclat du jour et jeter du mystère, baissa les stores, en souhaitant mille félicités à la pauvre Debby, dont le cœur battoit douloureusement et qui trembloit comme une feuille morte, et frémissoit comme une liqueur sur un feu ardent; puis elle la baisa sur le front en lui serrant tendrement les mains et sortit.

Aussitôt qu’elle fut seule, Déborah attacha à son bras gauche un long crêpe noir.

Elle étoit dans la plus cruelle angoisse, et presque défaillante, quand tout-à-coup elle entendit un craquement d’escarpin dans le corridor et heurter foiblement du doigt sur la porte; elle accourut ouvrir, et Pharaon entra vêtu d’une façon magnifique, qui rappeloit le commencement du siècle et plus encore les beaux temps de l’amant de La Vallière. Il portoit une casaque de velours noir chargée de brandebourgs d’or, une veste de brocart de soie à ramage d’argent, des hauts-de-chausses amples comme des brayes de matelots et un feutre gris ombragé de plumes et entouré d’un large bourdaloue.

Sa figure étoit superbe, sa prestance majestueuse; éblouie, subjuguée par cet abord imposant, et sans doute par la pensée prestigieuse qu’elle étoit là, face à face avec un de ces hommes que le crime ou l’hérédité du crime fait berger d’une nation, Déborah se mit à genoux et inclina le front jusques à terre; mais Pharaon lui prit la main et lui dit:

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
05 temmuz 2017
Hacim:
501 s. 3 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain